GALONNE
cet ami des courtisans, cet enchanteur^ comme ils rappelaient, n'allait à rien moins qu'à innover dans TÉtat, qu'à reprendre en sous-cemre V édifice entier pour en prévenir la ruine, suivant les propres paroles de Galonné dans le rapport qu'il adressa au roi. Ainsi Galonné ne trouvait plus rien à changer aux projets de Turgot et de Necker, il était plus novateur que Necker lui-même, son ministère, avec toutes ses vues de réforme générale et improvisée, était un troisième ministère philosophique.
Mais Tesprit d'opposition s'éleva bientôt contre lui dans rassemblée des notables, où plusieurs membres, entre autres M. de la Fayette, prononcèrent le mot d'états généraux, qui trouva de l'écho dans le public ; et quoique les notables, tout en admettant le principe de l'égale répartition de rimpôt, ne voulussent pas consentir à sanctionner par un vote une mesure qui était évidemment populaire, le public ne leur sut pas moins gré de leur opposition et de la malveillance qu'ils montrèrent à Galonné.
Gelui-ci avait cependant parlé des abus, alors si attaqués, comme de la meilleure source où l'on dût puiser pour restaurer les finances, mais on eût dit que les réformes, proposées au nom du roi, plaisaient moins à un grand nombre d'esprits, que la critique même du ministre qui représentait le pouvoir, et que ces conversations de salons où les femmes elles-mêmes detriandaient qu'on fît le procès à Galonné *.
Cependant, à côté de l'égale répartition de l'impôt, le roi proposait la réforme des taxes les plus onéreuses, la suppression définitive de la corvée et des douanes inté-
« Droz, Règne de Louis XVI, !•' vol., p. 377.
rieures, mesure demandée par les états généraux de 1614; enfin ces assemblées provinciales, dont nous nous réservons de parler en résumant la situation à la veille de la Révolution de 89. Si la France, après la longue suspension des états généraux qui remontait à Richelieu, devait avoir recours à ces assemblées ou à quelque chose de mieux^ comme disait M. de la Fayette au comte d'Artois pendant l'assemblée des notables, ne fallait-il pas en effet que ce retour aux discussions politiques, celte intenention générale des gouvernés dans les affaires de rÉtat, fût préparée par une organisation qui eût sa base dans le pays lui-même? On vient de voir Galonné, un ministre de cour, déclarer qu'il fallait reprendre en sousœtwre Védifice entier^ comme Turgot avait dit qu'une constitution manquait à la France.
Ce qu'il y avait de plus difficile à comprendre, si l'on ne se rendait un compte exact et approfondi des idées qui régnaient alors et du mouvement des intelligences, c'est que cette sphère de transformation politique, de changement radical, d'ébranlement pour l'État, s'agrandît de plus en plus dans la pensée des ministres de l'époque, à mesure qu'ils veulent offrir plus de ressources, de garantie et de sécurité aux finances. Parmi les idées qui agitent ce siècle, il n'en est pas de plus extraordinaire, et hâtons-nous de le dire, dans la plupart des esprits, de plus consciencieuse. Un habile ministre des finances, le baron Louis disait cependant : « Faites-moi de bonne politique, je vous ferai de bonnes finances, » mais ce qu'il demandait, c'était la stabilité et non pas la mobilité des institutions.
Question financière. ^- Comptes de finances soumis par Loménie de Brienne à rassemblée des notables. — État du trésor à cette époque. Quel était le déficit. — Est-il la cause de la révolution de 89? — L'opposition partout. — Le Parlement. — Résistance de la magistrature. — I^e Parlement applaudi, et pourquoi.
Si à cette époque on avait pu lout réduire à la question financière, il serait facile de démontrer par des chiffres qu'il était fort possible de la résoudre.
Cette question se dresse, il est vrai, de plus en plus comme diftîcile, irritante, insoluble pour ainsi dire, à mesure que la Révolution approche; c'est aussi une raison pour qu'on l'éclaircisse, à mesure qu'elle se présente, jusqu'à ce qu'on se trouve en présence des états généraux, appelés en définitive pour la régler, et qui ne la réglèrent pas.
Quand Loménie de Brienne eut remplacé Galonné, auquel il avait fait une vive opposition dans rassemblée des notables, il soumit à cette assemblée les comptes de finances qu'elle réclamait pour apprécier le déficit; mais ces comptes que l'administration peu régulière de Galonné avait dû compliquer, manquaient de clarté, et il était difficile, en les prenant pour base, de fixer le chiffre exact de ce déficit qui préoccupait les notables : Loménie de Brienne lui-même le portait à 140 millions, mais,
322 CHAPITRE XXYI.
comme la fait observer un historien^, après avoir comparé tous les documents qui peuvent en efiet déterminer Tétat du trésor à celte époque, si le déficit eût été de 140 millions, comment deux ans après ne se fût-il trouvé que de 56 millions, ainsi que le déclara Necker à l'ouverture des élats généraux?
L'évaluation du déficit, présentée par Droz dans son
» Droz, Règne de Louis AT/, I" vol., p. 387 et 588. Il établit ainsi celle situation des finances, si importante à connaître :
« Au mois de mars 1768, Brienne présenta au roi l'étal des recettes et des dépenses présumées de Tannée. Dans ce compte, qui fut rendu public, le déficit général est évalué à. . . liv. 160,827,492
« Dans cette somme sont compris les remboursements
pour 76,502,367 liv.j
et toutes les dépenses extraordinaires Jl 05,897,952
payables en 1788 29,395,585 |
a En sorte que le déficit permanent ne figure que
pour 54,929,540
« Necker, en parlant de ce compte aux étals généraux, fait voir, dans les dépenses fixes, des omissions dont la plus considérable est celle de douze millions pour l'emprunt du mois de novembre 1787. Le montant de ces omissions, joint à cinq millions qu'il aurait fallu demander pour les besoins imprévus, porte, en 1788, le déficit permanent à plus de soixante quinze millions. Mais toutes les omissions citées par Necker sont relatives à des dépenses postérieures au renvoi de Galonné.
« Le compte de 1788 peut donner les moyens de vérifier à quelle somme s'élevait le déficit tant discuté par les notables. Pour faire ce calcul, il faut à la somme indiquée dans Tétat du
mois de mars 54,929,540 liv.
ajouter le montant des bonifications obtenues par
Brienne sur la recette ordinaire 4,038,037
et des réductions opérées sur les dépenses ordinaires 26.785,800
Total. . . . 85.753,377 « Il est évident que le déficit permanent, dont Galonné avait à rendre compte, n'a pu dépasser ce total. »