II
a58 LE DERNIER CHANT
Plaignant avant le temps la beauté moissonnée,
Pressaient en frémissant leur glaive dans leur main,
Et, poussant des sanglots qu'ils retiennent en vain,
A l'horreur de ce deuil semblaient livrer leurs âmes
Et pleuraient sans rougir... comme on pleure des femmes.
A cet étrange aspect, saisi d'étonnement,
llarold n'ose troubler leur saint recueillement ;
Mais au moment fatal du divin sacrifice*,
Quand le prêtre, en ses mains élevant le calice.
Boit le sang adoré du Martyr immortel,
Une vierge s'élance aux marches de l'autel.
Et, victime échappée au sort qu'elle raconte,
Le front ceint de lauriers, mais rougissant de honte,
Ses longs cheveux épars, emblème de son deuil.
Chante l'hymne de mort à ses sœurs du cercueil.
« Sur les sommets glacés du sauvage Erymanthe, Des bords délicieux où le Laos serpente.
Fuyant les fers sanglants d'un vainqueur inhumain. De rochers en rochers nous gravissons en vain ; Le féroce Delhys, que son vizir excite.
Nous suivant jusqu'aux lieux que le tonnerre habite. Comme un troupeau de daims forcé par les chasseurs, Fait tomber sous ses coups nos derniers défenseurs. Déjà, du haut des monts sur nos camps descendue. Notre dernière nuit nous dérobe à sa vue :
Nuit courte! nuit suprême, hélas! dont le matin Doit éclairer l'horreur de notre affreux destin!
DU PÈLERINAGE D'HAROLD aSg
Le sommeil ne vint pas effleurer nos paupières : Les prêtres, vers le ciel élevant nos prières, En mots mystérieux que nous n'entendions pas, Bénissaient sous nos pieds la terre du trépas ; Sur le granit tranchant des roches escarpées, Les guerriers aiguisaient le fil de leurs épées, Et, les voyant briller, les pressaient sur leur cœur. Comme un frère mourant embrasse son vengeur I Assises à leurs pieds, les mères, les épouses. De ces heures de mort, hélas ! encor jalouses. D'une invincible étreinte enlaçaient leurs époux. Ou, posant tristement leurs fils sur leurs genoux. Dans un amer baiser qu'interrompaient leurs larmes, Pour la dernière fois s'enivraient de leurs charmes. Et leur faisaient couler, avant que de périr. Les gouttes de ce lait que la mort va tarir!...
« Mais à peine dorant les sommets du Ménale,
L'aurore suit au ciel l'étoile matinale,
La terre retentit du cri d'ALLAH ! Des pas
Dans l'ombre des vallons roulent avec fracas ;
De menaçantes voix s'appellent, se répondent;
Sur nos fronts, sous nos pieds le fer luit, les feux grondent
Et du rapide obus les livides clartés
Nous montrent nos bourreaux fondant de tous côtés.
Déjà, sous le tranchant du sanglant cimeterre.
Nos premiers rangs atteints roulent, jonchent la terre ;
Par un étroit sentier, de noirs rochers couvert,
Un seul passage encore à la fuite est ouvert :
Les vierges, les vieillards, à la hâte s'y glissent,
a6o LE DERNIER CHANT
Leurs enfants dans les bras, les mères y gravissent; Et tandis que nos fils, nos frères, nos époux. En disputent l'entrée en périssant pour nous, D'un sommet escarpé qui pend sur un abîme.
Pour attendre la mort, nous atteignons la cime.
« C'était un tertre vert sur un pic suspendu :
L'Érymanthe à nos pieds, par un torrent fendu.
Découvrait tout à coup un gouffre vaste et sombre,
Dont l'œil épouvanté n'osait mesurer l'ombre.
Des rochers s'y dressaient, sur leur base tremblants;
Des troncs déracinés en hérissaient les flancs ;
Des vautours tournoyants, plongeant dans ses ténèbres.
En frappaient les parois de leurs ailes funèbres,
Et, dans le fond voilé du gouffre sans repos.
On entendait, sans voir, mugir, hurler des flots,
Dont les vents engouffrés dans l'abîme qui fume
Sur ses bords déchirés roulaient, brisaient l'écume,
Et, du noir précipice épaississant la nuit.
D'une foudre éternelle y redoublaient le bruit.
De ce sublime écueil environné d'orage,
Nos yeux plongeaient aussi sur le lieu du carnage.
Ils voyaient, sous le fer des cruels musulmans.
Tomber l'un après l'autre amis, frères, amants,
Et par leur nombre, hélas ! que le glaive dévore,
Comptaient combien d'instants il nous restait encore.
Déjà, sur les débris d'un peuple tout entier,
Le féroce Ottoman s'ouvre un sanglant sentier.
Une femme, une mère, o désespoir sublime!
« Il ne nous reste plus qu'un vengeur... c'est l'abîme ! »
Dit-elle ; et vers le bord précipitant ses pas,
Elle montre l'enfant qui sourit dans ses bras,
De sa bouche en tr' ouverte arrache la mamelle,
L'élève dans ses mains, tremble, hésite, chancelle,
Et, s'animant aux cris d'un vainqueur furieux,
Le lance dans l'abîme en détournant les yeux...
Le gouffre retentit en dévorant sa proie.
Elle sourit au bruit que l'écho lui renvoie,
Et se tournant vers nous : « Vous frémissez ! pourquoi ?
« Il est libre, dit-elle. Et vous, imitez-moi,
« Mères, qui, nourrissant vos fils du lait des braves,
« N'avez pas dans vos flancs porté de vils esclaves ! »
Chaque mère, à ces mots, dans l'abîme sans fond
Jette un poids à son tour, et l'abîme répond ;
Puis, formant tout à coup une funèbre danse.
Entrelaçant nos mains et tournant en cadence,
Aux accents de ce chœur qu'aux rives de l'Ysmen
Les vierges vont chanter aux fêtes de l'hymen.
Notre foule en s'ouvrant forme une ronde immense;
Et, chaque fois que l'air finit et recommence.
Celle que son destin ramène sur le bord.
Comme un anneau brisé d'une chaîne de mort,
S'en détache, et d'un saut s'élance dans l'abîme.
Le bruit sourd de son corps, roulant de cime en cime,
Du gouffre insatiable ébranlant les échos,
Accompagnait le chœur qui chantait en ces mots :
Contraste déchirant, air gracieux et tendre
Qu'en des jours plus heureux nos voix faisaient entendre.
a6a LE DERNIER CHANT
Et dont le doux refrain et Tamoureux accord Doublaient en cet instant les horreurs de la mort!
Semez, semez de narcisse et de rote, Semez la couche où la beauté repose !
Pourquoi pleurer? Cest ton jour le plus beau! Vierge aux yeux noirs, pourquoi pencher ta tête Comme un beau lis courbé par la tempête.
Que son doux poids fait incliner sur Teau?
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
C'est ton amant! Il vient; j'entends ses pas; Que cet anneau soit le sceau de sa flamme!
Si ton amour est entré dans sou âme, Sans la briser il n'en sortira pas.
Semez, semez de narcisse et de rose.
Semez la couche où la beauté repose !
Entre tes mains prends ce sacré flambeau ; Vois comme il jette une flamme embaumée!
Que d'un feu pur votre âme consumée Parfume ainsi la route du tombeau!
Semez, semez de narcisse et de rose.
Semez la couche où la beauté repose!
Vois-tu jouer ces chevreaux couronnés, Que sur ton seuil ont laissés tes compagnes?
DU PÈLERINAOE D'HAROLD a63
Ainsi bientôt rëmail de nos campagnes Verra bondir tes heureux nouveau-nés.
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose
Vole au Talion, courbe un myrte en cerceau Pour ombrager ton enfant qui sommeille; Le moissonneur prépare sa corbeille, LmI jeune mère arrondit son berceau !
Semez, semez de narcisse et de rose.
Semez la couche où la beauté repose !
Sais-tu les airs qu'il faut pour assoupir Le jeune enfant qui pend à la mamelle ?
Entends, entends gémir la tourterelle ; D'une eau qui coule imite le soupir !
Semez, semez de narcisse et de rose.
Semez la couche où la beauté repose !
« Ainsi, guidant nos pas aux accents du plaisir, Ces chants faits pour l'amour nous servaient à mourir ! Telle aux champs des combats la musique guerrière, Ouvrant aux combattants la sanglante carrière, Jusqu'aux bouches du bronze accompagne leurs pas. Et mêle un air de fête aux horreurs du trépas ! Mais d'instant en instant, hélas ! tournant plus vite, Le chœur se rétrécit, le chant se précipite, Et le bruit de nos voix, que retranche le sort,
Décroît avec le nombre et meurt avec la mort!...
A coups plus répétés déjà l'abîme gronde,
Le cœur bat, le sol fuit, nos pas pressent la ronde ;
Chaque tour emportait une femme, une voix...
Et le cercle fatal tourna soixante fois !
Moi-même .. Mais sans doute, en cet instant terrible.
Un ange me soutint sur son aile invisible,
Pour raconter au monde un sublime trépas
Qu'a vu ce siècle impie... et qu'il ne croira p^s ! »
Elle ne parle plus, la foule écoute encore.
Un nuage d'encens s'enflamme et s'évapore, Et sur chaque cercueil, qu'il transforme en autels, Fume comme le sang des martyrs immortels; Le bronze des combats retentit sur leur cendre ; Mais déjà l'étranger est trop loin pour l'entendre : Evoquant de ces bords le génie exilé'', H s'élance, il franchit les hauteurs de Phylé. Phylé, champs immortels, où le vengeur d'Athène, Brisant les trente anneaux d'une sanglante chaîne, Sur l'autel de Minerve, à côté de Solon, De sa fumante épée osa graver un nom !
Harold s'est arrêté sur ton roc, qui domine Les remparts de Cécrops, les flots de Salamine, Et d'où le ciel sans borne ouvre de tout côté L'horizon de la gloire et de la liberté î
Le soleil, se plongeant sous les monts de TAttique, Prolonge sur Phylé l'ombre du Pentélique.
Appuyé sur le tronc de l'arbre de Daphné, De chefs et de soldats Harold environné, Comme un fils revenu des rives étrangères, Qui partage au retour ses présents à ses frères, Leur montre de la main, sur la poussière épars, Ces faisceaux éclatants de lances, de poignards, Ces monceaux de boulets qui sillonnent la terre. Ces chars retentissants qui roulent le tonnerre. L'or qui paye le sang, le fer qui ravit l'or. Les chefs à leurs soldats partagent ce trésor ; Le féroce Albanais, l'Epirote au front chauve*, L'Etolien couvert d'une saie au poil fauve.
Les dauphins de Parga, ces hardis matelots* Qui jamais de leur sang ne teignent que les flots. Le laboureur armé des vallons de Phocide, Le nomade pasteur des fiers coursiers d'Élide, Aux sons de la trompette, aux accents du tambour, Sous leurs drapeaux bénits défilent tour à tour. Déroulent les faisceaux, et, parés de leurs armes, Leur promettent du sang en les baignant de larmes.
Leur cœur voit dans Harold un être plus qu'humain, Qui, le soc, le trident, ou l'olive à la main.
a66 LE DERNIER CHANT
: Venait, comme les dieux, entouré de mystère, Porter un nouveau culte ou des lois à la terre. Mais Harold, imposant silence à leurs transports : €c Je ne suis qu'un barbare, étranger sur vos bords, Fils d'un soleil moins pur et de moins nobles pères. Indigne, ô fils d'Hellé, de vous nommer mes frères, Vous dont le monde entier, en comptant les aïeux. Ne nomme que des rois, des héros ou des dieux î Mais pai'tout où le temps fait luire leur mémoire, Où le cœur d'un mortel palpite au nom de gloire, Où la sainte pitié penche pour le malheur, La Grèce compte un fils, et ses fils un vengeur!... Je ne viens point ici, par de vaines images.
Dans vos seins frémissants réveiller vos courages : Un seul cri vous restait, et vous l'avez jeté. Votre langue n'a plus qu'un seul mot... Liberté ! Et que dire aux enfants ou de Sparte ou d'Athènes? Ce ciel, ces monts, ces flots, voilà vos Démosthènes! Partout où l'œil se porte, où s'impriment les pas, Le sol sacré raconte un triomphe, un trépas ; De Leuctre à Marathon, tout répond, tout vous crie*®: « Vengeance ! liberté ! gloire ! vertu ! patrie ! » Ces voix, que les tyrans ne peuvent étouffer. Ne vous demandent pas des discours, mais du fer ! Le voilà : prenez donc ! armez-vous ! que la terre Du sang de ses bourreaux enfin se désaltère ! Si le glaive jamais tremblait dans votre main, Souvenez-vous d'hier, et songez à demain !
Pour confondre le lâche et raffermir les braves. Le seul bruit de leurs fers suffit à des esclaves !
Moi, pour prix du trésor que je viens vous offrir,
Je ne demande rien, que le droit de mourir,
De verser avec vous sur les champs du carnage
Un sang bouillant de gloire et digne d'un autre âge,
Et de voir, en mourant, mon génie adopté
Par les fils de la Grèce et de la Liberté !
Oui, pourvu qu'en tombant pour votre sainte cause
Je réponde à l'exil par une apothéose ;
Que sur les fondements d'un nouveau Parthénon
La gloire d'une larme arrose un jour mon nom,
Et que de l'Occident ma grande ombre exilée
S'élève dans vos cœurs un brillant mausolée.
C'est assez ! Le martyre est le sort le plus beau,
Quand la liberté plane au-dessus du tombeau. »
Le canon gronde au loin, dans les vallons d'Alphée, Sur les flots de Lépante et les flancs de Riphée : Au signal des combats qu'il entend retentir.
Tout Hellène est soldat, tout soldat est martyr. Harold vole à ce bruit, comme l'aigle à la foudre. Le voyez- vous, perçant ces nuages de poudre, Abandonner le mors à son fougueux coursier ; Dans des siflons de feu, sous des voûtes d'acier, S'élancer, des héros étonner le courage.
S'enivrer de la mort et sourire au carnage, Tandis qu'autour de lui, par la foudre emportés, Des membres palpitants pleuvent de tous côtés ? Au sifflement du plomb, au fracas de la bombe
Qui creuse un sol fumant, rebondit et retombe, H s'arrête... il écoute... il semble avec transport Exposer comme un but sa poitrine à la mort, Et, l'œil en feu, semblable à lange de la guerre. Jouer avec le glaive et braver le tonnerre.
Oui, le dieu des mortels est le dieu des combats! Le carnage est divin, la mort a des appas I Et Celui qui, des mers élevant les nuages, Déchaîna l'aquilon pour rouler les orages, Et fit sortir du choc de la foudre en fureur Ces bruits majestueux qui charment la terreur, Par un secret dessein de sa vaste sagesse, A caché pour le brave une sanglante ivresse, Un goût voluptueux, un attrait renaissant.
Dans ce jeu redoutable où le prix est du sang, Où le sort tient les dés, où la mort incertaine Plane comme un vautour sur une proie humaine, Et, de la gloire enfin découvrant le flambeau. Proclame... Quoi?... Le nom de ce vaste tombeau !
Qu'un autre aux tons d'Homère ose monter sa lyre, Chante d'un peuple entier le généreux martyre. Martyre triomphant, qui d'un sang glorieux Délivre la patrie et rachète les cieux I Un jour, quand du lointain les sublimes nuages
Couvriront ces exploits du mystère des âges, Les noms d'Odysséus, de Marc, de Kanaris", Auprès du nom des Dieux sur les autels inscrits. Régneront : maintenant il suffit qu'on les nomme ! Pour son siècle incrédule un héros n'est qu'un homme ! Mais la croix triomphante a vu fuir le croissant ; La Grèce s'est lavée avec son propre sang, Et les fiers Osmanlis, les Delhys et les Slaves, Vils esclaves dressés à chasser aux esclaves. Vont, au lieu de trophée, en dignes fils d'Othman, Porter leur propre tête aux portes du sultan.
Le Panthéon s'éveille aux accents des prophètes : Mais Harold triomphant se dérobe à ses fêtes, Et, laissant retomber le glaive de sa main, De ses déserts chéris il reprend le chemin.
Il est des cœurs fermés aux bruits légers du monde, Où le bonheur n'a plus d'écho qui lui réponde, Mais où la pitié seule élève encor sa voix, Comme une eau murmurante au fond caché des bois. Êtres mystérieux, inconnus, solitaires, Fuyant l'éclat, la foule et les routes vulgaires. Le courant de la vie est trop lent à leur gré ; Seule, il faut que leur âme ait un lit séparé. Où, roulant à grands flots et de cimes en cimes. Tantôt sur les sommets, tantôt dans les abîmes. Elle gronde, elle écume, elle emporte ses bords;
Ou, calmant tout à coup ses orageux transports,
Sans désir, sans penchant, comme oubliant sa pente.
Dans un repos rêveur elle dorme et serpente.
Et réfléchisse en paix, dans son flottant miroir,
La nature, et le ciel, et le calme du soir :
Cœurs pétris de contraste, étrangers où nous sommes,
Hommes, mais tour à tour plus ou moins que des hommes
Tel est Harold, cherchant le désert qu'il a fui ;
Le repos dans la foule est un enfer pour lui.
Sur les flancs ombragés du sublime Aracynthe, Lieux où la mer, formant une orageuse enceinte. Vit au jour d'Actium le sceptre des humains, Comme un glaive brisé, rouler de mains en mains ; Près d'un vallon couvert d'ifs à la feuille obscure. Où dans son large lit TAchéloûs murmure, Et dans le sein des mers prêt à perdre ses flots, Répand dans les forêts de funèbres sanglots; Sous les troncs ténébreux des cyprès, des platanes, Qui cachent comme un voile au regard des profanes, Sur la terre d'Islam, un temple du vrai Dieu, Harold s'arrête, et frappe aux portes d'un saint lieu. Où la plaintive voix d'un pieux solitaire Réveillait seule, hélas! l'écho du monastère. Seul et dernier gardien de ces divins autels. Le vieillard n'avait plus de nom chez les mortels. Cyrille était son nom parmi les saints ; son âge N'avait point vers la terre incliné son visage ; La prière, en fixant son âme sur les cieux.
Vers la voûte céleste avait tourné ses yeux,
DU PELERINAGE D'HAROLD a
Et son front, couronné de ses boucles fanées, Portait légèrement le fardeau des années ; Ses lèvres respiraient les grâces de son cœur ; Il tenait dans ses mains ce sceptre du pasteur, Ce bâton pastoral que ses mains paternelles Etendaient autrefois sur des brebis fidèles : Mais la houlette, hélas ! veuve de son troupeau, Ne servait qu'à guider le pasteur au tombeau. Sa barbe à blancs flocons roulait sur sa poitrine. Harold, en le voyant,se recueille et s'incline. Et, frappé de silence à cet auguste aspect.
Aborde le vieillard avec un saint respect.
Il croit sentir, il sent, tandis qu'il le contemple, Ce qu'éprouve un impie en entrant dans un temple. Ces autels dont les fronts ont creusé les parois. Ces murs que la prière a percés tant de fois, L'ombre enfin du Très-Haut sur ces lieux répandue. Tout étonne, attendrit son âme confondue :
Il se trouble, et bientôt, ralentissant ses pas. Semble adorer le Dieu!... le Dieu qu'il ne croit pasi Le vieillard, de ses pieds essuyant la poussière. Ouvre au fier pèlerin sa porte hospitalière, Et lui montre du doigt, sur la muraille écrit :
RÉNI SOIT l'étranger QUI VIENT AU NOM DU ChRIST I
Ces murs abandonnés pour Harold ont des charmes :
Dans la salle sonore il dépose ses armes ;
Ses pages sont assis à l'ombre au pied des tours ;
Ses fiers coursiers, paissant l'herbe des vastes cours,
Errent en liberté sur les funèbres pierres
Qui des sacrés martyrs indiquent les poussières.
Et, les frappant du pied, de longs hennissements
Font résonner l'écho de ces vieux monuments.
Mais Harold n'entend plus leur voix qui le rappelle;
De caveaux en caveaux, de chapelle en chapelle.
Égarant nuit et jour ses pas silencieux,
11 murmure, il soupire, il lève au ciel ses yeux ;
Et son âme, oubliant des scènes effacées,
Reprend à son insu le cours de ses pensées.
Mais à quoi pense-t-il?... Il est de courts instants
Où notre âme, échappant à la matière, au temps.
Comme l'aigle qui plane au-dessus des nuages,
Se perd dans un chaos de sentiments, d'images.
Fantômes de l'esprit, pressentiments confus,
Que nul mot ne peut peindre et qu'aucun œil n'a vus;
Ténébreux Océan où, d'abîme en abîme.
L'esprit roule, englouti dans une nuit sublime.
Et du ciel à la terre, et de la terre aux cieux.
Jusqu'à ce qu'un éclair, éblouissant nos yeux.
Comme le dernier coup de foudre après l'orage.
Vienne d'un trait de feu déchirer ce nuage.
Et, répandant sur l'âme une affreuse clarté,
La replonge soudain dans son obscurité.
Ainsi roulait d'Harold l'orageuse pensée.
Et, semblable à la flèche avec force lancée,
Qui revient briser l'arc d'où le trait est parti.
Revenait déchirer son sein anéanti.
Oui, la pensée humaine est une double épée.
Une arme à deux tranchants, au feu du ciel trempée, Don propice ou fatal que nous ont fait les dieux, . Pour nous frapper nous-même ou conquérir les cieux I
Qu un bizarre destin préside à notre vie !
La gloire lui refuse un trépas qu'il envie ;
Et ses jours dans l'oubli, de moments en moments,
S'éteignent comme un feu qui manque d'aliments.
Voyez pâlir son front ! voyez sa main tremblante.
Pour affermir en vain sa marche chancelante.
Chercher à chaque pas un repos, un appui!
On dirait que le sol se dérobe sous lui.
Que la nuit l'environne, ou qu'il voit, comme Oreste,
Deux soleils s'agiter dans la voûte céleste.
Comme un génie enfant qui veille sur ses jours, Adda, sa chère Adda, l'accompagne toujours.
C'est elle dont la voix, plus douce à son oreille, De sombres visions quelquefois le réveille :
Ses yeux avec douceur semblent la contempler ; Du doux nom de sa fille il aime à l'appeler; Sa fille aura bientôt ces grâces et cet âge.... Ce n'est pas elle, hélas ! au moins c'est son image ! Et son cœur, un moment par le bonheur trompé. Oublie à son aspect le coup qui l'a frappé!...
A peine dix saisons, brillant sur son visage. De printemps en printemps ont amené son âge
A ce terme incertain de la vie, où le cœur, Comme un fruit sur sa tige où tient encor la fleur, Au jour de la raison par degrés semble éclore, Et par son ignorance au berceau touche encore. Age pur, âge heureux des anges dans le ciel.
Qui formes pour leur âme un printemps éternel. Tu ne brilles qu'un jour pour les fils de la terre. Alors que l'Amour même, avec un œil de frère, Peut fixer sans rougir son regard enchanté Sur le front virginal de la jeune beauté, Et demander sans crainte aux lèvres de l'enfance Un sourire, un baiser, purs comme l'innocence î
Ses blonds cheveux, livrés aux vents capricieux. Couvrent à chaque instant son visage et ses yeux ; Mais sa main enfantine à chaque instant les chasse. Et, sur son col charmant les roulant avec grâce. Sur lui de ses beaux yeux laisse planer l'azur. Tels deux astres jumeaux veillent dans un ciel pur.
Minuit couvre les murs du sombre monastère :
Adda repose en paix dans sa tour solitaire.
Harold seul, du sommeil oubliant les pavots, Ne peut plus assoupir son âme sans repps.
Et, frappant les parvis de son pas monotone.
S'égare ; et, se guidant de colonne en colonne Aux mourantes clartés de la lampe des morts.
Dans le temple désert se traîne avec efforts.
De Tastre de la nuit un rayon solitaire,
A travers les vitraux du sombre sanctuaire,
Glissait, comme l'espoir à travers le malheur,
Ou dans la nuit de l'âme un regard du Seigneur.
A sa lueur pieuse, Harold ému contemple
Les noms des morts brisés sur les pavés du temple ;
Des martyrs et des saints les bustes insultés.
D'une trace récente encore ensanglantés ;
Et l'autel, dépouillé d'une pompe inutile,
A peine relevé par les mains de Cyrille,
Mais, dans sa solitude et dans sa nudité,
Couvert de ces terreurs, de cette majesté.
Qu'en dépit de la foi, du doute, ou du blasphème.
Le seul nom du Très-Haut imprime au marbre même.
Harold, ralentissant ses pas silencieux.
S'assied sur un tombeau. « Quelle paix en ces lieux ! Dit-il; et que ces morts dont je foule la pierre Dorment profondément dans leur lit de poussière ! L'espace qu'en ces lieux je couvre de mon pied A suffi pour ces saints : c'est là qu'ils ont prié ; C'est là qu'ils ont trouvé ce sommeil que j'envie ! Naître, prier, mourir, ce fut toute leur vie. L'univers fut pour eux l'ombre de cet autel.
Et, des songes divers qui bercent un mortel.
Science, ambition, gloire, amour, vertu, crime, Ils n'en ont eu qu'un seul... mais il était sublime! Quoi ! ce songe immortel, en est-il un ? Ce Dieu Qu'ils priaient à toute heure et voyaient en tout lieu. Et dont jusqu'au tombeau leur âme possédée
Fit son seul aliment, n'est-ce rien qu une idée ?
Une idée éternelle... un espoir, un appui
Que l'homme apporte au monde et remporte avec lui;
Qui suffit à l'emploi de cette âme infinie ;
Qui, voilée un instant, jamais évanouie,
Plane de siècle en siècle et règne ici, partout!...
N'est-ce rien?Oserai-je?... Ah! peut-être est-ce tout!
Peut-être que, seul but de tout ce qui respire.
Tout ce qui n'est pas lui n'est rien, n'est qu'un délire!
De hochets ici-bas nous changeons tour à tour :
L'amour n'a qu'une fleur, le plaisir n'a qu'un jour;
La coupe du savoir sous nos lèvres s'épuise ;
L'ambitieux conquiert un sceptre, et puis le brise;
La gloire est un flambeau sur un cercueil jeté,
Et qui brûle toujours la main qui l'a porté.
Mais celui qui, brûlant pour la beauté suprême.
De ses désirs sacrés se consume lui-même.
Ne sent jamais tarir ses songes dans son sein ;
Ce qu'il rêvait hier, il le rêve demain ;
Et l'espoir qu'il emporte au moment qu'il succombe.
Comme le fer du brave, est scellé dans sa tombe!...
« Vains mortels ! qui de nous ou de lui s'est lassé ? Lequel fut, répondez, le sage ou l'insensé ?
Hélas ! la mort le sait, le tombeau peut le dire; Mais, erreur pour erreur, délire pour délire. Le plus long à mes yeux, et le plus regretté. C'est ce rêve doré de l'immortalité!...
« J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée ; J'ai toujours cherché Dieu ! mais mon âme lassée N'a jamais pu donner de forme à ses désirs, Et ne l'a proclamé que par ses seuls soupirs. Dans les dieux d'ici-bas ne voyant qu'un emblème, J'ai voulu, vain orgueil ! m'en créer un moi-même. Ah ! j'aurais dû peut-être, humblement prosterné, Le recevoir d'en haut, tel qu'il nous fut donné, Et, courbant sous sa foi ma raison qui l'ignore. L'adorer dans la langue où l'univers l'adore!...
« Toi dont le nom sublime a changé tant de fois.
Dieu, Jéhovah, Sauveur, Destin, qui que tu sois!
Toi qu'on ne vit jamais qu'à travers un mystère.
Énigme dont le mot ferait trembler la terre.
Écoute ! S'il est vrai qu'interrompant ses lois
La nature jadis entendit notre voix;
Que, cédant au pouvoir d'un nom que tout redoute,
Les astres enchantés suspendirent leur route.
Et qu'au charme vainqueur de mots mystérieux
La lune en chancelant se détacha des ci/eux :
Dût ce ciel m' écraser, dût, à ce mot suprême,
La terre, en s' entr' ouvrant, m'anéantir moi-même,
Par le seul charme vrai, puissant, universel.
Un désir dévorant dans le sein d'un mortel.
Je t'évoque! Réponds, fût-ce aux coups de la foudre,-
Et qu'un mot vienne enfin me confondre ou m'absoudreî
« Et vous, dont le tombeau retentit sous mes pas, Mânes ensevelis dans un sanglant trépas, Dans l'éternel bonheur si la pitié vous reste, Au nom, au nom du Dieu que le martyre atteste, Eveillez-vous! parlez!... Du fond du monument Que j'entende un seul mot!... un soupir seulement! Un soupir suffirait pour éclairer mon doute ! . . . » Et, collant son oreille à la funèbre voûte, Il semblait écouter un murmure lointain :
Et quand le saint vieillard, au retour du matin. Vint rallumer la lampe éteinte avec l'aurore, Le front dans la poussière il écoutait encore !
Mais son regard en vain se soulève au soleil ; Le jour vient sans chaleur, la nuit vient sans sommeil, Son front tombe accablé sous le poids des journées. Et chaque heure en fuyant emporte des années. Il ne sent point son mal ; mais son mal, c'est la mort. Voyez-vous dans son lit s'écouler à plein bord Ce fleuve du désert, ce Nil sacré, dont l'onde D'un bruit majestueux bat sa rive féconde ?
Comme l'éternité son flot renaît toujours ; Nul obstacle nouveau ne s'oppose à son cours ; De la mer qui l'attend son urne est loin encore.... Cependant tout à coup le sable le dévore.
Et, dans son propre lit soudain évanoui.
L'œil en vain le demande, il n'est plus, il a fui ! Ainsi les jours d'Harold fuyaient, et de sa vie
Dans son sein jeune encor la source s'est tarie; Mais il rêve toujours les mers, les cieux, les bois. « Adda, soutiens mes pas pour la dernière fois ; Avant que ce beau jour cède à la nuit obscure, Laisse-moi dans sa gloire adorer la nature ! »
L* astre du jour, qui touche à la cime des monts,
Semble du haut des cieux retirer ses rayons,
Gomme un pêcheur, le soir, assis sur sa nacelle,
Retire ses filets, d'où Teau brille et ruisselle.
Le ciel moins éclatant laisse l'œil, en son cours,
De l'horizon limpide embrasser les contours.
Et, d'un vol plus léger, faisant glisser les ombres
De ses reflets fondus dans des teintes plus sombres.
Comme un prisme agitant ses diverses couleurs.
Varie en s' éteignant ses mourantes lueurs.
Par un accord secret, s'éteignant à mesure.
Les flots, les vents, les sons, les voix de la nature.
Sous les ailes du soir tout paraît s'assoupir;
Le ciel n'a qu'un rayon... le jour n'a qu'un soupir!,..
Harold, assis au pied de l'arbre au noir feuillage, Contemple tour à tour les flots, les cieux, la plage, Et, recueillant le bruit des bois et de la mer, Semble s'entretenir avec l'Esprit de l'air; Tandis qu'à ses côtés, folâtrant sur la rive, Adda, tournant vers lui sa paupière attentive. Brise les fleurs des champs écloses sous sa main,
a8o LE DERNIER CHANT
En sème ses cheveux, en parfume son sein.
Et, nouant en bouquets leur tige qu'elle cueille, Sur les genoux d'Harold en jouant les effeuille.
Du Pinde et de l'CEta les sommets escarpés. Des derniers traits du jour à cette heure frappés, Élevaient derrière eux leurs vastes pyramides. D'où le soleil, brillant sur des neiges limpides, Faisait jaillir au loin ses reflets colorés ; Et, creusant en sillons des nuages dorés.
Comme un navire en feu voguant dans les orages, Semblait près d'échouer sur ces sublimes plages. S'abaissant par degrés de coteaux en coteaux. Les racines des monts se perdaient sous les eaux : Là, comme un second ciel, la mer semblait s'étendre, Et reposait les yeux dans un azur plus tendre ; L'Aracynthe y jetait son ombre loin du bord.
Et, se perdant au loin dans son golfe qui dort, Ses neiges, ses forêts et ses côtes profondes Flottaient au gré du vent dans le miroir des ondes. La mer des Alcyons, si douce aux matelots.
En sillons écumeux ne roulait point ses flots ; Une brise embaumée en ridait la surface ; La vague, sous la vague expirant avec grâce, N'élevait sur ses bords ni murmure, ni voix : Seulement, sur son sein bondissant quelquefois. Un flot, qui retombait en brillante poussière. Semait sur l'Océan un flocon de lumière.
Fuyant avec le jour sur les déserts de l'eau, Le vent arrondissait le dôme d'un vaisseau.
Ou faisait frissonner, sous le mât qu'il incline, Le triangle flottant d'une voile latine Que le soleil clorait de son dernier rayon.
Comme un léger nuage au bord de l'horizon.
Aucun bruit sous le ciel, que la flûte des pâtres. Ou le vol cadencé des colombes bleuâtres, Dont les essaims, rasant le flot sans le toucher, Revenaient tapisser les mousses du rocher, Et mêler aux accords des vagues sur les rives Le doux gémissement de leurs couples plaintives. Enfin, dans les aspects, les bruits, les éléments, Tout était harmonie, accord, enchantements, Et l'âme et le regard, errant à l'aventure.
S'élevaient par degrés au ton de la nature.
Comme aux tons successifs d'un concert enchanteur Une musique élève et fait vibrer le cœur !
« Triomphe, disait-il, immortelle Nature, Tandis que devant toi ta frêle créature, Élevant ses regards de ta beauté ravis, Va passer et mourir ! Triomphe ! tu survis !
Qu'importe? Dans ton sein, que tant de vie inonde, L'être succède à l'être, et la mort est féconde! Le temps s'épuise en vain à te compter des jours. Le siècle meurt et meurt, et tu renais toujours! Un astre dans le ciel s'éteint : tu le rallumes ! Un volcan dans ton sein frémit : tu le consumes ! L'Océan de ses flots t'inonde : tu les bois !
a8a LE DERNIER CHANT
Ua peuple entier périt dans les luttes des rois : La terre, de leurs os engraissant ses entrailles, Sème Tor des moissons sur le champ des batailles ! Le brin d'herbe foulé se flétrit sous mes pas, Le gland meurt, l'homme tombe, et tu ne les vois pas! Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire. Hélas ! comme à présent tu semblés lui sourire, Et, t' épanouissant dans toute ta beauté, Opposer à sa mort ton immortalité!
« Quoi donc ! n'aimes-tu pas au moins celui qui t'aime? >i'as-tu point de pitié pour notre heure suprême ? Ne peux-tu, dans l'instant de nos derniers adieux. D'un nuage de deuil te voiler à mes yeux ?
Mes yeux moins tristement verraient ma dernière heure, Si je pensais qu'en toi quelque chose me pleure, Que demain la clarté du céleste rayon Viendra d'un jour plus pâle éclairer mon gazon. Et que les flots, les vents et la feuille qui tombe, Diront : « Il n'est plus là; taisons-nous sur sa tombe ». Mais non : tu brilleras demain comme aujourd'hui! Ah î si tu peux pleurer. Nature, c'est pour lui ! Jamais être formé de poussière et de flamme A tes purs éléments ne mêla mieux son âme ; Jamais esprit mortel ne comprit mieux ta voix, Soit qu'allant respirer la sainte horreur des bois, Mon pas mélancolique, ébranlant leurs ténèbres, Troublât seul les échos de leurs dômeS funèbres ; Soit qu'au sommet des monts, écueils brillants de l'air, J'entendisse rouler la foudre, et que l'éclair.
S'échappant coup sur coup dans le choc des nuages, Brillât d un feu sanglant comme l'œil des orages ; Soit que, livrant ma voile aux haleines des vents, Sillonnant de la mer les abîmes mouvants, J'aimasse à contempler une vague écumante Crouler sur mon esquif en ruine fumante, Et m'emporter au loin sur son dos triomphant,. Comme un lion qui joue avec un faible enfant. Plus je fus malheureux, plus tu me fus sacrée ! Plus l'homme s'éloigna de mon âme ulcérée.
Plus dans la solitude, asile du malheur, Ta voix consolatrice enchanta ma douleur ; Et maintenant encore... à cette heure dernière... Tout ce que je regrette en fermant ma paupière, C'est le rayon brillant du soleil du midi Qui se réfléchira sur mon marbre attiédi !
« Oui, seul, déshérité des biens que l'âme espère, Tu me ferais encore un Eden de la terre.
Et je pourrais, heureux de ta seule beauté.
Me créer dans ton sein ma propre éternité !
Pourvu que, dans les yeux d'un autre être, mon âme Réfléchît seulement son extase et sa flamme, Comme toi-même ici tu réfléchis ton Dieu, Je pourrais... Mais j'expire... Arrête... encore adieu î Adieu, soleils flottants dans l'azur de l'espace ! Jours rayonnants de feux, nuits touchantes de grâce I Du soir et du matin ondoyantes lueurs !
a84 LE DERNIER CHANT
Forêts où de l'aurore étiocellent les pleurs ! Sommets brillants des monts où la nuit s'évapore ! Nuages expirants, qu'un dernier rayon dore !
Arbres qui balancez d'harmonieux rameaux I Bruits enchantés des airs, soupirs, plaintes des eaux! Ondes de l'Océan, sans repos, sans rivages, Vomissant, dévorant l'écume de vos plages!
Voiles, grâces des eaux qui fuyez sur la mer ! Tempête où le jour brille et meurt avec l'éclair ! Vagues qui, vous gonflant comme un sein qui respire, Embrassez mollement le sable ou le navire !
Harmonieux concerts de tous les éléments !
Bruit, silence, repos, parfums, ravissements! Nature enfin, adieu!.. Ma voix en vain t'implore, Et tu t'évanouis au regard qui t'adore.
Mais la mort de plus près va réunir à toi Et ce corps, et ces sens, et ce qui pense en moi. Et les rendant aux flots, à l'air, à la lumière, Avec tes éléments confondre ma poussière.
Oui, si l'âme survit à ce corps épuisé.
Comme un parfum plus vif quand le vase est brisé. Elle ira... »
Mais l'airain, comme une voix qui pleure.
Des heures d'un mourant frappe la dernière heure... De sa couche funèbre Harold entend, hélas!
Résonner dans la nuit cet appel du trépas ; Et, rappelant de loin son âme évanouie.
Compte les tintements de sa lente agonie.
D*un côté de son lit, debout, le saint vieillard
Elève vers le ciel son sublime regard.
Et, tenant dans ses mains une torche de hêtre,
Ressemble au Temps qui voit l'éternité paraître :
De l'autre, entre ses doigts pressant sa froide main,
Adda, sous ses baisers la réchauffant en vain.
S'abandonne en enfant à ses seules alarmes;
Ses cheveux sur son sein ruissellent de ses larmes,
Et, penchant son beau front profané par le deuil.
Ressemble en sa douleur à l'ange du cercueil.
Qui, noyant dans ses pleurs sa torche évanouie.
Regarde palpiter la flamme de la vie !
Ainsi mourait Harold, et son œil abattu
Ne voyait en s' ouvrant qu'innocence et vertu.
Sur ce seuil où son âme, au terme de sa route,
N'allait porter, hélas! que remords et que doute...
Mais déjà son regard ne voit plus ici-bas
Que ces songes sanglants précurseurs du trépas ;
U écoute : il entend des bruits, des cris de guerre ;
Il croit compter les coups de son lointain tonnerre.
« Le canon gronde!... Allons, mes armes ! mon coursier!
Que ma main fasse encore étinceler l'acier!
Que mon dernier soupir rachète des esclaves !
Que mon sang fume au moins sur la terre des braves ! »
Il dit; et, succombant à ce dernier effort.
Se soulève un moment, puis retombe et s'endort.
Mais, dans le long délire où ce sommeil le plonge,
Harold rêvait encor ; sublime et dernier songe !
a86 LE DERNIER CHANT
Jamais rêve, glaçant T esprit épouvanté.
Ne toucha de plus près rhorrible vérité!..
Délivré de ces maux dont la mort nous délivre,
Harold à son trépas s'étonnait de survivre,
Et, de son corps flétri traînant les vils lambeaux,
S'avançait au hasard dans l'ombre des tombeaux.
Nul astre n'éclairait l'horizon solitaire ;
Ce n'était plus le ciel, ce n'était plus la terre :
C'était autour de lui comme un second chaos ;
Ses deux bras étendus ne touchaient que des os.
Qui, cherchant comme lui leurs pas dans les ténèbres,
Remplissaient l'air glacé de cliquetis funèbres.
Pareils au flot pressé par le flot qui le suit.
Je ne sais quel instinct les poussait dans la nuit :
Ils allaient, ils allaient, comme va la poussière
Que le vent du désert balaye en sa carrière.
Vers ces champs désolés où Josaphat en deuil
Verra le genre humain s'éveiller du cercueil.
Ces générations, dont la tombe est peuplée.
Se pressaient pour entrer dans l'obscure vallée.
L'ange exterminateur, une épée à la main,
A leur foule muette en fermait le chemin.
A peine Harold paraît, la barrière se lève ;
L'ange aux regards de feu le pousse de son glaive ;
Et seul, nu, palpitant dans ce terrible lieu.
Pour subir son épreuve, il entre devant Dieu;
Mais le Christ, plus brillant que T éternelle aurore, Sa balance à la main, n'y jugeait point encore.
« Harold, dit une voix, voici Taffreux moment ! Tu vas te prononcer ton propre jugement.
Pendant que tu vivais, dans une nuit obscure, Abusant de ces jours que le ciel vous mesure, Tu perdis à douter ce temps fait pour agir.
Bientôt le jour sans fin à tes yeux va surgir ! Mais du Dieu qui t'aimait l'ineffable clémence T'accorde une autre épreuve. Écoute, et recommence ! Mais tremble ! car tu vas tirer ton dernier sort. Au lieu le plus obscur où, sur ces champs de mort, La nuit semble épaissir ses ombres taciturnes, L'ange du jugement vient de placer deux urnes Dont l'unifornie aspect trompe l'œil et la main : L'une d'elles pourtant renferme dans son sein L'incorruptible fruit de cet arbre de vie Qu'aux premiers jours du monde une fatale envie Fit cueillir avant l'heure à l'homme criminel, Fruit qui donna la mort, et peut rendre éternel ; L'autre cache aux regards, dans son ombre profonde, Celui qui tenta l'homme et qui perdit le monde. Ce symbole du mal, ce ténébreux serpent Y roule les replis de son orbe rampant, Et, noircissant ses bords du venin qui le ronge, Lance un dard éternel à la main qui s'y plonge... Avant de te juger, Jéhovah, par ma voix.
Tordonne de tenter ce redoutable choix ;
Mais il te donne encor, pour guider ta paupière,
Des trois flambeaux divins la céleste lumière.
Marche avec ta raison, ton génie et ta foi;
Et si tu les éteins, malheur! malheur à toi!
Ta main, plongeant à faux dans l'urne mal choisie,
Puiserait au hasard ou la mort ou la vie!... »
Silence! Tout se tait. Harold, glacé d'effroi,
Du ciel à ses côtés voit descendre la Foi ;
Elle met dans ses mains ce feu pur, dont la flamme
Dans la nuit du destin éclaire et guide l'âme ;
Mais ce jour éblouit son œil épouvanté.
Harold, aux premiers pas, trébuche à sa clarté,
Et, rendant à la nuit sa débile paupière.
Le céleste flambeau s'éteint dans la poussière.
Harold emprunte alors celui de la Raison ;
Son faible éclat colore un moins large horizon :
Il sufiSt cependant à ses pas qu'il assure.
Ses pieds, mieux affermis, marchent avec mesure;
Mais des oiseaux de nuit le vol pesant et bas
Fait vaciller ses feux mourant à chaque pas ;
De l'ombre de sa main en vain il les protège :
Leur foule ténébreuse incessamment l'assiège ;
Il pâlit, et le vent des ailes d'un oiseau
Eteint son autre espoir et son second flambeau!...
pu PELERINAGE D'HAROLD 289
Il en reste un dernier ! . . . La clémence infinie Laisse briller encor celui de son génie ; Flambeau qui trop souvent brilla sans l'éclairer. Harold, en le portant, tremble de respirer, Et, cachant dans son sein son expirante flamme, La veille avec effroi, comme on veille son âme. Cependant, près du but, son œil épouvanté Voit baisser par degrés sa douteuse clarté ; Sur les urnes du sort elle blanchit à peine ; Il veut la ranimer avec sa propre haleine :
U souffle... elle s'éteint. « Malheureux, dit la voix, Tu reçus trois flambeaux pour éclairer ton choix ; Tous trois se sont éteints au terme de ta route : L'urne éclaircira seule un si terrible doute ! Dans son sein, que la nuit dérobe à ton regard. Tente un choix éternel, et choisis au hasard!... » Une sueur de sang, plus froide que la tombe, Du front pâli d'Harold à larges gouttes tombe : Il recule, il hésite, il voit, il touche en vain ; Trois fois d'une urne à l'autre il promène sa main; Trois fois, doutant d'un choix que le hasard inspire. De leurs bords incertains, tremblante, il la retire ; Enfin, bravant du sort l'arrêt mystérieux, Il plonge jusqu'au fond en détournant les yeux. Déjà ses doigts crispés par l'horreur qui les glace S* en tr' ouvrent pour sonder le ténébreux espace, II. 19
Quand, des plis du serpent soudain enveloppé,
Il tombe!... Un cri s'échappe : « Harold, tu t'es trompé! »
Et l'écho de ce cri, que Josaphat prolonge.
L'éveillant en sursaut, chasse son dernier songe...
II frémit ; il soulève un triste et long regard ;
Un mot fuit sur sa lèvre... Hélas! il est trop tard!
Il n est plus!... il n'est plus, l'enfant de mon délire! Il n'est plus qu'un vain son qui frémit sur ma lyre ! L'immortel pèlerin est au terme : il s'endort. Voyez comme son front repose dans la mort !
Comme sa main ouverte, à ses côtés collée, S'étend pour occuper le lit du mausolée!
La mort couvre ses yeux, et leur globe éclipsé, Comme un cristal terni par un sou£Qe glacé.
Se voilant à demi sous sa noire paupière.
Semble, en la recevant, éteindre la lumière.
Est-ce là ce foyer de sentiments divers.
D'où l'âme et le regard jaillissaient en éclairs? Dans son orbite éteint, ce regard terne et sombre De ses cils abaissés ne peut plus percer l'ombre ; Et ce sein, où battait tant de vie et d'amour. Où chaque passion frémissait tour à tour. Ce sein, dont un désir eût soulevé la tombe, Sans mouvement, sans voix, sans haleine retombe, Et ne peut soulever ce long voile de deuil.
Ce funèbre tissu, vêtement du cercueil!...
Mais son âme, où fuit-elle au moment quil expire? Son âme! Ah! viens, alors, viens, ange du martyre, Toi dont la main efface, aux yeux du Tout-Puissant, Les péchés d'un mortel avec son propre sang; Toi qui, dans la balance où Dieu pèse la vie. Mets la mort d'un héros près des jours d'un impie ! Viens, les yeux rayonnant d'un espoir incertain. Porter l'âme d'Harold au Juge souverain.
Et, révoquant l'arrêt, sur le livre de grâce Écrire avec ta palme un pardon qui l'efface!
Et vous qui jusqu'ici, de climats en climats,
Enchaînés à sa lyre, avez suivi ses pas.
Si ses chants quelquefois ont élevé votre âme.
Donnez-lui... donnez-lui... ce qu'une ombre réclame,
Une larme ! . . . C'est là ce funèbre denier,
Ce tribut qu'à la mort tout mortel doit payer!
Et quand vous passerez près du dernier asile
Où la croix des tombeaux jette une ombre immobile,
En murmurant des morts la pieuse oraison.
N'oubliez pas au moins de prononcer son nom !
Si Dieu compte là-haut les regrets de la terre...
Mais taisons-nous : la tombe est le sceau du mvstère" !
DU