N KM ESI S
Où le représentant fVun Dieu né sons le chaume,
Qui n'avait pas un grain de sable pour royaume ,
Non content d'asservir, despote souverain,
La chrétienté d'Europe à sa crosse d'airain ,
Quand Colomb fit surgir l'Amérique de l'onde ,
Au fond du Vatican ouvrant la mappemonde,
Coupait l'autre hémisphère en un domaine égal ,
L'Occident à l'Espagne et l'Est au Portugal.
Eh bien ! pour renverser les Césars en étole ,
Pour broyer le ciment du nouveau Capitole ,
Le destin , cette fois , n'invoqua pas l'effort
D'un déluge de fer précipité du Nord :
Deux hommes, que pas même un soldat n'accompagne,
Luther et Guttemberg sortent de l'Allemagne,
L'un soufflant sa parole, orageux aquilon.
L'autre n'ayant en main qu'un alphabet de plomb.
Ils s'avancent tous deux , en semant la lumière
Dans le palais de marbre et l'obscure chaumière ,
Et les rois, engourdis dans un sommeil pieux,
S'éveillent en sursaut, en se frottant les yeux ,
Et, lasse de plier sous un joug séculaire,
LES ULTKAMOîsTAlNS.
La vieille Europe entend sonner la nouvelle ère , Et du haut des sept monts où pénètre le jour, Le colosse mondain s'abîme sans retour.
Pleure donc ! prends le deuil, Rome du moyen âge ! Rien ne te rendra plus ton injuste apanage ; Compte combien sur toi le ciel versa d'affronts , Et combien ta tiare a perdu de fleurons : Le schisme dont le front émoussa l'anathème. Le schisme est catholique encor plus que toi-même ; Les rameaux de Luther, que le sang féconda, Couvrent les mers du Sud, l'Inde et le Canada ; L'Angleterre, autrefois ta servante soumise. Dans la haine du Tibre entretient la Tamise; La Suisse t'a ravi ses plus riches cantons; L'Allemagne chancelle, et si nous remontons Vers tes anciens vassaux frissonnants sous le pôle, Nous les retrouvons tous sous le nouveau symbole. Nous-mêmes, tes enfants, qui, plus proches de toi, Sommes demeurés purs dans notre antique foi , Bien que toujours liés par ta divine chaîne , Nous avons secoué ta puissance mondaine ,
Et, mûrs pour discuter notre droit et le tien, Nous t'avons soustrait l'homme et laissé le chrétien. Qu'est devenu le temps où les princes crédules Couvraient de blonds sequins le parchemin des bulles? Où tes neveux, passant sous des arcs triomphaux, Constellaient de clous d'or les pieds de leurs chevaux ? Hélas! dans tes bazars, où la croyance estmorLe, L'indulgence au rabais vainement se colporte, Et sur le tronc papal, où tant d or fut perçu. L'insolente araisnée a croisé son tissu. A peine, en iatiguanl un mesquin patrimoine, Ton corps matériel récolte un pain d'avoine; L'ongle du lise s'émousse à gratter des budgets; Quel impôt recueillir de tes maigres sujets , Malheureuses brebis que, pour nourrir la ferme. Le ciseau pastoral tond jusqu'à l'épidcrme ? Que dis-je ! à d'autres mains ces droits sont dévolus. Dans tes propres États rien ne t'appartient plus ; Rothschild, qui sait de tout la valeur intrinsèque, Jusque sur tes clochers plante son hypothèque, Et le jour n'est pas loin où, dans le Vatican,
L'apostolique anneau sera mis à l'encan.
Ah ! trop longtemps le ciel endura le mélange
Du monde incorruptible à ce monde de fange ;
De ton double pouvoir si l'un rentre au tombeau,
L'autre qui lui survit jette un éclat plus beau;
Chaque jour te remonte à ta haute origine ;
Reprends, avec orgueil, ta nudité pristine,
Et ne conserve plus, ainsi qu'il est écrit.
Que l'empire d'en haut fondé par Jésus-Christ.
Voilà Rome, voilà l'Église, le fantôme Dont on veut rebâtir le terrestre royaume. Le squelette poudreux que de secrets ressorts Tentent de redresser debout, sur ses pieds morts : Imprudents ! songez donc qu'en agitant sa bière, Jusqu'à ses ossements vont tomber en poussière ; Laissez l'arche en repos dans son dernier abri, Son bois matériel est tout à fait pourri.
Et c'est dans nos moments de fiévreuses pensées, Cest dans un siècle instruit par les choses passées,
s NÉMÉSIS.
C'est parmi nous, au sein de nos peuples nouveaux Dont la liberté sainte a mûri les cerveaux, C'est sur un sol purgé de l'idole gothique, Où tout homme connaît son Credo politique. Que vous osez venir planter le Labarum ! Que votre voix se mêle aux fracas du forum ! Que, vous érigeant seuls en docteurs orthodoxes, Vous prêchez, sur les toits, vos hautains parodoxes ! Que vous revendiquez, au nom du Vatican, Des titres abrogés par le droit gallican ! Pensez-vous qu'un pays qu'une Charte gouverne. Qu'inonda de clartés la science moderne. Subisse un vasselage à peine supporté En des temps d'ignorance et de crédulité. Un pacte que Louis, nommé Grand par l'histoire. Repoussa comme un joug infamant pour sa gloire, Et qu'en ses derniers jours imposa tristement Maintenon décrépite à son royal amant ? Non, ce serait trop loin pousser la tolérance. Tant de docilité n'hébète pas la France ; La liberté du zèle accordée à la foi
LES ULTRÂMONTAINS. 9
Ne va pas jusqu'au point de transgresser la loi. Tant qu'au sein de la nuit, par des routes obliques , Hasardant pas à pas vos pieds apostoliques, Vous vous êtes glissés sous le secret des toits Pour souffler aux esprits vos susurrantes voix, Tant que votre milice, aux allures paternes, S'est à peu près restreinte au fond de ses casernes, Nous avons bien voulu, sans trop nous émouvoir, Fermer complaisamment les yeux, pour ne point voir; Nous vous avons laissé, dans vos mystiques rêves. Pour faire concurrence aux reliques de Trêves, Aux pèlerins croyants montrer avec orgueil L'autbentique tissu que possède Argenteuil; Nous n'avons pas troublé, parmi des femmelettes, Votre menu trafic d'agnus et d'amulettes. De vos petits formats gauloisement écrits, Que la maison Périsse imprime en papier gris,- Bien que jugeant au fond vos manœuvres suspectes. Nous avons, sans liumeur, toléré vos collectes. Sous le pieux motif d'acheter au berceau Des Chinois destinés à la dent du pourceau.
Irt NÉMÉSIS.
Tandis que vous clianjiiez ces impôts débonnaires
En claustrales maisons et petits séminaires,
Sans que, jusqu'à ce jour, vous ayez, une fois,
Débarqué dans nos ports l'ombre dun seul Chinois.
Mais puisque, face à face, en phalange serrée,
Le feutre sur l'oreille et la taille cambrée,
Prêtres belligérants, les armes à la main,
Vous venez aujourd'hui par le plus droit chemin.
Et que pour déclarer la guerre au territoire
Vous secouez les pans de votre toge noire.
Nous l'acceptons sans peur, et même avec plaisir;
Dans un malaise égal c'est trop longtemps moisir;
Nous préférons la haine à des amitiés louches,
Une franche bataille aux vaines escarmouches.
Ha! parce qu'on oublie avec bénignité
Une loi qui vous chasse à perpétuité,
Vous redressez vos fronts, ultramontains apôtres !
Au-dessus du niveau qui s'étend sur les nôtres.
Et le saint gonfanon, qu'agite votre bras,
Porte : non serviam y je n obéirai pas !
Eh bien! quand vous auriez sur vos épaules d'homme
LKS ULTRA MO NT A INS. Il
Les COUS qu'ont les taureaux des campagnes de Rom^ ,
La loi les courberait plus bas que vos genoux,
Avec sa main de fer, qui pèse autant sur nous.
Nous ! consacrer jamais, en vertu d'un diplôme,
Une école rebelle au laïque royaume !
Nous! souffrir qu'en public vous souffletiez les droits
De l'Université, docte fille des rois î
Nous ! dans tous les districts de tous vos diocèses
Autoriser un code hostile aux lois françaises!
Nous! admettre un moment, monstrueux attentat!
Un peuple dans un peuple, un État dans l'État !
Non, non, et trois fois non! la France méprisée
Serait à ses yeux même un objet de risée,
Et, comme un plat poltron, dans tous les carrefours,
Vous montreriez du doigt le peuple des Trois-Jours.
Vous êtes assez grands par votre sacerdoce,
Sans descendre aux soucis d'un terrestre négoce;
Restez dans vos hauteurs, bornez vos attributs
A desservir l'autel, loin des autres tribus ;
La robe du lévite, aux franges virginales,
Ne doit point balayer la poussière des halles.
Ce qu'on pourrait permettre à l'iman, au rabbin,
Au brame, au desservant de Luther, de Calvin,
Le droit de s'immiscer dans la chose publique,
On ne peut l'accorder au prêtre catholique,
Du monde temporel il doit être écarté ;
Parlons ici sans haine et sans rivalité :
Vous avez déjà trop, par votre ministère,
D'une porte qui s'ouvre aux choses de la terre ;
Ce sombre tribunal, intime auscultateur,
Où, de sa conscience ingénu délateur.
Le repentir reprend sa pureté perdue,
Donne à la confidence une large étendue ;
Le prolixe pécheur, dans son confiteor,
Révèle ses secrets et bien d'autres encor;
Le sexe qui mordit à la funeste pomme
Sait encore enlacer la volonté de l'homme.
Et par ce doux ressort que vous tournez sans bruit.
Vous soulevez le seuil du plus secret réduit;
Que de fois, dans sa couchj^, une instance dévote
D'un époux électeur détermina le vote !
Combien de Députés sont assis au milieu,
Sans savoir qu'ils sont là par la grâce de Dieu ! Si donc vous cumuliez avec vos droits de prêtres Nos droits de citoyens, vous seriez seuls les maîtres; Non, la terre et le ciel c'est trop entre vos mains; Bien que le saint pontife, évêque des Romains, Porte en sautoir deux clefs que lui légua l'apôtre. Il n'est pas chambellan de ce monde et de l'autre.
Voilà notre croyance et notre ferme vœu :
Libre à vous maintenant de raviver le feu,
D'anathématiser nos doctrines rebelles
Avec des mandements, des bulles, des libelles,
D'invoquer contre nous l'effroyable concert
Des foudres de Bonald et de Montalembert,
D'excommunier même, en dernière analyse,
Tous ceux qui ne sont pas les ultra Ae l'Église,
En les déshéritant, comme à jamais exclus,
De cette part du ciel qu'espèrent les élus.
Qu'importe ! ces terreurs ne nous troublent point l'âme;
Bien que voués par vous à l'éternelle flamme.
Autant quevous, au moins, nous nous croyons des droits
Aux céleslcs lambi'is que nous fraya la croix.
On dirait qu'avant vous, sous l'Église première,
Le monde tâtonnait en cherchant la lumière;
Et que Rome chrétienne eût disparu du sol,
Si votre Loyola, capitaine espagnol,
En quinze-cent-vingt-un, par un coup de fortune.
N'eût eu la jambe atteinte aux murs de Pampelune ;
On dirait qu'aujourd'hui n'est pas de bon aloi
La foi qui ne croit point aux pères de la foi.
Grâce au ciel ! en marchant dans nos routes secrètes.
Nous avons pour soutiens de plus sûrs interprètes ;
Voici quelle est la foi qui nous lie à son char :
C'est la foi de celui qui respectait César ;
La foi des saints martyrs, des purs cathécumènes.
Glorieux contempteurs des fragiles domaines;
Celle que, sans passer transfuges dans vos camps,
Gardent avec amour nos prêtres gallicans,
Nos pasteurs villageois, soldats de l'Évangile
Qui portent leurs mains d or sur des vases d'argde.
Et dont la charité donne en double aliment
Le pain de la parole et celui du froment ;
LES ULTHAMONTAINS. 15
Celle que sur la terre ont largement semée,
Avant François-Xavier etCharles-Borromée,
Les lumineux docteurs de l'âge byzantin,
Chrysostome, Basile, Athanase, Augustin;
Celle que sur le roc ont fermement assise
Bossuet, le dernier des pères de l'Église,
L'onctueux Massillon, le foudroyant Pascal,
Nicole, Arnauld, Fleury, Rollin, tout Port-Boyal,
Tous ces forts écrivains, aux nobles caractères,
Amis et nourrissons de ces grands solitaires.
Quand vous nous montrerez, dans vos rangs avortons.
Des noms aussi puissants que ceux que nous citons.
Nous verrons... Jusque-là, sous des lois tutélaires,
Vivez, et gardez-vous de forcer nos colres;
D'assez graves soucis grondent dans notre sein
Sans celui d'agiter contre vous le tocsin.
Que vous faut-il de plus ? votre zèle tragique
Sillonne en traits de sang la Suisse et la Belgique ;
Pourquoi venir ici de par delà vos monts ?
Pourquoi persécuter la paix que nous aimons?
La discorde en vos cœurs est donc bien instinctive !
Au foyer fraternel à peine on vous ravive, Que vous montrez le dard et menacez nos jours; Vous êtes des ingrats, vous le fûtes toujours : Avez-vous oublié l'époque sans exemple Où les trombes du ciel passaient sur votre temple, Où le boucher public sur son humide étal Tronçonnait chaque jour le cou sacerdotal ? Rappelez-vous l'orgie, aux refrains dérisoires, De sa vineuse haleine infectant vos ciboires, La fange des ruisseaux imbibant vos surplis, Vos autels ou plutôt nos autels démolis. Les candélabres d'or profanés par l'enchère, La Harpe le rhéteur niant Dieu dans sa chaire. Les soldats portant l'orge aux chevaux hennissants, Aux lieux où l'hosanna montait avec l'encens ; C'en était fait du temple, et du culte, et du prêtre : Voilà que tout à coup la France vit paraître Deux hommes dont le front portait le sceau divin , Un fondateur d'empire, un sublime écrivain : L'un, pareil auCyrus des antiques prophètes. Redressa les autels, ressuscita vos fêles.
Fondit des vases d'or pour vous en faire don, Couvrit les temps passés d'un immense pardon, S'inclina, le premier, sous la pourpre romaine; Qu'a-t-il reçu de vous pour ses bienfaits ? la haine ; Vous l'avez conspué, calomnié, vendu ; Pendant dix ans qu'il tint le monde suspendu, De vos petits complots, de vos tracasseries Vous l'avez assiégé jusqu'en ses Tuileries, Et jamais votre voix ne chanta sans horreur L'antienne où l'on priait le ciel pour l'Empereur. L'autre, s'il n'ouvrit pas les vieilles basiliques, Y ramena la foule aux prières publiques, Du haut christianisme expliqua les trésors Aux ténébreux enfants qui grandissaient alors; Et sa parole, égale à celle d'Isaïe, Tourbillon qui passait sur la terre ébahie, Entraîna vers le ciel plus d'hommes repentants Que vous n'en sauverez jusqu'à la fin des temps. Eh bien ! il fut par vous rassasié d'absinthe , Sa poésie avait profané l'arche sainte; Rome ingrate plaça, par un secret édit.
18 NEMÉSIS.
Son génie à l'index, sa gloire en interdit ;
Jamais, quand nous battions des mains à son audace,
Vous n'avez salué cet aigle dans l'espace,
Et votre oreille eneor s'attriste, chaque fois
Qu'il pousse un cri perçant dans l'Abbaye-aux-Bois.
Et nous qui nourrissons, de l'or parlementaire. L'hôtel épiscopal et l'humble presbytère; Qui, dans moins de dix ans, architectes dévols, Avons doté Paris de trois temples nouveaux; Nous qui distribuons, par des faveurs profanes. Des tableaux à vos nefs, des croix à vos soutanes; Qui, non contents de voir, dans nos moindres hameaux, La croyance indigène étendre ses rameaux. Jusqu'en Afrique^ au sein des camps et du tumulte. Comme les vieux Croisés, implantons notre culte, Montrons le Dieu fait homme aux Barbares surpris Et du siège d'IIippone exhumons les débris ; Nous qui, dans les Trois-Jours, alors qu'à l'insLanL nirMiie Un seul geste eût été pour vous un anathème, Osâmes détourner, par zèle pour la croix,
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Le marteau suspendu sur Germain-l'Auxerrois ; De quel prix payez-vous ces charitables œuvres? Dans le sein de l'État vous lancez des couleuvres ; Vos revêches prélats sonnent, chaqi:e matin, De clochers en clochers, le glas ultramontain ; Le pieux Univers imprime vos extases :
Tantôt vous déclamez en larmoyantes phrases Contre l'oppression qui bride vos transports, Tantôt vous prétendez qu'elle vous rend plus forts ; Aujourd'hui, vous haussant de toute votre taille. Vous voulez en héros affronter la bataille. Demain vous vous posez, sans tenter les combats, En martyrs, sachant bien que nous n'en voulons pas.
Prenez garde, un danger qui n'est pas illusoire, Mais grand, mais désastreux, plus que vous n'osez croire. Menace, en ce moment, cette foi des chrétiens. Qui n'a que vos bras seuls, selon vous, pour soutiens : Depuis long temps vos cris, vos amères paroles. Vos empiétements sourds, vos exigences folles Harcèlent vaguement nos esprits révoltés ;
20 NÉMÉSI5.
Les peuples mécontents cherchent les nouveautés ;
L'époque est favorable au pouvoir du sectaire;
Ce que pour contenter un caprice adultère
Accomplit brusquement un monarque jaloux,
Des griefs plus puissants le feraient parmi nous;
Et si jamais (ce jour n'est pas si loin peut-être)
Deux hommes dont je dois taire le nom de prêtre
Se dressaient tout à coup en portant dans leurs mains
Ln signe indépendant des pontifes romains,
Qui sait si de Juda l'infidèle patrie
N'irait pas embrasser l'autel de Samarie ?
C'est alors, mais trop tard, qu'avec contrition
Vous auriez à pleurer sur l'ingrate Sion,
A vous couvrir de sacs, à frapper vos poitrines,
Pour avoir suscité les nouvelles doctrines.
Pour avoir arraché, chrétiens ambitieux,
Le royaume de France au royaume des cieux.
lm|)riroprie Lange I.evy et t!omp., 10, rue du Croissant,
SATIRES
ET TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS
(16 mars 1845.
I^il, nihil , nihilum.
(Synonymes latins.)
La France s'ennuie.