‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 2)Chapitre 9 sur 86 · DÉCLARATION DU 33 JUIN. 5Ë · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DU 33 JUIN. 5Ë

bie <)ii tiers, crut même trop liardic la résolution que le roi avait adoptée avec le reste du mipislère et refusa son concours dans c£tle circonstance mémorable; tandis que les autres ministres se tenaient au pied du Irdne, un siège resta \acant, c'était celui de Necker, et son absence, qui était un acie d'opposition au sein même du pouvoir, préoccupait naturellement tous les esprits.

Nous reproduirons d'abord le discours du roi, qui était l'exposé de la situation. Le prince, qui avait convoqué les états généraux, s'exprimii ainsi ■

« Messieurs,

« Je croyais avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le bien de mes peuples, lorsque j'avais pris la résolution de vous rassembler, lorsque j'avais surmonté foutes les difiicultés dont votre convocation était entourée, lorsque j'étais allé, pour ainsi dire, au-devant des vœux de la nation en manifestant à l'avance ce que je voulais faire pour son bonheur.

« Il me semblait que vous n'aviez qu'àfmir mon ouvrage, et la nation attendait avec impatience le moment où, par te concours des vues bienfaisantes de son souverain et du zélé éclairé de ses représentants, elle allait jouir des jirospérités que cette union devait lui prèpai'er.

H Les états généraux son! ouverts depuis plus de deux mois, et ils n'ont point encore pu s'entendre sur les préliminaires de leurs opérations. Une parfaite intelligence aurait dû naitre du seul amour de la patrie, et une funeste division jette l'alarme dans tous les esprits. Je veux le croire et j'aime à le penser, les Français ne sont pas changés ; mais, pour éviter de faire à aucun de vous de^

5a LHAHITHë pheuier

reproches, je considère que le renouvellement des élats généraux après un si long terme, l'agitation qui l'a précédé, le but decette convocation si différent de celui qui rassemblail vos ancélres, les restrictions dans les pouvoirs donnés par les cahiers (ceux de la noblesse probablement), et plusieurs autres circonstances ont dû nécessaii-emeiit amener des oppositions, des débats et des prétentions exagérées.

« Je dois au bien commun de mon royaume, je me dois a moi-même de faire cesser ces funestes divisions. C'est dans cette résolution, messieurs, que je vous rassemble de nouveau autour de moi ; c'est comme le père commun de tous mes^sujels, c'est comme le défenseur des lois de mon royaume que je viens vous en retracer le véritable esprit et réprimer les atteintes qui ont pu y être portées.

« Mais, messieui-s,aprèsavoir établi clairementlesdroîts respectifs des différents ordres, j'attends du zèle des deus premiers ordres pour la patrie, j'attends de leur attachement pour ma personne, j'attends de la connaissance qu'ils ont des maux urgents de l'Ëtat, que dans les affaires qui regardent . le bien général ils seront les premiers à proposer une réunion d'avis et de sentiments, que je regarde comme nécessaire dans la crise actuelle, et qui doit opérer le salut de l'État. »

Ensuite lu garde des sceaux donna lecture à l'Assemblée d'une première déclaration par laquelle le roi cassait les décrets du tiers, autorisant les délibérations des trois ordres réunis, dans les affaires d'utilité générale, et en décidant que la majorité serait acquise, dans ces délibérations, aux deux tiers des voix, ce qui, avec l'appoint des ecclésiastiques, du tiers et des dissidents de

DÉCUItATlON DU 33 JUIK 37

la noblesse, assurait la majorité à la Chambre qui venait de se déclarer Jiafionff/e et constituante.

Le roi reprit la parole en ces termes :

« J'ai voulu aussi, messieurs, vous &ire remettre sous les yeux les bienfaits que j'accorde à mes peuples. Ce n'est pas pour àreonscrire. voire zèle dans le cercle que je vais tracer; car j'adopterai avec plaisir toute autre vue de bien public qui sera proposée par les états généraux. Je puis dire, sans me faire illusion, que jamais roi n'en a fait autant pour aucune nation ; mais quelle autre peut l'avoir mieux mérité par ses sentiments que la nation française? Je ne craindrai pas de l'exprimer : ceux qui, par des prétentious exagérées ou par des difficultés hors de propos, retarderaient encore l'effet de nos intentions paternelles, se rendraient indignes d'élre regardéscomme Français. »

On tut ensuite la seconde déclaration, à laquelle l'his* . ioire a donné le nom de déclaration du 23 juin; elle était ainsi conçue dans ses articles principaux :

a Aucun nouvel impôt ne sera établi, aucun ancien ne sera prorogé au delà du terme fixé par les lois, sans le consentement des représentants de la nation.

«Aucun emprunt n'aura lieu sans le consentement des

états généraux, sous la condition toutefois qu'en cas de

5)1 CHAMTHB l'HKMlKll.

guerre, le souverain aura la faculté d|emprunter sans délai jusqu'à la concurrence de cent millions; car l'inlentioii formelle du roi est de ne Jamais mettre le salul de son empire dans la dépendance de personne.

« Les états généraux examineronlavec soin la situation des finances, et ils demanderont tous les renseignements propres à les éclairer parfaitement^

« Le tableau des revenus et des dépenses sera rendu public chaque année.

« Lorsque les dispositions formelles, annoncées par le clergé et la noblesse de renoncer à leurs privilèges pécuniaires, auront été réalisées par leurs délibérations, l'intention du roi est de les sanctionner, et qu'il n'existe plus, dans le payement des contributions pécuniaires, aucune espèce de privilèges ni de distinctions.

«Le roi, désirant assurer la liberté personnelle de tous les citoyens d'une manière solide et durable, invite les étals généraux à chercher et à lui proposer les moyens les plus convenables de concilier l'abolition des ordres connus soua Je nom de lettres de cachet avec le mainlien de la sâreté publique.

DÉCLARATION 1)1' 23 JUlfl.

H Les états généraux esaminntml et feront connaître à Sa Majesté le moyen le phis convenable de concilier la liberté de la presse avec le respect dû à la religion, aux mœurs et à l'bonneur des citoyens.

«Usera é(abli,dansles diverses provinces ou généralités du royaume, des états prov'mdaux, composés de deux diïiènies de membres du clergé, dont une partie sera nécessairement choisie dans l'ordre épiscopal, de trois diiièmes de l'ordre de la noblesse, et de cinq dixièmen de l'ordre du tiers état.

« les étals généraux s'occuperont du projet, conçu depuis longtemps par Sa Majesté, de porter les douanes aux frontières du royaume, afîn que la plus parfaite liberté règne dans la circulation intérieure des marchandises nationales nu étrangères.

« Sa Majesté désire que les fâcheux effetsde l'impAt sur U sel et l'importance de ce revenu soient traités soigoeusement, et que, dans toutes tes suppositions, on propose au moins des moyens d'en adoucir la perception. »

Ce fut le roi qui termina la séance en prononçant les paroles suivantes :

a Vous venez, messieurs, d'entendre le résultat de

^. .oogic

40 CIIAI'ITIIË PftEHlËH.

mes disposilions et de mes vues, elles sont conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien public; et si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez dans une si belle entreprise, saut je ferai le bien de mes peuples, seul je me considérerai comme leur véritable représentant, et, connaissant vos cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le vœu le plus général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le but que je veux atteindre avec tout le courage et toute la fermeté qu'il doit inspirer.

« Réfléchissez, messieurs, qu'aucun de vos projets, aucune de vos dispositions, ne peut avoir force de loi sans mon approbation spéciale. Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs, et tous les ordres de l'État peuvent se reposer sur mon équitable impartialité. C'est moi jusqu'à présent qui fais tout pour le bonheur de mes peuples, et il est rare peut-être que l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfîn pour accepter ses bienfaits.

0 Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre, demain mati», chacun dans le» chambres affectées k votre ordre pour y reprendre vos séances. J'ordonne en conséquence au grand maître des cérémonies de faire préparer les salles. ».

Nous aurons à revenir sur ces paroles du roi LouisXVI^ sur cette déclaration du 25 juin, qui fondait le gouvernement représentatif en France et lui donnait pour assises des libertés provinciales, un régime d'assemblées, dont les étals généraux du royaume auraient été le couronne ment.

CHABT8 OFFERTE PAR U BOYACTÉ, 41

Nous n'examinerons pas ici les détails de cette charte offerte par la royauté; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle répondait aux vœux exprimés dans les cahiers des étals généraux, et que, adoptée par le tiers état, elle pouvait avoir pour conséquence première, en lui laissant une grande influence, de relever le pouvoir royal et d'organiser la France provinciale contre les mouvements révolutionnaires de Paris. Il semble en effet que les états provinciaux qu'il s'agissait de créer n'auraient pas été menacés des émeutes el des insurrections, comme une assemblée centrale ^ns une grande ville, où la majorité parlementaire devait rencontrer bien souvent une autre majorité, celle des rues et des places pubhques.

D'ailleurs, puisqu'il s'agissait de fonder, au moinsbeaucoup de membres du tiers le désiraient, un gouvernement représentatif régulier, il est certain qu'avec des provinces orçanisées on aurait eu autre chose à représenter que des passions, eussent-elles été les plus généreuses, et des théories, quand même elles auraient été admirables ; et, ce qui n'était pas à dédaigner peut-éire, l'administration des grands intérêts provinciaux, confiée en partie à des assemblées locales importantes, années d'une suftlsante initiative, pouvait former des hommes spéciaux, capables de traiter les affaires dans les assemblées générales.

Hais le plan du roi et de son conseil était-il applicable dans les circonstances oîi l'on se trouvait? cette espèce de dialogue établi entre l'initiative royale et les idées nouvelles par la déclaration du 25 juin, celte transaction oITerle sous la forme d'un ordre donné par l'ancien pouvoir à une Chambre qui s'était déclarée souveraine et constituante; toute celle tactique officielle et parlemen-

a CHAPITRE PhEHlEn.

taire répondait-elle à l'esprit qui animait cette assemhlée? Le roi, qui partait du passé pour modérer le présent, serait-il entendu? Etait-ce comprendre l'esprit nouveau, que d'espérer un bon résultat de ta séance du 25 juin? Nous pouvons aujourd'hui poser toutes ces questions, mais nous avons une expérience qui n'existait pas pour l'anci^ gouvernement du pays. Combien alors se rendaient uu compte véritable de la situation et surtout de l'esprit de l'époque? Parmi ceux mêmes qui faisaient la révolution, quel était celui qui prévoyait les événements et pouvait en apprécier le mouvement si rapide et si impétueux, qu'il a semblé irrésistible aux acteurs conune à la plupart des historiés de cette révolution?

Hais qu'y avait-il à faire? Nous aimons mieux offrir h nos lecteurs l'avis suprême des faits et de l'expérience que le nôtre, au début surtout de notre œuvre, à l'entrée de cette roule longue et nouvelle où la socàété française va se voir, non pas introduite, mais tout à coup lancée en 1789!

Ahl ce n'est pas une médiocre étude que celle à laquelle nous nous livrons. D'autres ont cru facile et opportun de trancher les questions dès ce début de leurs œuvres; ils n'ont pas écrit l'histoii-e, ils l'ont décrétée; ils peuvent, ils doivent le regretter aujourd'hui.

CHWITRE II

La chambre du liers, — Son Msiiaiion. — Sa xlupenr. — Nirabasu. — Réponse de Bailly à M. de Brézé. — SieyèsetHirabesu. — Le jsnsénists Camus, — L'Assemblée sa pluoe au-deseas du roi. — te roi et le tiers. Le clergé. — M. Kecker. — Le due d'Orléans et les [|uar»iite-sept raemla'es de la noUesse. — La iiolilesee se 'réunit au tiers sous l'iniluence du roi. — Entbonsiasme à Versailles. — Situation de Paris. — Les électeurs parisiens. — VAueiablée de la capitale. — Hanifesta- * lions \iolente!. — Indiscipline miliiaire. — Craintes de Irrabeau. — Politique et logique nouvelles. — a A l'Abbayel i l'Abbaye! i ■— L'émeute. — Le cUib du Palais-Royal communique aiec l'Assenitdée. — Agitation de l'Assemblée. — i Les tribunes d'un peuple effréné. > — lUrabeau. — Arrêté de l'Assemblée. — Le dub breton. — Suipension du pouvoir royal. — Chemin parcouru par ce pouvoir. — tïoncen* tration de troupes.

Qu'elle le voulût ou qu'elle ne le voulût pas d'abord, ce qui est, suivant nous, l'hypothèse la plus juste et la plus vraie, la chambre du tiers avait commencé la première le duel de son initiative avec le pouvoir royal.

Cependant il y eut une certaine hésitation après le discours du roi et la lecture de la dédaration du 23 juin. L'Assemblée, sous l'impression du Contrat soàal de Rousseau, avait proclamé sa propre souveraineté. Nous nous sommes efforcé de montrer ce que c'était que le roi en France; les membres du tiers se trouvèrent partagés entre les idées philosophiques qui niaient le pouvoir monarchiqtïe, et de vieux sentiments, une vieille histoire,

de vieux siècles qui l'afiliniaient; mais, quand l'ordre de la noblesse et celui du clergé, à part quelques dissidents déjà ralliés au tiers, furent sortis de la salle des étals pour obéir aux ordres que le roi \enait de donner, quand le grand maître des cérémonies, M. de Brèzë, parut au milieu des députés du tiers immobiles, ei dit au président de l'Assemblée : « Monsieur, vous avez entendu les ordres du roi; » malgré sa résistance passive en ce moment, cette Assemblée resta quelques instants sous une impression de doute, on a dit de slupeur'y que, suivant M. Lucas de Montigny, Mirabeau reprocha au tiers état. On voit dans les Mémoires de fiailly que, sans répondre directement à M. de Brézé, il dît aux députés qui se trouvaient à ses côtés : « Je crois que la nation assenélée ne peut pas recevoir d'ordre*. »

Mirabeau intervint alors, et fit à M, de Brézé cette réponse que Bailly n'osait lui adresser : « Je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette^. »

< Louis Blanc, II' vol., p. 306.

' Voici comment Bailly s'exprime, à cet égard, dans ses Mémvires : < On a dit et répélé que j'avais fait cette réponse à M. de Bréïé. Je respectais Irop le roi pour faire une pareille réponse. » (Mémoires de Bmliy.l. I, p. 214.) Quand Bailly disait que • la nation assemblée ne pouvait recevoir d'ordre, t il répétait, sous une autre forme, c«lte phrase de Rousseau : i Hais le corps politique ou le souverain (c'està-dire le peuple), ne tirant son être que de la sainteté du Contrat, ne peut jamais s'obliger divers autrui [autrui est le gouvernement), i rien qui déroge à cet acte primitif, comme d'aliéner quelque partie de lui-même, ou de se soumettre à un autre souverain.» [Contrat soci^, liv.l", chap. TU, p. 45.)

' Mirabeau lui-même rapporte ainsi, dans le journal qu'il rédigeait

HIHAUEAV. - SIEKËS. 4S

Ces paroles de Mirabeau furent aussitôt acclamées comme Texpression du vœu de l'Assemblée.

Déjà, on l'a vu, quand il s'était agi de la vérification des pouvoirs Gn commun, Mirabeau, qui aspirait à la gouverner, lui avait annoncé la motion de Sieyès.

Ce dernier se retrouva à cdlë de Mirabeau, quand le

alors, dans ses Lettres à ses commettants, sa réponse à H. de Brêzé. En mars 1835 (séances du 9 et du 15), le marquis de Brézé, Als du grand maitre des cérémonies, cilait tes paroles de lfiral>eau à peu près de la même manière, etJiivoquait,àeelÉgard, les témoignages des membres de la pairie de 1N50 qui avaient fait partie de l'assemblée du liera élat, en particulier de H. de Hontlosier. Nous reproduisons ces détails, qui ont de l'intérêt dans un lel récit : « Jlon père fut envoyé par Louis KVl, dit le marquis deBrézé, pour ordonner à l'Assemblée Dationnle de se séparer; il entra couvert : lel était son devoir, puisqu'il parlait au nom du roi. De grandes clameurs se firent entendre à sa vue; on lui cria de se découvrir. Mon père s'y refusa en répondant paruneexpressionsiénei^que,queje ne pourrais convenablement la reproduire. Alors, Mirabeau se leva el ne lui dit point : • Altei dire à

■ votre maitre!... • On n'en élail point arrivé à traiter avec un tel mépris les télés couronnées ; mais : < Nous sommes ici par le vœu de la

■ nation, la force matérielle seule pourrait nous faire désemparer. * Ion père prit alors la parole, et, s'adressanl à Bailly, qui présidait t'Assemtilée : ■ Je ne puis reconnaître, dit-il, en M. de Mirabeau, que I te député du bailliage d'Aix, et non l'organe de l'assemblée. * Pub, messieurs, comme cinq cents hommes sont plus forts qu'au seul, il se relira quelques minutes après, et alla rendre compte au roi de cet incident.

< Voilà exaclement comment les choses se passèrent ; j'en appelle au souvenir des membres de cette Cliambre qui siégeaient alors dansl'Assemblée nalionale, nummémenlà ceux de M. le comte de Monllosier, quej'aperçois devant moi, »

H. HonUosier fait des signes d'assentiment, el répond: * C'est la vérité .entiéi-e. • Rabaut Saint-Étienne cite ainsi les paroles de Mirabeau : ' Alteï dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple', et que nous ne quitterons nos places que par a puissance des baïonneltes. > (Précis historique, p. 141.)

pouvoir de l'Assemblée était mis au-dessus du pouvoir royal, par un acte officiel, par un défi qu'un vote de l'Assemblée edt bientôt sanctionné. En etiel, au moment où le janséniste Camus lui proposait de peiisister dqns ses décrets, qu'aucune autorité tie pouvait annuler, Sieyèsprit la parole et dit à l'Assemblée ce mot fameux qui semblait la déchéance du gouvernement royal, tel qu'il avait existé jusqu'alors :a Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. » C'était presque, sous une autre forme, répéter celui de son pamphlet et dire : Qu'est-ce le tiers? Tout. Etle roi? Rien.

L'Assemblée confirma ses décrets, et , sur la proposition de Mirabeau, se déclara inviolable comme elle s'était déclarée une, souveraine, constituante. Après avoir voulu effacer les ordres du clergé et de la noblesse, elle effaçai le roi en refusant, sous une monarchie, de lui reconnaître aucun pouvoir à l'égard d'une Assemblée.

Mais d'où venait celle hésitation que l'Assemblée avait d'abord éprouvée? avant de céder h la parole du Corïolan de la noblesse, d'où venait cette émotion extraordinaire qu'un historien ' après Mirabeau areprochée au tiers état ? Bailly, ce nous semble, le dit assez clairement lorsque, formulant le dogme même de la souveraineté du peuple pour les députés qui l'entourent, il nous parle du respect qu'il portait au roi, auquel il n'aurait pu faire une po' reilleréponge. Sans doute, pour Bailly et tous ces députés qui allaient confirmer leurs décrets, l'Assemblée souveraine, en vertu du mandat qu'elle avait reçu du souoerfiinynepouvaitrecevoir d'ordre depersonne; et le roi luimême, en présence de cette assemblée, n'était qu'une individualité au point de vue des principes nouveaux;

• H. Louis Blanc, II* vol., p. 506. ■

LA BODDUIÏOISIE. 47

mais Bailly, représentant bien plus fidèle que Mirabeau des sentimenis de la boui^eoisie , cette vieille alliée de la royauté, quoique sous l'empire des théories qui vont décider de l'avenir même de celle Assemblée, laisse écliapper cette dernière parole de regret « qu'il respectait trop le roi » pour lui adresser, dans la personne de M. de Brézé, une réponse qui était la négation même du pouvoir royal.

C'est ainsi que la bourgeoisie laisse à un noble mécontent, pressé de jouer un grand rôle, à un prêtre philosophe et théoricien, l'initialive de la rupture qui va éclater, sans qu'on en comprenne la portée. C'est qu'il y a dans la bourgeoisie, qui fcu'me l'assemblée du tiers et qui n'a pas encore oublié l'histoire de France, un vieux respect pour le roi, c'est qu'au moment de changer toutes les conditions du pouvoir le tiers se recueille quelques instants, comme effrayé de la décision qu'il va prendre, recule presque devant ce Rubtcon qu'il s'agit de passer et ces rives nouvelles où le poussent Mirabeau, Sieyès et les idées du dix-huitième siècle, dont ils sont comme la personnification.

Et, nous l'avons déjà fait observer, toute la partie la plus éminente du tiers état, les parlementaires ont été exclus de la députation, où n'est guère entrée que la classe mitoyenne, où de simples légistes les ont remplacés; cependant le vieil esprit bourgeois se réveille encore, et se retourne, pour ainsi dire, vers cette royauté qu'il a suivie, respectée pédant tant de siècles, il proteste encore de la vénération qu'elle lui inspire, lorsqu'une Chambre bourgeoise va, au nom de sa propre souveraineté, entreprendre de tout refaire, de tout constituer en France. Nous avons dû rappeler un tel fait.

Ce qui monlre bien l'état des' esprits, c'est que, le lendemain de la séance royale, la fraction considérable' du clergé qui s'était réunie au tiers état après )e serment du Jeu de paume vint siéger avec l'Assemblée qui voulait ab. sorber en elle seule tous les états généraux. On se rappellera que la majorité du clergé était elle-même sortie du tiers, et que la question de classe exerçait alors une grande influence. La religion ne semblait point intèvessée dans )e débat ; au milieu du mouvement d'idées qui existait alors, il est évident que la plupart des membres du clergé qui se ralliaient au tiers suivaient, nous l'avons déjà dit, la pente d'une même origine, et se rapprochaient de leur centre naturel.

D'ailleurs, le pouvoir, après les ordres formels donnés par le roi à l'Assemblée, n'avait opposé à la résistance ouverte du tiers aucune mesure politique, aucune déclaration môme à l'appui de celle du 23 juin. Un fait, en outre, qui avait dû frapperions les esprits, s'était produit après la séance royale et les actes de l'Assemblée. M. Necker, qui, la veille, avait offert sa démission, et qui, seul de tous les ministres, ne se trouvait pas à la séance, restait au pouvoir.

Cela indiquait assez les dispositions du roi lui-même. Il avait librement appelé Turgot au ministère avant qu'il fût question des étais généraux, et Necker après lui. Sous l'empire, lui-même, des idées de réforme, en présence de la popularité de Necker, il le croyait l'homme nécessaire; mais il arrivait que celui-ci exerçait, dans le sein même du pouvoir, une inlluence indépendante de la royauté, et que le ministre, par son attitude, encourageait

LES TROIS ORDRtS. Vt

la résistance à celle royauté, lemouvement dont Mirabeau et Sieyès étaient le centre.

Dès ie 25 juin, quarante-sept membres de la noblesse, le duc d'Orléans en tête, adhéraient à tous les actes du tiers élat en se réunissant k lui. La grande majorité de la noblesse résistait encore. La popularité qui s'attacliait k ce rapprochement était cependant fort grande, et l'on s'en aperçut aux acclamations qui, à la porte de l'assemblée, accueillirent les nouveaux alliés du tiers.

Necker se rendit lui-même dans le conseil l'organe des craintes qu'inspirait la résistance de la majorité de la noblesse et d'une partie encore très-considérable du clci^é; il obtint du roi que ce prince écrivit aux présidents d<; ces deux ordres, afin de les engager à opérer la réunion, pour hâter V accomplissement de ses vues paternelles-. Nous n'avons pas besoin d'insister sur les conséquences du conseil de Necker elde l'acte du roi qui sanctionnaient ainsi toutes tes résolutions de la chamtire du tiers. Tandis que le clergé croyait devoir se soumettre sans discussion au désir du roi, la noblesse signala tous les périls qui lui paraissaient attachés au parti qu'il s'agissait de prendre.

Il fallut même, pour la décider ,que son président, averti par un député des alarmes que la reine et le comte d'Artois éprouvaient pour la vie du roi, en instruisit l'assemblée et déclarât çu'ili/ allait de la vie du rot. Quelques-uns des membres de la noblesse se levèrent aussitôt pour se rfwnirau tiers; tout l'ordre les suivit, avec cette partie dn clergé qui cédait k l'invitation du roi.

• Passage de la lettre adressée par le roi au cardinal de la Ilocliefoucauld, président de l'ordre du clergé.

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