ATHÉNA PLAÇANT UNE COURONNE SUR UN AUTEL
Vase attique trouve en Italie. Paris, Musee du Louvre.
Nouvelle Tflythologie illustrée.
APOLLON
Sur ses perfides conseils, Apollon va à Krissa où il rencontre le serpent Python qui succombe sous ses coups. Plein de courroux, le dieu revient sur ses pas pour châtier celle qui avait cru l’envoyer à la mort. « Telphousa, lui dit-il, dont le site est si gracieux, tu n’étais pas destinée, après avoir abusé mes esprits, à répandre plus longtemps ton courant d’eau limpide. Certes, ici ma gloire resplendira, et non la tienne seule. » A ces mots, il ensevelit la source sous des rochers et « se bâtit un autel au
milieu d’un bois sacré, près de la belle fontaine. »
Apollon est maître de la place, mais il s’y trouve tout seul. « Il se demande quels hommes
initiés il amènerait pour être ses ministres dans l’âpre Pytho. » Regardant du côté de la (< sombre
mer », il aperçoit un « rapide vaisseau » monté par des Crétois qui se rendaient à Pylos. Le dieu « s’élança dans la mer, semblable par le corps à un dauphin, et il entra dans le rapide navire où il s’étendit, monstre grand et effroyable ; or, nul des matelots, en son âme, ne réfléchit et le reconnut ; il bondissait de tous les côtés et ébranlait les bois du navire. Eux cependant, remplis de crainte, restent en silence assis dans le vaisseau ; ils ne songent ni à dénouer les cables, ni à carguer les voiles ; ils naviguent comme ils étaient d’abord placés près de leurs rames. » Près du cap Ténare, ils veulent s’arrêter et débarquer, « mais le vaisseau bien façonné n’obéit pas aux rames » , il les entraîne le long de la côte du Péloponèse, leur fait ensuite côtoyer l’Attique et les amène jusqu’en face de Crissa où « le navire frôle le sable. » Apollon descendu à terre « reprend son essor pour voler sur le vaisseau, semblable à un homme alerte, robuste, dans la première jeunesse, ses larges épaules couvertes d’une chevelure flottante. » Il demande aux matelots pourquoi ils ne débarquent pas, puis leur explique quels sont ses desseins. « Etrangers, vous habitiez jadis Gnosse aux arbres nombreux ; désormais nul de vous ne retournera dans son aimable ville, dans sa belle maison, auprès de son épouse ; mais ici vous garderez mon temple, honoré de beaucoup de mortels. Je suis le fils de Zeus et me glorifie d’être Apollon. Vous saurez les desseins des immortels et, par leur volonté, vous serez sans cesse honorés, perpétuellement, tous les jours. » Après avoir, sur ses ordres, élevé à Apollon un autel sur le rivage, les Crétois suivent le dieu « ayant en ses mains une lyre ; il en tirait de doux sons et il marchait d’un pas majestueux. Ils le suivaient, frappant du pied la terre, et ils se rendirent à Pytho, et ils chantaient Io-Péan. » Pour rassurer ses compagnons inquiets de la stérilité du lieu où ils devaient se fixer, Apollon leur dit : « Vous aurez en abondance tout ce que m’amèneront les illustres tribus des hommes, gardez mon temple ; accueillez les tribus des hommes ici rassemblés, recueillez surtout mes instructions, soit que l’on vous adresse une parole vaine, soit qu’on vous offense par une action ou par un outrage. Ensuite, d’autres gouverneurs vous viendront, à qui tous les jours vous serez soumis par nécessité. »
Tel est le récit de la fondation de l’oracle de Delphes, d’après l’hymne homérique à Apollon. Cependant, si nous en croyons les auteurs anciens, Apollon, loin d’être le fondateur de cet oracle, se serait borné à déposséder d’autres divinités qui avant lui prophétisaient en cet endroit. Cette attribution aurait d’abord appartenu à la Terre elle-même, à Gæa, dont l’antre ou la crevasse d’où sortaient les révélations n’était que la bouche. Elle aurait cédé son privilège à sa fille Thémis qui à
son tour s’en défit au profit de Phœbé, et celle-ci l’aurait finalement cédé à Apollon. D’autre part, Poséidon aurait eu un oracle à côté de celui de Gæa et n’aurait consenti à céder la place à Apollon qu’en échange de l’île de Calaurie suivant les uns, du Ténare suivant les autres.
Un passage d’Euripide nous montre que Gæa ne s’effaça pas sans résistance devant le nouveau venu : « Lorsque le fils de Leto eût dépossédé Thémis de son oracle souterrain, Gæa enfanta les fantômes des songes qui décelaient le passé et l’avenir à beaucoup de mortels étendus pour dormir dans ses sombres cavernes, et vengeant ainsi l’injure faite à sa fille, elle ravit à Apollon le privilège de rendre des oracles. Alors le dieu s’élançant d’un bond vers l’Olympe, enlaça de ses mains enfantines le trône de Zeus, le suppliant d’écarter du sanctuaire pythique le courroux de Gæa et les
voix nocturnes. Zeus rit de voir que son fils accourait vers lui pour s’assurer des hommages qui feraient affluer l’or dans son temple et il secoua sa chevelure en signe d’assentiment.
11 supprima les songes nocturnes, arracha les mortels à la stupeur des visions et de la mort et rendit à Loxias ses honneurs. »
Mentionnons aussi la gracieuse légende d’après laquelle Apollon aurait appris des Thries la divination fondée sur le mouvement des galets. Les Thries étaient des « nymphes ailées qui, la tête poudrée de farine blanche, voltigeaient de fleur en fleur, comme des abeilles, dans le vallon du Parnasse. » Les galets qui leur servaient à interpréter l’avenir provenaient de trois sources, Castaha, Cassotis et Telphousa qui débordaient au printemps, lors de la fonte des neiges.
Ce sont d’ailleurs les nymphes qui, d'après la conception des Grecs, auraient été les premières à jouir du don d’enthousiasme prophétique, car, dit Hésiode, ce sont elles qui savent « ce qui est, ce qui sera et ce qui était auparavant. » Les Hellènes croyaient « que les effluves telluriques et surtout les sources vives qui jaillissent du sol, sont capables de jeter l’homme dans une folie surnaturelle. » M. Bouché- Leclercq a très bien établi la relation qui existe entre ce phénomène et le culte de Dionysos, nourrisson des Muses « les principales des nymphes du Parnasse », « leur ami, leur protecteur, leur frère et leur coryphée. » C’est dans les orgies dionysiaques et non dans le culte d’Apollon, que, d’après le savant auteur, il faudrait voir l’origine de la « manie » prophétique.
La contrée dans laquelle s’élevait le fameux sanctuaire d’Apollon était une des plus sauvages
Apollon assis, jouant de la cithare, Leto et Artémis ou deux M uses. Oenochoe.
(Lenormant et de Witte, Elite céramographique.)
APOLLON
de la Grèce. Elle avait été, au cours des âges, le théâtre de phénomènes géologiques et sismiques qui avaient fait surgir deux grands murs verticaux « se soudant à angle droit et enfermant entre eux un amphithéâtre colossal. » Du rocher même sortaient des sources « mystérieuses » ; l’air « était lourd, chargé de vapeurs tièdes au coucher du soleil. »
Tel était l’emplacement de « l’âpre Pytho », comme dit l’hymne homérique. La ville même de Delph es fut bâtie un peu plus bas, sur les pentes du Parnasse, mais ne tarda pas à englober Pytho et son sanctuaire. Dans celui-ci on trouvait, outre l’antre de Gæa, le tombeau de Dionysos et
Apollon citharede, chantant le pean, couronne par la Victoire. Vase de la collection Hamilton. Londres. (Lenormant et de Witte, Elite céramographique.)
V omphalos (le nombril) qui, dans l’imagination des Grecs, se dressait à l’endroit même qui constituait le centre de la terre. C’était là que s'étaient rencontrés deux aigles, lancés par Zeus, l’un de l’Orient, l’autre de l’Occident. L’omphalos était une pierre blanche, de forme ovoïde. D’après certains auteurs, il recouvrait le corps du serpent Python, tué par Apollon. D’autre part, il y a une analogie frappante entre l’omphalos et la pierre dite de Kronos. Celle -ci avait été avalée par le fils d’O uranos à qui Rhéa l’avait présentée comme son dernier-né, puis crachée par le dieu lorsqu’il fut détrôné par Zeus. Pour commémorer ce fait, on oignait chaque jour d’huile la pierre de Kronos. Les jours de fête on l’ornait de bandelettes de laine brute qui rappelaient, disait-on, les langes dont Rhéa avait emmailloté cette pierre pour la faire avaler à son époux. On n’a donc pas manqué de dire que 1 omphalos et la pierre de Kronos ne devaient faire qu’un. Cependant Pausamas prétend avoir vu les deux objets. La discussion reste ouverte. Nous nous rangeons à l’opinion de M . Bouché-Leclercq
pour qui « l’omphalos est probablement la représentation de Zeus et spécialement sa révélation. De même que la Pythie, instrument d’Apollon, prophétise sur le trépied, de même Apollon, quand il est censé prophétiser lui-même, est assis sur l’omphalos, symbole de Zeus, dont il est l’interprète. » A vrai dire, c’est toujours par l’intermédiaire de la Pythie, sa prêtresse, qu’Apollon fait connaître la volonté de son père. La première Pythie s’appelait disait-on Phémonoé « celle qui comprend les voix. » Dans la suite elle fut choisie parmi les jeunes filles de Delphes. Comme plus tard les Vestales de Rome, elle était astreinte à la chasteté. L’une d’elles s’étant cependant fait enlever, il fut décidé que dorénavant on ne prendrait plus que des femmes âgées de plus de cinquante ans, mais on ne tarda pas à revenir à l’ancien système. On ne tenait pas à ce que la Pythie fût d’une intelligence supérieure, bien au contraire : plus elle était simple d’esprit, plus elle semblait apte
à remplir les services qu’on attendait d’elle.
Pour prophétiser, la prêtresse montait sur un trépied,
jetait les eaux de la source Kassotis. » On a beaucoup discuté sur la forme de ce trépied. « Les uns, écrit M. Bouché- Leclercq, à qui nous empruntons tous ces détails, disent qu’il était très élevé, d’autres le représentent comme un siège ordinaire permettant à la Pythie d’appuyer ses pieds sur l’omphalos ; les uns l’appellent le trépied d’or, les autres le trépied d’airain. »
Toute consultation de la Pythie était précédée d’un sacrifice, et c’était seulement lorsque l’examen des entrailles de la victime présentait des symptômes favorables, que la prêtresse d’Apollon entrait en scène. « La Pythie, après s’être purifiée dans l’eau de Kastalie, par des fumigations, en faisant brûler du laurier et de la farine d’orge, pénétrait dans l’adyton, revêtue d’un costume théâtral qui rappelait celui d’Apollon Musagète, buvait de l’eau de la source Kassotis, mettait une feuille de laurier dans sa bouche, et tenant à la main une branche du même arbre, montait sur le trépied. Alors les consultants, qui attendaient dans une pièce attenante, étaient introduits à tour de rôle et posaient leur question, soit de vive voix, soit par écrit. La Pythie, enivrée disait-on par les vapeurs de l’antre et saisie par le dieu, tombait aussitôt dans l’extase. Cette crise nerveuse n’était pas toujours simulée, car au temps de Plutarque une Pythie en mourut. »
De la bouche de la prêtresse d’Apollon ne sortaient que des sons confus et inarticulés. Ils étaient recueillis par les prêtres, en même temps prophètes, dont la tâche consistait à improviser des phrases ayant un rapport plus ou moins lointain avec la question posée. Ces phrases étant en général inintelligibles, on en demandait l’explication à des gens dont c’était le métier, les exégètes. On voit ainsi par combien d’intermédiaires devait passer la réponse du dieu avant de parvenir aux oreilles du fidèle qui était venu le consulter.
placé au-dessus de l’antre, « où une dérivation artificielle
Apollon, assis sur l'omphalos, avec Artémis et Hermes.
(Lenormant et de Witte, Elite céram.)
APOLLON
Quelques-unes de ces réponses étaient devenues célèbres et constituaient comme la base de la sagesse antique. On en connaît cinq ou six ; encore les attribue-t-on tantôt à Apollon, tantôt à des Sag es. Comme on l’a très bien dit : « C’est l’œuvre de la raison humaine, approuvée et consignée par la raison divine. » On cite surtout deux de ces maximes : « Connais-toi toi-même » et « Rien de trop » qui résument bien des systèmes philosophiques.
Nous n’avons pas à insister ici sur le rôle historique de l’oracle de Delphes. Ce serait sortir du domaine de la mythologie pour empiéter sur celui de l’histoire. Bornons-nous à dire que ce rôle fut de premier ordre. C’est à Delphes que, sous l’invocation d’Apollon, fut ébauchée, par l’organisation des amphictionies, comme la première esquisse d’une Ligue des Nations.