‹ Nouvelle némésisChapitre 10 sur 19 · AUX DEUX -CENT-TREIZE · texte numérisé non relu

AUX DEUX -CENT-TREIZE

J'y retourne à la hâte, et ma nomenclature Par Bignon et Le Ray ferme son embouchure. Enfin , le Calvados , aux rocs fondamentaux , Des destins de la France immenses piédestaux, Ont fait surgir sur nous leffrayant météore Devant qui, tel qu'une ombre, Houdetot s'évapore , Le soleil devant qui tous ces astres errants , Zodiaque muet, tournent depuis quatre ans. Et le seul, entre tant de sinistres visages. Dont le nom ne doit point épouvanter ces pages.

Nous avons parcouru, dun héroïque effort. Le Sud, l'Est et l'Ouest j élancons-nous au Nord: C'est du Nord autrefois que venait la lumière; Hélas ! qu'il est déchu de sa clarté première î ^Que de ternes splendeurs, que de rayons anglais Tombent du ciel de Lille et du Pas-de-Calais î Delbecque , directeur des écoles publiques , Harle, Esnault, Haubersaert, nullités politiques, Le chancelier Martin, Delessert, Montozon, Maingoval, le dernier sous ce pâle horizon.

Peut-être, en explorant cette immense surface, De quelque Deux-cent-treize ai-je perdu la trace ? Oui, sans doute; le Lot, imperceptible nom, A ma vue attentive a dérobé Calmon.

Dans la Haute-Garonne et la Loire de Nantes Je n'ai point aperçu deux gloires rayonnantes ; Je rends donc, n'en déplaise à l'ordre du tableau, Jousselin aux Bretons, à Toulouse Amilbau, Sur le continent seul j'ai chercbé des victimes. Sans songer qu'au delà de ses bords maritimes. Sous le même drapeau, la Corse avait uni Agénor Gasparin et Sébastiani.

Mais dans cet alphabet où mon œil qui rayonne, Aux deux extrêmes poinis trouve l'Ain et l'Yonne, Par quel étrange oubli, sur mon large vélin, N'ai-je point annoté ni l'Yonne ni l'Ain ? Excusez une erreur qui n'est pas criminelle. Baumes, Vuitry, Girod, Angeville, Tournelle, Perrier, Poisat ! et vous que lèse un même tort, 0 Sahune! ô Vallon! et toi Muret de Bort,

AUX DEUX-CENT-TREIZK. 1j

Trio qu'un sort fatal lança de la Corrèze

Pour compléter le nombre exact de deux-cent-treize.

Ah! respirons!... Depuis, bien plus de vingt hivers, Que je di'esse des mots aux allures du vers. Jamais je n'éprouvai de dures insomnies Autant que pour former ces longues litanies, Et, j'ose l'espérer, c'est la dernière fois • Que le destin m'aura réduit à ces abois. J'en demande pardon à vous, troupe choisie Qui ne concevez pas des vers sans poésie , Et dont l'œil dédaigneux semble me reprocher Les techniques horreurs qu'il m'a fallu toucher. Oui , je viens d'aligner un tableau statistique , Oui , certes ! la matière est bien impoétique ; Que faire? il le fallait; dans nos jours de malheurs. Je marche en un sentier semé de peu de fleurs , Et bien souvent (du ciel la volonté soit faite !) Le citoyen, en moi, fait taire le poète. J'ai cru faire aujourd'hui preuve de dévoûment En imposant la rime à mon dénombrement ,

Convaincu que le vers, de sa lame incisive. Creuse dans la mémoire une empreinte plus vive; Et quand viendra le temps où tous ces noms consorts De l'urne fatidique assiégeront les bords, Pour mieux rendre à chacun lisibles ces colonnes, Nous les ferons tirer en lettres palagones, Afin que cette liste, accablant écriteau , Aux électeurs futurs serve de mémento.

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SATIRES

BARTHELEMY

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ET TOUS LES SIAUCIIANDS DK \OUVEAUTKS.

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(3 février 1845.)

J'enterifls erier piirtoiil, Au iiii-tnlre : on m'assassine i Boii.F.Ar cité à resrflj.

Comme llaroiin al Raschid, calife ambulatoire, Ou comme ce héros d'une impossible histoire, Que, pendant plus d'un an, coupée en feuilletons. Vendit Eugène Sue aux abonnés gloutons.

Il m'arriva parfois, quand sur notre hémisphère Dominent le silence et l'ombre somnifère.

4 NÊMÉSIS.

A cette heure où Paris, allongé sur le flanc, Polyphème repu, dort d'un sommeil ronllant. Il m'arriva d'errer dans ces lieux solitaires Oii des yeux plus suttils ont vu tant de mystcrcSy Invoquant, épiant, flairant à chaque pas D'excentriques hasards qui ne surgissaient pas; Ma police en défaut trouvait, pour toute aubaine, La ronde militaire ou la patrouille urbaine. Croiseurs officiels qui, frustrés d'un rapport, Honteux, ainsi que moi, s'en retournaient au port. Aussi, depuis longtemps, citadin taciturne, Las de pérégriner sur le pavé nocturne. Tristement au logis chaque soir je rentrais A l'heure pudibonde où l'on rentre au Marais. Tout à coup, ô bonheur ! ô changement de scène î L'épouvante fleurit aux deux bords de la Seine; Le Siècle coup sur coup m'apporte dans mon lit Un crime tiède encore ou du moins un délit; D'assassins, de Burkers la métropole est pleine; C'est pire (pi 'au bon temps où les tireurs dr laine,

LES ESCA.RPES.

Sur le 'pont alors Neuf, en plein jour répandus, Enlevaient les manteaux des passants morfondus, Où le pauvre Boileau, qui m'a fourni mon texte. Tremblant et demi-mort se levait, sous prétexte Qii'un effronté filou (Vun coup de pistolet Ébranlait sa fenêtre et perçait son volet. Paris est devenu moins sûr que la Calabre; Sur le boulevard même, où le haut candélabre Rayonne, à faire honte au soleil de midi, On découvre souvent un homme refroidi y' Les plus braves, craignant un hostile entourage. Chez Lepage ou Devisme achètent du courage, Et c'est bien vainement qu'en ces jours de terreur, Sur l'existence humaine on cherche un assureur. Ranimé par ces bruits, je me remets en course. Heureux d'aventurer ou ma vie ou ma bourse. Avec lespoir fondé du chimérique honneur Que présente un colloque avec un Chourineur j Eh bien I je le déclare ici sans vaine gloire : Vingt fois, par une nuit fantasmatique et noire,

J'ai fail le Childe-IIarold dans riiiimense Paris, Vingt fois, à 1 "heure même où sous de chauds abris Vous dormiez, û bourgeois ! bercés par de doux rêves, Aux angles de la Morgue et de la rue aux Fèves, Dans le fangeux circuit qui se tord sous Pantin, Depuis les quais déserts du canal Saint-Martin Jusqu'à la terre d'Ulm et de la Contrescarpe,

J'ai tout vu, tout fouillé : pas l'ombre d'un escarpe

Sans doute, en d'autres lieux ils travaillaient alors. Et ma mauvaise étoile a trompé mes efforts; Aussi, sans arguer de cette circonstance. Je veux bien de l'espèce admettre l'existence, Je veux croire aux malheurs dûment verbalisés De tous les réclamants morts ou dévalisés, Et souscrire surtout aux preuves plus précises Qui montent chaque jour sur les bancs des assises... Mais, conclure de là qu'en nos temps plus maudits L'enfer a fait éclore un surcroît de bandits, Que du meurtre et du vol la phalange effrénée De plus noirs atlenlals signale cette année,

Je le nie : en tout temps le bien comme le mal

Dans notre fourmilière a son cliiffre normal;

Le crime insatiable, ainsi qu'un minotaure,

D'une dîme de cliair tous les ans se restaure ;

Le poignard ne boit pas plus de sang qu'il nen but,

Et la Morgue immuable a son même tribut.

Pourtant, me dites-vous, d'où vient qu'en plus grand nombre

Des récits d'épouvante ont rebondi de lombre.

D'où vient que les journaux, entre les faits divcrsy

Ont noté plus d'borreurs qu'aux précédents bivers?

Comment nous expliquer ce triste phénomène ?

Le voici : les journaux, quel que soit leur domaine.

Ont des temps de disette où leur génie à bout,

Pour l'exigeant lecteur, s'alimente de tout;

Quand rien ne surgit plus dans notre Babylone,

Pour peupler le désert de la triple colonne,

Le coupeur aux abois qui connaît son terrain

Invente le cbou-monstre ou le serpent marin ;

Cette fois la famine envahissait la Presse;

Depuis plus de trois mois, pour nourrir sa détresse,

s NÉMÉSIS.

Elle rongeait Pritchard, Guizot, Abder-Rhaman, L'histoire était bien maigre ainsi que le roman : Alors, pour épicer ce régime un peu fade, Les journaux^ surtout ceux qui par vaine parade Avaient, à l'étourdie, et sans hausser d'un franc, Agrandi leur format déjà beaucoup trop grand, A l'abonné, friand de nouvelles banales, Des sinistres du jour jetèrent les annales. Et sur le bon Paris secouant ce recueil, Jusque dans leurs bureaux épanchèrent le deuil.

Bénissons toutefois leur zèle hyperbolique : Delessert, pour complaire à la terreur publique, Multipliant ses yeux, ses oreilles, ses mains. Traîna sa herse au fond des plus fangeux chemins, Cerna les tapis- francs ^ étrangla, comme Alcide, Les Cacus, retranchés sous leur trappe homicide, Et jeta, pêle-mêle, à l'obscène prison Ce ténébreux bétail qui souillait l'horizon.

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Nous avons vu, depuis, leurs bandes enchaînées

Sous le plafond des lois se suivre par fournées,

Exhalant des senteurs d'orgie et de charnier :

C'est V escarpe sanglant, le sombre vante rnier,

L'habit noir, le chanteur et bien d'autres encore;

Chaque genre de crime est une métaphore;

Alphabet du sabbat, langue des cabanons!

Le juge avec dégoût articule ces noms,

Et, pour dernier méfait de cette abjecte classe,

Dans le vocabulaire ils volent une place.

0 sinistre sujet de navrantes douleurs!

0 Paris, doux jardin semé de tant de Heurs,

Il n'est donc que trop vrai, tes bourbes purulentes

Font germer cet amas de vénéneuses plantes !

Quoi! tous ces hommes-là, grappes comme un essaim,

Hier, libres comme nous, circulaient dans ton sein !

Et leur caste lépreuse, à peine décimée,

Entre nos murs encore erre à l'accoutumée !

Et vingt fois, chaque jour, notre coude en passant

Froisse celui d'un homme aux doigts tachés de sangî

Vous frémissez de voir ces vétérans du crimo Avec leur face creuse où leur âme s'imprimo ; Frémissez cncor plus en voyant devant vous L'enfant qui vole et tue, avec des traits si doux ! 0 terreur! la nature, ainsi quau fruit acerbe, Donne-t-elle naissance à l'assassin iiiijjeri)e? Fait-elle des cerveaux intiltrés de poison, Où le meurtre et le vol devancent la raison? Non, l'homme n'est pas l'ait de cette boue immonde, Avec l'instinct du baigne il ne vient ])as au monde; Et, même en admettant comme nécessité Un penchant organique à la perversité.

Ce penchant, qui, parfois, avorte dans son i^erme, Ne croîtrait pas an point de nailre avant le terme. Si quelque souffle impur, quelque fétide esprit N'en brisait l'enveloppe avant le temps prescrit. Quel est donc cet agent? Quelle cause inconnue Mûrit sitôt le mal dans lenfance ingénue? Quel est ce noir Typhon dont le pouvoir maudit En monstruosités tout d un coup la grandit?

Pour s'instruire si vite a-t-elle ses Lancastres ? A quel secret principe imputer ces désastres ? Sur quels fronts fulminer en cris accusateurs? Qui nommer? Vous d'abord, dramatiques auteurs Qui cherchez, selon vous pour rajeunir la scène, Un intérêt crispant par l'horrible et l'obscène, Et façonnez le peuple à ne plus s'émouvoir Du vol, du rapt, du meurtre, ennoblis chaque soir ; Vous avez beau donner, par un vieil artifice, La palme à la vertu, le châtiment au vice, Dans les sillons des cœurs grossièrement instruits La semence du mal porte seule des fruits ; Chaque crime lictif de votre répertoire Dans le monde réel se transforme en histoire. Le poignard du théâtre en sortant nous poursuit : Vingt fois en traits de sang Chatterton fut traduit; L'exemple de Vautrin, dans les rangs populaires, Inspire moins l'horreur que le goût des galères; La vieille tour de Nesle, aux mystères ardents ^ Sous riguobic mansarde a fait des Buridans ;

Cette sinistre Xabenjc où Frédéric Leinaîtrc,

Lui, si noble, si beau, si grand quand il veut lèlre,

Souffletant le remords, enjolivant le deuil ,

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