‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 71 sur 74 · PSALM · texte numérisé non relu

PSALM

La nuit couvre de Reims l'antique cathédrale*; Mille flambeaux semant la voûte triomphale, De colonne en colonne et d* arceaux en arceaux, Étendent sous la nef leurs lumineux réseaux, Et, se réfléchissant sur le bronze ou la pierre, Font serpenter au loin des ruisseaux de lumière. De soie et de velours les parvis sont tendus : Les écussons royaux aux piliers suspendus.

Flottant par intervalle au souffle de la brise, Font de soixante rois ondoyer la devise.

L'autel est ombragé d'armes et d'étendards ; Ceux que la Palestine a vus sur ses remparts, Ceux qu'enleva Philippe aux plaines de Bovines, Et ceux qui d'Orléans sauvèrent les ruines, Ce panache d'Ivry que fit flotter un roi.

Ceux que ravit Condé sous les feux de Rocroi, Ceux enfin qui, guidant les fils de la victoire. Du Tage au Borysthène ont porté notre gloire, Et n'ont rien rapporté de Vienne et d'Austerlitz

33o CHANT DU SACRE

Que cent noms immortels sur leurs lambeaux écrits. Noirs, souillés, mutilés, teints de sang et de poudre. Déchirés par le sabre ou percés par la foudre. Pendent du haut des murs, entre leurs plis mouvants De ce dôme sonore emprisonnent les vents, Et semblent murmurer, en roulant sur leur lance : (c Voilà l'ombre qui sied au front d'un roi de France ! »

Le temple est vide encore : aux marches de l'autel.

Un pontife vêtu de l'éphod solennel

Semble attendre le jour, l'heure, l'instant suprême,

Par la voix de l'airain frappé dans le ciel même :

Cent lévites, couverts de vêtements sacrés.

Du brillant sanctuaire entourent les degrés ;

Le regard suit au loin leurs onduleuses files ;

Debout, l'œil attentif, en silence, immobiles,

Ils tiennent d'une main les encensoirs flottants ;

L'autre, pressant la chaîne aux anneaux éclatants.

Semble prête à lancer vers la voûte enflammée

L'urne où déjà l'encens monte en flots de fumée.

On n'entend aucun bruit sous les divins arceaux.

Qu'un léger cliquetis du fer dans les faisceaux,

Ou le tintement sourd des gothiques armures

Qui jettent par moments d'aigres et longs murmures.

L'ombre déjà blanchit, tout est prêt, qu'attend-on ?

Entendez- vous là-haut rouler ce vaste son,

Qui, comme un bruit des vents dans des forêts plaintives,

Gronde avec majesté d'ogives en ogives,

Par les sacrés échos répété douze fois,

CHANT DU SACRE 33i

Du dôme harmonieux fait vibrer les parois,

Et, tandis qu'à ses coups la voûte tremble encore,

Semble sortir du marbre et rendre Tair sonore ?

C'est l'airain de la tour qui murmure minuit :

Minuit ! l'heure sacrée ! . . . Écoutez ! A ce bruit,

Les lourds battants d'airain, brisant leurs gonds antiques,

Ouvrent du temple saint les immenses portiques ;

On entend au dehors l'acier heurter l'acier,

Lie marbre frissonner sous le fer du coursier.

Ou les pas des guerriers, dont le bruit monotone

Ebranle, à temps égaux, le caveau qui résonne.

Cent chevaliers couverts de l'éclatant cimier

Entrent. Quel est celui qui marche le premier.^

Son port majestueux sur la foule s'élève; L'or fait étinceler le pommeau de son glaive ; Flottante à son côté, son écharpe à longs plis Balaye en retombant les marches du parvis ; De longs éperons d'or embrassent sa chaussure, Et sur l'écu royal qui couvre son armure.

Du sanctuaire en feu tout l'éclat reflété Jette au loin sur ses pas des gerbes de clarté. De son casque superbe il lève la visière ; Son panache éclatant flotte et penche en arrière. Et laisse contempler au regard enchanté D'un front mâle et serein la douce dignité.

Comme un sommet battu des coups de la tempête, Dont les neiges d'automne ont parsemé le faîte, Avant les jours d'hiver déjà ses cheveux blancs Ont empreint sur ce front la sainteté des ans,

3i2 CHANT DU SACRE

Et leur boucle d'argent, qui s'échappe avec grâce, A son panache blanc se confond et s'enlace ; Son œil superbe et doux brille d'un sombre azur; Son regard élevé, mais franc, sincère et pur. Lançant sous sa visière un long rayon de flamme, Semble à chaque coup d'œil communiquer son âme : Dans ce regard sévère et clément à la fois, La nature avant l'homme avait écrit ses droits ; Il semble accoutumé, dès sa première aurore, A regarder d'en haut un peuple qui l'implore ; Sa bouche, que relève une mâle fierté, Imprime à son visage un air de majesté ; Mais sa lèvre entr'ouverte, où la grâce respire. Tempère à chaque instant l'effroi par un sourire ; Et cette main, qu'il ouvre et qu'il tend comme Henri, Tout annonce le Roi!... La nef tremble à ce cri : Mais d'un geste à la foule il impose silence. Et d'un pas recueilli vers l'autel il s'avance.

l'arghevêqu£. D'oii viens-tu ?

LE ROI

De l'exil.

l'archevêque.

Qu'apportes-tu?

LE ROI

Mon nom.

l'archevêque.

Quel est ce nom sacré ?

LE ROI

Charles dix et Bourbon.

l'archevêque.

Que viens-tu demander ?

LE ROI

Le sceptre et la couronne.

l'archevêque.

Au nom de qui ?

LE ROI

Du Dieu qui les ôte et les donne !

l'archevêque.

Pourquoi ?

LE roi.

Pour imprimer à mon nom, à mes droits.

Le sceau majestueux du Dieu qui fait les rois !

Connais-tu les devoirs que ce titre t'impose ? Oses-tu les jurer ?

LE ROI

Que Dieu m'aide, et je l'ose.

l'archevêque.

Quels sont-ils ?

LE ROI

Proclamer et défendre la loi, Récompenser, punir, vivre et mourir en roi !

Aimer et gouverner comme un pasteur fidèle Ce saint troupeau que Dieu confie à ma tutelle, Être de mes sujets le père et le vengeur !

l'archevêque.

Où les as-tu trouvés, ces devoirs?

le roi.

Dans mon cœurf

Mon front connut le poids de ces grandeurs humaines. Et c'est la royauté qui coule dans mes veines I

l' ARCHE YÊQUE.

Où sont les saints garants de tes serments ?

LE BOI

Aux cieux!

Les mânes couronnés de mes soixante aieux :

Ce Charles qui fonda, des ruines de Rome, Un empire trop grand pour Tâme d'un autre homme ; Ces princes tour à tour redoutés et chéris, Ces Louis, ces François, ces généreux Henris ! Et si de ces héros tu récuses la gloire.

J'en ai d'autres encore en qui le ciel peut croire !

Où sont-ils, ces témoins des paroles des rois*? Où sont tes douze pairs ?

le roi, montrant les douze pairs.

Pontife, tu les vois.

l'archevêque.

Nomme-les.

lf roi.

Reggio ! Ce nom, à son aurore, Du saint vernis des temps n'est pas couvert encore ; Mais ses titres d'honneur sont partout déroulés. Regarde avec respect ses membres mutilés I Ce nom, comme les noms des Dunois, des Xaintrailles^ A germé tout à coup sur vingt champs de batailles : J'aime mieux, pour orner le bandeau qui me ceint, Un grand nom qui surgit qu'un vieux nom qui s'éteint!

l'abchevêque.

Quel est ce maréchal qui d*une main frappée Cherche en vain à presser le pommeau d'une épée ? L'étoile des héros étincelle sur lui, Et son bâton d'azur semble être son appui.

LE ROI

C'est le second Bayard ! c'est Victor ! c'est Bellune ! Plus brave que son nom, plus grand que sa fortune! Partout où la patrie a des coups à pleurer, Son corps, rempart vivant, est là pour les parer, Et, fidèle au malheur encor plus qu'à la gloire. Ses revers ont toujours l'éclat d'une victoire î

l'archevêque.

Et celui qui soutient de son bras triomphant Les pas tremblants encor de ce royal enfant, Et qui d'un œil de père, en regardant son maître. Semble dire en son cœur : « C'est moi qui l'ai vu naître î » Quel est-il?

LE ROI

Un soldat : le nom d'ALRUFÉRA Illustre encor celui que l'Espagne pleura Quand, brisant dans Madrid le joug de la victoire. Pour unique dépouille il rapporta sa gloire ! Sauveur du beau pays qu'il avait combattu, Il a ravi son nom,... mais c'est par sa vertu!

l'archevêque.

Mais quel est ce vieillard ? Sa blanche chevelure Couvre à flocons d'argent l'acier de son armure ; Par la trace des ans son front paraît terni....

LE ROI

C'est MoNCEY ! des combats le bruit Ta rajeuni. Malgré ses traits flétris Sous les glaces de l'âge, Les camps l'ont reconnu,... mais c'est à son courage, Comme un soldat d'hier il marcha pour son roi. Il serait mort pour lui! qu'il vieillisse pour moi!

l'archevêque.

Et celui qui brillant d'un long reflet de gloire... ?

LE ROI

La Trémouille !

l'archevêque.

Il suffit : ce nom vaut une histoire !

Et celui qui, le front sur le marbre incliné. Aux degrés de l'autel humblement prosterné, Les mains jointes, les yeux fixes comme la pierre Semble exhaler pour toi sa fervente prière, Quel est ce chevalier chrétien ?

LE ROI

Montmorency !

L'œil, s'il n'y brillait pas, le chercherait ici!

le roi.

Servant le même Dieu, fidèle au même maître.

Ses aïeux, à ses traits, pourraient le reconnaître; Modèle du sujet, du héros, du chrétien.

Son nom de siècle en siècle est un écho du mien ; Et partout où la France a besoin de son glaive. Ou le roi d'un ami. Montmorency se lève.

l'archevêque.

Ce guerrier qui soutient l'étoile des guerriers,

Où r image d'Henri brille entre des lauriers ?

LE ROI

Macdonald ! Des héros le juge et le modèle.

Sous un nom étranger il porte un cœur fidèle ; Dans nos sanglants revers, moderne Xénophon, La France et Tavenir ont adopté son nom, Et son bras, dans les champs d'Arcole et dlbérie, En sauvant les Français a conquis sa patrie !

l'archevêque.

Ce sage revêtu de la toge à longs plis Où l'on voit enlacés des cyprès et des lis.

Et qui tient dans ses mains ton glaive et ta balance ?

LE ROI

Arrête ! ce nom seul fait incliner la France !

C'est Desèze ! C'est lui dont l'éloquente voix

S'éleva pour sauver le pur sang de ses rois.

Quand au fer des bourreaux, impatients du crime,

Disputant sans espoir la royale victime,

Il fallait un martyr pour défendre un Bourbon,

Lui seul de ce grand meurtre a lavé son beau nom.

Louis à l'avenir a légué sa mémoire,

Et ces deux noms unis sont scellés dans l'histoire !

l'archevêque.

Et ce preux chevalier qui sur l'écu d'airain Porte au milieu des lis la croix du pèlerin, Et dont l'œil, rayonnant de gloire et de génie, Contemple du passé la pompe rajeunie ?

le roi.

Chateaubriand ! Ce nom à tous les temps répond ; L'avenir au passé dans soii cœur se confond ;

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