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Boulevard Raspai’l- Paris- vi a

HÉSIODE ET LA MUSE (Phot. Bulloz.)

Tableau de Gustave Moreau. Paris, Musee Gustave Moreau.

INTRODUCTION

I j’avais la certitude absolue de pouvoir consacrer aux pages que voici toute la Science qu’il y faudrait, c’est comme de la peste noire que je m’en garderais dans l’occasion présente, j’en jure par les Grâces nues !

Non pas qu’elle m’ait jamais fait ni qu elle me fasse maintenant horreur, la pauvre vieille. Ma jeunesse a été nourrie de son lait, et je n’ai, à aucune époque de ma vie, cessé de lui en témoigner ma gratitude et, sans doute, il en sera ainsi jusqu’au suprême battement de mon cœur. Que de fois, en l’âge mûr, même beaucoup plus tard, même hier et aujourd’hui, tandis que je commence à descendre la vallée des ténèbres où je vais cheminer désormais, que de fois il m’est arrivé, que de fois il m’arrivera d’y téter encore, à son vénérable sein, et avec quelles réconfortantes délices !

Et je n ai pas non plus, on le pense bien, la moindre aversion pour les innombrables ouvriers dont les patients labeurs ont fourni la provende nécessaire à la brave maman nourrice afin que son lait demeurât toujours riche et intarissable. Pendant plus d’un demi-siècle, j’en ai lu ma part, certes, et copieuse, de tous les livres dont ils l’ont alimenté, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, chacun à sa façon et de son mieux, poètes, philosophes, rhéteurs, critiques, exégètes, créateurs ou explicateurs de mythes, conscients ou inconscients mythographes par qui la vieille a vu et voit encore s’entasser dans ses granges croulantes tant de foin précieux, et aussi d’herbes folles, et aussi de fleurs rares, où les immortelles abeilles du Beau butinent et butineront à jamais leur miel le plus merveilleux.

Mais quoi, cependant? Faut-il donc, pour écrire les pages que voici, me résignera y fouiller, dans ces granges, avec le crochet de biffin que me tend ironiquement l’érudition ? Vais-je m ’affubl er de quelque défroque lamentable, arrachée au décrochez-moi-çà de la pédanterie, et m’en faire un costume de portier-cicerone guidant de vagues touristes à travers un M usée ?

Non, non, mille fois non ! Agir de la sorte, me semble-t-il, ce serait commettre le plus abominable sacrilège envers ce féerique et toujours vivant jardin de la Mythologie. A un pareil crime, tout mon amour de l’âme hellénique répugne de toutes ses forces. Il est trop ancien, trop

profond, trop fervent, pour que je l’y contraigne. Je préfère écouter ce qu’il me souffle à l’oreille, dans un susurrement, ore rotundo :

« On doit entrer là, et y faire entrer les gens, avec le sourire aux lèvres, et d’une allure légère, presque ailée, d’un pas rhythmé qui ressemble à une danse. »

Ah! ce qu’il y faudrait, en vérité, aux pages que voici, je le sens bien, je ne le sais que trop, c’est autre chose que la parole écrite ! Celle-ci, en effet, est immobile, inerte, figée, réellement morte, pareille à ces insectes et à ces papillons que l’on tue en les épinglant sur un carton qui en fait de rigides cadavres. Ce qu il faudrait ici, c’est la parole parlée, qu’anime sa propre naissance, et qui va, vient, court, vole, répond, vit, propage sa vie, la multiplie et la sème en l’amplifiant avec

le souffle, les battements du cœur, les explosions de la pensée, les nuances de la voix, l’accom-

pagnement des gestes, et de tout le corps et tout 1 être en action. C’est la prestigieuse parole dont la cendre parfume encore les dialogues de Platon. C’est celle qui fleurissait aux lèvres du divin Socrate, et en faisait le miraculeux accoucheur des esprits, l’inventeur de l’Homme devenu enfin son propre Dieu sur la terre.

Par quoi la remplacer, cette parole, seule thaumatuigique } Hélas, par rien, je le confesse en toute humilité.

Eh bien ! si, quand même ! N’importe quoi vaut mieux, dans l’occasion présente, que même la plus savante dissertation en règle. Essayons, à tout risque, ce n’importe quoi, si chimérique et fou qu’il puisse paraître.

Essayons une façon de causerie sans plan ni méthode, à bâtons rompus, aux caprices de danse

tourbillonnante et improvisée dont les figures, c’est-à-dire les idées, n’obéiront même pas aux lois de

l’association. En revanche, parmi leurs caprices et leurs sauts, les lecteurs pourront mêler leurs idées à eux, leurs sentiments, leurs souvenirs, leurs rêves. Ainsi, moi leur suggérant des choses au hasard, eux y répondant à la muette, il y aura entre nous communion et dialogue, et une évocation possible, quelconque, si vague soit-elle, de la vie féconde que seule peut engendrer la parole vivante.

En tous cas, cette Introduction au jardin féerique de la Mythologie aura du moins cet avantage indiscutable, de ne ressembler à aucune autre.

Peut-être n aura-t-elle, en somme, que celui-là. C’est peu, j en conviens ; mais c est déjà quelque chose, et, très modestement, je m’en contente.

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Ce que I on appelle une religion comporte deux éléments essentiels, à savoir un dogme et un culte.

Un dogme est un ensemble de croyances, fixées une fois pour toutes, immuablement.

Un culte est la mise en pratique, par des rites fixés aussi, et immuablement aussi, de ce dogme.

INTRODUCTION

La conservation du dogme et la pratique du culte ont pour ministres et officiants des hommes spéciaux, qui sont les prêtres.

Or (et voilà ce qu’il faut tout d’abord se bien mettre dans la tête quand on entre dans la Mythologie des anciens Hellènes), il n’y avait chez eux rien qui pût donner l’idée d’un dogme ni d’un culte officiels, et la religion d Etat n’existait point.

Sur de vieux rites pélasgiques ou sémitiques, les premiers Hellènes inventèrent, pour tâcher de les comprendre et de les expliquer, des fables, des contes, où se jouait leur riche et prolifique imagination ; mais leurs poètes et leurs artistes, brodant sur ces fables et ces contes, pouvaient les transformer indéfiniment.

Sauf quelques très rares exceptions, telles que la famille des Asclépiades (médecins, descendants d’Asclepios) et celle des Eumolpides (mystères d Eleusis), il n y avait pas de caste sacerdotale, composée de prêtres attitrés. Ainsi que tous les autres magistrats, les prêtres d’Athènes étaient élus à temps, renouvelables, et citoyens remplissant tous les devoirs, civils et militaires, des autres citoyens. Les sacrificateurs étaient surtout choisis, de préférence, parmi les cuisiniers, comme les mieux qualifiés pour tuer et découper les victimes offertes aux dieux.

Les grandes cérémonies du culte public consistaient en fêtes artistiques et plastiques, chants, danses, représentations théâtrales, dont les organisateurs étaient plus particulièrement des donneurs de jeux, des poètes, des artistes, et dont les figurants étaient fournis par tout le monde.

De ces diverses constatations, il résulte bien, n’est-ce pas, que les Hellènes n ont jamais connu ce que nos sociétés modernes et d’autres sociétés antiques ont conçu et pratiqué sous le nom ou sous la forme d’une religion d’Etat.

Cette clef donnée pour ouvrir la porte du jardin mythologique, entrons-y, et dansons allègrement la danse des idées et des rêves que l’on y peut cueillir !

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Pour Hérodote, le père de l’Histoire, toute 1 Histoire se résume dans la lutte sans cesse renouvelée entre l’Europe et l’Asie, c’est-à-dire, en somme, dans le suprême devoir que s’imposait 1 Hellène pour ne point se laisser dévorer par le Barbare. Et .1 ne s’agissait pas ici de se défendre seulement comme une proie résistant au chasseur, mais surtout de sauver l âme hellénique menacée d anéantissement par l’âme barbare. Car le perspicace et prophétique Hérodote stipule expressément ceci, qui demeure vrai jusqu’à nos jours :

« Ce (jui distingua toujours 1 Hellène du Barbare, c’est que, dès l’origine, I Hellène fut plus (< sage et moins accessible aux absurdes crédulités. »

Traduisez en clair, s’il vous plait d'y voir tout ce qui est ici sous-entendu :

« Le Barbare est essentiellement mystique, et 1 Hellène essentiellement raisonnable. »

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Cicéron a dit de Socrate qu’il avait fait redescendre la philosophie du Ciel sur la terre. Ce n’était pas encore assez dire. Socrate, en effet, a ramené du Ciel sur la terre, non seulement la philosophie, et particulièrement la métaphysique, mais aussi et surtout la religion elle-même. Ses commentaires sur le muùrov ne vont à rien de moins que cette audacieuse affirmation :

« Sache ce que tu vaux, homme, et sois ton propre Dieu. »

Ce précurseur a prononcé cette autre parole, Sésame ouvre-toi de l’avenir que l’humanité rêve et qu elle n’a pas encore vu se réaliser :

« Je ne suis pas seulement citoyen d’Athènes ; je suis en même temps citoyen du monde. »

Veuillez, en passant, noter une chose par quoi vous sera illuminée l’admirable tolérance du peuple athénien : l’homme qui affirmait si hardiment des idées et des principes si contraires à la constitution de son pays et de son époque, fut pour cette cause condamné à mort, il est vrai, mais par une majorité de six voix, sans plus, sur cinq cent cinquante sept votants ; et on l’avait laissé propager ses doctrines parmi la jeunesse pendant plus de trente années.

Notez encore ce fait, montrant que ce divinisateur de l’homme savait aussi aimer les aimables Dieux antropomorphiques de son pays : fils du statuaire Sophromskos, il eût pu lui-même devenir un rival de Phidias ; car Pausamas dit avoir vu encore à l’Acropole, œuvre de Socrate, et fort belle, un groupe de Kharites drapées qui prouvaient un futur grand artiste.

Ah ! comment ne point être idolâtre, de ce peuple et de sa Mythologie, où un philosophe à masque de Silène pouvait à la fois mer les dieux et sculpter si divinement des déesses ?

Ballet d’idées sans association d’idées, ai-je dit avant de commencer notre danse dans le beau jardin.

Eh ! bien, démentons-nous, poui une fois ! Le mot ci-dessus « anthropomorphique » m’y force impérieusement. Je cède. Oui, les dieux des Hellènes étaient tels, et c’est pourquoi nous les aimons toujours.

Le mystique imagine un Dieu inaccessible, situé à l’infini, dans l’inconnaissable. De là ses religions, où l’on n'a pour but que d’arriver à s’abîmer en ce Dieu, par l’extase, ce Dieu fût-il finalement le Nirvana, c’est-à-dire le Néant absolu.

L Hellène raisonnable et raisonneur n’admet rien qu’il ne puisse passer au filtre de sa raison. Ce qui lui semble inaccessible, il renonce à y atteindre. Ce qu’il estime inconnaissable, il ne veut point le connaître, du moins jusqu’à nouvel ordre. Il conserve l’espoir d’y arriver un jour peut-être ; mais, en attendant, il trouve plus digne du Dieu et de l’homme que l’homme cherche à comprendre le Dieu imaginé par lui. Et il s’y applique de son mieux. C’est proprement à quoi s occupe le Sage.

INTRODUCTION

De là ses dieux, plus grands, plus beaux, plus heureux que lui même, mais faits à son image, avec les vertus qu’il a, et même ses vices, qu’il explique, et jusqu à ses instincts, qu il divinise aussi.

Pourquoi pas, après tout ? Et pourrait-on le regretter, en lisant les délicieux et amusants contes de fée que les poètes en ont écrits, en se régalant les regards des splendides effigies qu en ont sculptées ou peintes tant d’ingénieux ou sublimes artistes ?

Grisez-vous de ces fables et de ces figures, au hasard de notre danse à travers le jardin des merveilles. Les vieux dieux eux-mêmes, s’ils sont encore sur leur Olympe, en font encore leur plus exquis nectar et leur plus suave ambroisie.

Croyez-moi, ne soyons pas plus bégueules qu’eux ! Ils incarnent toutes les joies humaines.

Y a-t-il, oui ou non, des métaphysiques et des cosmogonies cachées sous ces allégories charmantes, et parfois aussi terrifiantes, et, à 1 occasion, fort embrouillées ?

Non et oui ! On en a tellement abusé, de telles interprétations après coup, qu il est bon de s’en méfier un peu. Les mythologues proprement dits, les exégètes trop subtils, ont raffiné plus que de raison sur des contes souvent d’origine populaire, ou sur des fantaisies dues à des poètes greffant de nouveaux mythes sur des mythes anciens, et les faisant s’engendrer les uns les autres à perte de vue.

N’empêche que certains mythes, notamment théogomques, ont eu pour intention indéniable d’exprimer des cosmogonies. Celui d’Hésiode, touchant Eros débrouilleur du Chaos et démiurge, en est un exemple. Sans compter que l’Hellène, qui a mis Eris (la Dispute) à la suite d Eros (l’Amour) a peut-être voulu, par cette adjonction ironique et souriante, symboliser l’Attraction et la Diffusion universelles, rythme de la respiration du Monde.

Mais jusqu où n irait-on pas, dans une voie pareille, et n’est-il pas plus sage, plus mesuré, plus raisonnable, vraiment plus conforme au goût hellénique, de s’en tenir aux fables conteuses sans les surcharger ainsi de fantasmagories métaphysiques en double et triple galimatias dit transcendental ?

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Béni soit V. Bérard, qui, dans les Origines des cultes arcadiens, dès 1894, nous a enfin débarbouillé 1 esprit et la mémoire de tout le fatras, spécialement germanique, qui imposait à la Mythologie méditerranéenne une naissance remontant aux migrations des Aryens, et dont le berceau était le haut plateau de l’Asie centrale !

Béni soit-il, encore, de nous avoir, sous tant et tant de broussailles, retrouvé des sentiers tout nouveaux à travers le jardin mythologique, en nous formulant des principes tels que, par exemple,

ceux-ci qui nous mèneront bientôt et sûrement à des coins et des recoins tout fleuris de fleurs encore insoupçonnées :

« Le mythologue devrait considérer la mythologie commune, non comme la source, mais « comme le confluent de dialectes mythologiques. Avant d’aborder la Mythologie des Hellènes, « il convient de reconstituer les Mythologies des Arcardiens, des Spartiates, des Athéniens, des « Thessahens, des Béotiens, etc... A la méthode synthétique employée jusqu’ici, il faut substituer « une méthode analytique et locale. »

N’oublions pas Louis Ménard, à la fois excellent poète et rare philosophe, qui le premier, dans son livre sur le Polythéisme grec, a émis cette vue pénétrant jusqu’au fond de l’âme hellène, à savoir que cette âme a inventé de toutes pièces et nous a légué en héritage ce qu’il dénomme si magnifiquement un Etat religieux républicain.

Comme c’est là bien comprendre et bien éclairer toute cette Mythologie ! Les forces multiples, et diverses, et souvent si contradictoires (en apparence) de la Nature, les Hellènes les avaient incarnées dans des dieux. Ainsi leur raison admettait que des volontés, inconnues de nous, devaient ou semblaient mener le monde. Néanmoins à côté de ces votontés, non pas même au-dessous, mais bien à côté, ils constataient en eux-même la volonté de l’Homme, pouvant arriver, par l’ordre, par la loi, par la science, à cataloguer et à employer ces forces, et même à s’en servir pour les corriger selon les désirs et les espérances de l’homme.

Quelle conception forte et encourageante, quelle foi en notre raison ! Car la Nature, en somme, n’est ni bonne, ni juste ; mais si l’homme la veut telle, c’est sa volonté à lui qui finira par triompher.

Ici, Ménard a rejoint Socrate. Dans la chimère, dira-t-on ! Qu’importe ? Et, d’ailleurs, qui sait } En tous cas, le risque est beau, splendide à courir ; et la noble civilisation méditerranéenne l’a toujours couru, et toujours avec succès, jusqu’à ces derniers jours d’où nous sortons, et au bout desquels, une fois de plus l’Hellène a vaincu le Barbare, et la République humaine imposé le Droit à la tyrannie de la Force.

Certes, Pallas Athênê, la déesse de la pure Raison, est sortie toute armée du cerveau de Zeus, et elle n’a donc pas eu de mère. Faut-il, de ce symbole, inférer que l’esprit hellénique méprisait la Femme ? Si on vous le dit, n’en croyez rien.

Songez que Kypris Aphroditâ, la déesse de la Beauté, sans plus, est née, elle, sans père ni mère, mais de l écume des vagues, de cette écume scintillante, miroitante, dont chaque facette a reflété

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INTRODUCTION

tout le ciel, toutes ses étoiles, et tous les rais du soleil, et tous les nuages aux mobiles et toujours renaissantes fantasmagories ; et mettez en comparaison la souveraineté de Kypris avec celle de Pallas, et reconnaissez qu elle est, des deux, la plus forte, dans toutes les fables mythologiques.

Vous constaterez alors que l’Hellène, si essentiellement raisonnable et raisonneur, était aussi, et peut-être même plus essentiellement encore, artiste par dessus tout. Si j’osais à ce propos, me croire tojlln-ohs, comme dit Platon, j’en ferais volontiers un mythe nouveau, et donnerais à l’Hellène deux mères, Pallas et Kypris, celle-ci étant sa jolie petite maman la plus chérie.

Car la Beauté, l’amour du Beau, l’amour de l’amour, la grâce et le sourire, voilà ce qui, chez lui, accompagne toujours et partout la Sagesse, la Raison ; et la véritable dominatrice de son Olympe et de sa Mythologie, c’est bien celle que le grand poète Lucrèce a nommée de ce nom radieux universellement triomphant : hominum divûmque volaptas, volupté des hommes et des dieux.

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Nouvel accroc à notre programme : une rapide association d idées, entre deux pas de danse capricieuse ! Les fleurs consacrées à Kypris étaient la rose et le myrte ; et elle avait pour oiseaux favoris le cygne, la colombe et le moineau.

Avant de rentrer dans la danse, prenez le temps de savourer tous les sucs symboliques que renferment ces cinq mots : la rose, le myrte, le cygne, la colombe et le moineau.

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Les jeunes Athéniens recevaient leur instruction, tous la même, dans des écoles gratuites, qu’ils devaient fréquenter de six à dix-huit ans. Ils y apjDrenaient par cœur tout le meilleur des meilleurs poètes, et notamment Homère en entier, au témoignage formel d’Aristophane. On peut donc dire qu’ils avaient la Mythologie infuse et que rien ne pouvait leur en échapper.

Ajoutez à cela qu on leur enseignait à lire, écrire, compter, nager et courir, plus la musique et la danse.

C’est seulement de dix-huit à vingt ans qu’ils apprenaient leurs droits et leurs devoirs de citoyens.

Et voici le magnifique serment que l’Athémen de vingt ans prononçait, avant d’entrer dans la vie publique, en présence de ses parents et des magistrats :

« Je jure d’obéir aux lois, de respecter les rites des ancêtres, de ne pas déshonorer mes armes,

« de ne jamais aband onner mon compagnon de rang dans le combat, de combattre jusqu’au dernier « soupir pour défendre les autels et le sol de la patrie, et de faire enfin tous mes efforts pour laisser « mon pays en meilleur état que je ne l’ai trouvé. »

Après quoi (le bon polygraphe Athénée ne le dit point, mais on le devine) il allait sacrifier à Kypris une coiombe ou un moineau, vraisemblablement les deux à la fois.

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Ces Athéniens, fleur de 1 Hellade, n étaient guère plus de trois à quatre cent mille ; mais Athènes commandait à vingt millions d’alliés et de sujets, au temps de sa haute puissance, et elle était leur centre. Son influence régnait en Asie Mineure, dans les îles, en Sicile, dans la Grande Grèce, jusqu’en notre Provence et en Espagne. De tous ces pays on y venait fréquenter ses fêtes. On en rapportait ses idées, ses mythes, sa grâce, son sourire. C’est de son Olympe que coulaient tous les courants gonflant cette mer qui fut le berceau et reste le réservoir de la civilisation méditerranéenne. Pallas Athênê, la dominant du haut du Parthénon, et Kypris Aphroditâ, mêlée à toutes les écumes roses et vertes de ses vagues, en sont à jamais les déités protectrices et génératrices. C’est à nous aujourd’hui qu elles doivent d y être encore immortelles.

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Il fut un temps, dit Pausanias, où 1 on pouvait compter dans Athènes plus de statues que d’habitants. Quelle splendide et incessante instruction par les yeux !

De tout temps les orateurs, les dramaturges, même les passants des rues, dans leurs harangues, leurs plaidoyers, leurs œuvres sublimes ou bouffonnes, ou simplement leurs conversations, voire leurs chansons populaires, et jusqu à celles des mendiants, y faisaient allusion à quelque dieu, à quelque héros, à ses aventures ! Quel perpétuel entretien de cette instruction, déjà reçue par les yeux !

Bien connaître la Mythologie, rien qu'à l’état de contes, de fables, sans plus, c’est revivre un peu avec les Hellènes de jadis, leur vie féerique.

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Les athlètes, les chastes, avaient aussi leur déesse, Artémis. Ceci soit dit pour calmer les scrupules des personnes sévères qui ne laissent pas de trouver trop libres certaines aventures galantes des Olymj^iens. Le culte des beaux corps ne se manifestait pas uniquement au profit de la voluptueuse Kypris. On les aimait pareillement, et peut-être plus et mieux encore, pour leur pure splendeur, pour l’orgueil légitime qu en pouvait tirer 1 homme, de se constater le roi véritable des animaux, puisqu’il était à son gré, quand il le voulait bien et en prenait la peine, un animal réunissant toutes les vertus nobles de la force physique, de l’agilité, de l’endurance, sous la forme d’une statue à la fois parfaite et vivante.

INTRODUCTION

Voici la prière qu’un poète de nos jours, nourri d’hellénisme jusqu’aux moelles, fait dire par un coureur, victorieux aux jeux Isthmiques, et qui exalte au-dessus de toutes les autres déités la grande chasseresse, suprême incarnation de la Chasteté :

O déesse enivrant les forts de leur courage,

Excitant l'homme aux durs travaux pour qu'il soit dur, Dévoreuse d'espace et buveuse d'air pur,

Déesse aux sveltes flancs, à la large poitrine,

Pour qui le romarin sauvage romarine,

Toi qui lances tes chiens forçant par les halliers Les cerfs à longue échine et les courts sangliers,

Et qui mêles le son de ton cor à leur râle,

Artémis, dont le front porte un croissant d'or pâle,

Toi seule as tous mes soins, reine aux âpres douceurs, Car toi seule, Artémis, déesse des chasseurs,

Sœur aux regards d'argent, de Phoibos Chrisophtalme, Toi seule as fait fleurir à mon poing cette palme,

Toi qui donnes, parmi les champs, les bois, les monts, Plus de ressort aux pieds, plus de souffle aux poumons; Et qui trempes, forgeant les coureurs pour les courses, L acier fin des jarrets au cristal froid des sources !

La pl us admirable constitution démocratique qui ait jamais été rêvée, et qu a réalisée, mise en pratique pendant près de deux siècles, la République athénienne, a été conçue, formulée de point en point, codifiée jusqu’en ses moindres détails, non [ras par un juriste, ni un politicien, ni même un philosophe, mais bien par un poète, et cela voilà deux mille cinq cents ans.

Ce poète s’appelait Solon. Avant lui, le pays attique était en pleine anarchie ; et la terre, et ceux qui la cultivent, vivaient comme des esclaves. Aristote en fait foi par cette phrase douloureuse où il dit qu alors le pays et ses habitants inuoXzt'ov rnl< tt Anomnli. Contre cette tyrannie, fruit fatal de tout état anarchique, Solon le poète dressa ses Lois, et fonda réellement la pure et parfaite démocratie. Lui-même en a revendiqué la gloire dans ces vers ïambiques, que les enfants apprirent plus tard par cœur :

« Ceux qui, sur le sol, subissaient la cruelle servitude et tremblaient devant un maître, je les « ai faits indépendants. J’en atteste la Déesse-Mère, la Terre noire dont j’ai arraché les bornes, « cette terre jadis esclave et qui désormais, par moi, est libre. »

S’il se trouve encore des censeurs austères prêts à blasphémer contre la Mythologie et ses fables, comme trop légères, trop folles, divinisant trop l’homme jusque dans ses vices et ses instincts parfois, qu’ils veuillent un peu réfléchir à ce poète, attestant la Déesse-Mère, et ouvrant par ses lois les portes d'un paradis terrestre qui a fleuri pendant près de deux siècles il y a deux mille cinq cents ans, et au seuil duquel nous piétinons encore, nous autres qui ne savons plus comment y rentrer.

Vive Solon ! Vivent les poètes ! Vive la Mythologie où seul un poète avait pu rendre enfin libre la pauvre vieille et cependant toujours jeune Déesse-Mère, notre éternelle maman la Terre noire !

Eschyle était boxeur ; et Sojihocle fut choisi comme chorège des jeunes Athéniens célébrant la victoire de Salamine, non pas pour ses tragédies qu’il n’avait pas encore faites, mais parce qu’il était le plus bel adolescent de son époque.

Mais cela n’est rien, à côté de ceci ! Suspendez un instant la danse, et veuillez écouter, un pied en l’air.

Milon de Crotone, nul ne l’ignore, fut l’athlète le plus formidable et le plus complet de son temps. Course, saut, lutte, lancement du disque, pancrace, il avait pratiqué tous les exercices et y avait remporté tous les prix. La légende, plus véridique toujours que 1 histoire , puisqu elle la synthétise, raconte de lui cet exploit suprême donnant l’idée de sa force qui dépassait toutes les limites humaines de la force : à savoir qu’il porta un bœuf sur ses épaules à une distance d un stade (près de deux cents mètres), puis qu’il le tua d’un seul coup de poing, et enfin qu il le mangea tout entier en I espace d’un jour.

Eh ! bien, ce Milon le Crotomate, rival possible d’Héraclès, était un mathématicien et un phil osophe de premier ordre, et le disciple favori, seul capable de comprendre son maitre. Et qui était-il ce maitre? Pythagore en personne.

Rêvez à cela en reprenant assiette sur vos deux pieds, et rentrons dans la ronde parmi les féeries du miraculeux jardin mythologique.

I out ne se réglait pas, à I Agora, par le vote uniquement, tyjifw. Beaucoup de charges étaient tirées au sort, ro/ir On faisait donc au hasard, à la chance, sa part. La plupart de ces charges, au surplus, étaient très brèves. Il y en avait même une, honorifique exclusivement, mais combien honorifique, puisqu’on y jouissait de privilèges presque royaux, qui ne durait qu un jour. Le plus pauvre homme pouvait y rêver et l’atteindre. Quelle consolation à la pauvreté, quel remède souverain à I envie !

INTRODUCTION

Avons-nous vraiment inventé quoi que ce soit en philosophie, métaphysique, logique et cosmogonie, depuis les anciens Hellènes ? Nous avons développé telle ou telle de leurs hypothèses, et voilà tout. L’induction même de Bacon se ht entre deux lignes d’Aristote. Tout l’atomisme est dans Démocrite. Quant à Hérachte, dit le Ténébreux ( <> ay.nxilvnî) il a formulé, à lui seul, et avec quelle brièveté substantielle, trois de nos plus mirifiques systèmes, pas moins. Le struggle for life est issu directement de son o -nh/viS -ùzrg) tîuvzoiv. L identité des contraires (larcin de 1 Allemand Hegel), tient dans dàvuinriu zuozd. Et enfin le perpétuel devenir et vers rien peut-être, qu’est-ce donc smon son fameux ~dvtu ois: ? Sans compter que tout cela se développe et toujours devra se développer au moyen du syllogisme, dont toutes les variétés, avec toutes les catégories possibles de la pensée humaine, ont été cataloguées par le déjà nommé Aristote.

Alors, ne méprisons pas, les jeux où s’amusaient ces hauts esprits, quand ils descendaient de leurs cimes pour danser, eux aussi, dans le délicieux et joyeux jardin mythologique.

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C est un Hellène, un des anonymes de l’exquise Anthologie, qui a dit cette parole, à la fois ingénieuse et combien profonde :

« Si j étais un dieu, je ne demanderais pas à mes adorateurs de me prier ni même de me « chérir ; je leur demanderais de chercher à me comprendre. »

Les ennemis de la démocratie athénienne ont beaucoup raillé les Héliastes, ces plébéiens qui, au nombre de six mille, pour la plupart paysans, matelots, jiêcheurs, ouvriers, petits commerçants, rendaient la justice. On pense si Aristophane, tout particulièrement, en fait des gorges chaudes. Songez donc ! Çà, des juges, capables d’y voir clair dans n’importe quelle procédure civile ! N y tenaient-ils jaas surtout parce qu ils trouvaient là un salaire de trois oboles par jour, avec quoi un homme alors pouvait vivre sobrement, mais sûrement, de pain, de vin, de miel, de fruits, d’olives et de fromage ? Bien des critiques en sont encore à cet argument contre le jury populaire, et ils ont les rieurs pour eux, cela va sans dire.

Et cependant Platon, qui n aimait pas la démocratie athénienne, n’a [)as hésité à écrire touchant les Héliastes eux-mêmes :

« Toutes causes peuvent être jugées par le bon sens du premier venu, pourvu qu’il ait reçu à « I avance une bonne éducation. »

Or, cette bonne éducation, tous les Athéniens en avaient été munis dans les écoles publiques de six à dix-huit ans. Ainsi faisaient-ils de fort bons juges, et non seulement en matière juridique, mais aussi, en toute autre, fût-ce de littérature ou d’art. C’est une petite marchande des quatre saisons qui un jour, à un drame d Euripide, corrigea le maître poète en criant le mot propre qu’il n’avait pas trouvé dans un de ses vers.

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M’est avis que l’on fait généralement une grosse erreur, en interprétant la fameuse phrase d Anaxagore sur le voV, comme l’affirmation d’une foi en l’existence d un dieu unique et créateur du monde.

Le philosophe a écrit expressément ceci : « n vn'ji nc-xonir^m -àvrr, » .

On a traduit par ceci : « C’est l’intelligence suprême qui a mis en ordre tout ce qui existe. »

Voilà qui, d’abord, suppose une substance antérieure à ce dieu lui-même, quelque chose comme le Chaos d Hésiode, auquel le vieux poète donnait l’Amour pour débrouilleur, et, par conséquent, démiurge. 11 n’y a point là, d’absolue évidence, I idée d un dieu tel que l’on a pu le concevoir depuis, créant tout de rien.

Mais pourquoi ne pas attribuer au mot vu'>i son sens premier et propre ? Cela signifie l’intelligence, oui, certes, l’esprit, la raison, mais sans aucun qualificatif possible de suprême ou de divin. Ne s’agirait-il pas, dans la pensée d’Anaxagore, en toute simplesse, de 1 esprit , de la raison, tels que notre esprit, notre raison à nous, les nomme, c’est-à-dire de notre esprit, de notre raison à nous, les hommes ?

Auquel cas la véridique traduction serait : « 1 out ce qui existe n’est que chaos, confusion, désordre, pêle-mêle ayant pour essence le hasard ; mais nous, hommes, Hellènes, par notre logique, notre impérieux besoin de comprendre, nous y mettons des lois, une harmonie qui nous aide à classer, à comprendre, à en faire un cosmos satisfaisant notre amour du connaissable et du beau. »

De là au prodigieux concept de Socrate divinisant l’Homme, il n’y avait qu un pas. Et qui sait si ce pas n’est pas encore un pas de danse, s’élançant jusquà l 'infini , mais en retombant, comme si Anaxagore et Socrate avaient eu vent du sublime proverbe oriental qui dit avec tant de sagesse :

(< On ne peut pas sauter hors de son ombre ! 0

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Dernier démenti au programme d une introduction sans association d idées, dernière association qui s’impose : la métaphysique elle-même, tout comme la Mythologie, ne serait-elle que cette espèce de danse ? Pourquoi pas ? Mais morne et désespérante avec la Métaphysique, tandis qu elle est allègre, joyeuse et souriante avec la Mythologie.

INTRODUCTION

Aussi bien dans le Cyclope d’Euripide, quand le bon Silène arrive et parcourt cette ile des monstres, ce repaire de Barbares et de mystiques sanguinaires, le bon Silène, ami du vin consolateur des hommes, le demi-dieu dont Socrate avait le masque, savez-vous de quel nom il le nomme, cet affreux pays du fanatisme ? 11 dit qu’une pareille terre ne peut vraiment être qu une terre d’abomination puisqu il l’appelle en deux mots définitifs dynnov ylhliu , une terre où 1 on ne danse pas.

Sur la terre hellénique, dans ce clair et radieux jardin de la Mythologie, où je vous laisse pénétrer maintenant sans vous ennuyer plus longtemps de mes vains et décousus commentaires, dansons donc, puisque nos amis les Hellènes, nos amis et nos vrais ancêtres, 1 ont voulu ainsi !

Souvenons-nous, d’ailleurs, du prêtre égyptien qui, dans Platon, a dit au philosophe venant I interroger sur le passé et l’avenir des choses et des hommes :

« Vous autres Hellènes, vous êtes et, sans doute, vous resterez éternellement la jeunesse du monde. »

Et nous autres, gens d’aujourd hui, tâchons de la retrouver un peu en nous, comme elle était en nos ancêtres hellènes, cette jeunesse, dont nous sommes si loin désormais, hélas !

Ah ! la pauvre terre, la Déesse-Mère, la Terre noire de qui nous sommes nés et faits, et dans le sein de qui nous rentrerons (puisque -dvza ÿss:), la pauvre maman, elle a vieilli, vieilli, depuis tant de mille et de mille ans. Après la vieillesse elle connaîtra aussi la décrépitude, puis l’agonie. Alors, comme tout être qui entre dans ces affres, qui arrive au fond de la vallée ténébreuse, elle se rappellera sa longue vie entière, et plus tendrement sa jeunesse, qu elle reverra et revivra un instant, le temps d’une de ces fulgurations par quoi tout un paysage s illumine ; et en faisant le dernier saut avant de retomber dans sa dernière ombre, elle aura un sourire aux yeux et une fleur à la commissure de ses lèvres froncées pour un suprême baiser d’amour, comme si elle dansait encore ses belles et joyeuses danses qu elle a si divinement dansées parmi les féeriques jardins de la Mythologie.

Dansons-les donc, nous aussi, pendant que nous le pouvons toujours, à la santé de la bonne vieille, qui nous aura tant chéris et que nous n’aimerons jamais trop, jamais assez !

de l' Académie française.

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