‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789Chapitre 119 sur 156 · ESPRIT D'OPPOSITION · texte numérisé non relu

ESPRIT D'OPPOSITION

jamais existé, que le même vent soufflait sur tous les esprits, et qu'une même formule les ralliait, la négation. Certes, bien peu en sentaient la portée et auraient pu en expliquer Torigine; mais, comme on verra de plus en plus, chacun alors semblait se soumettre à Tinfluence régnante; chacun ne voyait qu'une initiative à prendre, celle de Topposition.

C'est ainsi qu'on vît l'assemblée du clergé elle-même convoquée par Brienne dans le vain espoir d'y trouver de l'appui et un concours pécuniaire, prendre hautement la défense de ce Parlement, auquel elle aurait pu faire tant de reproches, et condamner la cour plénière, où, suivant l'assemblée du clergé dans ses remontrances au roi, la c< nation ne voyait qu'un tribunal de cour, dont elle craindrait la complaisance, et dont elle redouterait les mouvements et les intrigues dans les temps de minorité et de régence. » On voit que rien ne manquait à ces remontrances, même le style de l'époque, en particulier l'opposition de la nation à la cour qui est caractéristique; toute la résistance politique semblait alors jusle et naturelle, tant le courant qui s'était formé contre le pouvoir entraînait à leur insu les meilleurs esprits. Il paraît que la péroraison de ces remontrances de l'assemblée du clergé eut le plus grand succès dans le public*, on y lisait ces mots : « Le clergé de France vous tend des mains suppliantes, et il est si beau de voir la force et la puissance céder à la prière I ... La gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi de France^ mais d'être roi des Français; et le cœur de vos sujets est le plus beau de vos domaines. » C'était ce qu'on appelait alors de. la sensibilité;

* Voyez Histoire du règne de Louis XVU par Droz, !!• vol., p. 59.

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mais cela voulait dire que le roi était assez puissant pour rappeler le Parlement et céder à la pression de toutes les oppositions. Au moins doit-on reconnaître qu'à la veille de 89 Tesprit nouveau n'avait guère à lutter contre les amis exclusifs du pouvoir.

On ne peut, sans doute, contester les fautes de Brienne: ou il aurait dû s'efforcer, par une conduite plus habile, moins hautaine, de désarmer Topposilion du Parlement, bien opiniâtre, il est vrai, ou bienj s'il lui résistait, de lui résister tout à fait. L'exil, dont il le frappa, la cour plénière, par laquelle il le remplaça un instant, pour transiger ensuite avec lui et obtenir les mesures financières dont le trésor avait besoin, ne firent qu'ajouter à la vivacité de cette guerre générale, où en attaquant un ministre impopulaire, on frappait le pouvoir lui-même. Or, sous l'influence des idées régnantes, c'était toujours le pouvoir qui recevait de nouvelles atteintes et qui reculait en cédant. Qu'arrivait-il? Au lieu de choisir, pour les états généraux l'époque la plus favorable, celle qui, au moins, aurait le mieux convenu au gouvernement, le ministre fut forcé de les convoquer, si l'on peut dire, à bref délai. Au milieu d'une lutte qui de Paris était passée aux provinces, où la popularité récompensait l'opposition, et où chacun commençait à chercher la popularité, le ministre qui la cherchait aussi, qui, malgré les reproches qu'on lui adressait, avait fait enregistrer par le Parlement des mesures populaires*, qui ne demandait qu'à établir l'égalité de l'impôt par la subvention territoriale, ce ministre, qui certes n'était pas à craindre pour les idées nouvelles, finit, au milieu des embarras financiers qui devenaient extrêmes, par faire rendre un arrêt du conseil qui fixait

* La suppression de la corvée, les assemblées proyinciales.

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au l*mai 1789 la réunion de étals généraux, promise déjà pour Tannée 1792.

Peu de temps auparavant Brienne avait invité, par un autre arrêt, tous les savants et personnes instruites à publier leur opinion sur le mode d'élection et la composition même des états généraux : flatterie adressée à Topinion et proclamation même de la liberté de la presse.

Certes, ni Calonne, ni Brienne, quoique le premier fût bien supérieur au second, n'étaient de grands ministres, et, maintenant surtout, ils se montrent tels qu'ils étaient on dehors des influences qui agissaient en leur faveur sur les intentions toujours droites du roi; alors on prônait leur habileté, on excusait les hommes par Féloge des ministres; mais quand on voit Brienne ballotté à la fin de son ministère entre toutes les oppositions, malgré les gages nombreux et si importants qui aurait dû désarmer un esprit de critique et de résistance universelle, malgré Tégalité de l'impôt offerte, la liberté de la presse immédiatement et largement donnée, en môme temps que la convocation des états généraux assurée, on comprend bien qu'il ne s'agit plus ici de renverser un ministre, qu'un mouvement supérieur, dont la plupart des opposants ne se rendent pas compte, entraîne les esprits, et que Brienne et Calonne, dans la lutte depuis longtemps engagée, ne sont que des accidents sur une route où l'on ne voudra ni ne pourra plus s'arrêter. Car plus que jamais, on le verra, c'est ici une lutte d'idées qui se livre» et se poursuit; s'il s'agissait seulement de quelques résultats positifs à obtenir, on arriverait bientôt au terme de cette lutte, et l'on s'entendrait : un accord politique aurait lieu; mais, au fond, ce c'est pas d'un tel accord qu'il s'agit.

On a dit que le rappel de Necker, au moment où Galonné avait avoué le déficit, aurait pu satisfaire Topinion et empêcher le renversement de la monarchie ^ Il nous semble que c est là une grande erreur. Il est possible que Necker, par une administration financière plus habile que celle de Galonné eut fait, au pouvoir, plus d'illusion que lui sur les dangers de celte monarchie, mais pouvaitil faire obstacle aux idées nouvelles, base première de l'opposition de Tépoque, puisqu'il les partageait luimême, ou pouvait-il les satisfaire? Toute la question était là ; et c'est en effet la question même de la révolution de 89.

Gela est si vrai qu'après le rappel de Necker, dont l'habileté financière et la popularité ranimèrent la confiance et relevèrent le crédit, malgré les embarras très-grands où Loménie de Brienne et l'opposition du Parlement avaient laissé le trésor, d'autres questions que les finances passionnèrent presque aussitôt les esprits, questions qui touchaient à la constitution des états généraux. Ces questions étaient celles du doublement du tiers et du vote par ordre ou par tête.

Dans l'embarras où le jetaient ces questions, qui divisaient profondément l'opinion, qui, résolues dans le sens du tiers état, effrayaient le Parlement lui-même sorti

* Droz, Histoire du règne de Louis XVI, t. II, p. 73.

M. Mignet est bien plus logicien en attribuant la Révolution à une opposition qui s'était généralisée, « qui était passée du Parlement àia 'noblesse, de la noblesse au clergé, et d'eux tous au peuple. » Assurément ce n'était pas un meilleur ministre des finances qui aurait pu arrêter une telle révolution, un système spécial qui eût neutralisé la puissance d'une telle généralité; ajoutons à cette opposition, qui gagnait tout le monde, souvent le roi lui-même et la plupart de ses ministres, qui étaient, comme leur siècle, sous l'influence de l'esprit de réforme et de changement.

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