LE SANCTUAIRE DE ZEUS A DODONE
L’ORACLE tout entier Par son oracle. Dodone se trouvait en Epire, dans une région dont
Hésiode fait la description suivante : « Hellopée était une contrée riche en champs et en prairies, nourrissant beaucoup de moutons et de bœufs aux pieds cambrés. Elle était
habitée par de nombreux mortels, possesseurs de grands troupeaux de moutons et de boeufs. A une extrémité de cette contrée était placée Dodone, chérie par Zeus. C’est là que le dieu a établi son oracle auquel il a donné pour demeure le creux d’un chêne. Les hommes encouragés par de bons augures et apportant de riches présents y vont toujours pour obtenir la faveur du dieu et apprendre sa volonté. »
Dodone était donc un de ces lieux où Zeus, ami des hommes, aimait à se révéler à eux par la voix de la nature, représentée ici par le murmure des arbres et le bruit des eaux d’une source. L’endroit était particulièrement bien choisi « au pied du Tinaros ou Tonearos, dans une vallée
humide et fertile, mais froide, exposée aux vents et souvent ébranlée par le tonnerre du dieu qui trônait sur la montagne » . Un érudit allemand a établi que pour la région de Dodone, la moyenne annuelle des jours d’orage était de quarante-neuf, moyenne qui n’est dépassée nulle part en Europe.
L’oracle de Zeus à Dodone passait pour le plus ancien de la Grèce et Homère parle déjà de la « Dodone glacée » dans une invocation qu’il place dans la bouche d’Achille. On disait que Deucalion était venu consulter l’oracle de Zeus dodonéen, et on citait un grand nombre de personnages qui avaient accompli ce pèlerinage : Inachos, lo, Heraklès, Jason, Ulysse, Néoptolème, Oreste. D’autre part, Hérodote nous offre deux versions assez différentes de la fondation de l’oracle de Dodone. « Deux colombes, dit-il, s’étaient envolées de 1 hèbes d’Egypte, l’une en Libye, l’autre chez les Dodonéens ; cette dernière se percha sur un chêne, et prenant une voix humaine, elle leur dit qu’il fallait établir en ce lieu un oracle de Zeus. Le peuple comprit que ce message était divin ; il fit donc aussitôt ce qui était prescrit. L’autre colombe ordonna aux Libyens de fonder l’oracle d’Ammon » . Suivant la seconde légende « deux femmes de Thèbes avaient été enlevées par les Phéniciens. On apprit que l’une d’elles avait été vendue en Libye, l’autre en Grèce et que ces deux femmes avaient constitué les premiers oracles chez ces deux nations » . D’autres mythographes voient dans les deux colombes à voix humaine, des présents de Zeus à sa fille Hébé. L’une de ces colombes vole à Dodone. A l’instant même où elle y arrive, un bûcheron allait abattre le chêne sacré de Zeus. La colombe l’en empêche. C’est encore cet oiseau qui joue le même rôle dans une autre légende. Un berger étant venu demander à Zeus le nom du voleur qui lui avait dérobé un de ses moutons, l’oracle, qui aurait ce jour-là parlé pour la première fois, désigna le coupable par son nom. Le voleur, en colère, s’apprêtait à abattre l’arbre maudit quand une colombe en sortit et l’empêcha de commettre son forfait.
Le rhéteur Philostrate qui vivait au second siècle après J.-C., nous a laissé la description d un
Buste de Zeus.
Paris, Musee du Louvre.
Z EUS
tableau où l’on voyait la colombe d’or encore posée sur le chêne, savante en révélations avec les oracles qu’elle transmet de la part de Zeus. Par terre est la hache échappée à la main du bûcheron Hellos. Le chêne est tout enguirlandé, parce que, comme le trépied de Pytho, il rend des oracles. Des gens s’approchent, l’un pour interroger, l’autre pour sacrifier
A côté de Zeus, on vénérait, à Dodone, une déesse, Dioné, considérée ici comme l’épouse du maître de l’Olympe. D’après Hésiode, c’était une fille d’Okeanos et de Tethys, tandis que d’autres écrivains en font la mère d Aphrodite.
Quoiqu’il en soit, son culte était à Dodone étroitement rapproché de celui de Zeus, comme le prouvent un grand nombre de monnaies anciennes de l’Epire.
U est fort probable qu’au début Zeus et Dioné étaient considérés comme divinités d’une source qui coulait au pied du chêne sacré. La légende racontait que « ses eaux éteignaient les flambeaux allumés, mais rallumaient les flambeaux éteints qu’on approchait de leur surface » . D’où l’hypothèse qu’à Dodone on avait dû interpréter le murmure de l’eau courante où l’on voyait l’expression du langage divin comme dans le bruissement des feuilles.
Le culte de Zeus dodonéen était desservi par des prêtres appelés Selloi, Helloi, Tomouroi, ayant à leur tête un chef, le Naïarque. C’étaient de véritables ascètes. Ils devaient coucher par terre, ne jamais se laver les pieds et semblent également avoir été astreints à la continence.
Comme on le voit, ces prêtres ressemblaient sur plus d’un point à ce que furent plus tard les moines chrétiens chez qui certaines règles de I hygiène étaient en contradiction avec la sainteté.
A côté de ces prêtres, il y avait à Dodone des prêtresses, les Peleiades qui d’après Hérodote descendaient de l’esclave égyptienne vendue par les Phéniciens en Grèce et qui avait été la fondatrice de l’oracle de Dodone. Les habitants du pays l’avaient appelée Peleias parce qu’ils ne comprenaient pas son langage, qu’ils comparaient à celui d’une colombe. C’est seulement plus tard qu elle se serait exprimée en langage humain, c’est-à-dire d’une façon compréhensible. Le nombre des Peleiades ne dépassa jamais trois, et à la fin, il n’y en eut plus qu’une seule. De même que les prêtres, elles semblent avoir été soumises à un régime austère et à des pratiques très rigoureuses.
Zeus de l'Ara Capitolino. Rome. Musee Capitolin. (Overbeck, Allas der Kunstmylhologie.)
C’étaient les Peleiades qui étaient chargées de l’interprétation des oracles; c’était par elles que la volonté de Zeus se révélait aux mortels. Cette volonté s’exprimait par cinq moyens différents, parmi lesquels il faut d’abord citer le bruissement des feuilles du chêne sacré. Les consultants s’approchaient de l’arbre qui s’agitait un instant. La prêtresse, après avoir bu à la source de Zeus, prenait alors la parole. Elle s’exprimait en vers, dont les premiers auraient été : « Zeus était, Zeus est, Zeus sera, ô grand Zeus ! La Terre produit ses fruits, c’est pourquoi invoquez notre amie la Terre. « Les Peleiades interprétaient aussi le vol de la colombe, suivant la direction que prenait cet oiseau, la manière dont il se posait sur une branche d’arbre ou sur autre chose.
Le troisième moyen consistait à interpréter les sons rendus par un bassin d’airain. Les auteurs anciens nous ont transmis deux versions différentes à ce sujet. D’après les uns, c’était un assemblage de plusieurs bassins ou trépieds suspendus qui, par leur contact, faisaient entendre des bruits où l’on voyait l’expression de la volonté divine. Suivant l’autre version, « une petite statue, tenant à la main des osselets suspendus à une baguette, frappait un seul bassin qui produisait les sons fatidiques interprétés par les Peleiades » .
Enfin, on avait encore recours, comme moyen d interprétation prophétique, au murmure de la source miraculeuse dont il a été parlé plus haut, ainsi qu’à la divination par les songes.
Les fouilles faites à Dodone ont permis de retrouver non seulement de nombreux objets qui représentent des dons faits à l’oracle, mais encore des lames de plomb sur lesquelles sont inscrites les questions adressées par des peuples et des particuliers à l’oracle de Zeus et de Dioné et même quelques réponses de cet oracle. Voici la transcription de quelques-unes de ces questions :
Agis demande à l’oracle si ses couvertures et ses oreillers disparus ont été perdus ou volés.
Lysamas demande si l’enfant que Nyla porte dans son sein n’est pas de lui.
Un personnage, dont le nom ne figure pas sur l’inscription, demande à l’oracle s’il y aura avantage pour lui à occuper en personne sa maison de ville et son champ.
Hippostrate demande à l’oracle à quel dieu il doit offrir des sacrifices.
Un père ou une mère demande au dieu s’il y aura avantage à faire telle ou telle chose pour son enfant.
Un berger promet sa reconnaissance à l’oracle s’il réussit dans une opération sur des troupeaux.
Ces quelques exemples montrent que les Grecs venaient consulter l’oracle de Zeus dodonéen pour les motifs les plus divers, d’une importance très variable. Parfois c’étaient des partis et même des peuples en lutte ouverte qui envoyaient des messagers à Dodone afin de mettre autant que possible Zeus de leur côté. C’est ainsi que, d’après une légende, les Béotiens et les Pélasges de l’Attique qui se faisaient la guerre, firent consulter l’oracle. La réponse aux Pélasges aurait été conçue en ces termes : « Un sacrifice vous vaudra la victoire. » Là-dessus les Béotiens s’emparèrent de la malheureuse Peleiade qui avait fait cette réponse et la brûlèrent vive. Arrêtés par les Dodonéens, les meurtriers furent traduits devant un jury composé des deux Peleiades survivantes et de deux assesseurs masculins. Grâce au partage égal des voix les coupables furent acquittés.
D’autre part, les Béotiens trouvèrent un moyen détourné pour exécuter l’oracle. Ils s’engagèrent à voler chaque année dans un de leurs temples un trépied qui ensuite était expédié en secret à Dodone.
Pillé une première fois en 219 avant J.-C. par les Etoliens, le sanctuaire de Zeus à Dodone perdit peu à peu son importance jusqu’au jour où l’empereur Théodose le fit disparaître. Zeus fut remplacé par Jésus-Christ, Dioné par la Vierge. Une église prit la place du temple et un évêque chrétien fut nommé à Dodone. Quant au chêne sacré qui passait pour l’arbre le plus ancien de la Grèce et dont un morceau avait servi de boussole au navire Argo dans l’expédition des Argonautes, il fut, dit-on, abattu par un brigand îllyrien nommé Arkès.