‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 62 sur 74 · ODE · texte numérisé non relu

ODE

Un jour qu errant de ville en ville, £t cachant sa lyre et son nom, L'aveugle qui chantait Achille Montait au temple d'Apollon ; Ses rivaux, que sa gloire outrage, Le reconnaissent à l'image Du dieu qu'on adore à Claros, Et chassent du seuil du génie Ce mendiant, dont Tlonie Un jour disputera les os !

A pas lents, la tête baissée.

Le vieillard reprend son chemin.

Seul, et roulant dans sa pensée

L'injustice du genre humain.

En marchant, sous son bras il presse

Sa lyre sainte et vengeresse,

SUR LINGRATITUDE DES PEUPLES aoi

Qui résonne comme un carquois ; Et sur un écueil de la plage U va s'asseoir près du rivage, Pleurant et chantant à la fois.

« Reptiles qui vivez de gloire, Disait-il, déchirez mes jours î Souillez d'avance ma mémoire D'un poison qui ronge toujours ! Sifflez, vils serpents de l'envie î De ma fortune et de ma vie Arrachez le dernier lambeau.

Jusqu'à ce que les Euménides Ecrasent vos têtes livides Sur la pierre de mon tombeau !

« Tel est donc le sort, ô nature.

Que tu garde à tes favoris

De tout temps l'outrage et l'injure

Sont le pain dont tu les nourris.

Sitôt qu'un des fils de Mémoire

Elève ses mains vers la gloire.

Un cri s'élève : Il doit périr !

Semblable aux chiens de Laconîe,

La haine dispute au génie

Un seuil qu'elle ne peut franchir.

« Cependant j'ai courbé ma tête Au niveau de vos fronts jaloux ; J'ai fui de retraite en retraite,

aoa MÉDITATIONS POÉTIQUES

De peur d'être plus grand que vous !

Ma voix, sans écho sur la terre, Montait sur un bord solitaire ; Et quand je vous tendais la main (Les siècles le pourront-ils croire?) Je ne demandais pas de gloire.

Ingrats ! je mendiais du pain !

« Mais le génie en vain dépouille

L'éclat dont il est revêtu :

Comme Ulysse qu'un haillon souille,

11 est trahi par sa vertu.

De quelque ombre qu'il se recèle.

Dès qu'un être divin se mêle

Aux enfants de ce vil séjour,

L'envie à sa trace s'enchaîne,

Et le reconnaît à sa haine,

Comme la terre à son amour.

« Si du moins, ô langues impures.

Contentes de boire mes pleurs, Vos traits restaient dans mes blessures!.

Mais non : vous vivez, et je meurs !

Mes yeux, à travers leur nuage.

Vous voient renaître d'âge en âge.

O temps, que me dévoiles-tu?

Toujours le génie est un crime.

Toujours, quoi ! toujours un abîme Entre la gloire et la vertu ?

SUR UINGRATITUDE DES PEUPLES 2o3

« Race immortelle des Zoïle, Non, vous ne vous éteindrez plus !

Bavius attend son Virgile, Socrate meurt sous Ànytus !

Le Dante est maudit de Florence ; La mort dans sa dure indigence Surprend Taveugle d'Albion ; Et l'Envie un jour se console De marchander pour une obole La gloire d'une nation^!

« Le chantre divin d'Herminie, Rongeant son cœur dans sa prison, Sous les assauts de l'insomnie Sent fléchir jusqu'à sa raison.

D'une haine injuste et barbare Les sombres cachots de Ferrare Éteignent-ils l'affreux flambeau ?

Non : la haine qui lui pardonne Lui laisse entrevoir sa couronne, Mais c'est plus loin que son tombeau !

« Et toi, chantre d'un saint martyre.

Toi que Sion vit adorer.

Toi qu'en secret l'envie admire.

En s' indignant de t' admirer;

En vain, en rampant sur ta trace,

La Haine avec sa langue efface

Ta route à l'immortalité :

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