‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 24 sur 74 · TRISTESSE · texte numérisé non relu

TRISTESSE

pressentiment de sa mort sans savoir sa maladie. Je restai là longtemps anéanti dans sa vision. Quand je me relevai, la pierre était tachetée de mes larmes. Je rentrai dans ma chambre, pour rêver et regretter plus seul. J'écrivis ces vers. Je ne passe jamais au Luxembourg sans m'approcher de ce petit mur, et sans regarder si le vent de tant de printemps et la pluie de tant d'hivers n'ont pas effacé toutes mes larmes d'enfant.

Heureux qui, s' écartant des sentiers d'icî-bas,

A l'ombre du désert allant cacher ses pas,

D'un monde dédaigné secouant la poussière.

Efface, encor vivant, ses traces sur la terre, *

Et, dans la solitude enfin enseveli,

Se nourrit d'espérance et s'abreuve d'oubli!

Tel que ces esprits purs qui planent dans l'espace,

Tranquille spectateur de cette ombre qui passe,

Des caprices du sort à jamais défendu,

Il suit de l'œil ce char dont il est descendu!...

Il voit les passions, sur une onde incertaine,

De leur souffle orageux enfler la voile humaine.

Mais ces vents inconstants ne troublent plus sa paix;

Il se repose en Dieu, qui ne change jamais ;

Il aime à contempler ses plus hardis ouvrages,

Ces monts vainqueurs des vents, de la foudre et des âges,

Où, dans leur masse auguste et leur solidité,

Ce Dieu grava sa force et son éternité./

A cette heure où, frappé d'un rayon de l'aurore,

Leur sommet enflammé que l'orient colore.

Comme un phare céleste allumé dans la nuit.

Jaillît étincelant de Tombre qui s'enfuit,

Il s'élance, il franchit ces riantes collines

Que le mont jette au loin sur ses larges racines,

Et, porté par degrés jusqu'à ses sombres flancs.

Sous ses pins immortels il s'enfonce à pas lents.

Là, des torrents séchés le lit seul est sa route ;

Tantôt les rocs minés sur lui pendent en voûte,

Et tantôt, sur leurs bords tout à coup suspendu,

Il recule étonné : son regard éperdu

Jouit avec horreur de cet effroi sublime.

Et sous ses pieds longtemps voit tournoyer l'abîme.

Il monte, et l'horizon grandit à chaque instant;

Il monte, et devant lui l'immensité s'étend

Comme sous le regard d'une nouvelle aurore ;

Un monde à chaque pas pour ses yeux semble éclore.

Jusqu'au sommet suprême où son œil enchanté

S'empare de l'espace et plane en liberté.

Ainsi, lorsque notre âme, à sa source envolée.

Quitte enfin pour toujours la terrestre vallée.

Chaque coup de son aile, en l'élevant aux cieux,

Elargit l'horizon qui s'étend sous ses yeux ;

Des mondes sous son vol le mystère s'abaisse ;

En découvrant toujours, elle monte sans cesse.

Jusqu'aux saintes hauteurs d'où l'œil du séraphin

Sur l'espace infini plonge un regard sans fin.

Salut, brillants sommets ! champs de neige et de glace ! Vous qui d'aucun mortel n'avez gardé la trace. Vous que le regard même aborde avec effroi, Et qui n'avez souffert que les aigles et moi!

176 MÉDITATIOINS POÉTIQUES

Œuvres du premier jour, augustes pyramides Que Dieu même affermit sur vos bases solides, Confins de l'univers, qui depuis ce grand jour N'avez jamais changé de forme et de contour ! Le nuage en grondant parcourt en vain vos cimes, Le fleuve en vain grossi sillonne vos abîmes, La foudre frappe en vain votre front endurci : Votre front solennel, un moment obscurci.

Sur nous, comme la nuit, versant son ombre obscure. Et laissant pendre au loin sa noire chevelure. Semble, toujours vainqueur du choc qui l'ébranla, Au Dieu qui Ta fondé dire encor : « Me voilà ! » Et moi, me voici seul sur ces confins du monde I Loin d'ici, sous mes pieds, la foudre vole et gronde; Les nuages battus par les ailes des vents.

Entre-choquant comme eux leurs tourbillons mouvants, Tels qu'un autre Océan soulevé par l'orage.

Se déroulent sans fin dans des lits sans rivage. Et, devant ces sommets abaissant leur orgueil, Brisent incessamment sur cet immense écueil.

Mais, tandis qu'à ses pieds ce noir chaos bouillonne, D'éternelles splendeurs le soleil le couronne : Depuis l'heure où son char s'élance dans les airs Jusqu'à l'heure où son disque incline vers les mers. Cet astre, en décrivant son oblique carrière, D'aucune ombre jamais n'y souille sa lumière; Et déjà la nuit sombre a descendu des cieux, Qu'à ces sommets encore il dit de longs adieux.

Là, tandis que je nage en des torrents de joie,

Ainsi que mon regard mon âme se déploie,

Et croit, en respirant cet air de liberté,

Hecoîivrer sa splendeur et sa sérénité.

Oui, dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie,

Le mépris des mortels, leur haine ou leur envie,

N'accompagnent plus l'homme et ne surnagent pas ;

Comme un vil plomb, d'eux-même ils retombent en bas .

Ainsi, plus l'onde est pure, et moins l'homme y surnage;

A peine de ce monde il emporte une image :

Mais ton image, ô Dieu, dans ces grands traits épars,

En s' élevant vers toi grandit à nos regards !

Comme au prêtre habitant l'ombre du sanctuaire,

Chaque pas te révèle à l'âme solitaire ; '

Le silence et la nuit et l'ombre des forêts

Lui murmurent tout bas de sublimes secrets;

Et l'esprit, abîmé dans ces rares spectacles,

Par la voix des déserts écoute tes oracles.

J'ai vu de l'Océan les flots épouvantés,

Pareils aux fiers coursiers dans la plaine emportés,

Déroulant à ta voix leur humide crinière,

Franchir en bondissant leur bru van te carrière.

Puis soudain, refoulés sous ton frein tout-puissant,

Dans l'abîme étonné rentrer en mugissant.

J'ai vu le fleuve, épris des gazons du rivage,

Se glisser, flots à flots, de bocage en bocage.

Et dans son lit, voilé d'ombrage et de fraîcheur.

Bercer en murmurant la barque du pêcheur.

J'ai vu le trait brisé de la foudre ^qui gronde.

Comme un serpent de feu, se dérouler sur l'onde ;

Le zéphyr, embaumé des doux parfums du miel, Balayer doucement Tazur voilé du ciel; La colombe, essuyant son aile encore humide, Sur les bords de son nid poser un pied timide, Puis, d'un vol cadencé fendant le flot des airs. S'abattre en soupirant sur la rive des mers.

J'ai vu ces monts voisins des cieux où tu reposes Cette neige où l'aurore aime à semer ses roses. Ces trésors des hivers, d'où par mille détours. Dans nos champs desséchés multipliant leur cours. Cent rochers de cristal, que tu fonds à mesure. Viennent désaltérer la mourante verdure ; Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus, Et ces torrents grondant dans les granits fendus. Et ces pics où le temps a perdu sa victoire.... Et toute la nature est un hymne à ta gloire.

Cette méditation de mes meilleurs jours est un cri d'admiration longtemps contenu qui mVchappa eu apercevant le bassin du lac Léman et Tamphithëâtre des Alpes, en y plongeant pour la centième fois mon regard du sommet du mont Jura.

J'étais seul; je voyageais à pied dans ces montagnes. Je m'arrêtai dans un chalet, et j'y passai trois jours dans une famille de bergers : j'aurais voulu y passer trois ans. Plus je montais, plus je voyais Dieu. La nature est, surtout pour moi, un temple dont le sanctuaire a besoin de

silence et de solitude. L*homme offusque rhomme; il se place entre notre œil et Dieu. Je comprends les solitaires. Ce sont des âmes qui ont Toreille plus fine que les autres, qui entendent Dieu à travers ses œuvres, et qui ne veulent pas être interrompues dans leur entretien.

Aussi voyez ! tous les poètes se font une solitude dans leur âme, pour écouter Dieu.

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