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PHORKYS

la côte de Béotie, en face de l’Eubée. On lui donne pour parents, tantôt Anthedon le héros éponyme de la ville du même nom, et Alcyone, tantôt Polybos et Euboïa, tantôt Poséidon lui-même et une naïade. C’était à l’origine un simple pêcheur. Voici dans quelles circonstances, il fut d’après Ovide, élevé au rang de divinité marine. S’étant un jour couché dans un pré pour se reposer des fatigues de la pêche, Glaucos remarqua qu’un des poissons qu’il avait pris

dans ses filets, après avoir touché l’herbe sur laquelle lui-même était étendu, avait subitement repris vie et s’était replongé dans la mer. Frappé de ce fait, Glaucos avale quelques brins de l’herbe merveilleuse et saute à son tour à la mer. Il y est reçu par Océan et Téthys qui le dépouillent de sa « nature mortelle » et le reçoivent au nombre des dieux de la mer. D’après une autre légende, Glaucos se serait jeté à la mer parcequ en même temps que l’immortalité, il n avait pas acquis une jeunesse éternelle. Enfin on raconte encore que Glaucos serait devenu immortel à la suite d’un bain pris dans une source merveilleuse, mais que désespéré de ne pouvoir prouver à des sceptiques sa nouvelle nature, il fit un saut dans labime.

On prêtait à Glaucos un certain nombre d’aventures amoureuses dont aucune ne devait bien finir. « Il aima, dit Renan, une belle vierge de la mer, nommée Scylla ; un jour, espérant la toucher, il lui apporta des coquilles et de jeunes alcyons sans plumes pour l’amuser. Elle vit ses larmes et en eut pitié ; mais Circé, par jalousie, empoisonna le bain de la jeune fille, et elle devint un monstre aboyant, personnification de l’horreur naturelle qu’inspirent les squales et les dangers de la mer de Sicile. » Son inclination pour Melicerte, fils d’Ino, n’eut pas une issue plus heureuse. Il réussit cependant à enlever Syme, fille d’Ialysos et de Dotis, avec laquelle il se rendit sur les côtes de l’Asie- Mineure et s’établit dans une petite île qui prit le nom de sa victime. Enfin, on racontait que Glaucos avait essayé de consoler Ariane, abandonnée dans l’ile de Naxos par Thésée, mais que Dionysos accouru avait mis fin à ses entreprises en l’enchaînant.

Comme d’autres divinités de la mer, Glaucos était doué de vertus prophétiques. A en croire certaines légendes, Apollon aurait été son disciple, et la Sibylle de Cumes sa fille. Il était, disait-on,

Nérée ichthyomorphe. Kylix. Collection Bla (Lenormant et de Witte, Elite céramogr .)

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apparu à Ménélas auprès du cap Malée et lui avait prédit l’avenir. 11 remplit le même rôle auprès des Argonautes, pendant leur expédition, après avoir participé à la construction de leur navire. Les pêcheurs croyaient que du haut d’un rocher, Glaucos, tout en se lamentant de son immortalité, leur prédisait les maux dont ils étaient menacés et qu’ils cherchaient à détourner, couchés au fond de leurs barques, par des jeûnes et des prières.

Traité d’une façon très familière par ses adorateurs, Glaucos dont on retrouve le souvenir à Delos, à Naxos, au cap Malée, à Corinthe et à Gytheion, était extrêmement populaire parmi les populations maritimes de l’Hellade. Chaque année il traversait les mers pendant la nuit, visitant

toutes les îles et toutes les côtes. « On le voit sur les monuments, écrit Renan, avec sa barbe d’algues marines, le regard fixe, les sourcils contractés. Les Amours s’égayent à ses dépens : l’un lui tire les cheveux, l’autre lui donne un soufflet. Quelquefois il est Glaucé, c’est-à-dire cette teinte tirant sur le vert et le bleu que revêt la mer dans les endroits où elle repose peu profonde sur un banc de sable blanc : la couleur de la mer devient ainsi une femme, comme le sommet moutonnant des vagues devient la tête blanche des Grées (vieilles femmes) qui font peur aux matelots. Quelquefois il est Lamie, qui attire les hommes et les séduit par ses attraits ; d’autrefois un épervier qui plonge en tournoyant sur sa proie, puis une sirène insatiable tenant un jeune homme de chaque main. Jetez pêle-mêle toutes les idées des gens de mer, amalgamez les branches éparses des rêves d’un matelot, vous aurez le mythe de Glaucos : préoccupation mélancolique, songes pénibles et difformes, sensation vive de tous les phénomènes qui naissent dans les flots, inquiétude perpétuelle, le danger partout, la séduction partout, l’avenir incertain, grande impression de la fatalité. »

Le nom de « maître de la mer » est encore donné, dans la mythologie grecque, à un autre

personnage qu’il est difficile de caractériser d’une manière précise. C’est Phorkys, qui de même que Nérée, était par sa généalogie, bien antérieur à Poséidon lui-même. Il est représenté par Hésiode comme fils de Pontos et de Gæa, tandisque d’autres le font descendre d’Océan et de Téthys, et en font un frère de Kronos et de Rhea. Enfin, on le range également au nombre de Titans, et Gæa l’aurait mis au monde secrètement. Suivant Hésiode, Phorkys était l’époux de Keto qui descendait, elle aussi, de Pontos et de Gæa. Leur postérité fut innombrable, car elle comprend les Grées et les Gorgones, les Hespérides ainsi que le fameux dragon qui gardait les pommes d’or du célèbre jardin. Parmi les monstres dont on attribuait la paternité à Phorkys, il faut encore citer Echidna, Thoosa qui personnifiait la mer en furie, les Sirènes, Scylla ; tuée par Heraklès, elle fut rappelée à la vie par son père qui brûla son corps. On localisait la légende de Phorkys à Arymmon, baie rocheuse

de l’Achaïe d’où il serait parti pour Céphalonie et aurait ensuite abordé dans l’île d Ithaque dont un port portait son nom.

TRITON. C’est dans la Théogonie attribuée à Hésiode qu’apparait pour la première fois le nom de Triton comme dieu de la mer. « D’Amphitrite et de Poséidon naquit le puissant Triton qui habite au fond des eaux, près de sa mère, près de son glorieux père. »

Semblable sur beaucoup de points aux dieux marins dont nous avons parlé jusqu’ici, tels que Nérée, Protée et Glaucos, il s’en distingue cependant par sa forme. « Au dessus des hanches, son corps était d’une conformation pareille à celle du corps des dieux bienheureux, mais au dessous de ses flancs, de part et d’autre, s’allongaient les deux extrémités d’une queue de monstre marin. » (Apollonius de Rhodes). D’autre part, si dans la codification d’Hésiode, Triton est le fils de Poséidon, il n’en est pas moins certain qu’il remonte à une époque beaucoup antérieure. Il semble même établi que son culte vint de Libye ; ce serait donc un dieu d’origine africaine auquel les Grecs auraient donné droit de cité, en lui imprimant le cachet caractéristique de toutes leurs divinités.

En sa qualité de fils de Poséidon, Triton se range aux côtés de son père dans la lutte des dieux contre les géants. Le bruit terrible qu’il fait en soufflant dans sa conque terrifie les rebelles qui prennent la fuite. Ovide nous raconte d’autre part que ce fut Triton qui fit reculer les flots sous lesquels Zeus menaçait d’engloutir la terre au moment du déluge. On associe également le nom du fils de Poséidon à la légende d’Heraklès partant à la recherche du jardin des Hespérides. Ce serait Triton qu’il aurait eu à vaincre pour apprendre de lui où se trouvaient les fameuses pommes d’or. Enfin, notre dieu joue également un rôle dans l’expédition des Argonautes que la tempête avait immobilisée sur les côtes inhospitalières de la Libye. De même que Nérée, Triton, doué lui aussi de

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vertus prophétiques, prédit l’avenir à Jason et à ses compagnons. Grâce à lui ils arrivent à faire sortir du lac Tritoms leur vaisseau Argo et à regagner la haute mer.

On a comparé, avec beaucoup de justesse, le rôle de Triton auprès de Poséidon, à celui qu’Hermès joue auprès de Zeus. Triton est en effet le messager de son père, son serviteur, et il remplit le même rôle auprès d’Amphitrite et des autres divinités marines. Son principal attribut est la conque d’où il fait sortir des sons auxquels rien ne peut résister ; plus tard on y ajoutera encore le trident et la rame.

D’abord unique de son espèce, Triton ne tarda pas à se multiplier et on finit par donner son nom à une foule de monstres marins qui, avec les N éréides, formaient le cortège de Poséidon et d’ Amphitnte. Ils ont beaucoup d’analogies avec les Satyres ; comme ceuxci on les représente parfois avec le front cornu et les oreilles pointues, et on leur prête le même caractère lascif, les mêmes aventures amoureuses avec des nymphes.

LES SIRÈNES. Parmi les êtres fabuleux inventés par l’imagination humaine, il en est peu qui soient devenus plus populaires que les Sirènes. Ce nom évoque immédiatement l’idée de séduction, de charme, dangereux pour celui qui ne sait pas y résister. Aussi se demande-t-on par suite de quelle aberration on est arrivé à désigner par le même terme les instruments en usage sur les navires, dans les usines, et dont les sons stridents n’ont rien d’harmonieux.

Homère dans l’Odyssée fait dire à Circé parlant des Sirènes à Ulysse : « Elles charment tous les hommes qui s’approchent d’elles ; malheur à qui, par ignorance, les aborde et les écoute ; jamais sa femme, ni ses tendres enfants, ne se réjouiront de son retour, ni se tiendront auprès de lui. M aïs les Sirènes le charmeront pas leur chant harmonieux, assises dans une prairie, entourées d’un monceau d’ossements humains et de chairs que la corruption consume. » Le même poète rapporte les « chants harmonieux » par lequels les Sirènes essayent d’attirer à elles Ulysse solidement attaché au mât de son navire : « Viens à nous, glorieux Ulysse, honneur de la Grèce, arrête ton navire, afin d’ entendre notre voix. Jamais on ne passe outre avec un vaisseau, avant d’avoir ouï les doux chants qui s’échappent de nos lèvres, puis l’on s’éloigne transporté de plaisir et sachant bien plus de choses. »

Quelle était l’origine des Sirènes qui avaient une tête de femme sur un corps d’oiseau pourvu d’ailes ? Nous possédons à ce sujet plusieurs versions. Suivant l’une, on attribuait la paternité des Sirènes à Phorkys, le « vieillard de la mer » dont il a été question précédemment. Une autre légende, probablement la plus ancienne, faisait naître les Sirènes des gouttes de sang tombées de la corne du fleuve Acheloos et leur donnait pour mère soit Gæa ou Chton, (la Terre), soit l’une des Muses, Terpsichore, Melpomène,CaIliope. C’est à cette parenté avec les Muses que lesSirènes devraient le charme harmonieux qui se dégage de leur voix. On racontait même que les unes et les autres avaient rivalisé à qui chanterait le mieux et on plaçait cette lutte à Aptera, en Crète. Les Muses l’avaient emporté et pour se venger des Sirènes leur avaient arraché leurs plumes dont elles s’étaient fait des couronnes. Les Sirènes vaincues avaient dû quitter la Crète pour se réfugier sur les rochers les plus

escarpés des côtes, où elles exerçaient leur charme dangereux en attirant près des écueils les navigateurs imprudents.

Quel était le nombre des Sirènes ? On en compte généralement deux, mais certains auteurs en nomment trois. Filles de Terpsichore, elles s’appelaient Parthenope, Leukosia, Ligeia; quand on leur donne pour mère Melpomène, elles portent les noms de Thelxipeia, Aglaope, Peisinoe. Les indications que nous possédons au sujet de l’habitat des Sirènes ne sont pas plus précises. L’aventure d’Ulysse, dont nous trouvons le récit dans l’Odyssée, place le domaine des Sirènes dans l’actuel détroit de Messine où se trouvent les écueils de Charybde et de Scylla ; on les retrouve tantôt au cap Peloron, tantôt dans le voisinage de l’Etna, à Catane ou encore dans les îles Sirénuses. L’une des Sirènes, Parthenope, était l’objet d’un culte dans la ville du même nom, dont elle était l’éponyme et qui devait plus tard s’appeler Naples.

Les Sirènes jouent également un rôle dans l’expédition des Argonautes. Les compagnons de Jason réussissent à se soustraire à la dangereuse attirance des charmeresses grâce à Orphée dont les chants l’emportent sur ceux des Sirènes. Un seul des Argonautes, Butés, n’a pas su résister à l’appel ; il se jette à la nage, mais Aphrodite intervient pour l’empêcher de mettre à exécution son funeste projet. Une légende fait également intervenir les Sirènes dans l’aventure de Déméter à la à la recherche de Perséphone. C’est pour ne pas avoir empêché Hadès d’accomplir son rapt que les Sirènes seraient devenues moitié femme, moitié oiseau, tandis que suivant une autre version, ce serait sur leur propre demande, et afin de pouvoir mieux rechercher Perséphone disparue, qu’elles auraient pris cette forme. Enfin on voit encore dans cette métamorphose l’œuvre d’Aphrodite qui se serait vengée des Sirènes de ce qu elles dédaignaient l’amour.

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Les Sirènes semblent ne pas avoir été seulement des monstres marins, mais encore des démons terrestres proches parents des Erinyes et des Harpyes. Envisagées à ce point de vue, elles résidaient dans les espaces souterrains, d’où elles s’envolaient pour venir tourmenter les hommes, en particulier pendant leur sommeil, par des rêves terrifiants et des cauchemars. Cependant leur rôle n a pas toujours ce côté sinistre, et devient parfois bienfaisant quand leurs victimes ont réussi à les fléchir. Dans un

fragment de l’Helène d’Euripide, l'épouse de Ménélas s’écrie : « Vierges ailées, filles de la terre. Sirènes mélodieuses, venez accompagner mes gémissements avec le son plaintif de la syrinx et la flûte libyenne, afin que mes chants en accord avec mes larmes et mes maux déplorables envoient à Perséphone des chœurs lugubres répondant à mes lamentations. » Il n’y a donc rien d étonnant à ce qu’on trouve des Sirènes figurées sur des tombeaux où, comme on l a dit, « elles représentaient l’âme apaisée qui prend part à la peine des vivants après avoir été pour eux un danger, » en même temps qu’elles protégeaient les tombes « contre les entreprises des mauvais esprits. »

La mort des Sirenes. D'apres une amphore. Londres, British Muséum.

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