‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 15 sur 74 · I . Cette strophe finissait par ces deux vers · texte numérisé non relu

I . Cette strophe finissait par ces deux vers

Et TOUS, fléaux de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus?

{Yote des éditeurs,)

par lui-même n^est lien moins qu'une vertu; ce n'est qu'un don, une faculté, un instrument : il n'expie rien, il aggrave tout. Le génie mal employé est im crime plus illustre : voilà la vérité en prose. J'ai corrigé ici ces deux vers, qui pesaient comme un remords sur ma conscience.

La circonstance dans laquelle j'appris la nouvelle de la mort de Bonaparte est trop remarquable pour que je ne la consigne pas ici.

J'étais à Aix, en Savoie. Mme de Saint-Fargeau, fille de Lepelletier de Saint-Fargeau, assassiné par Paris le jour de la condamnation de Louis XVI, en expiation de son vote, m'avait invité à dîner chez elle. Je me rendis à sou hôtel. J'y trouvai le maréchal Marmont; il ignorait encore, comme tout le monde, la mort de son compagnon de jeunesse et de sou empereur. Un moment après, entra M. de Lally-Tollendal. La conversation s'engagea sur des choses indifférentes. On attendit longtemps un quatrième convive : c'était le duc Dalberg, ambassadeur à Turin. Comme il n'arrivait pas, on se mit à table. L'entretien était serein, gai, très intéressant pour moi, jeune homme obscur, assis entre les représentants de deux siècles. Enfin, au milieu du dîner, arriva le duc Dalberg. Il paraissait ému. Il s'excusa sur la nécessité où il avait été d'ouvrir son courrier et de lire des dépêches importantes. « Il y a une bieu grande nouvelle, dit-il à Mme de Saint-Fargeau avant de s'asseoir; il est mort! » // voulait dire l'homme du siècle. Tout le monde le comprit. Le duc raconta alors l'événement et les détails.

J'étais en face du maréchal Marmont. Je surpris la nature avant qu'elle eût le temps de s'arranger ou de se voiler. Je vis dans la pâleur subite de la physionomie, dans le pli involontaire des lèvres, dans l'accent brisé de la voix,

et bientôt dans les larmes montant du cœur aux yeux sous les larges sourcils noirs du soldat, la douleur non simulée, mais profonde et déchirante, de Thomme et de Tami. Tous ceux qui étaient là détestaient Bonaparte : le duc Dalberg, comme ami de M. de Tallejrrand ; M. de Lally- Tollenda], comme émigré rentré, voué au culte des Bourbons; Mme de Saint-Fargeau, comme fille de son père, ayant eu la république pour marraine; moi, comme poète. Le maréchal n*aTait donc aucun intérêt à feindre. D*ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de composer son visage. Il fut atterré. Il se leva de table et marcha longtemps dans la salle, les yeux levés au ciel, et les lèvres balbutiant des mots que nous n'entendions pas.

Non, un tel homme n'était pas un traître! Il avait été placé dans une circonstance terrible entre sa patrie et son ami, bourrelé, surpris, indécis, entraîné. Mais il y avait eu étourdissement dans sa pensée ; il a subi une fatalité, il a perdu une heure plus tôt, il n'a pas vendu son bienfaiteur. L'attachement dans le cœur ne survit pas à la trahison. L'histoire peut chercher les clauses du pacte iulame et imaginaire dans lequel il aurait vendu son compagnon de jeunesse. Quant à moi, j'ai vu les larmes de l'ami. Je ne crois pas au traître.

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