‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 66 sur 74 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

Tu me montrais du doigt les flots, les monts, Fabîme, La nature et le ciel... et je ne vis que toi!...

Ton pied lëger semblait sVlancer de sa base ; Ton œil planait d'en haut sur ces sublimes bords ;

Ton sein, oppressé par l'extase.

Se soulevait sous ses transports.

Comme le flot captif qui, bouillant dans le vase, S'enfle, frémit, s'élève et surmonte ses bords.

Sur l'angle d'un rocher ta main était posée ; Par l'haleine des vents goutte à goutte essuyés,

Tes cheveux trempés de rosée Distillaient lentement ses perles à tes pieds.

Des cascades l'écume errante Faisait autour de toi, sur un tapis de fleurs, De son prisme liquide ondoyer les couleurs.

Et d'une robe transparente Semblait t'euvelopper dans ses plis de vapeurs : Tu ressemblais... Mais non, toute image est glacée Rien d'humain ne saurait te retracer aux yeux ;

Rien... qu'une céleste pensée.

Qui, durant un songe pieux.

Sur ses ailes de feu dans les airs balancée, Et du sein d'un cœur pur vers Dieu même élancée.

S'élève et plane dans les cieux !

Je te vis ; je jurai de consacrer la trace

De ce trop rapide moment.

Et de graver ici ton nom... Ta main l'efface

De ce fragile monument.

Un jour, quand je te verrai lire Ces vers dont un regard est le seul avenir.

DEDICACE aa5

Si tes yeux attendris ne peuvent retenir Une larme aux sons de ma lyre.

Ah ! qu^au moins tu puisses te dire :

(( Ces chants qui vont au cœur, c'est moi qui les inspire, Et sa muse est mou souvenir ! »

iS

Muse des derniers temps, divinité sublime, Qui des monts fabuleux n'habites plus la cime ; Toi qui n'as pour séjour, pour temples, pour autels, Que le sein frémissant des généreux mortels ; Toi dont la main se plaît à couronner ta lyre Des lauriers du combat, des palmes du martyre, Et qui fais retentir l'Hémus ressuscité Des noms vengeurs du Christ et de la liberté ; Sentiment plus qu'humain que l'homme déifie, Viens seul ! c'est à toi seul que mon cœur sacrifie ! Les siècles de l'erreur sont passés, l'homme est vieux; Ce monde, en grandissant, a détrôné ses dieux. Comme l'homme qui touche à son adolescence Brise les vains hochets de sa crédule enfance. L'Olympe n'entend plus, sur ses sommets sacrés, Hennir du dieu du jour les coursiers altérés;

Jupiter voit sa foudre, entre ses mains brisée. Des fils grossiers d'Omar provoquer la risée ; Le Nil souille au désert, de son impur limon, Les débris mutilés de l'antique Memnon; Délos n'a plus d'autels, Delphes n'a plus d'oracles : Le Temps a balayé le temple et les miracles.

Hors le culte éternel, vingt cultes différents, Du stupide univers bienfaiteurs ou tyrans, Ont passé : cherchez-les dans la cendre de Rome!... Mais il reste à jamais au fond du cœur de l'homme Deux sentiments divins, plus forts que le trépas : L'amour, la liberté, dieux qui ne mourront pas î

L'amour! je l'ai chanté, quand, plein de son délire,

Ce nom seul murmuré faisait vibrer ma lyre.

Et que mon cœur cédait au pouvoir d'un coup d'œil.

Comme la voile au vent qui la pousse à l'écueil.

J'aimai, je fus aimé ; c'est assez pour ma tombe ;

Qu'on y grave ces mots, et qu'une larme y tombe !

Remplis seul aujourd'hui ma pensée et mes vers,

Toi qui naquis le jour où naquit l'univers.

Liberté! premier don que Dieu fit à la terre.

Qui marquas l'homme enfant d'un divin caractère.

Et qui fis reculer, à son premier aspect,

Les animaux tremblant d'un sublime respect;

Don plus doux que le jour, plus brillant que la flamme.

Air pur, air éternel qui fais respirer l'âme!

Trop souvent les mortels, du ciel même jaloux.

Se ravissent entre eux ce bien commun à tous : Plus durs que le destin, dans d'indignes entraves, De ce que Dieu fit libre ils ont fait des esclaves ; Ils ont de ses saints droits dégradé la raison : Qu*ai-je dit ? ils ont fait un crime de ton nom ! Mais, semblable à ce feu que le caillou recèle, Dont Tacier fait jaillir la brûlante étincelle. Dans les cœurs asservis tu dors ; tu ne meurs pas ! Et quand mille tyrans enchaîneraient tes bras. Sous le choc de ces fers dont leurs mains t'ont chargée Tu jaillis tout à coup, et la terre est vengée !

Ces temps sont arrivés t Aux rivages d'Argos* N'entends-tu pas ce cri qui monte sur les flots ? C'est ton nom ! il franchit les écueils des Dactyles ; Il éveille en sursaut l'écho des Thermopyles ; Du Pinde et de l'Ithome il s'élance à la fois ; La voix d'un peuple entier n'est qu'une seule voix : Elle gronde, elle court, elle roule, elle tonne ; Le sol sacré tressaille à ce bruit qui l'étonné. Et, rouvrant ses tombeaux, enfante des soldats Des os de Miltiade et de Léonidas !

N'entends-tu pas siffler sur les flots du Bosphore Tous ces brûlots armés du feu qui les dévore ; Qui, sillonnant la nuit l'archipel enflammé, A travers les écueils dont Mégare est semé, Comme un serpent de feu glissent dans les ténèbres, Illuminent les mers de cent phares funèbres,

a3o LE DERNIER CHANT

Surprennent sur les flots leurs tjxans endormis, Se cramponnent anxx flancs des vaisseaux ennemis, Et, leur dardant un feu que la vengeance allume, Bénissent leur trépas, pourvu qu'il les consume?...

Ce sont là les flambeaux dignes de tes autels ! Viens donc, dernier vengeur du destin des mortels, Toi que la t\Tannie osait nommer un rêve !

La croix dans une main et dans l'autre le glaive. Viens voir, à la clarté de ces bûchers errants, Ressusciter un peuple et périr des tyrans î

Mais où donc est Harold, ce pèlerin du monde

Dont j'ai suivi longtemps la course vagabonde ?

A-t-il donc jeté l'ancre au raidi de ses jours ?

Ou s'est-il endormi dans d'ignobles amours ?

Ai-je perdu ce fil de mes sombres pensées.

Qui, marquant de mes pas les traces effacées.

M'aidait à retrouver moi-même dans autrui?

Mystérieux héros! c'était moi, j'étais lui;

Et, sans briser jamais le nom qui les rassemble,

Nos deux cœurs, nos deux voix sentaient, chantaient en-

Mais, depuis qu'en partant la ville des Césars [semble.

Le vit se retourner vers ses sacrés remparts.

Que Tibur, encor plein du chantre de Blanduse,

Tressaillit de plaisir sous les pas de sa muse.

Et que de sou sommet éclatant, d'où les yeux

Plongent sur une mer qui va s'unir aux cieux,

DU PÈLERINAGE D'HAROLD a3i

Albano Fentendit, en découvrant l'abîme*, Saluer l'Océan d'un adieu si sublime, On n'a plus reconnu sa voix; et l'univers, Encor retentissant de ses derniers concerts. Gomme un temple muet, semble attendre en silence Que l'hymne interrompu tout à coup recommence. Que fait-il ? Sur quels bords ses astres inconstants Ont-ils poussé ses mâts brisés avant le temps ? Quels flots furent témoins de son dernier naufrage ? Quel sol consolateur lui prêta son rivage ?

O muse qui donnais ta lyre à ses douleurs, Viens donc; suivons ses pas aux traces de ses pleurs!

Il est nuit; mais la nuit sous ce ciel n'a point d'ombre :

Son astre, suspendu dans un dôme moins sombre,

Blanchit de ses lueurs des bords silencieux

Où la vague se teint du bleu pâle des cieux ;

Où la côte des mers, de cent golfes coupée,

Tantôt humble et rampante et tantôt escarpée,

Sur un sable argenté vient mourir mollement,

Ou gronde sous le choc de son flot écumant.

De leurs vastes remparts les Alpes l'environnent ;

Leurs sommets colorés que les neiges couronnent,

De colline en colline abaissés par degrés,

Montrent, près de l'hiver, des climats tempérés

Où l'aquilon, fuyant de son propre royaume.

De leurs tièdes parfums s'attiédit et s'embaume.

A travers des cyprès dont l'immobilité,

a3a LE DERNIER CHANT

Symbole de tristesse et d'immortalité, Projette sur les murs ses ombres sépulcrales Que les reflets du ciel percent par intervalles, S'étend sur la colline un champêtre séjour :

, Un long buisson de myrte en trace le contour ;

/ Sur des gazons naissants, de flexibles allées. D'un rideau de verdure à peine encor voilées, Egarant au hasard leur cours capricieux.

Conduisent, en tournant, ou les pas ou les yeux, Jusqu'au seuil où, formant de vertes colonnades, La clématite en fleur se suspend aux arcades. Sur les toits aplatis, des jardins d^oranger Ornent de leurs fruits d'or leur feuillage étranger ; L'eau fuit dans les bassins, et, quand le jour expire. Imite en murmurant les frissons du zéphire.

De là, J'œil enchanté voit, au pied des coteaux, Gênes, fille des mers, sortir du sein des eaux^ Les dômes élancés de ses saintes demeures, D'où l'airain frémissant fait résonner les heures, Et les mâts des vaisseaux qui, dormant dans ses ports. S'élèvent au niveau des palais de ses bords.

Et, quand le flot captif les presse et les soulève,

' D'un lourd gémissement font retentir la grève.

, Quel silence!... Avançons... Tout dort-il en ces lieux? L'éclat d'aucun flambeau n'y vient frapper mes yeux; Nul pas n'y retentit, nulle voix n'y murmure ; Seulement, au détour de cette route obscure,

' Un page et deux coursiers attendent ; et plus bas. Dans cette anse où les flots expirent sans fracas. Un brick aux flancs étroits, que l'on charge en silence,

DU PELERINAGE D'HAROLD a33

Tend sa voile, et déjà sous son poids se balance. Ces armes, ces coursiers, ce vaisseau loin du port. Tout révèle un départ ; et cependant tout dort ! . . .

Mais non, tout ne dort pas ; de fenêtre en fenêtre, Voyez ce seul flambeau briller et disparaître ; Il avance, il recule, il revient tour à tour. Éclaire-t-il les pas du crime ou de l'amour ? Aux douteuses clartés qu'il jette sur le sable. On croit le voir trembler dans une main coupable. H descend, il s'arrête à l'angle du palais; Et l'œil, à la faveur de ses brillants reflets, S'insinue, et parcourt un réduit solitaire Dont les rideaux légers trahissent le mystère. Sur le pavé, couvert des plus riches tapis.

Du pied le plus léger les pas sont assoupis ; Les murs en sont ornés d'opulentes tentures ; Sous les lambris dorés, d'élégantes peintures. De tout voile jaloux dépouillant la beauté, Enchaînent le regard ivre de volupté ; Et, sur trois pieds d'albâtre, une lampe nocturne Y répand un jour doux, du sein voilé d'une urne. Là, sous l'alcôve sombre où le pâle flambeau, Semblable au feu mourant qui luit sur un tombeau. Mêle d'ombre et de jour une teinte incertaine, Une jeune beauté dort sur un lit d'ébène :

Son front est découvert ; le sommeil, en ses jeux. Semble avoir dispersé l'or de ses blonds cheveux,

a34 LE DERNIER CHANT

Qui, flottant sur son sein que leur voile caresse, Jusqu'au pied de son lit roulent en longue tresse; Près d'elle on voit encor, confusément jetés, Les ornements d'hier qu'à peine elle a quittés ; Ses anneaux, ses colliers, ses parures chéries, Mêlés avec les fleurs que la veille a flétries, Jonchent le seuil du lit d'ambre, de perle et d'or, Qu'un de ses bras pendants semble y chercher encor î

La porte s'ouvre; un homme, à pas comptés, s'avance, .

Une lampe à la main, il s'arrête en silence :

Est-ce Harol^l?... C'est bien lui! Que le temps l'a changé!

Que son front, jeune encor, de jours semble chargé!

L'éclat dont son génie éclairait son visage

Luit toujours, mais, hélas! c'est l'éclair dans l'orage;

Et, plus que ce flambeau qui tremble dans sa main,

On croit voir vaciller son âme dans son sein.

Dans l'amère douceur d'un sourire farouche,

L'amour et le mépris se mêlent sur sa bouche;

L'œil n'y peut du remords discerner la douleur;

Mais on dirait, à voir sa mortelle pâleur.

Qu'une apparition vengeresse, éternelle.

Le glace à chaque instant d'une terreur nouvelle.

Immobile, il contemple, au chevet de ce lit.

Cette femme qui dort, et qu'un songe embellit.

Encore dans la fleur de son adolescence.

Ses traits ont tout d'un ange... excepté l'innocence;

Ses yeux sont ombragés du voile de ses cils ;

DU PELERINAGE DHAROLD 2^5

Mais un pli qui se cache entre ses deux sourcils. Trace que le sommeil n'a pas même effacée, Montre que sur ce front quelque peine est passée. Sa lèvre, où le sourire erre encore au hasard, Glace le sentiment en charmant le regard ; Plus encor que l'amour la volupté s'y joue; La peine en fait fléchir l'arc mobile, et sa joue Ressemble au lis penché vers le midi du jour. Qu'ont déjà respiré le zéphire ou l'amour.

« Dors, murmurait Harold d'une voix comprimée, Toi que je vais quitter, toi que j'ai tant aimée ! Toi qui m'aimas peut-être, ou dont l'art séducteur Par l'ombre de l'amour trompa du moins mon cœur! Qu'importe que le tien ne fût qu'un doux mensonge ? Je fus heureux par toi ; tout bonheur est un songe î Et je pars avant l'heure où le triste réveil Eût dissipé pour nous cet enfant du sommeil.

Heureux qui, s'éloignant pendant que l'erreur dure. Emporte dans son cœur une image encor pure ; Qui peut, dans les horreurs de son triste avenir. Nourrir, comme un flambeau, quelque cher souvenir Et ne voit pas du moins, en perdant ce qu'il aime, Cette idole qui tombe, ou qu'il brisa lui-même, D'un bonheur qui n'est plus étaler les débris Où l'éternel remords rampe auprès du mépris!... Gravez-vous dans mes yeux, voluptueuse image, Front serein dont mon souffle écartait tout nuage ;

a36 LE DERNIER CHANT

Beaux yeux dont le regard me cherchera demain ; Lèvres dont les accents m'enivraient; tendre main Qui, s' ouvrant vainement pour s'unir à la mienne, Ne rencontrera plus d'appui qui la soutienne ; Bouche que le sommeil n'a pu même assoupir !

Je voudrais emporter... tout, jusqu'à ce soupir Qui, soulevant ce sein plus mobile que l'onde, Semble e^spérer en vain qu'un soupir lui réponde !

<c Voilà donc ce qui fit mon bonheur un instant!

Mon bonheur!... Non, de toi je n'attendais pas tant :

Pourvu que le plaisir, les voluptés légères

Couronnassent de fleurs nos chaînes passagères ;

Que, dans ce doux climat par tes pas embelli.

Je pusse respirer ses parfums... et l'oubli ;

Que le remords, fuyant aux accents de ta bouche.

Laissât le doux sommeil s'approcher de ma couche ;

Lena! c'était assez pour un cœur profané!

C'était mon seul bonheur, et tu me l'as donné!

Mais, de quelque nectar qu'elle ait été remplie,

La coupe où nous buvons a toujours une lie ;

N'épuisons donc jamais sa liqueur qu'à demi,

Et, consacrant le reste au destin ennemi.

Faisons-lui prudemment, quelque effort qu'il en coûte.

Une libation de la dernière goutte !

Je t'aime encor; je pars. Adieu!... Trompeur sommeil.

Retarde un désespoir qui l'attend au réveil ! »

Harold s'est élancé sur son léger navire ; Dans les câbles tendus la nuit déjà soupire ; La voile, qui s'entr'ouvre au vent qui l'arrondit, Monte de vergue en vergue, et s'enfle, et s'agrandit, Et, couvrant ses flancs noirs de l'ombre de son aile. Fait pencher sur les flots le vaisseau qui chancelle. On lève l'ancre, il fuit; le flot qu'il a fendu Sur sa trace un moment demeure suspendu, Et, retombant bientôt en vapeur qui surnage.

De blancs flocons d'écume inonde au loin la plage. Voilà tout ce qu'Harold a laissé dans ces lieux ! . . . Et la vague a repris son bord silencieux.

Mais, sur le pont tremblant du vaisseau qui dérive, Un bruit sourd et confus monte, et frappe la rive; La voix des vents s'y mêle aux cris des matelots ; On y voit confondus, rouler au gré des flots. Des faisceaux éclatants de harnais et d'armures, Qui rendent en tombant de sinistres murmures; Des sabres, des mousquets brillants d'argent et d'or, Que la poudre et le sang n'ont pas ternis encor ; Des lances, des drapeaux, où, parmi le tonnerre. Brille un signe inconnu sur les champs de la guerre. On voit, autour des mâts, des coursiers enchaînés Battre le pont tremblant sous leurs pieds étonnés. Et, secouant leurs crins qu'un flot d'écume inonde. Hennir à chaque vent qui les berce sur l'onde. Mais Harold, que fait-il? Seul, au bout du vaisseau.

a38 LE DERNIER CHANT

Enveloppé des plis de son large manteau, Sombre comme la nuit dont son cœur est l'image, D'un œil insouciant il voit fuir le rivage.

Où va-t-il ?... Il gouverne au berceau du soleiP. Mais pourquoi sur son bord ce terrible appareil ? Va-t-il, le cœur brûlant d'une foi magnanime, Conquérir une tombe au désert de Solyme ; Ou, pèlerin armé, son bourdon à la main.

Laver ses pieds souillés dans les flots du Jourdain Non : du sceptique Harold le doute est la doctrine ; Le croissant ni la croix ne couvre sa poitrine • Jupiter, Mahomet, héros, grands hommes, dieux, (O Christ, pardonne-lui!) ne sont rien à ses yeux Qu'un fantôme impuissant que l'erreur fait éclore. Rêves plus ou moins purs qu'un vain délire adore. Et dont par ses clartés la superbe raison.

Siècle après siècle, enfin délivre l'horizon. Jamais, d'aucun autel ne baisant la poussière, Sa bouche ne murmure une courte prière ; Jamais, touchant du pied le parvis d'un saint lieu, Sous aucun nom mortel il n'invoqua son Dieu!

Le Dieu qu'adore Harold est cet agent suprême, Ce Pan mystérieux, insoluble problème.

Grand, borné, bon, mauvais, que ce vaste univers Révèle à ses regards sous mille aspects divers ; Être sans attributs, force sans providence.

Exerçant au hasard une aveugle puissance ;

DU PÈLERINAGE D'HAROLD 23g

Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour à tour; Faisant le mal sans haine et le bien sans amour; N'ayant pour tout dessein qu'un éternel caprice; Ne commandant ni foi, ni loi, ni sacrifice; Livrant le faible au fort et le juste au trépas, Et dont la raison dit : « Est-il? ou n'est-il pas? »

Ses compagnons épars, groupés sur le navire,

Ne parlent point entre eux de foi ni de martyre,

Ni des prodiges saints par la croix opérés,

Ni des péchés remis dans les lieux consacrés.

D'un plus fier évangile apôtres plus farouches.

Des mots retentissants résonnent sur leurs bouches :

Gloire, honneur, liberté, grandeur, droit des humains,

Mort aux tyrans sacrés égorgés par leurs mains.

Mépris des préjugés sous qui rampe la terre.

Secours aux opprimés, vengeance, et surtout guerre!

Ils vont, suivant partout l'errante Liberté,

Répondre en Orient au cri qu'elle a jeté ;

Briser les fers usés que la Grèce assoupie

Agite, en s'éveillant, sur une race impie.

Et voir dans ses sillons, inondés de leur sang,

Sortir d'un peuple mort un peuple renaissant.

Déjà, dorant les mâts, le rayon de l'aurore Se joue avec les flots que sa pourpre colore ;

a4o LE DERNIER CHANT

La vague, qui s'éveille au souffle frais du jour, En sillons écumeux se creuse tour à tour; Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie. Vole, et rase de près la côte d'Italie.

Harold s'éveille ; il voit grandir dans le lointain Les contours azurés de l'horizon romain; Il voit sortir grondant^ du lit fangeux du Tibre, Un flot qui semble enfin bouillonner d'être libre, Et Soraete, dressant son sommet dans les airs. Seul se montrer debout où tomba l'univers.

Plus loin, sur les confins de cette antique Europe, Dans cet Eden du monde où languit Parthénope, Comme un phare éternel sur les mers allumé, Son regard voit fumer le Vésuve enflammé :

Semblable au feu lointain d'un mourant incendie. Sa flamme, dans le jour un moment assoupie.

Lance, au retour des nuits, des gerbes de clartés La mer rougit des feux dans son sein reflétés, Et les vents, agitant ce panache sublime.

Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abîme. Font pencher sur Paestum, jusqu'à l'aube des jours, La colonne de feu qui s'écroule toujours.

A la sombre lueur de cet immense phare, Harold longe les bords où frémit le Ténare ; Où l'Elysée antique, en un désert changé.

Etalant les débris de son sol ravagé, Du céleste séjour dont il offrait l'image Semble avoir conservé les astres sans nuage.

Mais là, près de la tombe où le grand cygne dort. Le vaisseau tout à coup tourne sa poupe au bord.

Fuyant de vague en vague, Harold, avec tristesse, Voit sous les flots brillants la rive qui s'abaisse; Bientôt son œil confond l'Océan et les cieux ; Et ces bords immortels, disparus à ses yeux, Semblent s'évanouir en de vagues nuages.

Comme un nom qui se perd dans le lointain des Tiges.

« Italie ! Italie ! adieu, bords que j'aimais ! Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais ! O terre du passé, que faire en tes collines ? Quand on a mesuré tes arcs et tes ruines.

Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort, On se retourne en vain vers les vivants : tout dort. Tout, jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire. Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire î Tout dort, et cependant l'univers est debout! Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout! Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages, Jetant sur tes cités un regard de mépris.

Ne t'aperçoivent plus dans tes propres débris, Et, mesurant de l'œil tes arches colossales, Tes temples, tes palais, tes portes triomphales, '

Avec un rire amer demandent vainement Pour qui l'immensité d'un pareil monument ; Si l'on attend qu'ici quelque autre César passe. Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace. Et tu souffres sans honte un affront si sanglant! II. iG

a4a LE DERNIER CHANT

Que dis-je? tu souris au barbare insolent;

Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime ;

Avec un lâche orgueil, tu lui montres toi-même

Ton sol partout empreint des pas de tes héros,

Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos,

Ces marbres mutilés par le fer du barbare.

Ces bustes avec qui son orgueil te compare,

Et de ces champs féconds les trésors superflus,

Et ce ciel qui t'éclaire et ne te connaît plus !

Rougis!... Mais non; briguant une gloire frivole,

Triomphe î On chante encore au pied du Capitole !

A la place du fer, ce sceptre des Romains,

La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains ;

Tu sais assaisonner des voluptés perfides,

Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,

Animer les couleurs sous un pinceau vivant ;

Ou, sous l'adroit burin de ton ciseau savant.

Prêter avec mollesse au marbre de Blanduse

Les traits de ces héros dont l'image t'accuse.

Ta langue, modulant des sons mélodieux,

A perdu l'âpreté de tes rudes aïeux;

Douce comme un flatteur, fausse comme un esclave.

Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave ;

Et semblable au serpent, dont les nœuds assouplis

Du sol fangeux qu'il couvre imitent tous les plis,

Façonnée à ramper par un long esclavage,

Elle se prostitue au plus servile usage,

Et, s'exhalant sans force en stériles accents.

Ne fait qu'amollir l'ame et caresser les sens.

« Monument écroulé, que l'écho seul habite ;

Poussière du passé, quun vent stérile agite;

Terre, où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux,

Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux,

Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre.

Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre.

Où l'amour n'est qu'un piège et la pudeur qu'un fard,

Où la ruse a faussé le rayon du regard,

Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore.

Un nuage éclaté qui retentit encore :

Adieu ! Pleure ta chute en vantant tes héi^os !

Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os,

Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!)

Des hommes, et non pas de la poussière humaine!...

« Mais, malgré tes malheurs, pays choisi dés dieux. Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux ; Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire : La Foi sur tes débriis a fondé son empire !

La Natiu'e, immuable en sa fécondité.

Ta laissé deux présents : ton soleil, ta beauté ; Et, noble dans son deuil, sous tes pleurs rajeunie, Comme un fruit du climat enfante le génie.

Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend. Comme un glaive tombé des mains du combattant! A ce bruit impuissant la terre tremble encore. Et tout cœur généreux te regrette et t'adore!

a4i LE DERNIER CHANT

« Et toi qui m'as vu naître, Albion, cher pays Qui ne recueilleras que les os de ton fils.

Adieu î Tu m*as proscrit de ton libre rivage ; Mais dans mon cœur brisé j'emporte ton image. Et, fier du noble sang qui parle encore en moi, De tes propres vertus t'honorant malgré toi, Comme ce fils de Sparte allant à la victoire, Je consacre à ton nom ou ma mort ou ma gloire. Adieu donc ! Je t'oublie, et tu peux m'oublier : Tu ne me revçrras que sur mon bouclier.

« Que ce vent dans ma voile avec grâce soupire î On dirait que le flot reconnaît mon navire.

Comme le fier coursier, par son maître flatté. Hennit en revoyant celui qu il a porté.

Oui, vous m'avez déjà bercé sur vos rivages, O vagues, de mon cœur orageuses images.

Plaintives, sans repos, terribles comme lui!

Vous savez qui j'étais ! Mais qui suis-je aujourd'hui ? Ce que j'étais alors : un mystère, un problème ; Un orage éternel qui roule sur lui-même ; Un rêve douloiu*eux qui change sans finir ; Un débris du passé qui souille l'avenir ; Un flot, comme ces flots, errant à l'aventure, Portant de plage en plage une écume, un murmure, Et qui, semblable en tout au mobile élément.

Sans avancer jamais, flotte éternellement..

Qu'ai-je fait de mes jours? où sont-ils? quel usage,

DU PELERINAGE DHAROLD a45

Aux autres, à moi-même, atteste leur passage? Quelle borne éternelle a marqué mon chemin ?

Quel fruit ai-je cueilli qui n'ait trompé ma main ? Tentant mille sentiers sans savoir lequel suivre, Où n ai-je pas erré?... Mais errer, est-ce vivre?... N'est- il pas dans le ciel, en nous-même, ici-bas, Quelque but éclatant pour diriger nos pas, Et vers qui l'Espérance, en marchant, puisse dire : « S'il m'échappe, du moins je sais à quoi j'aspire ? »

« L'hirondelle, en suivant les saisons dans les airs, Voit, des bords qu'elle fuit, l'autre rive des mers; Le pilote, que l'ombre entoure de ses voiles. Suit un phare immobile au milieu des étoiles ; L'aigle vole au soleil, la colombe à son nid ; Sur l'abîme orageux que sa proue aplanit, Sous des cieux inconnus guidé par sa boussole, A travers l'horizon le vaisseau voit le pôle : L'homme seul ne voit rien, pour marquer son chemin, Qu'hier et qu'aujourd'hui, semblables à demain; Et, changeant à toute heure et de but et de route, Marche, recule, avance, et se perd dans sou doute !

« Mon but! trop près de moi mes mains l'avaient placé. J'ai fait deux pas à peine, et je l'ai dépassé ! J'ai chanté : l'univers, charmé de mon délire. D'une gloire précoce a couronné ma lyre.

Cest assez ; je suis las de ce stérile bruit,

Par l'écho monotone en tout lieu reproduit.

Un nom ! toujours un nom! Qu'est-ce qu'un nom m'importe.

Hélas! et qu apprend-il à celui qui le porte ?

Que dans l'iu^ne sans fond un mot de plus jeté

Tombe en retentissant dans la postérité.

Qu'est-ce que cette gloire incertaine, éphémère,

Qui s'écrit sur la feuille en léger caractère.

Dont sous l'aile du Temps un seul mot effacé

Emporte pour jamais le souvenir glacé ?

Simulacre de gloire, ombre de renommée,

Qui s'engloutit dans l'onde, ou se perd en fumée;

Fantôme dont mon cœur fut un jour ébloui,

Et que j'ai méprisé dès que j'en ai joui!

<c II me faut cette gloire impérissable, immense, Qui, payant d'autres cœurs d'une autre récompense, Aux derniers coups du bronze encor retentissant, Sur la terre ou les flots s'écrit avec du sang. Et, couvrant d'un trophée un champ de funérailles, Grave à jamais nos noms sur Tairain des batailles, Ou sur les fondements du temple ensanglanté Que la Victoire enfin fonde à la Liberté !

<c Souvent, le bras posé sur l'urne d'un grand homme. Soit aux bordis dépeuplés des longs chemins de Rome, Soit sous la voûte auguste où, de ses noirs arceaux. L'ombre de Westminster consacre ses tombeaux, En contemplant ces arcs, ces bronzes, ces statues, Du long respect des temps par l'âge revêtues.

DU PÈLERINAGE DHAROLD 247

En voyant l'étranger, d'un pied silencieux,

Ne toucher qu'en tremblant le pavé de ces lieux,

Et des inscriptions sur la poudre tracées

Chercher pieusement les lettres effacées,

J'ai senti qu'à l'abri d'un pareil monument

Leur grande ombre devait dormir plus mollement;

Que le bruit de ces pas, ce culte, ces images.

Ces regrets renaissants et ces larmes des âges,

Flattaient sans doute encore, au fond de leur cercueil.

De ces morts immortels l'impérissable orgueil;

Qu'un cercueil, dernier terme où tend la gloire humaine,

De tant de vanités est encor la moins vaine ;

Et que pour un mortel peut-être il était beau

De conquérir du moins, ici-bas, un tombeau!...

Je l'aurai!... Cependant mon cœur souhaite encore

Quelque chose de plus; mais quoi donc? Il l'ignore.

Quelque chose au delà du tombeau ! Que veux-tu ?

Et que te reste-t-il à tenter?... La vertu!

Eh bien ! pressons ce mot jusqu'à ce qu'il se brise !

S'immoler sans espoir pour l'homme qu'on méprise ;

Sacrifier son or, ses voluptés, ses jours,

A ce rêve trompeur.... mais qui trompe toujours,

A cette liberté que l'homme qui l'adore

Ne rachète un moment que pour la vendre encore ;

Venger le nom chrétien du long oubli des rois ;

Mourir en combattant pour l'ombre d'une croix,

Et n'attendre pour prix, pour couronne et pour gloire,

Qu'un regard de ce Juge en qui l'on voudrait croire.. .

Est-ce assez de vertu pour mériter ce nom ?

Eh bien! sachons enfin si c'est un rêve, ou non! »

Silence!... Est-ce un nuage, ou l'ombre d'une voile

Qui du soir tout à coup vient dérober l'étoile ?

L'ombre approche, s'étend. « Aux armes! un vaisseau! »

Comme un noir ouragan, son poids fait plier l'eau;

Ses trois ponts élevés d'étages en étages,

Ses antennes, ses mats, ses voiles, ses cordages,

Cachant l'azur du ciel aux yeux des matelots.

D'une nuit menaçante obscurcissent les flots.

Tel un vautour des mers, fondant sur l'hirondelle,

Couvre déjà l'oiseau de l'ombre de son aile.

Quel est ce pavillon? c'est l'odieux croissant.

Qu'entend-on sur son bord ? un soupir gémissant,

Les sanglots des enfants et des vierges plaintives

Qui pleurent de Chio les paternelles rives,

Et qu'un vainqueur cruel traîne en captivité

Pour présenter leur tête ou vendre leur beauté.

« Délivrons, dit Harold, ou vengeons ces victimes!

Que l'amour ne soit pas le prix sanglant des crimes !

Feu!... » L'éclair est moins prompt : le tonnerre ennemi

Éveille coup sur coup l'Ottoman endormi;

Chaque boulet, fidèle au regard qui le guide.

Semble emprunter de l'homme un instinct homicide,

Trace un sillon sanglant dans les rangs qu'il abat.

Fait écrouler le pont sous les débris du mât,

Ou brise le timon dans les mains du pilote.

Déjà, comme un corps mort, la masse immense flotte;

En vain, pour éloigner le plomb qui fond sur eux,

Ses trois ponts à la fois vomissent tous leurs feux : Comme un adroit lutteur, le brick léger s'efface; Les coups mal dirigés se perdent dans l'espace ; Cent boulets sur les flots vont jaillir en sifflant ; Puis, d'un coup de timon rapporté sur son flanc, Dans ses agrès brisés son mât penché s'engage. Harold, le sabre en main, s'élance à l'abordage, Et, faisant tournoyer son glaive autour de lui. Trace un cercle sanglant : tout tombe, ou tout a fui. C'en est fait! ses guerriers, élancés sur sa trace, Du pont jonché de morts ont balayé l'espace.

« Rendez-vous ! » Mais quel cri de surprise et d'horreur

Dans son sanglant triomphe arrête le vainqueur ?

L'Ottoman veut-il donc périr avec sa proie ?

Voyez,... déjà la flamme en torrents se déploie;

Du pied fumant des mâts monte un long cri de mort.

Harold épouvanté s'élance sur son bord,

Et, du navire en feu détachant son navire,

Hors du vent enflammé lentement se retire.

Pleurant sur son triomphe, il contemple de loin

Ce funèbre bûcher dont l'abîme est témoin.

Excité par les vents, le rapide incendie

De sabords en sabords court, monte, se replie,

Remonte, redescend, rase les flots fumants,

Entoure le vaisseau de ses feux écumants,

Et, sous les coups du vent éparpillant ses flammes,

Revient, et l'engloutit sous ses brûlantes lames;

a3o LE DERNIER CHANT

Lançant ses dards de feu, glissant comme un serpent, Le long des mâts noircis il s'élève en rampant; La vergue tombe en feu sur le pont qu elle écrase; La voile en frémissant se déroule et s'embrase ; Emportés dans les airs, ses lambeaux enflammés Vont tomber sur les flots à demi consumés.

Et la mer, les portant sur ses vagues profondes, Semble rouler au loin des flammes au lieu d'ondes. Mais le salpêtre en feu lance un dernier éclair ; L'air frémit, le coup part, le vaisseau vole en l'air : Ses éclats, retombant de distance en distance, Sèment d'un son lugubre un lugubre silence ; L'onde éteint les débris, l'air emporte le bruit, Et l'Océan n'est plus que silence et que nuit.

Mais, sur les flots obscurs, quel son renaît, expire, Et comme un cri plaintif roule autour du navire ? Serait-ce... ? Harold, rebelle aux cris des matelots, Reconnaît une voix,... s'élance au sein des flots. Nage au bruit, voit flotter sur la nuit de l'abîme Un débris qu'embrassait une jeune victime.

L'arrache aux, flots jaloux, l'emporte triomphant. Et revient sur le pont déposer... une enfant. Essuyant ses beaux yeux du flot qui les inonde, De ses cheveijx trempés il fait ruisseler l'onde, La réchaufi*e aux rayons d'un foyer rallumé.

Et, sous son vêtement à demi consumé, Aux anneaux d'un collier qui pend sur sa poitrine,

DU PÈLERINAGE D'HAROLD 25r

Il découvre un portrait!... Il le prend, il s'incline, Aux lueurs de la flamme il contemple... Grands dieux! Ces traits sont ceux d'Harold ! ! î II n'en croit pas ses yeux. « Quel est ton nom ? — Adda. — Ton pays ? — Épidaure.

— Ta mère? — Éloydné. — Ton père ? — Je l'ignore : Ma mère, en expirant sous le glaive assassin.

Cacha sans le nommer son image en mon sein.

On dit qu'un étranger... Mais qui sait ce mystère?

— C'est assez, dit Harold ; va, je s'erai ton père ! » Et, pressant sur son cœur l'enfant abandonné.

Il murmurait tout bas le nom d' Éloydné, Soit qu'il sût le secret de sa triste naissance, Soit qu'il fût attendri des grâces de l'enfance Et voulût opposer à son cœur attristé Cette image du ciel : innocence et beauté!

Mais déjà le navire, aux lueurs de l'aurore,

Du sein brillant des mers voit une terre éclore ;

Terre dont l'Océan, avec un triste orgueil.

Semble encor murmurer le nom sur chaque écueil,

Et dont le souvenir, planant sur ses rivages.

Se répand sur les flots comme un parfum des âges.

C'est la Grèce! A ce nom, à cet auguste aspect.

L'esprit anéanti de pitié, de respect.

Contemplant du destin le déclin et la cime.

De la gloire au néant a mesuré l'abîme.

Par les pas des tyrans ses bords sont profanés.

Ses temples sont détruits, ses peuples enchaînés.

aSa LE DERNIER CHANT

Et sur l'autel du Christ, brisé par la conquête,

L'Ottoman fait baiser le turban du Prophète :

Mais, à travers ce deuil, le regard enchanté

Reconnaît en pleurant son antique beauté.

Et la nature au moins, par le temps rajeunie,

Y triomphe de l'homme et de la tyrannie.

C'est toujours le pays du soleil et des dieux;

Ses monts dressent encor leurs sommets dans les cieux,

Et, noyant les contours de leur cime azurée.

Semblent encor nager dans une onde éthérée.

Ses coteaux, abaissant leurs cintres inclinés.

Par l'arbre de Minerve à demi couronnés.

Expirent par degrés sur la plage sonore '

Où Syrinx sur les flots semble gémir encore ;

Et, présentant aux yeux leurs penchants escarpés.

Du soleil tour à tour selon l'heure frappés,

Au mouvement du jour qui chasse l'ombre obscure,

Paraissent ondoyer en vagues de verdure. ^

Là, l'histoire ou la fable ont semé leurs grands noms

Sur des débris sacrés, sur les mers, sur les monts.

Ce sommet, c'est le Pinde ; et ce fleuve est Alphée !

Chaque pierre a son nom, chaque écueil son trophée;

Chaque flot a sa voix, chaque site a son dieu;

Une ombre du passé plane sur chaque lieu.

Ces marais sont le Styx, ce gouffre est la Chimère!

Et, touchés par les pieds de la muse d'Homère,

Ces bords où sont écrits vingt siècles éclatants.

Retentissant encor des pas lointains du temps

D'un poème scellé par la gloire et les âges,

Semblent, a chaque pas, dérouler d'autres pages.

DU PELERINAGE D'HAROLD a53

Le regard, que l'esprit ne peut plus rappeler,

Avec ses souvenirs cherche à les repeupler,

Et, frappé tour à tour de son deuil, de ses charmes,

Brille de leur éclat ou pleure de leurs larmes.

Tel, si, pendant le cours d'un songe dont l'erreur

Lui rappelle des traits consacrés dans son cœur.

Un fils, le sein gonflé d'une tendresse amère.

Dans un brillant lointain voit l'ombre de sa mère,

Dévorant du regard ce fantôme chéri,

Il contemple en pleurant ce sein qui l'a nourri.

Ces bras qui l'ont porté, ces yeux dont la lumière

Fut le premier flambeau qui guida sa paupière.

Ces lèvres dont l'accent, si doux à répéter,

Dicta les premiers sons qu'il tenta d'imiter.

Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile sombre;

Et, lui tendant les bras, il n'embrasse qu'une ombre.

Homère ! A ce grand nom, du Pinde à l'Heliespont, Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond. Monument d'un autre âge et d'une autre nature. Homme I l'homme n'a plus le mot qui te mesure ! Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer.

Et, dans son impuissance à te rien comparer.

Il te confond de loin avec ces fables même, Nuages du passé qui couvrent ton poème.

Cependant tu fus homme, on le sent à tes pleurs ! Un dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs I Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme

Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme.

Mais dans ces premiers jours, où d'un limon moins vieux

La nature enfantait des monstres ou des dieux,

Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence,

Comme un autre Océan, profond, sans rive, immense;

Sympathique miroir qui, dans son sein flottant.

Sans altérer l'azur de son flot inconstant,

Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives.

Les bergers poursuivant les nymphes fugitives,

L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit.

Le vol de la tempête aux ailes de la nuit.

Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde,

Rasant sa verte écume et s'éteignant dans Tonde !

Cependant l'univers, de tes traces rempli.

T'accueillit, comme un dieu... par l'insulte et l'oubli! On dit que, sur ces bords oii règne ta mémoire, Une lyre à la main tu mendiais ta gloire!...

Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau ! Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie. Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie, Disputèrent encore à ton dernier regard L'éclat de ce soleil qui se lève si tard.

La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre ; Et, de ces vils serpents qui rongèrent ta cendre, Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom. Pour souiller la vertu d'un éternel poisoq.

Ces irisectes impurs, ces ténébreux reptiles, , ^

Héritiers de la honte et du nom des Zoîles,

Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris, S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris ! C'est la loi du destin, c'est le sort de tout âge : Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage. Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu, Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu. Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille, Ébranle tout le temple et tourmente l'oreille ; Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots, Comme un céleste accent, dans la vague soupire, Dans l'oreille attentive avec mollesse expire, Attendrit la pensée, élève l'âme aux cieux.

De ses accords sacrés charme l'homme pieux.

Et, tandis que le son lentement s'évapore, Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore.

Mais quel est ce rocher qui, creusé par les mers.

Résonne nuit et jour du choc des flots amers,

Incline sur les eaux son sommet chauve et sombre,

Et couvre de si loin le vaisseau de son ombre ?

Attestant sur ces bords les âges révolus.

Noble et dernier débris d'un temple qui n'est plus.

Une seule colonne y brave la tempête,

Et, du sein des écueils dressant encor sa tête,

Semble rester debout sur ces bords éclatants.

Comme entre un siècle et l'autre une borne des temps.

Des injures du ciel le pêcheur la préserve;

a56 LE DERNIER CHANT

Et ce dernier soutien du temple de Minerve

Sert à guider de loin les yeux des matelots

Ou l'esquif du pêcheur égaré sur les flots.

Elle a donné son nom au cap qu'elle couronne^.

Harold, qui voit blanchir l'éternelle colonne,

Reconnaît Sunium... Sunium! A ce nom,

Il croit revoir flotter la robe de Platon,

Quand ce sage, fuyant une foule insensée,

Venait dans le désert consulter... sa pensée,

Et qu'assis en silence au bord des flots amers.

Son œil divin plongé dans le ciel ou les mers,

Écoutant en soi-même un vague et doux murmure.

Il croyait distinguer la voix de la nature.

Ou des sphères du ciel le bruit harmonieux,

Ou ces songes divins qui lui parlaient des dieux !

Voix céleste, qui parle au bord des mers profondes,

Dans les soupirs des bois, dans les accords des ondes,

Partout où l'homme enfin n'a point gravé ses pas,

Harold aussi t'entend... mais ne te comprend pasi

Son vaisseau lentement flotte en longeant la plage. Mais quel chant solennel s'élève du rivage?

Quel immense cortège, en blancs habits de deuil*. De colline en colline, et d'écueil en écueil. Comme un troupeau lointain que le berger ramène. Par ses prêtres conduit, serpente dans la plaine ? Quel deuil semble peser sur leurs fronts affligés ? De quels pieux fardeaux leurs bras sont-ils chargés?

Avec quel saint respect sur l'herbe ils les déposent, Et, fléchissant leurs fronts, de larmes les arrosent ! Approchons !... De plus près le vent, soufflant du bord. Aux oreilles d'Harold porte un hymne de mort ; Il frémit, mais son cœur dédaigne un vain présage, Et bientôt son esquif l'a jeté sur la plage : A la foule attentive il se mêle au hasard.

Quel spectacle, grands dieux ! vient frapper son regard !

Auprès d'un simple autel, formé d'un cippe antique, Qui du temple écroulé jonchait le vieux portique. Trois fois douze cercueils, avec ordre rangés. De palmes, de cyprès, de narcisse ombragés.

Formaient autour du prêtre une funèbre enceinte. Où les diacres chantaient en répandant l'eau sainte. Harold, en contemplant ces pompes du trépas.

Croit compter des guerriers tombés dans les combats. Et, promenant sur eux ses yeux voilés de larmes. Cherche autour des tombeaux ces fiers coursiers, ces armes, Ces bronzes, ces tambours, qui, pleurant les héros, D'un dernier bruit de gloire accompagnent leurs os. Il ne voit que des fleurs et des voiles pudiques. Des emblèmes touchants des vertus domestiques, Les couronnes d'hymen, l'aiguille, les fuseaux, Que les femmes d'Hellé portaient jusqu'aux tombeaux ; Des vierges qui, vidant des corbeilles d'acanthe. Effeuillaient sous leurs doigts les lis de l'Erymanthe ; Des enfants éplorés, en habits d'orphelin, Tenant les coins flottants de longs linceuls de lin ; Et plus loin, des guerriers qui, la tête inclinée,

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