XXII INTRODUCTION
dans ce monde toujours borné quoi qu'on fasse, que les sociétés humaines ne peuvent vivre sans religion; mais il est emporté par cette guerre générale que la Révolution avait allumée, dont il était sorti, et qui Tavait fait vivre, qui avait servi à la réaction impériale, à la création d'un pouvoir militaire que la guerre avait créé, et qu'elle devait détruire, en même temps qu'elle brisait Tépée de commandement du grand capitaine, son véritable sceptre, dont il laissa les tronçons à Waterloo.
AvecTEmpire a commencé une nouvelle phase de répoque qui date de 89, celle des gouvernements qui, à divers titres, veulent clore la Révolution, et qui ne'peuvent y réussir.
Ces gouvernements, à dater du Consulat et de TEmpire, ne semblent-il pas emprunter plus ou moins, et au point de vue religieux, et au point de vue monarchique, à l'ancien régime lui-même \ à la
* • Les Français, dit M. de Tocqueville, ont fait en 1789 le plus grand effort auquel se soit jamais livré aucun peuple, afin de couper pour ainsi dire en deux leur destinée, et de séparer par un abîme ce qu'ils avaient été jusque-là de ce qu'ils voulaient être désormais. Dans ce but, ils ont pris toutes sortes de précautions pour ne rien emporter du passé dans leur condition nouvelle; ils se sont imposé toutes sortes de contraintes pour se façonner autrement que leurs pères; ils n'ont rien oublié pour se rendre méconnaissables. .Vavais
INTRODUCTION. xxm
société et au gouvernement de l'ancienne France, en même temps qu'ils ont plus ou moins transige avec la Révolution sur les faits et sur les idées, volontairement ou involontairement? Mais ce qui ressort de leur histoire elle-même, c'est qu'ils ont mis presque toujours en présence les éléments du passé et les éléments révolutionnaires, à commencer par la religion, acceptée en principe par tous ces régimes, comme la base indispensable des sociétés humaines,
toujours pensé qu'ils avaient beaucoup moins réussi d:nis cette singulière entreprise qu'on ne Tavail cru au dehors, et qu'ils ne Tavaienl cru d'abord eux-mêmes... de telle sorte que, pour bien comprendre la Révolution et son œuvre, il fallait oublier un moment la France que nous voyons et aller interroger dans son tombeau la France qui n'est
plus. * . . .
« La Révolution a eu deu.v phases bien distinctes : la première, pendant laquelle les Français semblent vouloir tout abolir dans le passé; la seconde, où ils vont y reprendre une partie de ce qu'ils y avaient laissé. Il y a un grand nombre de lois et d'habitudes politiquo's de l'ancien régime qui disparaissent ainsi tout à coup en i78i) et qui se remontrent quelques années après, comme certains fleuves s'enfoncent sous la terre pour reparaître un peu plus loin, faisant voir les mêmes eau.\ à de nouveaux rivages. • (U Ancien Régime et la Révolution ^ p. 1, n et .\i de Favant-propos.) On ne peut assurément poser, la question des emprunts faits à l'ancienne société française, avec plus de précision et de clarlé; serait-ce à cause de ces emprunts mêmes que le vieux principe révolutionnaire aurait toujours réagi contre les divers pouvoirs qui ont eu recours à ces emprunts? Mais auraient-ils pu s'en passer? Telle est la question.
XXIV INTKODUCTION.
[misciu'ils l'ont ofliciellement reconnue, et qu'ils ont établi avec elle, comme avec le Saint-Siège, les rapports qui étaient Texprcssion même de cette pensée. Dans quelle mesure cette réconciliation avec la foi religieuse <i-t-elle eu lieu? a-t-elle été suflisanteî
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après 48, lorsque les périls de la société paraissaient tros-grands, d'anciens adversaires se sont rapprochés, des points de riiorizon les plus divers, pour voter ensemble la liberté de l'enseignement, c'est-à-dire la faculté pour la France d'avoir un enseignement religieux, ainsi que l'expédition de Rome.
Ce qui ressort, en dernière analyse, de l'histoire des gouvernements dont nous venons de parler, c'est qu'évidemment ils n'ont pu réussir à rapprocher et à fondre les éléments du passé et les éléments révolutionnaires, c'est qu'ils ont offert un terrain à la lutte, mais qu'ils ne l'ont pas terminée.
i.es divers régimes qui ont succombé en France depuis le Consulat et l'Empire doivent-ils leur chute surtout à leurs fautes, ou bien à une cause de ruine supérieure à toutes ces fautes, quelles qu'elles puissent avoir été, à un état des idées et (le la société, qui avait fait la situation même où ils
IN.NTftODL'CnO. XXV
se trouvaient, silualion à laquelle ils avaient pu contribuer, chacun dans sa mesure, mais qu'ils n'avaient point faile?
Cette grande et capitale question est dans la logique même du livre que nous allons publier.
Nous croyons qu'elle est d'un immense infmH. Car si, au-dessus de tous les dissentiments politiques, de toutes, les divisions, . qui survivent aux chutes mêmes des gouvernements et qui en sont conrme les dernières ruines sur lesquelles on lutte encore, il y avait une question ouverte,, qui fût comme une porte où tout le monde pût passer en se donnant la main, une voie où les ennemis les plus irréconciliables pussent enfin se réconcilier, où des amis douteux deviendraient des amis sincère?, où des rapprochements qui ont pu paraître impossibles s'opéreraient facilement dans lintérêt le plus cher de la société et de sa préservation, comme cela a déjà été tenté après 48, sur ce terrain de la vérité chrétienne, où Ton s'était si heureusement donné rendez-vous ; si la cause première de la chute des gouvernements qui ont succédé au Directoire était telle qu elle impliquât avant tout une lutte même engagée entre le grand principe du Christianisme et
x\»i IMIînhnJION
(les llirori(*s qui lui lussent essentirllemenl contraires; si, dans une lulle de cette nature, partout renouvelée, reparaissant sous toutes les formes, la clnile môme des plus grandes monarchies n'avait été qu'un accessoire; si, comme dans le Miihndak de Hacine, une révolution, d'abord anticatholique, antichrélienne, croyait ne pouvoir « vaincre que dans Home'; » noits croyons que la question, pour les sociétc'» qui sont sorties du Christianisme, serait singulièrement simplifiée et ramenée à des termes on les esprits les plus divisés s'entendraient bientôt, pour peu qu'ils admissent également la nécessité de la civilisation chrétienne dont aucune des sociétés qu'elle a faites ne pourrait se passer.
Comment cette civilisation devrait-elle se maintenir? Serait ce d'une manière complète et entière? ou bien un à-peu-prèsde civilisation, d'éducation chrétiennes, suffirait-il à ces sociétés?
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en présence des journées de Juin, après 48, en face du socialisme des(!ejidu dans la rue et dressant ses premières barriwides, en présence des petits instituteurs, si jusle-
• « On ne vaincra jamais les Romains que dans Home. » (Discours de Milliridate dans la Iragédiede ce nom.)
INTROUrCTION xxvii
nient redoutés par M. Thiere, on ne crovîul pas qu'une d( mi- civilisation, une demi-tnlueation chrétiennes fussent suffisantes, el que M. Thiei^s appelait les Jésuites.
On le voit, les faits eux-mêmes ont posé la quesiion.
Elle est maintenant transportée à la porte même (lu Vatican : qui la gardera? est-ce le Christianisme? Qui s'en emparera? est-ce, sous le nom du Piémont, une philosophie incrédule et révolutionnaire qui aspire, depuis 89, a créer des gouvernements philosophiques, comme il y a eu des gouvernements protestants?
Qu'a fait le Christianisme, qu'a fait cette philosophie pour rhumanité? Comme il a créé en affirmant, est-ce en niant qu'elle doit créer? Nous ne faisons ici que donner la formule même de la situation, i.a Providence permet-elle que les i)uissances de la terre, que les politiques les plus habiles soient rappelés, par une telle situation, au senti-
ment qui peut leur être le plus utile, celui de leur néant, à côté de la grandeur de Dieu et de la lumière toujours nécessaire de son Évangile, qui ne passe pas, en face de toutes les constitutions qui
xx*iii INTRODUCTION.
liassent et (les gouvernements qifun souffle paraît quelquefois renvei^ser !
Pour nous, après la longue et persévérante étude que nous avons suivie, au milieu des hommes et dcîs livres, entre les partis divers que nous avons connus, la question reste ainsi posée : sera-ce la' civilisation (le rÉvangilc, ou une civilisation toute différente, sortie d'idées toutes contraires, qui présidera à l'avenir de l'Europe? Tel est le problème qui résume le livre que nous venons d'écrire, tel est le problème que iious croyons avoir été posé avant 89, et que nous retrouvons toujours le même, après soixante-treize ans, plus d'un demi-siècle de révolution.
Avons-nous la prétention de le résoudre? Nous avons voulu au moins apporter à Tétude d'un tel problème, auquel, suivant nous, est attaché Tavenir (lu monde, toute la foi qui est dans notre cœur, toute la logique qui peut appartenir à notre raison, tout le travail et tout l'effort de notrç intelligence.