‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 11 sur 74 · LA SAGESSE · texte numérisé non relu

LA SAGESSE

O vous qui passez comme Tombre '

Par ce triste vallon de pleurs, i

Passagers sur ce globe sombre,

Hommes, mes frères en douleurs,

Écoutez! voici vers Solime

Un son de la harpe sublime '

Qui charmait l'écho du Thabor : '

Sion en frémit sous sa cendre, ' ■

Et le vieux palmier croit entendre

La voix du vieillard de Ségor. ^

Insensé le mortel qui pense!

Toute pensée est une erreur. : . . ..* '

Vivez et mourez en silence,

Car la parole est au Seigneur. - " ' -')

Il sait pourquoi flottent les mondes ; • • >

Il sait pourquoi coulent lés onde»^-^ ^ ' - i î

Pourquoi les cienx pendent sur hou»,- îi*^

Pourquoi le jour brillé et s'effaêe, : I oiii)

Pourquoi l'Komme soupire et pa^e::' ; '^n^l

Et vous, mortels, que sâvezr-vsoui X.oa ci:i;CI

Asseyez- vous près des fontaines,

Tandis qu'agitant les rameaux,

Du midi les tièdes haleines

Font flotter l'ombre sur les eaux :

Au doux murmure de leurs ondes

Exprimez vos grappes fécondes

Où rougit l'heureuse liqueur;

Et de main en main, sous vos treilles,

Passez-vous ces coupes vermeilles

Pleines de l'ivresse du cœur.

Ainsi qu'on choisit une rose Dans les guirlandes de Sarons, Choisissez une vierge éclose Parmi les lis de vos vallons ; Enivrez-vous de son haleine, Ecartez ses tresses d'ébène, Goûtez les fruits de sa beauté :

Vivez, aimez, c'est la sagesse!

Hors le plaisir et la tendresse, Tout est mensonge et vanité.

Comme un lis penché par la pluie Courbe ses rameaux éplorés.

Si la mai;x du Seigneur vous plie.

Baissez votre tête, et pleurez.

Une larme à ses pieds versée Luit plus que la perle enchâssée Dans son. tabernacle immortel; .

Ll SAGESSE 33

Et le cœur blessé qui soupire Rend un son plus doux que la Ijre Sous les colonnes de l'autel.

Les astres roulent en silence, Sans savoir les routes des cieux ; Le Jourdain vers l'abîme immense Poursuit son cours mystérieux ; L'aquilon, d'une aile rapide, Sans savoir où l'instinct le guide, S'élance et court sur vos sillons ; Les feuilles que l'hiver entasse.

Sans savoir où le vent les chasse, Volent en pâles tourbillons.

Et vous, pourquoi d'un soin stérile Empoisonner vos jours bornés ?

Le jour présent vaut mieux que mille Des siècles qui ne sont pas nés.

Passez, passez, ombres légères ; Allez où sont allés vos pères.

Dormir auprès de vos aïeux.

De ce lit où la mort sommeille, On dit qu'un jour elle s'éveille Comme l'aurore dans les cieux.

Le mot sagesse est ici pris en dérision. La sagesse est de faire effort et de souffrir, pour perfectionner en soi le type imparfait de l'homme que la nature a mis en nous. Nous naissons ébauche, nous devons mourir statue. Le travail est la loi humaine ; la volupté n'est que l'égoïsme des sens.

Je savais bien tout cela quand j'écrivis cette ode eu i8a6, à Florence; mais l'âme s'énerve dans le bonheur, comme le corps s'énerve dans Jes climats trop tempérés de l'Orient. J'étais heureux. Je fis comme Salomon, je m'enivrai de mon bonheur, et je dis : « Il n'y a pas d'autre sagesse. »

Je n'ai pas besoin de dire au lecteur que c'est là un paradoxe en vers, dont Horace ou Anacréon auraient pu faire des strophes bien plus assoupissantes que les miennes, mais dont Platon aurait rougi. Il y a plus de philosophie dans uue larme ou dans une goutte de sang versée sur le Calvaire, que dans tous les proverbes de Salomon.

La coupe de mes jours s'est brisée encor pleine ; Ma vie en longs soupirs s'enfuit à chaque haleine; Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter ; Et l'aile de la mort, sur l'airain qui me pleure, £n sons entrecoupés frappe ma dernière heure : Faut-il gémir? faut-il chanter?...

Chantons, puisque mes doigts sont encor sur la lyre ; Chantons, puisque la mort, comme au cygne, m'inspire Au bord d'un autre monde un cri mélodieux.

C'est un présage heureux donné par mon génie : Si notre âme n'est rien qu'amour et qu'harmonie, Qu'un chaut divin soit ses adieux!

La lyre en se brisant jette un son plus sublime ; La lampe qui s'éteint tout à coup se ranime, Et d'un éclat plus pur brille avant d'expirer ; Le cygne voit le ciel à son heure dernière :

L'homme seul, reportant ses regards en arrière, Compte ses jours pour les pleurer.

Qu'est-ce donc que des jours pour valoir qu'on les pleure ? Un soleil, un soleil, une heure, et puis une heure ; Celle qui vient ressemble à celle qui s'enfuit ; Ce qu'une nous apporte, une autre nous l'enlève : Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve. Voilà le jour ; puis vient la nuit.

Ah! qu'il pleure, celui dont les mains acharnées S'attachant comme un lierre aux débris des années, Voit avec l'avenir s'écouler son espoir I Pour moi, qui n'ai point pris racine sur la terre. Je m'en vais sans effort, comme l'herbe légère Qu'enlève le souffle du soir.

Le poète est semblable aux oiseaux de passage^ Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage, Qui ne se posent point sur les rameaux des bois : Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde. Ils passent en cliantant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix.

Jamais aucune main sur la corde sonore Ne guida dans ses jeux ma main novice encore : L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel ; Le ruisseau n'apprend pas à coulet» dans sa pente. L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante. L'abeille à composer son miel.

L'airain, retentissant dans sa haute demeure. Sous le mart6^ sacré tour à tour chante et pleure

Pour célébrer l'hymen, la naissance ou la mort : J'étais comme ce bi!onze épuré par la flamme, . Et chaque passion, en frappant sur mon âme, En tirait un sublime accord.

Telle durant la nuit la harpe éolienne, Mêlant au bruit des eaux sa plainte aérienne. Résonne d'elle-même au souffle des zéphyrs.

Le voyageur s'arrête, étonné de l'entendre ; Il écoute, il admire, et ne saurait comprendre D'où partent ces divins soupirs.

Ma harpe fut souvent de larmes arrosée; Mais les pleurs sont pour nous la céleste rosée ; Sous un ciel toujours pur le cœur ne mûrit pas : Dans la coupe écrasé le jus du pampre coule.

Et le baume flétri sous le pied qui le foule Répand ses parfums sur vos pas^

Dieu d'un souffle brûlant avait formé mon âme ; Tout ce qu'elle approchait s'embrasait de sa flamme. Don fatal ! et je meurs pour avoir trop aimé ! Tout ce que j'ai touché s'est réduit en poussière : Ainsi le feu du ciel tombé sur la bruyère S'éteint quand tout est consumé.

Maisletemps?— Il n'estplus.— Mais la gloire?— Hé! qu'importe Cet écho d'un vain son qu'un siècle à l'autre apporte, Ce nom, brillant jouet de la postérité I Vous qui de l'avenir lui promettez l'empire,

Ecoutez cet accord que va rendre ma lyre....

Les vents déjà l'ont emporté!

Ah ! donnez à la mort un espoir moins frivole. Hé quoi ! le souvenir de ce son qui s'envole Autour d'un vain tombeau retentirait toujours ? Ce soufiQe d'un mourant, quoi! c'est là de la gloire? Mais vous qui promettez les temps à sa mémoire, Mortels, possédez- vous deux jours?

J'en atteste les dieux ! depuis que je respire, Mes lèvres n'ont jamais prononcé sans sourire Ce grand nom inventé par le délire humain ; Plus j'ai pressé ce mot, plus je l'ai trouvé vide, Et je l'ai rejeté, comme une écorce aride Que nos lèvres pressent en vain.

Dans le stérile espoir d'une gloire incertaine, L'homme livre en passant, au courant qui l'entraîne, Un nom de jour en jour dans sa course affaibli : De ce brillant débris le flot du temps se joue ; De siècle en siècle il flotte, il avance, il échoue Dans les abîmes de l'oubli.

Je jette un nom de plus à ces flots sans rivage : Au gré des vents, du ciel, qu'il s'abîme ou surnage. En serai-je plus grand ? Pourquoi ? ce n'est qu'un nom. Le cygne qui s'envole aux voûtes éternelles.

Amis, s'informe-t-il si l'ombre de ses ailes Flotte encor sur un vil gazon ?

Maïs pourquoi chantaîs-tu ? — Demande à Philomèle Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant. Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire.

Comme l'eau murmure en coulant.

Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie.

Mortel, de tous ces biens qu ici-bas l'homme envie, A l'heure des adieux je ne regrette rien ; Rien que l'ardent soupir qui vers le ciel s'élance, L'extase de la lyre, ou l'amoureux silence D'un cœur pressé contre le mien.

Aux pieds de la beauté sentir frémir sa lyre ; Voir d'accord en accord l'harmonieux délire Couler avec le son et passer dans son sein ; Faire pleuvoir les pleurs de ces yeux qu'on adore, Comme au sou£Qe des vents les larmes de l'aurore Pleuvent d'un calice trop plein ;

Voir le regard plaintif de la vierge modeste Se tourner tristement vers la voûte céleste.

Comme pour s'envoler avec' le son qui fuit ; Puis, retombant sur vous plein d'une chaste flamme. Sous ses cils abaissés laisser briller son âme, Comme un feu tremblant dans la nuit ;

Voir passer sur son front l'ombre de sa pensée, ^ La parole manquer à sa bouche oppressée.

Et de ce long silence entendre enfin sortir Ce mot qui retentit jusque dans le ciel même, Ce mot, le mot des dieux et des hommes : « Je t'aime ! » Voilà ce qui vaut un soupir.

Un soupir ! un regret ! inutile parole !

Sur l'aile de la mort mon âme au ciel s'envole Je vais où leur instinct emporte nos désirs ; Je vais ôii le regard voit briller l'espérance; Je vais où va le son qui de mon luth s'élance, Où sont allés tous mes soupirs !

Comme l'oiseau qui voit dans les ombres funèbres, La foi, cet œil de l'âme, a percé mes ténèbres; Son prophétique instinct m'a révélé mon sort. Aux champs de l'avenir combien de fois mon âme, S'élançant jusqu'au ciel sur des ailes de flamme, A-t-elle devancé la mort !

N'inscrivez point de nom sur ma demeure sombre ; Du poids d'un monument ne chargez pas mon ombre : D'un peu de sable, hélas! je ne suis point jaloux. Laissez-moi seulement à peine assez d'espace Pour que le malheureux qui sur ma tombe passe Puisse y poser ses deux genoux.

Souvent, dans le secret de l'ombre et du silence,

Du gazon d'un cercueil la prière s'élance,

Et trouve l'espérance à côté de la mort.

Le pied sur une tombe on tient moins à la terre :*

LE POETE MOURANT 4i

L'horizon est plus vaste, et l'âme, plus légère, Monte au ciel avec moins d'effort.

Brisez, livrez aux vents, aux ondes, à la flamme, Ce luth qui n'a qu'un son pour répondre à mon âme : Celui des séraphins va frémir sous mes doigts. Bientôt, vivant comme eux d'un immortel délire. Je vais guider peut-être, aux accords de ma lyre, Des cieux suspendus à ma voix.

Bientôt... Mais de la Mort la main lourde et muette Vient de toucher la corde ; elle se brise, et jette Un son plaintif et sourd dans le vague des airs. Mon luth glacé se tait... Amis, prenez le vôtre. Et que mon âme encor passe d'un monde à l'autre Au bruit de vos sacrés concerts î

A l'âge de seize ans, j'avais lu dans le poète anglais Pope trois strophes qui m'étaient restées depuis dans le souvenir, et que j'avais essayé de traduire eu vers, avec l'aide de mon maître de langue.

En i8a5, étant allé à Lyon pour consulter, sur des langueurs dont j'étais atteint, un des fameux médecins que cette ville possède toujours, comme Genève ou Bologne, et croyant que j'étais condamné à mourir jeune, j'éprouvai la même mélancolie, et je retrouvai en moi les mêmes images que Pope avait rêvées, et qu'il avait essayé de peindre.

4a MÉDITATIONS POÉTIQUES

J'ëtais seul dans une chambre d'auberge, dont les fenêtres ouvraient sur la Saône lente, terne et voilée de brumes, sous la sombre colline de Fourvières, au sommet de laquelle s'élèvent les premiers temples du christianisme dans les Gaules. La religion de ma mère et de mon enfance se présentait, dans ces années-là, à ma tristesse avec toutes les tendresses du berceau, avec toutes les perspectives dont elle a embelli l'autre côté de la tombe. J'écrivis ces strophes avec les larmes du souvenir et de l'espérance.

Le soir, je les portai à mon ami M. de Virieu, qui résidait alors dans le voisinage de Lyon. Il était lui-même malade. Je m'assis près de son lit, aux derniers rayons du soleil sur ses rideaux, et je lui lus les strophes, échos tristes, mais sereins, de deux vies qui finissent. Je vis, aux larmes de mou ami, que ces vers venaient du cœur, puisqu'ils y reproduisaient une si vive impression. Je les laissai à Virieu, qui me les rendit quelques mois après, pour rimpressîou.

Page 1