‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 72 sur 74 · II · texte numérisé non relu

II

Et la France des preux et la France nouvelle Unissent sur son front leur gloire fraternelle. Soutien de la Couronne et de la Liberté, Il lègue un double titre à la postérité ; Et, pour briser naguère une force usurpée, La plume entre ses mains nous valut une épée !

L'ABCHEVéQUE.

Nomme encor ce vieillard qui de pleurs inondé....

LE BOI

Ne m'interroge pas! c'est le dernier Coxd^! ! !

Il pleure un fils absent : ne troublons pas ses larmes !

l'archevêque.

Et ce prince appuyé sur ses brillantes armes. Qui, les yeux attachés sur ce groupe d'enfants. Contemple avec orgueil cet espoir?

LE ROI

D'Orléans !

Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère : Le fils a racheté les crimes de son père !

Et, comme les rejets d'un arbre encor fécond, Sept rameaux ont caché les blessures du tronc !

l'archevêque.

Nomme enfin ce héros, dont la tête inclinée Semble porter le poids de tant de destinée, Et dont le front chargé de palmes....

LK ROI

C'est mon fils !

l'archevêque.

Qu'a-t-il fait pour ce nom?

LE ROI

Demandez à Cadix I l'archevêque.

Il suffit : ces témoins répondent de ta vie ! Tout siècle les verrait avec un œil d'envie.

Charles ! réjouis-toi ! lequel de tes aïeux A pu citer jamais des noms plus glorieux ?

Mais silence ! Le Roi, le front contre la pierre, Murmure à demi- voix sa touchante prière, Et ses vœux, en soupirs de son cœur échappés. S'exhalent lentement à mots entrecoupés :

« Dieu des astres. Dieu des armées î Dieu qui conduis de l'œil les sphères enflammées !

Dieu des empires. Roi des rois!

Au bruit d'un peuple entier qui pousse un cri de fête, Du bronze et de l'airain qui gronde sur ma tête,

Voici l'heure ! écoute ma voix !

« Errant, sans trône et sans patrie, Triste objet de pitié comme autrefois d'envie,

J'ai mangé le pain de douleur ; Et d'exil en exil traînant mon titre illustre, Je n'avais à montrer, pour conserver son lustre,

Que la majesté du malheur !

« Adorant tes rigueurs divines.

Dans les murs d'Edimbourg j'habitai ces ruines

3io CHANT DU SACRE

Pleines du destin des Stuarts !

Ces palais écroulés, ces tours d'herbe couvertes, Et ces portes sans garde et ces salles désertes

Sympathisaient à mes regards !

tt Là, victime du rang suprême, Une reine voyait son sacré diadème

Jouet de l'amour et du sort ; Et, du haut de ces tours où triomphaient ses charmes. En regardant la mer, implorait par ses larmes

L'obscurité de l'autre bord*

« Que de fois sous le dôme sombre Où je cherchais sa trace, hélas ! je vis cette ombre

Mêler ses soupirs à ma voix, Et m'apprendre en pleurant sur quelle onde incertaine Le vent capricieux de la fortune humaine

Fait flotter le destin des rois I

« Victime, pleurant des victimes, Trop connu du malheur, de ces leçons sublimes.

Hélas ! je n'avais pas besoin I Quel siècle fut jamais plus fertile en ruines ? Mon Dieul pour contempler tes justices divines.

Fallait-il regarder si loin ?

« N*ai-je pas vu ce diadème, Par le glaive arraché de la tête suprême.

Rouler dans la poussière aux pieds des factions ? De la poudre des camps relevé par la gloire,

CHANT DU SACRE 34i

Joué, gagné, perdu, ravi par la victoire.

Passer avec les nations ?

« Hélas! sur ce sable où nous sommes, Quand tout mugit encor de ces tempêtes d'hommes. Qui pourrait envier ce sceptre des humains ?

C'est la foudre du ciel que porte un bras timide î Qui toucherait sans crainte à cette arme perfide

Prête d'éclater dans nos mains ?

<c Par un ciel d'exil profanées.

L'infortune a doublé le poids de mes journées;

Je descends la pente des ans ; A peine si mon front, que leur souffle moissonne. Portera sans fléchir le poids de la couronne

Qui va parer ces cheveux blancs I

« La tombe avertit ma paupière ; L'espoir à son aspect retournant en arrière

Ferme l'avenir devant moi !

Je mourrai ; de la mort l'égalité fatale Mêlera quelque jour à la cendre banale

La poussière qui fut un roi I

« Mais ma faiblesse en vain murmure ; Le cri d'un peuple entier, l'ordre de la nature.

Du ciel sont l'arrêt souverain î Hélas ! il faut régner ! Régner ? quel mot suprême ! Être ici-bas ton ombre I ô mon Dieu ! viens toi-même

Tenir le sceptre dans ma main !

34a CHANT DU SACRE

« Que 1 onction qu'on va répandre Me donne la vertu de craindre et de défendre

Ce trône où je suis condamné !

Et que rhuile sacrée en coulant sur ma tête Me prépare au combat que cette heure m'apprête.

Comme un athlète couronné.

(( Que jamais mon œil ne sommeille !

Que tes anges, Seigneur, portent à mon oreille

^ Ces soupirs, les remords des roisi Que mon nom luise égal sur mes vastes provinces I Que le denier du pauvre et le trésor des princes Y soient pesés du même poids !

« Que, s'élevant en ma présence, Les cris de l'opprimé, les pleurs de l'innocence M'apportent les besoins du dernier des mortels ! Que l'orphelin tremblant, que la veuve qui pleure. Près de mon trône admis, l'embrassent à toute heure

Comme les marches des autels !

« Aux conquérants livre la gloire !

Qu'aux cœurs de mes sujets ma paisible mémoire

Ne soit qu'un tendre souvenir!

Que mes fastes heureux n'aient qu'une seule page! Que la borne posée à mon noble héritage

Passe immobile à l'avenir !

« De ma race auguste patronne, Toi qui, pour les Français effeuillant ta couronne.

A leurs drapeaux prêtas tes lis, Etoile du bonheur, sois l'astre de la France, Et conserve à jamais ta bénigne influence

Aux premiers soldats de ton fils ! »

La première lueur de la naissante aurore, A travers les vitraux où le jour se colore, Comme Taube obscurcit les étoiles des nuits, Fait pâlir de la nef les feux évanouis, Et la double clarté qui se combat dans l'ombre Se mêle, en avançant, sous la voûte moins sombre. A ce jour progressif, de ces dômes sacrés L'œil suit dans le lointain les contours éclairés, Et, de la basilique embrassant l'étendue.

Découvre à ses arceaux la foule suspendue :

Les tribunes, longeant les courbes des piliers, Croisent dans tous les sens leurs immenses sentiers , Sous leur poids orageux le cintre ébranlé gronde ; Un long torrent de peuple à grands flots les inonde, En déborde, et couvrant les arcs, les monuments. Des dômes découpés les hauts entablements, Aux voûtes de la nef se suspend en arcades.

S'enlace comme un lierre aux fûts des colonnades. Du parvis à la frise et d'arceaux en arceaux Se déroule en guirlande ou se groupe en faisceaux. Et du pilier gothique embrassant le feuillage. Tremble comme l'acanthe au souffle de l'orage. De ses noirs fondements jusqu'au sommet des tours. Un peuple tout entier tapissant ses contours.

Pressé comme les flots de Tantique poussif.

Semble avoir du vieux temple animé chaque pierre.

L'airain guerrier résonne, et les enfants de Mars

Se rangent en silence autour des étendards :

Là, ceux dont le regard, que le calcul éclaire.

Dans les champs des combats est Taigle du tonnerre.

Et qui, d'une étincelle échappée à leurs mains,

Font voler à son but la foudre des humains ;

Là, ces géants coifiës de sauvages crinières,

Dont le poil fauve et noir tombe sur leurs paupières ;

Ces centaures brillants, messagers des combats.

Qui traînent à grand bruit leurs sabres sur leurs pas ;

Et ceux qui font rouler sur le fer d'une lance

Ces légers étendards où la mort se balance ;

Et ceux dont au soleil les casques éclatants

Font ondoyer encor des panaches flottants ;

Et ceux qui, revêtus de leurs brillantes mailles.

N'offrent qu'un mur d'airain sur leur front de batailles.

Et dont le pied, pressant les flancs d'un noir coursier,

Résonne sur le sol comme un faisceau d'acier !

DiGEON, Valin, Maubourg, dirigent leurs courages !

Enfants des deux drapeaux, braves de tous les âges,

Ces preux autour du Roi n'ont qu'un cœur et qu'un rang;

L'Espagne a confondu les couleurs dans leur sang.

Là ce jeune guerrier, ce débris de deux guerres. Dont le laurier s'unit aux cyprès de deux frères ;

Ce sang, dont la Vendée a vu couler les flots, N'épuisa point en lui la source des héros*.

Mais, sur ce dais où For en longs plis se déroule,

Quel populaire instinct porte Tœil de la foule?

Ah! c'est le sang royal qui parle aux cœurs français!...

A Tombre de ces lis entourés de cyprès.

Dont la tige sur elle avec amour s'incline.

Voilà range exilé ! la royale Orpheline !

Son front, que des bourreaux le fer a respecté,

Garde de la douleur la noble majesté I

On sent à son aspect que, digne de sa mère,

Le ciel lui fit une âme égale à sa misère !

A ces pompes du trône on la ramène en vain ;

Son cœur désenchanté les goûte avec dédain.

Et peut-être, au moment où son œil les contemple,

Son âme, s'envolant dans les cachots du Temple,

Rêve aux jours de Tenfance où, sous ces murs affreux,

Que la main des bourreaux obscurcissait pour eux.

Un rayon du soleil à travers une grille ^

Était la seule pompe, hélas ! de sa famille ! . . .

La veuve de Berri des couleurs du cercueil Couvre son front mêlé d'espérance et de deuil ; Ses longs cheveux épars, se dénouant d'eux-même^ Semblent en retombant pleurer un diadème ; Son regard, effleurant le faste de ces lieux,

* La Rochejaquelein.

N'y voit qu'un vide immense et se reporte aux cieux. Hélas ! le sort, voilant l'aube de sa jeunesse, A brisé dans ses mains une coupe d'ivresse... Le coup qu'elle a reçu répond à tous les cœurs ; Ses yeux dans tous les yeux ont retrouvé ses pleurs.

Là, deux sœurs; un exil, un palais les rassemble*; Le malheur, la pitié, les invoquent ensemble ; Le siècle les admire et ne les connaît pas, Le pauvre les regarde et les nomme tout bas.

Mais quel est cet enfant? L'avenir de la France! ! !

La promesse de Dieu qu'embellit l'espérance !

De ses seuls cheveux blonds son beau front couronné

Ignore encor le rang pour lequel il est né ;

Libre encor des liens de sa haute origine,

H sourit au fardeau que le temps lui destine ;

Ses yeux bleus, où le ciel aime à se retracer.

Sur ces pompes du sort s'égarent sans penser;

Il ne voit que l'éclat dont le trône étincelle,

La vapeur de l'encens qui monte ou qui ruisselle

Le reflet des flambeaux répété dans l'acier.

Ou l'aigrette flottant sur le front du guerrier ;

Et, comme Astyanax dans les bras de sa mère,

Sa main touche en jouant aux armes de son père.

Le pontife est debout : le nard aux flots dorés Semble prêt à couler de ses doigts consacrés ;

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