‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 39 sur 74 · APPARITION · texte numérisé non relu

APPARITION

Toi qui du jour mourant consoles la nature, Parais, flambeau des nuits, lève-toi dans les cieux ; Étends autour de moi, sur la pâle verdure, Les douteuses clartés d'un jour mystérieux !

Tous les infortunés chérissent ta lumière ; L'éclat brillant du jour repousse leurs douleurs : Aux regards du soleil ils ferment leur paupière. Et rouvrent devant toi leurs yeux noyés de pleurs

Viens guider mes pas vers la tombe Où ton rayon s*est abaissé.

Où chaque soir mon genou tombe Sur un saint nom presque efiacé.

Mais quoi I la pierre le repousse I . . . J'entends... oui, des pas sur la mousse î Un léger souffle a murmuré ; Mon œil se trouble, je chancelle.

Non, non, ce n'est plus toi, c'est elle Dont le regard m'a pénétré.

APPARITION i39

Est-ce bien toi, toi qui t'înclîaes Sur celui qui fut ton amant ?

Parle : que tes lèvres divines Prononcent un mot seulement ; Ce mot que murmurait ta bouche Quand, planant sur ta sombre couche, La mort interrompit ta voix.

Sa bouche commence... Ah ! j'achève :

Oui, c'est toi; ce n'est point un rêve :

Anges du ciel, je la revois!...

Ainsi donc l'ardente prière

Perce le ciel et les enfers ;

Ton âme a franchi la barrière

Qui sépare deux univers.

Béni soit le Dieu qui l'envoie !

Sa gi'âce a permis que je voie

Ce que mes yeux cherchaient toujours.

Que veux- tu ? faut-il que je meure ?

Tiens, je te donne pour cette heure

Toutes les heures de mes jours.

Mais quoi ! sur ce rayon déjà l'ombre s'envole :

Pour un siècle de pleurs une seule parole !

Est-ce tout?... c'est assez! Astre que j'ai chanté.

J'en bénirai toujours ta pieuse clarté,

Soit que dans nos climats, empire des orages.

Comme un vaisseau voguant sur la mer des nuages,

Tu perces rarement la triste obscurité ;

Soit que sous ce beau ciel, propice à ta lumière.

i4o MÉDITATIONS POÉTIQUES

Dans un limpide azur poursuivant ta carrière, Des couleurs du matin tu dores les coteaux ; Ou que, te balançant sur une mer tranquille, Et teignant de tes feux sa surface immobile, Tes rayons argentés se brisent dans les eaux !

C'est la même date et la même pensëe que dans le CrU' cifix; mais c'est une mélancolie dëjà moins poignante. Le temps avait interpose des années entre la mémoire et la mort.

Naples, i8aa.

Si tu pouvais jamais égaler, o ma lyre, Le doux frémissement des ailes du zéphire

A travers les rameaux, Ou l'onde qui murmure en caressant ces rives, Ou le roucoulement des colombes plaintives

Jouant aux bords des eaux ;

Si, comme ce roseau qu'un souffle heureux anime, Tes cordes exhalaient ce langage sublime.

Divin secret des cieux.

Que, dans le pur séjour où l'esprit seul s'envole. Les anges amoureux se parlent sans parole,

Comme les yeux aux yeux ;

Si de ta douce voix la flexible harmonie.

Caressant doucement une âme épanouie

Au souffle de l'amour, La berçait mollement sur de vagues images, Comme le vent du ciel qui berce les nuages

Dans la pourpre du jour :

i4a MÉDITATIONS POÉTIQUES

Tandis que sur les fleurs mon amante sommeille, Ma voix murmurerait tout bas à son oreille

Des soupirs, des accords Aussi purs que l'extase où son regard me plonge, Aussi doux que le son que nous apporte un songe

Des ineffables bords.

Ouvre les yeux, dirais-je, ô ma seule lumière I Laisse-moi, laisse-moi lire dans ta paupière

Ma vie et ton amour :

Ton regard languissant est plus cher à mon âme Que le premier rayon de la céleste flamme

Aux yeux privés du jour.

Un de ses bras fléchit sous son cou qui le presse. L'autre sur son beau front retombe avec mollesse,

Et le couvre à demi :

Telle, pour sommeiller, la blanche tourterelle Courbe son cou d'albâtre, et ramène son aile

Sur son œil endormi.

Le doux gémissement de son sein qui respire Se mêle au bruit plaintif de l'onde qui soupire

A flots harmonieux ; Et l'ombre de ses cils, que le zéphyr soulève. Flotte légèrement comme l'ombre d'un rêve

Qui passe sur ses yeux.

^îf

CHANT D'AMOUR i43

Que ton sommeil est doux, ô vierge, ô ma colombe ! Comme d*un cours égal ton sein monte et retombe

Avec un long soupir!

Deux vagues que blanchit le rayon de la lune. D'un mouvement moins doux viennent Tune après l'une

Murmurer et mourir!

Laisse-moi respirer sur ces lèvres vermeilles Ce souffle parfumé... Qu'ai-je fait? tu t'éveilles.

L'azur voilé des deux Vient chercher doucement ta timide paupière ; Mais toi... ton doux regard, en voyant la lumière.

N'a cherché que mes yeux.

Ah ! que nos longs regards se suivent, se prolongent^ Comme deux purs rayons l'un dans l'autre se plongent.

Et portent tour à tour Dans le cœur l'un de l'autre une tremblante flamme, Ce jour intérieur que donne seul à l'âme

Le regard de l'amour !

Jusqu'à ce qu'une larme aux bords de ta paupière, De son nuage errant te cachant la lumière.

Vienne baigner tes yeux, Comme on voit, au réveil d'une charmante aurore, Les larmes du matin, qu'elle attire et colore,

L'ombrager dans les cieux.

i44 MÉDITATIONS POÉTIQUES

Parle-moi, que ta voix me touche !

Chaque parole sur ta bouche

Est un écho mélodieux.

Quand ta voix meurt dans mon oreille,

Mon âme résonne et s'éveille,

Ck)mme un temple à la voix des dieux.

Un souffle, un mot, puis un silence.

C'est assez : mon âme devance Le sens interrompu des mots.

Et comprend ta voix fugitive, Comme le gazon de la rive Comprend le murmure des flots.

Un son qui sur ta bouche expire.

Une plainte, un demi-sourire.

Mon cœur entend tout sans effort : Tel, en passant par une lyre, Le souffle même du zéphire Devient un ravissant accord.

Pourquoi sous tes cheveux me cacher ton visage ? Laisse mes doigts jaloux écarter ce nuage :

Rougis-tu d'être belle, 6 charme de mes yeux? L'aurore, ainsi que toi, de ses roses s'ombrage. Pudeur, honte céleste, instinct mystérieux, Ce qui brille le plus se voile davantage ;

Comme si la beauté, cette divine image, N'était faite que pour les cieux !

Tes yeux sont deux sources vives Où vient se peindre un ciel pur.

Quand les rameaux de leurs rives Leur découvrent son azur.

Dans ce miroir retracées, Chacune de tes pensées Jette en passant son éclair, Comme on voit sur Teau limpide Flotter l'image rapide Des cygnes qui fendent l'air.

Ton front, que ton voile ombrage

Et découvre tour à tour.

Est une nuit sans nuage

Prête à recevoir le jour ;

Ta bouche, qui va sourire,

Est l'onde qui se retire

Au souffle errant du zéphyr.

Et, sur ces bords qu'elle quitte,

Laisse au regard qu'elle invite

Compter les perles d'Ophir.

Tes deux mains sont deux corbeilles Qui laissent passer le jour ; Tes doigts de roses vermeilles En couronnent le contour Sur le gazon qui l'embrasse

Ton pied se pose, et la grâce, Comme un divin instrament, Aux sons égaux d'une lyre Semble accorder et conduire Ton plus léger mouvement.

Pourquoi de tes regards percer ainsi mon âme ? Baisse, oh ! baisse tes yeux pleins d'une chaste flamme :

Baisse-les, ou je meurs.

Viens plutôt, lève-toi I Mets ta main dans la mienne ; Que mon bras arrondi t'entoure et te soutienne

Sur ces t^pi8 de fleurs.

Aux bords d'un lac d'azur, il est une colline Dont le front verdoyant légèrement s'incline

Pour contempler les eaux; Le regard du soleil tout le jour la caresse, Et l'haleine de l'onde y fait flotter sans cesse

Les ombres des rameaux.

Entourant de ses plis deux chênes qu'elle embrasse, Une vigne sauvage à leurs rameaux s'enlace.

Et, couronnant leurs fronts, De sa pâle verdure éclaircit leur feuillage, Puis sur des champs coupés de lumière et d'ombrage

Court en riants festons.

Là, dans les flancs creusés d'un rocher qui surplombe, S'ouvre une grotte obscure, un nid où la colombe

Aime à gémir d'amour ; La vigne, le figuier, la voilent, la tapissent ; Et les rayons du ciel, qui lentement s'y glissent,

Y mesurent le jour.

La nuit et la fraîcheur de ces ombres discrètes (Conservent plus longtemps aux pâles violettes

Leurs timides couleurs; Une source plaintive en habite la voûte, Et semble sur vos fronts distiller goutte à goutte

Des accords et des pleurs.

Le regard, à travers ce rideau de verdure, Ne voit rien que le ciel et l'onde qu'il azuré.

Et sur le sein des eaux Les voiles du pêcheur, qui, couvrant sa nacelle, ^ Fendent ce ciel limpide, et battent comme l'aile

Des rapides oiseaux.

L'oreille n'entend rien qu'une vague plaintive Qui, comme un long baiser, murmure sur sa rive.

Ou la voix des zéphyrs, Ou les sons cadencés que gémit Philomèle, Ou l'écho du rocher, dont un soupir se mêle

A nos propres soupirs. <

iS MÉDITATIONS POÉTIQUES

Viens, cherchons cette ombre propice, Jusqu'à l'heure où de ce séjour Les fleurs fermeront leur calice Aux regards languissants du jour.

Voilà ton ciel, ô mon étoile !

Soulève, oh ! soulève ce voile ; Éclaire la nuit de ces lieux ; Parle, chante, rêve, soupire, Pourvu que mon regard attire Un regard errant de tes yeux.

Laisse-moi parsemer de roses La tendre mousse où tu t'assieds.

Et près du lit où tu reposes Laisse-moi m' asseoir à tes pieds.

Heureux le gazon que tu foules, Et le bouton dont tu déroules Sous tes doigts les fraîches couleurs!

Heureuses ces coupes vermeilles Que pressent tes lèvres, pareilles A l'abeille, amante des fleurs!

Si l'onde, des lis qu'elle cueille Roule les calices flétris ; Des tiges que sa bouche effeuille Si le vent m'apporte un débris ; Si sa boucle qui se dénoue Vient, en ondulant sur ma joue, De ma lèvre effleurer le bord ; Si son souffle léger résonne,

Je sens sur mon front qui frissonne Passer les ailes de la mort.

Souviens-toi de l'heure bénie Où les dieux, d'une tendre main, Te répandirent sur ma vie Comme l'ombre sur le chemin.

Depuis cette heure fortunée, Ma vie à ta vie enchaînée.

Qui s'écoule comme un seul jour, Est une coupe toujours pleine.

Où mes lèvres à longue haleine Puisent l'innocence et l'amour.

Un jour le temps jaloux, d'une haleine glacée, Fanera tes couleurs comme une fleur passée

Sur ces lits de gazon; Et sa main flétrira sur tes charmantes lèvres Ces rapides baisers, hélas ! dont tu me sèvres

Dans leur fraîche saison.

Mais quand tes yeux, voilés d'un nuage de larmes, De ce^ jours écoulés qui t'ont ravi tes charmes

Pleureront la rigueur; Quand dans ton souvenir, dans l'onde du rivage. Tu chercheras en vain ta ravissante image.

Regarde dans mon cœur.

Là, ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre ; Là, ton doux souvenir veille à jamais à l'ombre

i5o MÉDITATIONS POÉTIQUES

De ma fidélité, Comme une lampe d'or dont une vierge sainte Protège avec la main, en traversant l'enceinte,

La tremblante clarté.

Et quand la mort viendra^ d'un autre amour suivie. Eteindre en souriant de notre double vie

L'un et l'autre flambeau.

Qu'elle étende ma couche à côté de la tienne, Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne

Dans le lit du tombeau I

Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre. Gomme on voit en automne un couple solitaire

De cygnes amoureux Partir, en s'embrassant, du nid qui les rassemble. Et vers les doux climats qu'ils vont chercher ensemble

S'envoler deux à deux !

Cette méditation fut écrite encore dans l'été dfe 1820, à Ischia. C'est un Cantique des cantiques, mais avec des notes moins pénétrantes et des couleurs moins orientales que le chant nuptial de Salomon. C'est un défi à la poésie, qui n'a jamais su exprimer le bonheur comme elle exprime la douleur, sans doute parce que le bonheur est un secret que Dieu a réservé au ciel; et que l'homme, au contraire, connaît la douleur dans toute son intensité.

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