‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 40 sur 74 · IMPROVISÉE A LA GRANDE CHARTREUSE · texte numérisé non relu

IMPROVISÉE A LA GRANDE CHARTREUSE

Jéhovah de la terre a consacré les cimes ; Elles sont de ses pas le divin marchepied ; C'est là qu'environné de ses foudres sublimes Il vole, il descend, il s'assied.

Sina, l'Olympe même, en conservent la trace; L'Oreb, en tressaillant, s'inclina sous ses pas; Thor entendit sa voix, Gelboé vit sa face ; Golgotha pleura son trépas.

Dieu que l'Hébron connaît. Dieu que Cédar adore. Ta gloire à ces rochers jadis se dévoila ; Sur le sommet des monts nous te cherchons encore : Seigneur, réponds-nous; es-tu là?

Paisibles habitants de ces saintes retraites. Comme au pied de ces monts où priait Israël, Dans le calme des nuits, des hauteurs où vous êtes N'entendez- vous donc rien du ciel ?

i5a MÉDITATIONS POÉTIQUES

Ne voyez-vous jamais les divines phalanges SdT vos dômes sacrés descendre et se pencher? N'entendez-vous jamais des doux concerts des anges Retentir l'écho du rocher?

Quoi ! l'âme en vain regarde, aspire, implore, écoute : £ntre le ciel et nous est-il un mur d'airain ? Vos yeux toujours levés vers la céleste voûte, Vos yeux sont-ils levés en vain ?

Pour s'élancer, Seigneur, où ta voix les appelle, Les astres de la nuit ont des chars de saphirs ; Pour s'élever à toi, l'aigle au moins a son aile : Nous n'avons rien que nos soupirs.

Que la voix de tes saints s'élève et te désarme : La prière du juste est l'encens des mortels.

Et nous, pécheurs, passons : nous n'avons qu'une larme A répandre sur tes autels.

Cest une inspiration complète.

Une femme des plus ravissantes par la heautë et par le charme de Tâme, devenue depuis une des plus ëminentes par la vertu active et par la prodigalité de sa vie à toutes les misères humaines, la marquise de B*^, me rencontra en Savoie en allant à Turin, et me pria de l'accompagner à la

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Grande Chartreuse. J'acceptai avec bonheur. Je l'admirab depuis longtemps, et mon attachement pour elle avait ce vague indéterminé entre le respect et Tattrait, qui fait qu'on ne se définit pas à soi-même ce qu'on éprouve, de peur de le faire évanouir en le regardant de trop près. Son imagination ardente, tendre et pieuse, était le cristal le plus limpide et le plus coloré à la fois à travers lequel l'œil et le cœur d'un poète pussent contempler ces montagnes, monuments de la nature, et ce monastère, monument de l'homme. La saison était brûlante et donnait plus d'attrait aux sens pour les ombrages, les murmures et les fraîcheurs des bois, des neiges et des torrents.

Nous soupâmes dans le jardin ombragé de noyers et de pampres gigantesques d'une petite auberge de village, au pied de la montagne. Nous passâmes une partie de la nuit accoudés à la fenêtre de cette chaumière, écoutant les bruits d'eaux, de chutes de rochers, de roulement d'avalanches qui sortaient des gorges où nous devions entrer le lendemain ; respirant les brises nocturnes qui faisaient palpiter les feuilles de vigne sur les treilles et frissonner les cheveux sur nos tempes. Le lendemain, au lever du soleil, nous gravissions à cheval les pentes de la montagne. Il n'y a pas de coupures de rochers plus profondes, de détours de route plus inattendus, de ponts plus hardis et plus tremblants sur des abîmes d'écume, de torrents plus verdâtres endormis au fond des puits de granit luisants que les tourbillons d'eau se creusent au bord de leur lit en hiver, d'écumes plus bouillonnantes et plus laiteuses pulvérisées par leur chute et saupoudrant les branches étendues des hêtres et des sapins, dans toutes les Alpes ou dans tous les Apennins. Après trois heures d'extase, nous arrivâmes en vue du couvent. C'est un immense cloître assis sur les flancs inégaux de l'avant-demière croupe de la montagne, au bord des neiges, et suivant, comme un

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manteau jeté sur le sol, les ondulations du terrain. J'entrai seul, pendant que Mme de B***, reçue à Fhospice des étrangers, en dehors du courent, se reposait de la lassitude de la matinée. Le couvent me fit peu d'impression. Je comprends Termite; je n'ai jamais compris ces solitudes peuplées d'hommes ou de femmes fuyant un monde pour en retrouver un autre. C'est rétrécir le monde, ce n'est pas l'éviter. Il est encore là avec toutes ses importunités, ses vices ou ses faiblesses : on n'a fait que changer ses eunuis.

Le soir, pendant que nous redescendions, un orage se forma sur les cimes des sapins ; il éclata avec ses foudres, ses ruissellements de feu et d'eau, ses tonnerres d'en haut répercutés par ses tonnerres d'en bas, ses mugissements dans les sapins, ses arbres renversés sur les abîmes. Les guides avaient abrité Mme de B*** sous la concavité d'une roche élevée de quelques pieds au-dessus de la route : on eût dit une de ces niches où la piété des paysans de la Savoie et du Tyrol place la statue coloriée de la Vierge, pour protéger les passants dans les pas dangereux. JVtais descendu de cheval, et je m'étais laissé glisser jusqu'au fond du lit du torrent, où l'arche d'un pont de bois m'abritait de la pluie. L'orage à demi passé et converti en pluie fine semblable à une vapeur d'écume que le vent sème autour d'une chute d'eau, un immense arc-en-ciel se dessina comme une arche céleste au-dessus de la roche concave où Mme de B***, collée à la muraille de granit gris, déroulait ses cheveux au vent pour les sécher. Je n'ai jamais si bien compris l'auréole que la piété fait rayonner autour de la figure des Vierges, des anges ou des saintes. Dieu lui-même avait dessiné et coloré celle-là.

Cette image m'inspira ces strophes et d'autres vers sur le même sujet, que j'écrivis sur mon genou.

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