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CHAPITRE DEUXIÈME

TOURS DE SALON, PROPRES À ÊTRE EXÉCUTÉS DANS UNE SÉANCE DONNÉE DEVANT UNE NOMBREUSE ASSEMBLÉE.

Tous ces tours peuvent être exécutés sur un théâtre , et ils ont aussi cet avantage qu'on na besoin de l'aide de personne ; ils tiennent généralement à la prestidigitation.

SECTION Ire.

Tour de la quille.

On donne à cette quille de huit à dix centimètres de hauteur ; elle est double , c'est-à-dire qu'elle se compose d'une quille massive et d'une creuse qui couvre la première et s'y ajuste parfaitement.

Ces deux quilles , vues séparées l'une de l'autre , doivent se ressembler tellement , que l'on n'y trouve pas de différence sensible. On comprend que , pour cela , il faut que la quille creuse soit tournée aussi mince au moins qu'une écaille d'œiff , et que le bois

qui sert à les faire toutes deux soit bien pareil pour la couleur et les accidents des veines. Cette identité des deux quilles est de rigueur ; car, vues isolément l'une après l'autre , on doit toujours les prendre pour la même.

Sur ces deux quilles, qui n'en représentent qu'une seule, étant renfermées Tune dans l'autre , on ajoute iiussi un cornet de papier très-fort, qui les couvre entièrement. Ce cornet doit être arrondi à sa base , pour qu'il puisse se tenir debout.

MANIÈRE 2>E FAIRE LE TOUR

On pose la quille sur la table et on donne le cornet à visiter; on le reprend, pour en couvrir la quille, sous prétexte de faire voir qu'il l'enveloppe parfaitement, mais en relevant le cornet, que l'on serre un peu, on enlève avec lui la quille creuse, et on pose ces deux objets ensemble sur la table.

On prend alors la quille pleine, que l'on donne aussi à visiter.

On présente une pile de pièces de cinq francs, que l'on met sur la table et que l'on couvre de la fausse quille et du cornet qui la cacbe.

Sur la tablette ou gibecière de la table est préparée d'avance une pile de pièces semblable à celle qui est sous le cornet.

Vous dites que* les pièces que vous venez de mettre

sous le cornet vont passer au travers de la table, à la manière de la foudre, qui, grosse comme une caque, peut cependant pénétrer et traverser les corps métalliques, sans qu'il y paraisse le moins du monde.

Vous passez une main sous la table, et en saisissez les pièces qui s'y trouvent; vous agitez les doigts de l'autre main au-dessus du cornet, en forme de commandement; en même temps, vous faites sonner les pièces que vous tenez sous la table , comme si elles tombaient, et vous les rapportez en dessus, près du cornet. Vous prenez la quille massive en disant que, par les mêmes voies, vous allez la faire passer sous le cornet, à la place des pièces de cinq francs. Vous la portez sous la table et vous la laissez. Vous relevez le cornet pour montrer la quille . que vous recouvrez. Vous continuez en disant que vous allez remettre les choses à la place où elles étaient d'abord ; que ce second tour n'est pas plus difficile que le premier. Vous commandez à la quille de redescendre , vous prenez celle qui est restée sur la gibecière, et vous la rapportez sur la table. Vous ramassez les pièces, que vous reportez en dessous, et vous les laissez sur la gibecière, en leur ordonnant de passer sous le cornet. Vous levez ce cornet, en enlevant la quille creuse, et on revoit les pièces. On rapproche vers soi la main en action, pour laisser couler la fausse quille sur la gibecière , et on jette le cornet sur la table , en plaçant l'ouverture du côté des spectateurs.

SECTION IL La petite boîte au mouchoir.

Voici un des plus jolis petits tours que Ton puisse faire; il n'est pas très-nouveau, mais je ne crois pas qu'il ait jamais été publié, et c'est ce qui m'engage à l'insérer dans ce chapitre.

La petite boîte qui sert dans ce tour n'est guère plus large qu'une pièce de deux francs. À son couvercle est pratiqué un double fond , collé sur une légère gorge, afin de laisser assez d'espace entre ce double fond et le fond propre du couvercle, pour qu'une petite pièce de monnaie puisse y être contenue et s'y mouvoir librement. Enfin , sur ce couvercle est placé un petit bouton qui n'est point fixé, parce qu'il faut qu'il s'enfonce un peu en appuyant dessus avec le pouce.

On enferme dans l'espace dont je viens de parler une petite pièce, que je suppose un centime, et qui reste toujours à demeure.

L'usage de cette boîte est de faire entendre ou non sonner la pièce enfermée. Si le bouton n'obstrue pas l'espace, la pièce sonne lorsqu'on secoue la boîte. Si on pousse le bouton avec le pouce , il vient presser la pièce et l'empêche de remuer; elle ne sonne plus.

Maintenant, il faut encore une deuxième petite boîte, toute semblable à la première, quant à l'extérieur seu-

icment; car, dans celle-ci, il n'y a ni pièce, ni double fond; elle est toute simple. Ces deux boîtes se ferment comme toutes les tabatières rondes.

Dans un mouchoir qui est à soi, on fait faire, dans un des coins, une petite poche pour y enfermer la boîte à la pièce. On laisse une ouverture pour y passer la boîte , qui doit y entrer un peu de force, afin qu'elle ne soit pas exposée à sortir seule en faisant le tour. On aura soin de se munir d'une petite lunette, quelle qu'elle soit, car ce n'est qu'une cheville dans cette récréation.

Yoilà tout notre appareil établi pour ce tour. 11 s'agit maintenant de nous occuper de son exécution.

Vous offrez la petite boîte simple à une personne, en la priant d'y renfermer secrètement tel objet qu'il lui plaira. L'objet étant placé dans la petite boîte que vous venez de confier, vous présentez le mouchoir, dans le coin duquel est enfermée la petite boîte à la pièce. Vous le tenez de la main droite, et par le coin où est la boîte. Prenant de la main gauche un autre coin, vous étendez le mouchoir en disant que vous allez envelopper dedans la boîte dans laquelle on vient de mettre secrètement un objet. Pour ne pas être gêné, vous transportez dans la main gauche le coin où est la boîte , pour avoir la main droite libre et pouvoir prendre l'autre boîte que l'on vous rend. De cette main droite, déjà en possession de la boîte simple, vous reprenez le coin où est la boite à la pièce, et, en feignant de mettre dans le mouchoir laboîîe qu'on vient de vous

rendre, vous placez celle qui tient au mouchoir, en gardant et en cachant l'autre dans votre main. Vous donnez à tenir, à travers le mouchoir, la boîte qu'il contient, et vous invitez à secouer, afin que l'on entende que l'objet mis dans la boîte y est toujours. En ce moment, vous dites que vous allez chercher une lunette magique, par le moyen de laquelle vous pouvez voir facilement , au travers du mouchoir et de la boîte, ce qu'on y a mis. Ceci est un prétexte pour avoir le temps et la liberté d'ouvrir la petite boîte, voir, prendre et garder ce qu'on y a introduit, et de mettre la boîte dans sa poche. Vous revenez avec la lunette dont vous avez parlé, et comme, dans certains tours, il faut un peu babiller, que cela est même nécessaire de temps en temps dans le courant d'une séance, mais à de longs intervalles, vous ferez un conte un peu bouffon, seul style qui convienne dans ce genre d'amusement, par exemple, à peu près de cette nature, et plus niais encore, si c'est possible.

« Vous ne seriez pas surpris de me voir deviner ce qu'on a mis dans la boîte, si vous connaissiez les admirables propriétés de cette lunette. Sa puissance de faire découvrir les objets de très-loin est sa moindre qualité, bien que merveilleuse. Par exemple , si je la dirige sur un groupe de monde distant de moi de cinq lieues et plus, elle me rapproche assez de ces personnes pour que je les entende parler. Par son aide, je lis dans l'avenir, comme je lirais une affiche de spectacle. Enfin, elle me fait voir aussi clair dans le cœur de l'homme

et de la femme la plus dissimulée, qu'au travers de l'eau la plus limpide.

» Ah! que je regrette que défunt Thésée n'ait pas eu une lunette comme la mienne ! il aurait vu dans le cœur de son fils toute sa candeur et son innocence ; et le pauvre ïïippolyte n'aurait pas été houspillé par son papa, et il n'aurait pas été victime de la peur que fit à ses chevaux un gros vilain poisson qui leur fit prendre le mors aux dents.

» Mais, toute réflexion faite , il vaut mieux que les choses se soient passées comme cela ; car nous aurions perdu deux beaux vers, si ma lunette eût été dans les mains de Thésée, puisque Racine n'aurait pas eu l'occasion de lui faire dire ;

Et ne devrait-on pas, à des signes certains, Reconnaître le cœur des perfides humains? »

Après ce pathétique discours , vous ajoutez : <r Je vais donc vous dire , après avoir regardé avec ma lunette , ce que l'on a enfermé dans la petite boîte : si c'est une bague, une pièce de monnaie, un châle, un manteau, etc. »

Vous feignez de regarder avec la lunette , et vous nommez l'objet que vous avez dans la main.

Vous reportez la lunette, et vous dites, en revenant : « Maintenant, il s'agit de prendre cet (on nomme l'objet) qui est dans la boîte enfermée dans le mouchoir, et cela, rien qu'en y touchant du bout des doigts. »

Après avoir une dernière fois fait sonner la boite,

MAGIE BLANC11E

pour prouver-que l'objet y est toujours , vous prenez la main de la personne qui tient cette boîte dans ie mouchoir, vous la lui faites remonter doucement en disant : « Levez un peu plus, Monsieur, s'il vous plaît. »

Ce fait, deprendre la main delà personne, n'est qu'un prétexte pour avoir occasion d'appuyer le bouton de la boîte avec ie pouce, afin que la petite pièce ne sonne plus.

Vous feignez d'enlever l'objet en pinçant le mouchoir, et vous le rendez à qui l'a prêté.

Vous aurez soin de faire secouer le mouchoir, pour prouver qu'il n'y a plus rien dans la boîte.

Vous continuez en disant : & Puisque j'ai escamoté cet (on nomme l'objet), je puis bien aussi escamoter la boîte. Monsieur, lorsque je frapperai du pied, vous lâcherez ie tout, s'il vous plaît. »

A ce moment, vous cherchez dans le mouchoir un vide où vous puissiez pincer de chaque main un endroit où l'étoffe est simple; car si vous la preniez en double, le mouvement serait manqué.

Lorsque vous frappez du pied, la personne loche la boîte et le mouchoir que vous tenez; vous écartez vite les deux mains , et la boîte vient se rendre naturelle ment dans l'une des deux.

Yous lâchez l'autre main, vous secouez ie mouchoir, et vous faites observer qu'il n'y a plus rien, en disant : « Monsieur, je crois que la boîte s'est sauvée dans ma poche ; n'en soyez pas surpris, elle est accoutumée à prendre ce chemin-là. a Et vous retirez celle qui était dans votre poche.

SECTION ni.

Sans raison apparente, faire venir à soi des objets que Von jette sur une table.

Ce tour , dont le moyen est très-simple , ne laisse pas cependant que d'être assez agréable.

On fait tirer une carte ; l'ayant mêlée avec les autres, on étale le jeu sur la table. On commande à la carte de sortir, et elle vient se rendre dans vos mains.

Vous donnez de suite cette carte à visiter , pour faire voir qu'elle n'a subi aucune préparation.

Yous empruntez une tabatière, une montre ou quelqu'autre objet. On le jette sur la table, et au premier appel, il vous obéit avec la plus grande docilité.

Il suffît , pour opérer ce miracle , d'avoir un fil de soie noir , très-fin , d'environ un mètre de longueur. Yous attachez une de ses extrémités à un bouton de la ceinture. L'autre bout est garni d'une petite boulette de cire que vous tenez dans les doigts de la main droite.

Cette boulette ne- vous empêche pas de manier un jeu de cartes et d'en faire tirer une.

En reprenant cette carte, vous appuyez la cire en dessous, et vous la mêlez avec ies autres. Vous étalez le jeu sur la table. Yous appelez la carte , en vous

baissant pour la prendre, et elle vient se rendre dans votre main, au bord de la table. Vous la prenez de la main droite, et la reprenant de la gaucbe pour la donner à visiter, vous détachez la cire que vous gardez dans vos doigts.

Vous empruntez une tabatière, que vous prenez de la main gauche, vous la reprenez de la droite, et, en la mettant sur la table, vous fixez la cire en -dessous. Il en est de même pour tout autre objet.

11 est à remarquer que ce transport des objets d'une main à l'autre, que j'ai dû détailler, bien que je sente combien ces répétitions sont fastidieuses, il est à remarquer, dis-je, que ce transport, qui est indispensable, est tout-à-fait naturel.

ïl est aussi à remarquer que ce qui fait toute l'illusion de ce tour, c'est le mouvement que l'on fait pour prendre l'objet; car, comme on est obligé de s'incliner pour l'atteindre, et que, dans ce mouvementée haut du corps s'approche de la table quand la ceinture recule, attire l'objet et le fait avancer , on semble aller vers lui dans le temps même qu'en sens opposé il vient vers vous.

SECTION IV

Tour du Chapelet perfectionné.

Je vais parler d'un tour connu il y a bien deux siècles; mais je l'offre d'une manière tellement perfectionnée , que l'on pourra le regarder comme un des plus nouveaux.

On nommait ce tour le Chapelet de la grand'mèr'c . Il est nécessaire que j'en rappelle l'explication.

Il se faisait avec trois boules ou olives de bois, qui étaient percées au milieu pour y faire passer un double cordon. On prend ordinairement deux passements d'égale longueur , on les plie chacun en deux , et on joint les deux extrémités pliées que Ton attache faiblement, soit avec un fil très-facile à rompre, soit avec un peu de colle ; mais il faut que la jonction soit la moins apparente possible. Ces deux rubans ainsi préparés , étant tenus par les bouts , paraissent libres dans leur longueur, et ne laissent soupçonner entre eux aucune adhérence.

On enfile les trois boules dans ces cordons, que Ton donne à tenir par les deux extrémités. De chaque main de la personne qui les tient, on fait lâcher un des deux bouts , n'importe lequel. On forme un nœud simple, et on rend les bouts aux mains qui venaient de les abandonner.

A présentai ion empoigne ces trois boules et qu'on les tire à soi, elles se détacheront , et les cordons resteront dans les mains de la personne qui les tenait, et paraîtront libres, chacun, dans toute leur étendue.

Yoiià le tour du Chapelet comme il a toujours été exécuté. Decremps y a fait un léger changement , en substituant des anneaux aux boules, tout simplement. Voici comme je fais ce tour :

Je me sers de clefs et d'anneaux. Quant à la disposition des cordons, elle est absolument la môme.

Je prends les anneaux , je les enfile comme on le fait des boules, et de même qu'au tour précédent , je forme un nœud simple , en faisant lâcher un bout de cordon de chaque main de la personne qui les tient, et à laquelle je les fais reprendre. Ensuite, j'enfile les clefs tout simplement dans les cordons , sans autre formalité, et je rends à la personne le bout par lequel j'ai fait passer ces clefs.

Voilà donc maintenant les anneaux et les clefs enfilés dans les cordons ; mais remarquez bien que l'on ne peut dégager que les anneaux, lesquels étant retirés , les clefs restent toujours enfilées, mais ne sont plus nouées.

Ce qui fait le principal mérite de ce tour et ce qui le rend surprenant, c'est que l'on peut faire croire aux spectateurs qu'il vous est possible de détacher les uns et les autres , et cela par le moyen d'une équivoque. Ainsi, vous demandez à la personne qui tient les cordons , ce qu'elle veut, des clefs ou des bagues : si elle

demande les bagues , vous les tirez et les présentez. Si elle veut les clefs, vous tirez encore les anneaux en disant : « Eh bien ! Madame , je prends les bagues et je vous laisse les clefs, » qui effectivement lui restent. On ne peut soupçonner l'équivoque , puisque , dans l'un et l'autre cas , vous aurez pleinement satisfait à ses désirs.

SECTION V

Joli tour de pièce de monnaie.

Le tour précédent m'a fait penser à celui-ci, à cause de l'équivoque, car la même va nous servir tout-àl'heure, quoique le tour soit bien différent.

On aura une boîte en cuivre ou en fer-blanc, d'environ 12 centimètres de hauteur sur 5 de diamètre, ce qui lui donne une forme cylindrique.

Cette boîte se compose de trois pièces qui entrent l'une dans l'autre. La partie du milieu, celle qui entre immédiatement dans la boîte extérieure , a , comme celle-ci , un fond , et n'entre pas avec trop de facilité. Ces deux parties étant fermées , il doit y avoir entre les deux fonds assez d'espace pour qu'une pièce de cinq francs, enveloppée de papier, puisse s'y loger. La boîte du milieu est arrêtée par en haut, au moyen d'un

léger cordon plat, rabattu en dehors tout autour de son ouverture , mais laissant entre lui et le corps de la boîte un petit vide, pour que les bords de la boîte extérieure puissent entrer dedans : ce qui fait que ses bords sont cachés, et qu'on ne peut pas se douter que la boîte est double. En fermant les deux parties, c'està-dire, en mettant la boîte du milieu dans la boîte extérieure , le cordon , s'arrêtant sur les bords de cette dernière , empêche la boîte du milieu de descendre plus bas et de remplir le vide ménagé pour contenir la pièce enveloppée de papier.

La troisième partie entre dans la boîte du milieu , un peu à l'aise ; elle est un peu plus courte que les autres , c'est-à-dire qu'elle ne descend pas tout-à-fait sur le fond de la seconde bmte.

A cette troisième boîte il n'y a point de fond , mais c'est sur elle qu'est placé le couvercle qui est fixé par une soudure. Ce couvercle , qu'il conviendrait mieux d'appeler la tête de la boîte, est surmonté d'un bouton que l'on tire quand on veut ouvrir. Quand les trois boîtes sont fermées, c'est-à-dire quand elles sont l'une dans l'autre, ce couvercle déborde autour d'environ deux millimètres.

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