DES TOUKS DE THÉÂTRE OU MAGIE BLANCHE
On a vu, par les explications qui précèdent, que rien n'est plus naturel que la cause de tous ces effets qui paraissent merveilleux.
Comme les choses les plus frivoles ont souvent un côté utile, la magie blanche dévoilée pourra désabuser ces personnes crédules qui , au milieu du XIXe siècle, croient encore aux sorciers, aux sorts et aux devins; pitoyable erreur qui leur est toujours préjudiciable et souvent funeste !
Le moyen de se préserver de ces chimères , c'est de se pénétrer de cette grande vérité , que tout ce qui paraît contraire aux lois et aux règles que la nature a
MAGIE ULANCÏIK.
prescrites est illusoire: et encore , de se tenir en garde contre les ruses employées par quelques prestidigitateurs pour en faire accroire et se créer une réputation de puissance semblable à celle des génies des Mille et une Nuits.
C'est dans ce but, qu'un prestidigitateur, arrivant dans une ville , va de suite faire imprimer dans le journal de la localité une réclame de sa façon , dans laquelle il raconte une fable qu'il donne comme un fait récent, et on lit ce qui suit :
« Un célèbre physico -magicien-prestidigitateur, venant de l'Océanie pour se rendre chez l'empereur des Samoïèdes , qui le fait demander pour changer les mers du pôle arctique en eaux thermales, et qui se propose , en passant par notre ville, d'y donner une ou deux représentations de ses expériences miraculeuses, vient, pour s'égayer, de jouer un tour facétieux à une bonne femme, marchande de comestibles , qu'il rencontra au marché en s'y promenant.
— Vous avez des œufs? lui dit-il.
— Oui, Monsieur.
— Combien les vendez-vous la douzaine?
— Cinquante centimes, et on a le treizième pardessus.
— Bien ! Donnez-m'en.
— Où les mettrez-vous?
— Dans ma poche.
— Les voilà.
— Mais, à propos..., sont-ils bons, vos œufs?
— Par Dieu! je le crois bien, ils sont pondus de ce matin.
— Mais ils me paraissent bien lourds; il y a au moins un coq dans chacun.
— Allons donc, Monsieur, il n'y a pas même de poulets.
— Voyons.
» L'acheteur en casse un , et en tire... quoi ?... une pièce de cinq francs , au grand étonnement de la marchande. Il en casse un second, un troisième, et enfin toute la douzaine, en tirant toujours de chacun une pièce de cinq francs. La marchande restait ébahie.
— Rendez-m'en deux douzaines , dit l'acheteur.
— Oh ! non , je n'en vends plus.
— Je vous les paierai deux francs.
- Je ne veux plus en vendre.
— Allons, je vous donne quatre francs par douzaine. 4 — Laissez-moi tranquille , quand je vous dis que je
ne veux plus en vendre.
» Notre homme se retire; et la marchande n'a rien de plus pressé que de casser ses œufs pour en tirer des pièces de cinq francs. Mais rien I et toujours rien. Enfin la pauvre femme en est pour ses œufs cassés et ses regrets de ne les avoir pas donnés au dernier prix offert. 5
Un autre jour, étant dans une voiture publique avec d'autres personnes, se rendant dans le pays qu'habitaient ses compagnons de voyage , il sut se concilier leur bienveillance par quelques petits tours d'adresse,
et enfin se déclara professeur de physique amusante. Cette amitié improvisée étant bien établie, il prie de bonne grâce ces Messieurs de parler de lui dans celte ville où il n'est pas connu , et pour faire venir le monde à son spectacle, d'ébruiter qu'il avait escamoté toutes les montres et bijoux des voyageurs. Partie pour obliger le solliciteur, partie pour rire aux dépens des dupes, on le promet et on tient parole. Bientôt toute la ville sait cette histoire, qui n'est qu'un conte, et tout le monde court voir l'homme adroit qui a fait un si beau tour.
Une autre fois , un Monsieur entre dans un café , demande un journal , le Constitutionnel , si c'est possible. On le lui donne; mais, voulant le lire, il voit que c'est le Siècle et en fait l'observation. La dame du comptoir, bien étonnée, lui donne le Globe, n'ayant plus le premier, il prend le Globe, et, tout-à-coup, il n'a dans les mains que le National. Enfin , après trois ou quatre métamorphoses de gazettes, le Monsieur, dépité, sort aussi surpris que mécontent , ne comprenant rien à cette mystification, non plus que toutes les personnes présentes.
Mais on sait bientôt que, parmi les assistants, il y a un célèbre prestidigitateur nouvellement arrivé dans la ville, et qui doit donner quelques représentations de son savoir-faire. Alors on a le mot de l'énigme et on ne s'occupe plus, on ne parle plus que de l'habile physicien qui vient de régaler la compagnie d'un tour plaisant. On est curieux de le voir à l'œuvre au théâtre,
PHYSIQUE OCCULTE. i 75
et on attend avec impatience le jour et l'heure du début. On serait moins empressé , si on savait que le Monsieur qui a été mystifié était un compère qui escamotait lui-même et faisait l'échange des gazettes sous son habit.
Je pourrais raconter beaucoup de ces supercheries. J'en citerai une dernière, mise en pratique, il y a peu de temps, par un prestidigitateur en renom.
Un Monsieur passant sur un pont très-fréquenté , pria une personne , devant plusieurs autres, de lui dire l'heure qu'il était. La personne interrogée tire sa montre: l'inconnu s'en empare et la jette dans la rivière. Sur ce fait, grand bruit; le propriétaire de la montre veut être payé, les témoins de la scène l'appuient. Enfin ,1e délinquant s'explique , demande combien vaut la montre. Il en dépose le prix fixé , et dit: <r Monsieur, votre montre n'est pas perdue comme vous le croyez; elle est maintenant chez vous, placée à l'endroit où vous la mettez habituellement , et je vous ai nanti de sa valeur pour vous prouver que je ne suis point un fourbe. »
Sur cette affirmation extraordinaire, tous les assistants qui s'étaient amassés, poussés par le désir de voir le dénouement de cette scène, s'acheminent vers la demeure de l'homme à la montre. On entre chez lui , on le suit au lieu où doit être le bijou qui mesure le temps , on le voit à la place annoncée !
Les témoins oculaires restent stupéfaits. La raison se refuse à croire ce que les yeux affirment. Cepen-
dant, il faut céder à l'évidence: c'est bien la montre submergée , il n'y a point de doute : le propriétaire le certifie en manifestant la plus grande surprise.
Mais Facteur principal de cette comédie se fait connaître, bien entendu : il est physicien prestidigitateur; il doit donner dans le pays quelques séances de son art , dont il a voulu donner un échantillon, pour faire preuve de son savoir. Chacun se retire émerveillé de ce miracle. Bientôt toute la ville en est instruite , tout le monde brûle du désir devoir le fameux thaumaturge; le moment arrive , on court à toutes jambes à sa séance, et le plus souvent , on en revient avec une tout autre idée qu'on s'en était faite.
C'est encore un coup monté avec un compère, qui joue le rôle du possesseur de la montre, qui n'est qu'une boîte en cuivre bien nettoyé, valant 1 franc 50 centimes, dont on fait le sacrifice. Ce simulacre de montre doit ressembler à celle qu'on doit retrouver dans le cabinet de la personne à qui elle appartient.
SECTION I