LAMARTINE
Que diraient les acteurs des paternelles gloires,
Si ces ombres, sortant d'entre les tombes noires,
Se montraient tout à coup, aux yeux de leurs enfants,
Sur un sol encor chaud de leurs pas triomphants?
Que disent les débris qui'survivent encore
Aux noms que fit jaillir la France tricolore,
En voyant la torpeur, le dégradant ennui
Qui pèsent sur les fronts des hommes d'aujourd'hui ?
(( Vous n'avez donc plus rien, au fond de vos artères,
» De ce sang qui bouillait dans nos cœurs militaires,
)) Et nous sommes réduits à n'avoir d'héritiers
» Que vous, bourgeois crétins, égoïstes rentiers !
» Quoi! le fils a déchu du type de l'ancêtre !
» Dans l'antre du lion la brebis a pris l'être !
>i Et, couvés lâchement dans vos tièdes recoins,
» Les œufs de l'aigle ont donc enfanté des pingouins!
)) Si vous avez perdu jusqu'à notre mémoire,
f) Portez du moins les doigts sur l'électrique histoire ,
)) Tressaillez en comptant les travaux surhumains
»Qu'enmoinsd'unquartde siècle accomplirentnosmains;
» Courbez-vous un moment sur la carte d'Europe ;
» Entre tous ces pays-que votre œil enveloppe,
» Notre France, ce corps amputé carrément,
» Comme une masse inerte, un tronc sans mouvement,,
» Nous, vieux soldats, armés du sabre et de la lance,
)) Nous l'avions façonnée à notre ressemblance;
» Tous ces peuples voisins, qui rampent sur ses bords,
» Furent, plus de vingt ans, les membres de son corps;
» Son bras droit, s'élendaiit au cap du Finistère, » Semblait jeter le gant à l'hostile Angleterre; » Sa main gauche couvrait la Suisse et le Piémont, » Arrachait l'Italie à son sommeil profond, « Relevait dans Milan notre antique dépouille, » La Couronne-de-Fer que dévorait la rouille; » Sa tête s'abreuvait dans les bouches du Rhin, » Et le Tage aux flots d'or lavait ses pieds d'airain. » Chaque fois qu'il sentait remuer la géante, » Le sol continental palpitait d'épouvante; » Décrivait-elle un cercle autour des pieds des rois , » Les rois s'emprisonnaient entre ses bords étroits; » Les peuples la nommaient la grande métropole, )) E% des sables thébains aux frontières du pôle, j) Devant la république ou son iils l'Empereur, » S'inclinaient de respect, d'amour ou de terreur. »
Oui, tels furent les jours de la splendeur française Le siècle où nous vivons en forme 1 antithèse.
Dès qu'un acier barbare a hongre l'étalon Dont la course égalait le vol de l'aquilon, Dont les rouges naseaux soufflaient le cri de guerre, Son cœur atrophié n'a plus qu'un sang vulgaire; Le front bas, l'œil vitreux, au bâton d'un fermier Il se courbe sans peine et porte du fumier,* Ainsi rapetissé de courage et de taille. Mais content de ne plus servir à la bataille. L'homme dégénéré se résigne aux fardeaux Que des maîtres grossiers entassent sur son dos; ■Il ne s'informe plus des fables de l'Empire ; L'oxygène vital manque à l'air qu'il respire, C'est l'air marécageux, aux impurs éléments, Qui charge les poumons des Bataves dormants; Sa tête, qui, jadis, rayonnait d'espérance En contemplant aux cieux l'étoile de la France, S'abaisse désormais au terrestre limon, Comme pour y chercher des mines de charbon. Pourquoi lui parlez-vous d'honneur et de patrie ? L'aride faim de l'or, la rapace industrie,
Voilà les seuls ressorts de son pouls indolent; Automate de chifîre, il marche en calculant. En murmurant les mots de report et de prime; Chacun veut sustenter son être cacochyme, Et, comme le castor, s'occupe de bâtir Une maison fangeuse, un trou pour s'y blottir. Cherchez donc aujourd'hui, sur ces faces moroses. Cet éclair qui trahit l'instinct des grandes choses ; La gloire n'obtient plus qu'un sourire moqueur; La jeunesse elle-même a des rides au cœur, Elle rougit du temps où l'une et l'autre école Lançait dans le forum sa stridente parole. Et, se fortifiant dans le pays latin, Faisait de la Sorbonne un second Aventin.
Surtout, depuis cinq ans qu'un Guizot nous écrase. Nos pieds, de jour en jour, s'enfoncent dans la vase. Un souffle affadissant passe sur les esprits, Les rameaux des beaux-arts se penchent rabougris ;
8 NEMESIS.
Comme un flambeau qu'on porte au fond d'une caverne
Ne jette autour de lui qu'un feu rougeâtre et terne,
Sous ce ciel méphitique où nous nous ennuyons,
Le génie a perdu ses lumineux rayons.
Sur la scène publique aucune œuvre n'éclate
De celles dont la foule éternise la date ;
Des grands noms qui brillaient au poétique ciel,
Les uns, précipités dans l'art matériel.
Pour donner à leur muse une large pâture.
Ont dressé des comptoirs à la littérature ;
D'autres, le front encor paré de lauriers verts.
Mais honteux de n'avoir grandi que par leurs vers,
Sans mettre toutefois le génie en boutique.
Assiègent les hauteurs du monde politique :
Et Lamartine même, aigle de l'Hélicon,
Emprisonne son vol au journal de Mâcon.
Ne nous étonnons pas de cette décadence :
Ceux même aux mains de qui notre espoir se condense
Se gorgent les premiers, dans un large abreuvoir,
Du laudanum mortel que verse le Pouvoir.
Leur volonté se courbe à sa volonté seule;
Pareils à des chevaux attachés à la meule,
Sous l'œil ouvert du maître, aveugles somnolents,
Dans un cercle éternel ils tournent à pas lents.
Cette bassesse était réservée à notre âge :
Le Système se fait un titre d'un outrage,
Et, pour digne symbole, a lui-même adopté
La borne, emblème froid de l'immobilité.
Non, jamais, même au temps des mœurs lesplus caduques.
Les hommes n'avaient fait leur gloire d'être eunuques. Et pourtant, chose étrange î on entendit parfois Ces pâles fanfarons nous vanter leurs exploits ; Eh ! qu'avez-vous donc fait, bravi du Ministère, Dans ce laps de cinq ans qui semble séculaire ? Qu'avez-vous consommé, qu'avez-vous entrepris? Comment disculpez-vous votre paix à tout prix .'' Quelle forte alliance avez-vous engrenée ?
On a vu revenir le triste Lagrenée, Rapportant de la Chine, où son zèle échoua, Un désappointement daté de Vampoa, Vos amis, c'est Rosas, républicain féroce, Qui contraint ses sujets à traîner son carrosse; C'est ce don Narvaez, petit Caligula, Dans le palais des rois chantant la Tragala, Grand prêtre d'abattoir qui sur un taurobole, Achève d'équarrir la carcasse espagnole, Et que vous proclamez absous de tout remords. Quand son pardon posthume a gracié des morts.
En vain vous affublez, pour cacher votre honte. Des lauriers marocains vos bonnets de Géronte ; Le parasol d'Isly, dont vous vous abritez, Ne peut, pour grand qu'il soit, couvrir vos lâchetés Aux yeux de l'étranger dont l'adresse vous leurre Vous avez prosterné la France extérieure ; Votre diplomatie, à force de saints.
Comme le dromadaire a gagné des calus ;
LES IMPUISSANTS. il
Vous avez amené le pavillon de guerre
En face d'un mouchoir brodé par l'Angleterre ;
Vous avez mendié le pardon le plus plat
D'un errant factotum, paré d'un consulat ,
Qui jamais ne montra de vertus cléricales
Que celle d'assouvir les ardeurs tropicales
D'une reine aux pieds nus, Messaline au teint noir
Que Saint-Lazare, ici, craindrait de recevoir.
Vous avez beau donner pour des perles exquises
Les cinq ou six cailloux de vos îles Marquises :
L'Océan tout entier, passant sur votre front.
Jamais de Taïti n'y laverait l'affront.
Pendant que vous fouillez, de vos doigts impudiques,
Le rouilleux arsenal des hochets héraldiques,
Que vous reconstruisez des paux et des chevrons
Pour des bourgeois masqués en marquis ou barons,
Notre vieil écusson, que l'étranger bafoue.
Chaque jour disparaît sous des taches de boue,
Et vos sordides mains flétrissent à la fois
La triple fleur de lys, l'aigle et le coq gaulois.
Au dehors, au dedans, la France contristée
Rencontre, à chaque pas, votre Borne plantée ;
A moins de vous prétendre érigés en héros
Pour avoir défendu la cause des perdreaux,
A moins de décerner des croix et des médailles
Au doux Boulay du Var, Représentant des cailles,
Par quelles sages lois, par quels bienfaits marquaiis
Avez-vous expié vos œuvres de cinq ans ?
Les conflits de pouvoir, prolongeant leurs rancunes,
D'anarchiques tableaux attristent nos Communes,
Et vos bras sans vigueur n'osent y mettre un frein.
Quand le pied clérical touche à notre terrain.
Quand de ses mandement Rome nous scandalise ,
Jésuites de la Charte et fauteurs de lÉglise,
A peine opposez-vous au corps sacerdotal
Un commis de Martin, Dessauret du Cantal.
Vous nous avez voté, pour faveur éclatante.
Le piège électoral qui réduit la patente.
Tout ce qui vient de vous, malgré votre pathos ,
Est suspect à nos yeux : tiineo Danaos.
C'est pitié de vous voir, progresseurs écrevisses ,
De vos chemins de fer exalter les services ;
Au lieu de nous forger avec tant de fracas
Quelques honteux rail-ways mancliots comme vos bras,
Et dont chacun de vous emporte un kilomètre
Au pays électeur qui vous le fit promettre ;
Au lieu de ne songer qu'aux grossiers appétits
Des clochers villageois d'où vous êtes partis.
Vous eussiez fait une œuvre illustre et méritoire
De lier les deux bouts de notre territoire ,
D'unir, pour la grandeur du peuple riverain.
Les values de Marseille aux eaux douces du Rhin,
D'étirer sur la France un ruban métallique ,
Un digne monument de la splendeur publique,
Une aorte de fer qui, par mille rameaux,
Distribûrait la vie aux plus lointains hameaux.
Mais non, votre égoïsme a créé des impasses ; Vos yeux n'osent plonger dans de libres espaces ;
Tous ces nobles progrès que nous sollicitons Tombent inaperçus dans vos sombres cartons.
Subirons-nous toujours vos dénis de justice ?
Sommes-nous condamnés à ce brumeux solstice ,
A cette lune pâle, à ce froid clair-obscur
Que vos yeux d'albinos prennent pour un ciel pur,
Et de notre horizon, pour ne plus apparaître.
Le jour des trois soleils est-il passé? — Peut-être...
Le peuple fut toujours, vous l'avez bien dû voir,
Un créancier commode à l'égard du Pouvoir;
Quand celui-ci ne peut payer à l'échéance,
A des sursis humains il soumet sa créance ;
Avant de recourir aux rigueurs de la loi.
Au nom de la justice et de la bonne foi,
Il l'implore en silence, il ménage sa honte,
Il se contenterait du plus léger à-compte ;
Il admet, pour excuse à ses refus constants.
Des malheurs imprévus, la dureté des temps;
Mais entln, quand, après une si longue attente,
Il voit du débiteur l'improbité patente ; Impuissant à garder son stoique sang-froid, Par un protêt rigide il réclame son droit; Hâtez-vous d'apaiser sa colère brutale : Sinon, malheur à vous î une fois qu'il installe Son palais de justice au sein des carrefours, L'arriéré de quinze ans, il l'exige en trois jours.
•mprimerie Lange Lévy et Comp., 16, rue du Craluant-
SATIRES
BARTHÉLÉMY
LE PAMPHLËTAIRS.
ET TOUS LES MAnCIIA^DS DE NOUVEAUTÉS.
LE PAMPHLÈJAÎRE
[ 6 a\ril ISiûJ
Une pensée di'ilnilc en termes rourts et cinirs , avrc preuves, doriiments, exemples, c]uanil on riiiiprinie. c'est un pamplilet et la nieilliure *itiin. cour.tiieuse souvent, iju'un homme puisse faire au uonile.
FAll.-LOtlS COL' RI EU.
Je vous l'ai dit cent fois , le métier que vous faites Donne des mois de deuil pour des heures de fûtes; Quand ils seraient pourvus de mille qualités. Vos vers sont trop friands de personnalités, Et votre ardent brûlot que le Siècle expédie Doit s'enllammer lui-môme en portant l'incendie. Déjà le mois dernier (voyez le Moniteur), Vous savez ce qu'a dit de vous un orateur,
Vous savez en quels mois sa colère vous sangle; Mais qu'aviez-vous donc fait à ce monsieur de Langle, Pour que ce fier tribun, devant tant de témoins, S'escrimât contre vous?
Rien, presque rien, du moins; Si ce n'est qu'en donnant la liste anti-française Des amis de Pritcliard , formant les DEUX-CE^'T -treize , Pour le recommander à son département.
J'avais inscrit son nom arithmétiquement ; Voilà tout mon forfait. ]\îes patrons journalistes, Longtemps avant la mienne avaient dressé leurs listes, Appelant au soleil de la publicité Le frauduleux scrutin dans la nuit abrité; Et, si j'ai concouru par l'effort de mes rimes A détrôner l'abus des votants anonymes, Loin de m'en repentir, quoique faible soutien, Je réclame une part dans cette œuvre de bien.
LE PAMPHLETAIRE.
Cette œuvre, à mon avis, estime faute immense; Il faut être poëte, et poêle en démence. Vouloir à tout jamais demeurer compromis, Pour se créer, d'un coup, deux cent treize ennemis.
Je le sais; mais qu'y faire? en entrant dans la lice,
J'ai dans sa plénitude accepté ma milice;
Le censeur politique, en des jours agités,
Doit s'immoler lui-même à des nécessités;
Au lieu de le blâmer des haines qu'il affronte,
De son chaud dévouement il faut lui tenir compte;
Pour son propre salut il n'a rien su prévoir;
Ce qu'on nomme imprudence est pour lui le devoir;
A la tête du camp, sentinelle perdue.
Du péril qui l'entoure il connaît l'étendue,
Mais d'avance il a fait le ma2;nanime vœu
De i^auver la patrie en essuyant le feu.
6 XÉMÉSIS.
C'est l'aigle qui, honteux de dormir dans son aire, Tombe, du haut du ciel, en portant le tonnerre; C'est la torche qui meurt elle-même, en versant Sa clarté suicide au chemin du passant; C'est le régulateur de la locomotive, Qui, penché sur les bords du volcan qu'il active, Et soumettant au frein sa gueule de dragon, Sur le rail parallèle entraîne le wagon.
Vous ampoulez en vain le rôle du poëte; La tribune a lancé sur vous une épithète. Vous êtes pamphlétaire, et c'est un sot métier.
Que je sois pamphlétaire ou même pamphlétier, (Bien que ce dernier mot, de tendance ennemie, Soit réprouvé par Boiste et par l'Académie), Je réclame ce titre avec quelque fierté. Soldat de la justice et de la liberté,
LE PAMPHLETAIRE. 7
Je remplis, sans scrupule, une tâche assez belle.
Et n'assimile pas le pamphlet au libelle.
En lâchant ma bordée au vaisseau du Pouvoir,
Je n'ai pas sur mes mâts cloué le drapeau noir ;
Gardez-vous de penser que rien ne se dérobe
A lécumeuse dent de ma muse hydrophobe ;
Lisez-moi ; dans mes vers si des noms sont inscrits,
Les noms glorifiés égalent les proscrits,
Et si la Némésis dont je me fais l'apôtre
Tient un fouet d'une main, la balance est dans l'autre.
Autant on doit flétrir l'anonyme écrivain
Qui, la plume ou plutôt le stylet à la main,
Payé pour assouvir une vengeance obscure,
Surprend son ennemi d'une lâche piqûre,
Autant on doit d'estime à l'homme courageux,
Au poëte enfanté par les temps orageux,
Qui, de sa conscience intime mandataire,
Accomplit au grand jour un loyal ministère.
Donnant ou recevant, dans un égal combat,
Le coup a^vi^^^^ih^re ou celui qui l'abat;
8' KÉMÉSIS.
L'un est un homme fort, une âme bien trempée,
Qui, soutenant son droit par la balle ou l'épée,
Marche à son adversaire en effaçant le sein ;
L'autre est un misérable, un sordide assassin -••
Qui, dans un chemin creux, charbonnant son visage,
Guette l'homme attardé qu'il surprend au passage.
Oui, je suis pamphlétaire, et j'en fais vanité :
Par de plus grands que moi ce nom fut adopté.
Je proclame avant tous, pour maître ou pour confrère,
Châteaubriant, l'orgueil du monde littéraire;
Ce titre glorieux, qu'on veut rendre insultant.
Illustra Paul Courier et Benjamin Constant ;
Aujourd'hui, Cormenin accepte cette injure ;
C'est avec le pamphlet^ cest avec la brochure,
Mieux qu'avec les pavés, que, dans un triple jour,
L'escabeau féodal fut broyé sans retour.
Que ne flétrissez-vous du nom de pamphlétaire
Molière^ Beaumarchais, Pascal, Bousseau, A'oltaire^
Démosthène, et celui dont la foi fulmina
Les crimes de Verres et de Catilina !
Le chemin que je suis n'est que la noble trace Qu'ont marquée, avant moi, Juvénal, Perse, Horace; Sur les mœurs de leur siècle énergiques soufflets, Leurs satiriques vers n'étaient que des pamphlets. C'était un pamphlétaire aussi, que ce vieux Dante, Qui, vouant aux grandeurs sa haine indépendante, Non content de pousser dans le mystique enfer Les réprouvés, hurlant sous sa fourche de fer. D'étouffer dans des lacs, dans des mares impures, Des troupeaux d'assassins, de lâches, de parjures, Dans son large entonnoir, aux tortueux chemins, Engouffrait tout vivants les pontifes romains. Et, s'il faut invoquer un patron plus austère, Ce fut un magnifique, un divin pamphlétaire, Que celui dont le fouet, tressé de nœuds grossiers. Expulsait du lieu saint les pâles coulissiers, Qui, bravant du pouvoir la vengeance farouche, Avec les Némésis qu'improvisait sa bouche. Frappait les publicains, les scribes, lesdocleuiVj Les Guizots d'Israël et leurs conservateurs.
Si ce rôle est si beau, je comprends avec peine Comment si peu d'acteurs l'adoptent sur la scène, Et pourquoi ce drapeau que vous avez planté Ne recrute personne, à part votre unité. Pensez-vous avoir seul, pour suivre cette route, Du génie et du cœur?
Moins qu'un autre sans doute; En audace, en talent j'ai plus que des rivaux; Mais d'autres qualités font le peu que je vaux : Tout homme n'est pas propre au harnais que j'endosse; La satire publique est un vrai sacerdoce Qui prescrit à celui qui sent sa dignité Des formes d'existence, une excentricité, Une philosophie ombrageuse et profonde.
Impossibles pour ceux qui se mMent au monde, Et dont les jours dorés s'entrelacent aux nœuds
i.E PAMPHLÉTAIRE. ^^
Des théâtres, des bals, des banquets lumineux. Dans tous les autres rangs de la littérature , On peut dans ses loisirs énerver sa nature ; Mais quiconque se voue au rôle de censeur Doit d'une telle vie ignorer la douceur ; Il faut que loin du monde il trace son orbite , Qu'entre des murs lointains il veille en cénobite, Que s'il ouvre sa porte à de rares amis. Au devoir réciproque il ne soit pas soumis ; Qu'il ne s'informe pas s'il se déconsidère En montrant au public sa barbe hebdomadaire , Et passe, insoucieux, à travers les discours Des bourgeois ébahis, qui disent ; C'est un ours. Quelque intègre que soit l'écrivain satirique. Quelque ardente que soit sa colère électrique , S'il hasarde son pied dans les salons, ouverts A tant d'hommes formés de principes divers. Tôt ou tard on verra fléchir son caractère ; D'indulgences sans nombre il sera tributaire ; Le sexe qui commande aux phis rudes humains
i2 NÉMÉSIS.
Enchaînera de fleurs ses raboteuses mains.
Pourrait-il fustiger d'un vers même équitable
Son partenaire au wisth ou son voisin à table ?
De quel front assaillir l'honnête député
Dont la fille ou la sœur lui présente le thé ?
Il lui faudra vingt fois, au moment qu'on l'imprime ,
Courir pour épargner un nom mis à la rime,
Et ternir par des points ou par un blanc poltron
La ligne où rayonnait Denys ou Fulchiron ;
En un mot, chaque soir, devinant le mot d'ordre
Pour se taire ou parler, pour flatter ou pour mordre,
Automate acceptant ou prêtant un appui,
Echo de tous les sons, il cesse d'être lui.
Voilà de quel écueil j'ai préservé ma vie ;
A ce régime dur constamment asservie.
Sans subir des salons les droits omnipotents,
Ma rustique habitude a traversé vingt ans.
Certes, si mon humeur eût eu plus de souplesse,
Plus d'une riche main m'aurait conduit en laisse;
J'aurais pu, comme un autre, armé de protecteurs,
Du trône dramatique assiéger les hauteurs; J'aurais vu devant moi vingt carrières ouvertes , Je porterais un frac orné de palmes vertes; Je pourrais, aujourd'hui, me faire un hausse-col De l'étoile polaire ou d'un ordre espagnol, Ou fonder, tout au moins, une obscure hypothèque Sur les rayons poudreux d'une bibliothèque; Mais l'instinct, le hasard qui dirige nos pas. M'entraînèrent ailleurs ; je ne m'en repens pas ; Et, sans blâmer ici, comme indignes d'excuse. Ceux qui sur des sofas achalandent leur muse, Tant que j'exploiterai ce périlleux métier. Je veux, comme je fus, être moi tout entier.
Peut-on vous demander si vous pensez encore Exploiter bien longtemps ce métier?
Je l'ignore;
U NÉMÉ51S.
Je fais, soldat obscur dans un glorieux camp, Une guerre qui doit finir je ne sais quand. Le corps parlementaire et celui de la Presse Assiègent du Pouvoir la vieille forteresse ; On dit que la discorde est dans sa garnison, Qu'elle ne peut tenir plus loin que la saison. Que, grâce à notre feu qui chaque jour l'accable, Dans ses murs crevassés la brèche est praticable. Et que, d'après la règle, au premier jour, il faut Qu'elle livre ses clefs ou soit prise d'assaut. Jusque-là mes labeurs n'auront aucune trêve. Nulle main au fourreau ne rentrera le glaive. Car tous les assiégeants ont juré sur l'honneur De démolir la place avec son gouverneur.
Et le siège fini, la place renversée,
Le gouverneur détruit, quelle est votre pensée?
Des loisirs de la paix n'êtes-vous point jaloux?
Une paix honorable est mon vœu le plus doux :
Puisse un jour reposer ma muse endolorie!
Mais pourtant (coupons court à cette allégorie).
Si ce plat Ministère, une fois abattu,
Lègue à ses successeurs ce qu'il a de vertu ;
Si comme des forçats attachés à la rame,
L'argousin d'aujourd'hui les cloue à son programme;
Si lord Francis Guizot^ failli discrédité,
Sous d'obscurs prête-noms couvre sa nudité;
Si nos maîtres nouveaux acceptent l'héritage
D'un système de peur, de dol, d'escamotage.
Vitupérant l'honneur des plus illustres noms.
Gaspillant la victoire, enclouant nos canons.
Forçant la France esclave à plier sous l'étole.
Votant l'or du budget pour un pharmacopole;
Si rien ne change enfin dans ces iniquités.
Nous ne changerons rien dans nos hostilités ;
Et tandis que les uns, d'une voix vengeresse.
iCJ NÉMÉSIS.
Tonneront à la Chambre et d'autres dans la Presse, Je les poursuivrai, moi, d'un éternel sifflet Avec l'arme qu'on nomme ou satire ou pamphlet.
Je fais des vœux pour vous; mais je vous réitère Un avertissement que je crois salutaire : Le chemin raboteux que je vous vois tenir Peut se montrer plus âpre, encore, à l'avenir; Vous êtes destiné, peut-être, à des secousses Oii les lois de septembre auront l'air d'être douces, Où contre la pensée, en guise de ciseaux, La censure armera la hache et les faisceaux; Alors
Je vous entends; je sais que les tempêtes, Ainsi que les tribuns, emportent les poètes ; Qu'aux rostres du forum, pour des pamphlets romains, Antoine fit clouer une tête et des mains ;
LE PAMPHLÉTAIRE. i7
Que Lucain, défenseur des plus fiers caractères, Expia sa Pharsale en s'ouvrant les artères ; Bien souvent mon sommeil rêva d'André Chénier; Qu'importe? notre vie alors vaut un denier: Mourir en épanchant des vérités hardies, C'est parer de son nom ces hautes tragédies, C'est échapper au sort qu'espère l'homme nul. Oui, j'ai fait de sang-froid ce sinistre calcul; Mais je l'ai déjà dit dans une œuvre adressée A mes concitoyens de la vieille Phocée ; L'accusateur poëte avant tout doit savoir Qu'il remplit en ce monde un périlleux devoir; Que les partis^ armés du croc des calomnies, Peuvent traîner, souvent, sa gloire aux gémonies, Mais qu'un sage verdict de la postérité L'absoudra d'avoir dit à tous la vérité. Heureux que la satire à lui seul soit funeste, Le bien qu'elle a semé le console du reste; Ses effets orageux peuvent se pressentir; L'apôtre doit s'attendre au rôle de martyr.
48 NÉMÉ5IS.
Pareil aux journaliers qui, dans leur dur ofliee,
Debout, la tête nue, au pied d'un édifice,
Sans songer aux débris qui bondissent sur eux,
Eloignent les passants de leur choc désastreux;
Sentinelle attentive à tout ce qui l'obstrue,
Je signale au public les écueils de la rue.
Sans craindre ou désirer, pour les jours qui viendront,
La pierre de hasard qui peut briser mon front.
Imprimerie Lange Lerj et Comp., 16, rue du Croùsaul.
NÉMÉS
SATIRES
BARTHELEMY
CHEZ B. DUSILLION, 13, RUE DU COQ-SAlNT-llOXORÉ ,
ET TOUS I.F-S SIAKCIIANDS DE NOUVEAl'TKS.
iM6
XQ
LES FOlUrFICATIONS
(20 avril iUi.)
On dit que j'avalj cflntfillé île fortifier P»r!j;'je n'ai jamais ru cctlc prusce , cl ti l'oa me i'uvâit proposé, j'aurais reTusc.
Paroles de ^•AI■LOÉo^( , Mémorial de Sainte-Hélène.
Aui hcpc in noslros fabricata est machina muroi, Inspectura domos , renturaque desuper vrbi, Aut uliquii latel error.
VIRGILE, Enéide, liv. H.
On dit, et je le crois, qu'à de certains moments; Le poëte est guidé par des pressentiments; Qu'une seconde vuC; un sens divinatoire. Dans sa pensée intime anticipent l'histoire; Et que des noirs secrets du profond avenir Un démon familier le vient entretenir; Oui; je le crois, il est de mystiques présages Plus certains; plus parlants que la raison des sages,
♦ NEMÉSIS.
Mais que n'explique pas l'entendement humain.
Quand l'esprit tentateur, la truelle à la main,
"Vint à nous, en disant d'une voix paternelle :
« Me voici, prenez-moi pour votre sentinelle,
» La guerre approche, il faut défendre vos abords,
)) Laissez-moi vous bâtir des murs, des châteaux forts,»
La foule comprit mal cette œuvre clandestine;
Mais elle fut visible à l'œil de Lamartine:
Le prophète tribun, de sa voix de Nathan,
Combattit corps à corps l'architecte Satan;
Et, qu'il me soit permis de parler de moi-même,
J'expliquai, comme lui, le sinistre problème,
Et je vis ces remparts moner de jou 3:ij :> ir,
Triste, comme Hugolin quand on murait sa tour.
Gardons-nous, toutefois, d'incriminer le vote
Des hommes qu'entraîna leur zèle patriote :
Si l'erreur est permise, elle le fut alors;
De perfides rumeurs fermentaient au dehors ,
Chaque jour aggravait les rumeurs de la veille;
On entendait de loin, en appliquant l'oreille.
LES FORTIFICATIONS. i
Les cabinets du czar, de Vienne et de Berlin
Chuchoter la menace en style sibyllin;
L'ambiguë amitié de la louche Angleterre
Grimaçait un sourire à notre mandataire.
Proférant, tour à tour, dans ses brouillards épais,
Des sarcasmes de guerre et des serments de paix;
Pour la seconde fois, la ligue universelle
Semblait contre Paris sonner le boute-selle;
Et ces fausses terreurs, dans les cœurs palpitants.
Rouvraient des souvenirs fermés depuis trente ans.
Faut-il donc s'étonner si, dans ces jours de crise.
L'astucieux Pouvoir triompha par surprise;
Si des plus nobles cœurs, bien longtemps combattus,
Il sut, à son profit, exploiter les vertus;
Si, l'esprit encor plein d'une flagrante histoire,
Des hommes chaleureux, soldats du territoire.
Pour défendre Paris du barbare étranger.
Sous l'abri d'un rempart le voulurent ranger?
Ils savaient qu'en prenant cette forte attitude.
Ils calmaient des esprits la vague inquiétude.
Et déclaraient aux rois que, devant leurs recors, La France sait comme eux se cuirasser le corps.
Mais les temps sont changés; le monstre politique, Digérant en repos le gâteau narcotique, Ronfle comme Cerbère, accablé de torpeur; Du choc continental la France n'a plus peur; Les vents ont comprimé leurs stridentes rafales; Ni du Septentrion les aigles bicéphales, Ni la panthère anglaise, aux nocturnes exploits. Ne songent à bondir sur le chapon gaulois, Le débonnaire oiseau dort le cou sous son aile; Et la podagre paix, couverte de flanelle. Sur le bras de Guizot trouvant un doux appui, Se traîne, en exhalant des bâillements d'ennui. Oh ! nous pouvons dormir! tant que sur son front blôme La France subira le plomb de ce système, Nulle velléité, nul intérêt jaloux^ N'exciteront l'Europe à se ruer sur nous;
Non, nous ne craignons pas que ton bras ne la pousse,
Pouvoir de Lilliput! ministère Tom-Pouceî
Plutôt que d'attirer les nouveaux Sarrasins,
De faire un déplaisir aux bons peuples voisins,
D egratigner l'orgueil du plus mince landgrave,
De soutenir nos droits avec l'arme du brave,
Tu saurais inventer, pour demander merci ,
Des avilissements inconnus jusqu'ici ;
Ce n'est rien que d'avoir fléchi la vieille épée
Devant le consulat et la pharmacopée,
Que d'avoir suspendu, par ton ambassadeur.
Au cou d'un Narvaez l'aigle de commandeur.
Pour gagner les lauriers que Loyola décerne ,
Tu prêterais main-forte aux héros deLucerne;
Si Londres l'exigeait, tu livrerais le sol
Où tu n'as jusqu'ici gagné qu'un parasol;
Par tes représentants, transformés en heiduques,
Tu ferais antichambre aux cours les plus caduques;
Du dais pontifical tu tiendrais le cordon.
Tu baiserais la barbe aux Cosaques 4u Don.
Et c'est dans ce moment où la France digère La filandreuse paix de l'aumùne étrangère, Qu'on veut nous extorquer de stupides canons Pour meubler tous ces forts que nous abominons ! Qu'à la moderne Europe on promet le scandale De transformer Paris en cité féodale !
0 ville au doux accueil, aux bienveillants regards , Consistoire du goût, des sciences, des arts, Souveraine avouée entre les métropoles , Asile Ijospitalier des existences molles, Médine occidentale au front éblouissant , Affable hôtellerie où l'univers descend , Tumultueuse ruche où tant d'essaims d'abeilles Du luxe européen pétrissent les merveilles! 0 Paris ! que diront le poudreux pèlerin , L'étranger dont le char dévore le terrain , Quand , arrivant du fond d'une longue avenue , Dans l'espace outragé de la campagne nue , Leurs yeux désenchantés, soudain découvriront Le deuil qui chargera ton métallique front ?
Quand , prèle à s'enfoncer sous la porte massive, L'industrie entendra résonner un Qui vive ? Les uns s'inclineront sous le fatal écrou ; D autres, en entendant la berse et le verrou. Rebondiront d'horreur au pied de la muraille; Moi , je crayonnerai sur la pierre de taille , Avec ma main dantesque , un vers sentencieux : On cesse d'être libre en entrant dans ces lieux.
Encor, si ces remparts dont l'aspect nous attriste, Aux rêves du poêle, au pinceau de l'artiste Dessinaient dans les airs avec solennité L'ordre architectural d'une antique cité. Ensemble harmonieux de tours et de tourelles , De jambages massifs et de sculptures grêles , Déroulant sur sa tête , en gothiques replis , Son voile de créneaux et de mâchicoulis , Peut-être que Paris, avec moins d'épouvante. Contemplerait l'orgueil de cette œuvre savante,
4i) NÉMÉSIS.
Et dans ces murs épais qui barrent l'horizon
Admirerait du moins une belle prison ;
Mais, hélas ! aujourd'hui, comme aux siècles antiques,
Les fortificateurs ne sont plus poétiques,
Ils ne bâtissent plus dans ce style mignon
Qui rend encor si fiers les remparts d'Avignon ;
Le savoir de Vauban, en dressant notre enceinte,
A tout stigmatisé de la moderne empreinte ;
L'œil désolé ne suit dans l'espace des champs
Qu'un grisâtre talus coupé d'angles tranchants ,
Et toujours, et sans fin , à la mode chinoise.
Le morose cordon d'une ligne sournoise ,
Où ;, bientôt , dormiront mille géants d'airain ,
A plat ventre couchés presque à fleur de terrain.
C'est là, pour nous, poëte, une vainc parade; C'est pousser la tactique en un sens rétrograde. C'est un anachronisme, un absurde retour Vers l'époque où Priam s'enfermait dans sa tour.
On ne s'escrime plus à travers des murailles ,
Tour un siège qu'on fait on livre vingt batailles;
C'est en rase campagne , et non par des blocus
Qu'aujourd'hui les États sont vainqueurs ou vaincus;
Résister bravement contre une armée entière,
C'est l'œuvre, c'est le sort de la ville frontière;
La ville capitale, et la nôtre d'abord,
N'en doit jamais descendre à ce suprême effort.
Ce n'est point là son rôle : ainsi qu'un clief d'armée,
Dès qu'avec l'ennemi la lutte est entamée,
Ne va plus aujourd'hui, comme ceux d'autrefois.
Conquérir dans les rangs de vulgaires exploits,
Mais debout, à l'écart, du haut d'une éminence.
Du sanglant échiq^ner dirige l'ordonnance.
Précipite ou retient ses tonnerres ronflants,
Ses troupes de réserve et sa ligne et ses flancs,
Et conserve, lui seul, au fort de la tempête,
Pour le salut de tous, le calme de sa tète;
Ainsi, quand un empire agite le tocsin
Sur des envahisseurs qui lui rongent le sein.
12 NEMESIS.
La cité souveraine, en ces heures d'urgence, Doit préserver du choc la haute intelligence, Afin d'improviser d'énergiques moyens De susciter l'élan des douteux citoyens, D'éparpiller partout ses rapides cohortes. De combattre elle-même avec ses places fortes, Et de n'ajouter pas, dans les remparts surpris, La chute universelle à ses propres débris.
Laissons ce désespoir, ces ressources fatales Illustrer au besoin d'obscures capitales ; Le lumineux Paris, le foyer des beaux-arts , Ne doit pas se mêler à ces grossiers hasards; A de trop douces mœurs sa race est asservie , Trop de mortels heureux y promènent leur vie. Pour exiger de lui le désastreux concours D'un siège de trois mois ni même de trois jours. Un siège! voyez-vous les boulets et les flammes Rugissant, jour et nuit, sur quinze cent mille âmes;
L'épidémique effroi des pâles citadins
A l'aspect des obus émondant leurs jardins;
Nos temples démolis, nos colonnes brisées,
Des visiteurs de fer parcourant nos musées.
Et devant un public d'épouvante saisi.
Le bouquet de la bombe effeuillé sur Grisi!
Quel bâillon mettrez-vous sur les bouches hagardes?
Trouverez-vous assez de soldats et de gardes
Pour mourir au dehors et combattre au dedans
L'émeute, l'autre siège aux tourbillons ardents?
Comment calmerez-vous les hurlantes suppliques
De la détresse errant sur les places publiques.
Exprimant, à grands cris, la vieille et double faim
Du peuple des Césars pour le cirque et le pain?
Non, vous n'y croyez pas; votre esprit doctrinaire Ne s'est jamais ému d'un siège imaginaire; L'Europe est un bercail où les peuples soumis Sur le foin pastoral, pêle-mêle endormis,
Ronflent; sans Iressaillier au cauchemar des bombes; Les aigleS; les vautours sont changés en colombes; Ni Londres ni Moscou, rêvant des maux futurs, Contre nos bataillons ne hérissent leurs murs. Ne nous traînez donc pas à ce degré de honte De montrer des terreurs que leur courage affronte î N'armez pas ces créneaux dont nous nous accusons, Laissez-les se couvrir de lierre et de gazons, Gardez-vous d'accomplir une erreur commencée ; Quels que soient les desseins qu'ourdit votre pensée, Fussent-ils innocents, hdlez-vous de bannir Les possibilités d'un désastre à venir.
Au moment précurseur d'un Iremblamcnt de terre. Le feuillage des bois s'agite avec mystère; Sans un souffle de vent gronde le flot marin, Et quelques points blafards tachent le ciel serein: Des signes du moment la nature est pareille : Réveillez-vous ! ouvrez les yeux, prêtez l'oreille; De sourds frémissements sortent de tous côtés, Dés voix passent dans l'air; ministres, écoutez ! 1
LES FORTIFICATIONS. fS^
Les échos de la Presse exhalent un murmure
Qui défend à Paris de vêtir son armure,
Et l'énergique main des citoyens-soldats
Aux canons amhigus refuse leurs mandats.
Croyons que, sous un roi qu'on nomme entre les sages,
Rien ne confirmera ces alarmants présage?,
Qu'il ne rompra jamais, cherchant un autre appui,
L'équilibre légal entre son peuple et lui;
Mais nous devons veiller à de futures crises.
L'avenir peut couver de noires entreprises ;
Pour imposer le frein au peuple de Juillet,
Le Mont-Valérien vaut mieux que Rambouillet,
Et le Pouvoir craint moins d'oppressives mesures
Dès que le coup d'État sort par des embrasures.
Du drame où nous marchons qui prévoit les acteurs ?
La tempête souvent vomit des dictateurs ;
Le régime du sabre est, dit-on, éphémère;
Oui, mais son souvenir est gardé par Brumaire;
Alors, dans la balance où l'on pèse les lois,
Le vote des boulets n'a point de contre-poids ;
La plus forte tribune a l'air d'être vassale Quand c'est un arsenal qu'on lui donne pour salle; La liberté se tait ou n'est plus qu'un vain nom Dès qu'elle entend parler la bouche du canon.
I ai]>riniei'ie l^ng» Lcij el C.oinp , 16, rue J>i ('r»Uunt
iNOUVELLE
SATIRES
HT TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS
XIÎI
(ter mal |8i5.;
Clementi<a iii qiinmcunqiie domum pervenerit , eam felicem tranqiiillamqne praRsIabit; sed in rcyio quo rarior, eo oiiraLilior.
A.MV'AL'S SEXECA.
Pendant que le progrès, affranchi du compas,
Dans tous les arts connus renouvelle ses pas,
Le zèle officiel, bridé par la routine,
Sur une aire battue incessamment piétine,
Et se trouve réduit, dans ses jours courtisans,
A se recopier lui-même tous les ans.
Depuis quatre-vingt-neuf et le vieux Directoire,
En vain, pour rajeunir un banal répertoire.
i NÉMÉS15.
Son génie inventeur, toujours au dépourvu, S'évertue à dresser un spectacle imprévu ; En vain, depuis un mois, le marteau de l'édile Rajuste des décors le squelette fragile, Consolide, à grands coups, les futures clartés Des astres qui pendront aux clous numérotés , Allonge sur nos fronts de gigantesques grues. Frappe d'un embargo la liberté des rues , Exbausse, avec orgueil, ses ternes oripeaux De sapin, de carton et d'ifs municipaux ; Macbiniste coûteux d'un monotone drame, 11 ne trouvera rien à changer au programme : Une joute nautique, un orchestre d'airain Hurlant la Marseillaise^ inopportun refrain, Les tréteaux de Thespis paradant sous la toile, De méphitiques feux jusqu'à l'arc de l'Étoile, Quelques mâts de cocagne, emblèmes du pouvoir, Voilà ce qu'aujourd'hui le peuple va revoir. Toute pauvre qu'elle est, assise sur la pierre, La veuve des Césars, épouse de saint Pierre, Dès que vient le grand jour de l'époux patronal,
Couvrant son noble deuil d'un luxe quirinal. Sur le château Saint-Ange elle installe sa fête, Pose son piédestal à ce sublime faîte.
Et de là, de ce point isolé dans les airs, Tout à coup elle éclate en fulgurants éclairs, En serpents d'écarlate, en gerbes embrasées, Déchire le ciel noir par vingt mille fusées. Et jette les lueurs du flamboyant tison Jusqu'aux sommets alpins qui bordent l'horizon.
Un jour, n'en doutons pas, Paris, moins économe,
Osera se hausser à la hauteur de Rome;
Au lieu d'enchevêtrer des échafauds mouvants.
De clouer des soleils souffletés par les vents.
D'user à fleur de terre, avec parcimonie.
Le clinquant phosphoreux de la pyrotechnie;
Sur un point culminant du vieux pays latin,
Visible à tous les bords de l'horizon lointain,
Paris maçonnera, pour ses feux d'artifice.
Un large belvédère, imposant édifice.
Un môle qu'on prendra de loin pour une tour;
Là, sitôt que Vesper assombrira le jour,
En disques lumineux, en jets multicolores.
Jaillira l'arsenal des joyeux météores;
Le rouge embrasement, d'entre ses flancs profonds.
Dardera le yésuve aux célestes plafonds;
Et, des lointains hameaux, témoins de l'incendie,
Des villes de l'Artois et de la Normandie,
Les peuples salûront le magique volcan.
Digne des cieux français, plus que du Vatican.
Jusque-là, bornons-nous à cette étroite sphère;
Sire! pour te fêter nous ne pouvons mieux faire;
Mais cet obscur tribut que nous payons pour toi
En pauvres citoyens, tu peux le faire en roi :
Quand tes prédécesseurs, promus au rang suprême,
Sous les voûtes de Reims recevaient le saint chrême ,
Un symbolique usage, empreint de majesté,
A des oiseaux captifs rendait la liberté,
Et ce joyeux essaim, voltigeant sous la nue,
D'un règne bienfaisant présageait la venue.
Sire! en ce moment même, où nos cœurs et nos voix.
Sacrent ta royauté pour la quinzième fois, Des citoyens captifs qui sont encor nos frères Peuplent de leurs douleurs des cachots funéraires; De Doulens et de Ham les humides enclos. Bien souvent, dans la nuit recueillent des sanglots, Et du Mont-Saint-Michel la vague entrecoupée A des soupirs humains mêle sa mélopée; C'est dans ce noir château, dit-on, que, jeune encor, Sous une voûte basse, au fond d'un corridor. Tu brisas je ne sais quelle cage de bronze Instrument de torture inventé par Louis onze. 0 terreur! il en est dont la noire prison Bouleversa l'organe écrin de la raison; Quelques-uns, accablés par un deuil nostalgique. Arrosèrent de pleurs le sol de la Belgique ; D'autres, plus malheureux, humèrent l'air anglais : 0 Roi! prête l'oreille à travers ton palais; Les lois ont condamné, ta justice est plus haute, Et leur passé de gloire est plus grand que leur faute ; Bien des bras amaigris, où des fers sont rivés. Soulevèrent, pour toi, le trône des pavés;
Bien des bannis, traqués comme des cannibales,
Pour loi, durant trois jours, coururent sous les balles;
Le Code est implacable en ses âpres courroux ;
Mais un geste de toi fait tomber les écrous ;
Tu le peux aujourdliui; nulle atteinte n'effleure
L'universelle paix d'une époque meilleure;
L'attentat régicide, au visage bagard.
Contre ta providence a brisé son poignard;
Les esprits obsédés de politiques rêves
Suivent leur but lointain par des routes moins brèves,
1^1 Et des larges progrès qu'ils veulent obtenir
Laissent flotter le jour dans un vague avenir.
Il est temps que, pour tous, une autre ère commence;
La force fut toujours la soçur de la clémence ;
Quand le calme succède aux révolutions.
Les temps passés ont droit aux absolutions.
Toute erreur doit trouver un voile expiatoire.
Il faut avoir bien peu médité sur l'iiistoire
Pour ne comprendre pas qu'après les ouragans.
Les flots gardent encor leurs bonds extravagants ;
Que la lave, liquide au sortir du cratère.
LA FÊTE DU ROI. g
Ne se refroidit pas en tombant sur la terre;
Que, dans la lice immense où, tels que des chevaux,
Courent, échevelés, tous les partis rivaux.
Si la foule fait halte en touchant la barrière,
Il existe une race ardente, aventurière,
Dont l'élan se refuse au brusque temps d'arrêt
Que l'étalon arabe impose à son jarret.
Tels furent ces acteurs que Juillet vit paraître ;
Enivrés par un sang de naphte et de salpêtre,
Éléments sulfureux encor non refroidis,
Du texte de la charte interprètes hardis,
Dédaigneux contempteurs de la foule plus sage,
Ils brisèrent un fil qui barrait leur passage;
Ne soyons pas surpris si leur élan nerveux
Les précipita même au delà de leurs vœux;
Si, leur tâche accompHe, après 1830,
Ils tournèrent ailleurs leur force exhubérante.
Et, poussés d'un instinct ennemi du repos.
Vinrent tourbillonner sous d'hostiles drapeaux.
Ah ! les uns n'avaient pu bannir de leur pensée
L'idole monarchique à leurs pieds fracassée.
i^ NÉMÉSIS.
N'avaient pu renier, dès l'ingrat lendemain,
Un vieux roi qui partit en leur serrant la main;
Leur chaleureuse foi créait la prophétie
Du palais d'Holy-Rood renvoyant leur messie.
Et, pour le recevoir en ployant les genoux,
Dans les champs vendéens ils couraient loin de nous.
Les autres avaient cru, devant la barricade,
Que la grande semaine était une décade ;
Ils avaient reconnu le rappel des tambours,
Le tocsin évoquant les piques des faubourgs ;
Il avaient vu le peuple, armé de ses furies.
Du bélier du dix août crever les Tuileries;
Sur le fauteuil désert d'un débile Tarquin
Ils avaient essuyé leur pied républicain.
Ceux-ci, suragités de transports illusoires^
Reconstruisaient l'Empire avec toutes ses gloires.
Et déjà, secouant un électrique nom,
D'un règne interrompu ressoudaient le chaînon,
Kl dû pays des Francs à la terre des Gaules,
Ils arrivaient , portant un chef sur leurs épaules,
Et l'aigle de Strasbourg, parti des bords du Rhin,
Arrivait dans Paris, sur son maître d'airain. Oh ! nous les comprenons, ces trois idolâtries ; Tous redoraient alors leurs vieilles théories ; Sceptre de droit divin , république , empereur, Tout excuse l'écart, tout explique l'erreur; Et si ce n'est assez de ces jours de tourmente Pour susciter sur eux ta royauté clémente , Sire ! apprends quels affronts, quels ulcérants mépris Jetèrent la révolte au cœur de. ces proscrits ; Vigoureux journaliers du chantier populaire. Quelques-uns n'avaient rien touché de leur salaire, A moins que pour payer leur baptême de feu , On ne compte le don d'un pauvre ruban bleu ; D'égoïstes refus lassèrent leur attenle ; Chaque fois que rôdant près de ta noble tente. Ils réclamaient le prix de trois jours de combats. Des voix leur répondaient : On ne vous connaît pas! Le noir appariteur rudoyait leurs visites ; Au banquet des faveurs, d'effrontés parasites, De la mère patrie inconnus avortons , Indigéraient, sans frein, leurs appétits gloutons.
Ainsi se dénouait un magnifique drame : C'est alors que la haine exaspéra leur âme , Et que leur désespoir, calamiteux recours , Voulut refaire mieux l'histoire des Trois-Jours,
Prince! nous l'espérons, sur ces jours de licence L'ouhli va désormais tomber sans réticence , Et passer, pour toujours , un magnanime trait Sur la liste de deuil , sans qu'un nom soit soustrait ; Car la pieuse main qui , sur un roc de braise, De Napoléon mort brisa la tombe anglaise, N'éternisera pas, arrêt plus aggravant.
Sous un tombeau français Napoléon vivant , Et le neveu pourra fixer des yeux humides Sur l'oncle impérial qui dort aux Invalides ; L'amnistie étreindra de ses bras protecteurs Tous les drames passés avec tous leurs acteurs. Ainsi l'ont pratiqué tous les peuples du monde ; Quand l'orage tombait sous une paix profonde. Brisant des citoyens l'ostracisme odieux , Ils abrogeaient les lois, en attestant les dieux.
Surtout la grande Rome , immortelle relique Qu'on invoque toujours, païenne ou catholique, Quand la guerre civile éteignait ses fureurs , Promulguait la clémence au nom des empereurs ; Ses pardons résonnaient par delà l'Atlantide; Aux bannis de l'Espagne et de la Propontide , Aux proscrits frissonnants aux bords du Pont-Euxin, La ville des Césars rouvrait son large sein; Et sa fille aujourd'hui, sublime cathédrale, Siloë des chrétiens, réservoir d'eau lustrale, Sur le front de ses fils, de ses bras exilés, D'une main séculaire étend ses jubilés.
Rends-nous fiers d'imiter ces glorieux exemples; A la miséricorde édifions des temples ; Pour payer dignement les vœux que nous t'offrons, Qu'un jubilé royal passe sur tous les fronts, Que tant d'infortunés fantômes des bastilles Ressuscitent d'un coup aux bras de leurs familles ; Qu'ils rentrent dans la vie, alors que la saison D'un salubre oxygène embaume l'horizon;
H NÉMÊSIS.
J^e sang circulera plus libre dans leurs veines, Au moment où la sève épanouit les chênes, Où dans les tièdes champs, fiévreux de puberté. Tous les germes captifs prennent la liberté. Oui, la sainte amnistie en tous lieux proclamée, C'est le vœu de la France et celui de l'armée, C'est le vœu que feraient entendre par leurs cris - Les soldats-citoyens qui protègent Paris; ' - "rr J'ose encor l'affirmer, c'est le vœu d'une reine, C'est le vœu de tes fils dont la vie est sereine; Et si l'ombre de ceux que garde le cercueil S'émeut encor pour nous ou de joie ou de deuil, C'est le vœu de ce prince éteint dans son bel âge, De force et de douceur merveilleux assemblage, Du second Marcellus que la France, à deux mains, Couvrit de plus de fleurs que celui des Romains.
Sire ! voilà des mots que la froide étiquette Ne t'adressa jamais, môme au jour de ta fûte ; Bien que tu ne sois pas de ces gothiques roiâ
Qui de la vérité cadenassent la voix,
Malgré le sauf-conduil du signe tricolore,
La franchise bégaye au pavillon de Flore.
De tous les orateurs qui viendront aujourdliui
Haranguer tour à tour ton solennel ennui.
Nul ne hasardera le vœu de cette page,
Ni du palais Bourbon l'auguste aréopage,
Ni le marquis Séguier, ni Pasquier pair et duc,
De fades madrigaux éternel aqueduc.
Ni Rambuteau portant l'arche préfectorale
Ni même Afîre étalant l'insigne pectorale,
Où, les bras étendus, le roi de tous les rois
Proclame l'amnistie en mourant sur la croix.
Cette lâche rigide est l'œuvre du poëte :
Si, dans un pareil jour, sa langue était muette,
11 aurait à rougir du futile penchant
Qui porte son génie à moduler un chant.
S'il me faut tour à tour, esclave de mon œuvre,
Faire vibrer la lyre ou siiïïer la couleuvre.
Je souffre chaque fois que, dans un pur dessein,
D'acrimoniques vers s'exhalenl de mon sein ;
46 KEMÈSIS.
Ah ! trop souvent ma bouche a dégusté l'absuithe, Pour n'aimer pas le miel de cette œuvre plus sainte, Et je sens à quel point mon rôle est ennobli En prêchant une fois la clémence et l'oubli.
■ wprimprie Lange Uéty et Comp , 16, rue du (><ù«Mn^
SATIRES
BARTHELEMY
LEjS DÉCORATIONS.
CHEZ B. DUSILLION, iS, RUE DU COQ-SALNT-HONORÉ ,
ET TOUS LES MARCHANDS DE NOLVEAUTKS
(Itmalms.)
0 crux ave, spes unlca, Hoc passionls tenipore.
Pro$t de la temaint taintê.
Que de noms glorieux, dans sa feuille nouvelle, L'Idiot Moniteur chaque jour nous révèle : Ancienne Nemésis.
Autant du premier mai l'artiste officiel Naguère a fait jaillir d'étoiles sous le ciel, Autant le pont Louis -Quinze et les Champs-Elysées Ont vu s'épanouir de joyeuses fusées.
Autant, depuis ce jour, Paris a vu pleuvoir D'écarlates flocons, largesses du pouvoir. Jamais, dans ces quinze ans de régime incolore. Sur tant d'obscurs boutons l'honneur ne vint éclore ;
Jamais le ministère, abruti dans ses choix, Dans l'almanacli Bottin n'entassa plus de croix; Sa prodigalité déborde en cataractes ; Jadis elle tombait en ondes moins compactes, Et l'on se récriait lorsque son impudeur Elevait un Génie au rang de commandeur.
II me souvient qu'un jour ma Némésis aînée Incrimina d'Argout de faire une fournée, D'éparpiller aux vents le glorieux cordon ;
Ah ! je viens aujourd'hui vous demander pardon ,
Comte ! Votre Excellence, avec lésinerie,
Débitait en détail la passementerie ;
Vos héritiers au chiffre ajoutent des zéros ,
Vous ne vendiez qu'au mètre, ils commercent en gros.
Oui, l'étoile de feu qui durant tant d'années
Fit l'envie et l'orgueil des têtes couronnées,
A force de passer par leur indigne main ,
Va tomber au-dessous de l'Éperon romain.
En voyant gaspiller cette éclatante moire.
On se croirait aux: jours de funeste mémoire
Où le comte d'Artois, le futur Charles dix, Changea tous les Français en chevaliers du lys. Ne désespérons pas qu'une faveur si douce Vienne bientôt charger le sternum de Tom Pouce; N'a-t-il pas, comme droit à ce brimborion, Sa double qualité d'Anglais et d'embryon ? Je serais peu surpris si les douze sauvages Que le Meschascebé lança sur nos rivages Remportaient de Paris, avec maint oripeau. Le signe de l'honneur tatoué sur leur peau.
En vérité, je crois qu'en style d'Archiloque, J'ai, dans mes Impuissants, calomnié l'époque, Que j'ai trop souiïlelé, dans mes spasmes d'ennui, L'abâtardissement des hommes d'aujourd'hui; Pouvais-je pressentir, sous leur terne apparence. Que tant de sommités pullulaient dans la France, Que mon coude froissait, à chaque carrefour. Tant d'atomes errants destinés au grand jour,
Et qui, la veille encor nocturnes chrysalides^ S'étalent au soleil sur des ailes splendides? Vous rencontrez partout ces phalènes soyeux; La couleur cramoisie halluciné vos yeux; Aux lieux les plus déserts le hasard vous dévoile D'anonymes talents que révèle une étoile; Grunn, décoré lui-même, en vain, à tout moment, De nouveaux décorés donne le supplément , Nul ne pourra jamais en préciser le nombre : 11 en est dont la gloire affecte la pénombre. Sans que le paternel et discret Moniteur S'obstine à proclamer leur nom accusateur ; Plusieurs cherchent l'abri d'un journal populaire. Pour qu'insensiblement le public les tolère ; D'autres, mieux avisés, se faufilent sans bruit Dans l'humble Messager, qui ne sort que la nuit.
Du moins, dans ces abus que la France renie. L'armée est pure encor de celte ignominie;
Jusque sous les drapeaux, un souffle empoisonneur
N'a point encor ûéiri la. patrie et l'honneur.
Le vieux représentant des splendeurs d'un autre âge
A nos frères soldats épargne cet outrage ;
Quiconque porte en main l'épée ou le fusil
Peut élever sa croix sans baisser le sourcil ;
Fantassins, cavaliers, vétérans ou novices,
Tous l'ont justifiée à force de services ,
Et le nœud qui soutient ce signe éblouissant
Emprunta sa couleur à celle de leur sang.
Même, dans notre essaim de nullités notoires, L'équitable hasard devine quelques gloires. Honore quelquefois de l'œillet purpurin L'artiste qu'illustra la toile ou le burin, A Balzac, à Soulié paye une vieille dette. Enlace de festons la lyre du poëte.
Et jette à limproviste un nimbe ravivant Sur le front sillonné du modeste savant.
8 NEMESIS.
Mais, pour un noble nom que la France unanime
Bien mieux qu'avec la croix pare de son estime,
Que de plats flagorneurs, de cyniques gloutons.
De nains étiolés, de flasques avortons
Arborent le ruban et même la rosette I
Des talents, des vertus telle est donc la disette,
Que l'obscène pouvoir, pour se faire une cour,
A de pareils mignons accouple son amour!
Il est poignant de voir ces folâtres recrues
De leurs bouquets de noce asphyxier les rues;
Les conservateurs môme, en murmures poltrons.
De trop d'incontinence accusent leurs patrons ;
Que dis-je ! ces patrons, décorateurs suprêmes.
De leur dévergondage ils rougissent eux-mêmes;
Eu donnant l'accolade aux chevaliers confus,
Leur bras plus d'une fois a senti des refus.
Leurs doigts se sont crispés en signant leur diplôme.
Ah! si celui qui veille à la place Vendôme
LES DECORATIONS.
Recevait tout à coup, dans son bloc de métal,
La chaleur, la pensée et le souffle vital.
Si du faîte sublime où la sombre colonne
Plane sur les pavés de l'enceinte hexagone.
Il pouvait, à travers sa prunelle d'airain.
Distinguer les passants épars sur ce terrain ,
Si, dans la noire foule, il pouvait reconnaître
L'ordre resplendissant dont il est le grand maître;
Sans doute qu'à l'aspect de tant de fracs bourgeois
Pavoises de rubans, enluminés de croix.
Il jugerait sa France, au lieu d'être abaissée.
Plus radieuse encor qu'il ne l'avait laissée,
Plus féconde en héros, plus grande en ses destins
Qu'aux temps oii le canon portait ses bulletins;
Un légitime orgueil gonflerait sa narine.
L'air de Paris serait bien doux pour sa poitrine.
Et de sa main de bronze il salûrait les fils
De ceux qui l'escortaient aux sables de Memphis.
Mais si, dans ce moment de paternelle extase.
Le vétéran qui fait sentinelle à la base.
Montant par l'escalier près de son empereur,
Osait en peu de mots dissiper son erreur :
u Sire ! ces hommes-là ne sont que des pygmées ;
)) Nul d'entre eux n'eût suivi le pas de vos armées ;
)) Cet électrique émail qui nous était promis
» Sert d'objet de toilette à d'imberbes commis;
)) Des crétins enrôlés dans les rangs doctrinaires
)) Portent le front plus haut que vos légionnaires ;
» Ils ont inscrit leurs noms sur le même tableau
)) Que vos vieux grenadiers d'Austerlitz et d'Eylau ;
w Ce symbole d'honneur, sacré pour notre hommage ,
» Ils l'ont déshérité de votre propre image ;
» Jadis sous la mitraille il fallait qu'il fût pris;
» On le gagne aujourd'hui par la paix à tout prix.»., «
A ces mots on verrait l'impérial fantôme
Souffler un ouragan sur la place Vendôme ;
Ses regards darderaient de sinistres éclairs;
Un cri d'aigle blessé monterait dans les airs:
On entendrait rugir, entre leurs plaques noires,
Les canons d'Iéna fondus par nos victoires;
La colonne elle-même, en frissons convulsifs. Brisant avec fracas ses fondements massifs, Crèverait, en tombant, la façade hypocrite Où, depuis d'Aguesseau, la simarre s'abrite> Et dont Martin (du Nord) a fait ses ateliers Pour changer ses suppôts en nobles chevaliers.
Non, la croix qui dotait, sous Tère impériale. Le noble dévoûment, la bravoure loyale.
Celle qu'avec orgueil la victoire attachait Au cou des Masséna, des Junot, des Suchet, L'étoile de Wagram qui resplendit encore Sur les vivants débris du drame tricolore^, Celle que promenait leur uniforme bleu Sur des bivacs de neige ou sous un ciel de feu, . Celle qui fut conquise au pied d'une redoute, Celle qu'après le choc d'une sanglante joute. Dans les rangs, à travers les canons encor chauds. Suivi de Ney, de Rapp, de ses vieux maréchaux,
Lui-même, l'Empereur, de ses mains triomphales, Posa sur leur poitrine ouverte par les balles ; Celle qu'avec transport aujourd'hui nous voyons ' Sur nos braves d'Afrique épancher ses rayons^ Celle qu'ils vont chercher, avec Lamoricière, Sous le soleil d'Oran, qui brûle la poussière; Celle qu'à nos marins décerna Mogador, Non, cette digne croix, immaculé trésor, Cette croix légitime, insigne militaire, Ne doit pas s'accoler à sa sœur adultère. Qui, du chaste public soulevant les dédains. S'abandonne, dans l'ombre, à d'oiseux citadins; Réveillons-nous, sortons de notre indifférence : Quand l'homme qui sema tant de choses en France Se flatta d'ennoblir, sous un même blason. Tout ce qui surgirait de grand à l'horizon, De lier par un nœud toutes les renommées. Les civiques vertus aux exploits des armées , Il ne pouvait prévoir dans quel prompt avenir Des contrastes honteux viendraient les désunir.
Qu'une équitable loi sépare ce mélange ;
Que la vieille croix reste, et que la nôtre change ;
Sous un signe, divers de forme et de couleur.
Nul n'usurpera plus les droits de la valeur;
Et pourvu que l'État, avec moins d'hyperbole.
Parsème les faveurs de ce nouveau symbole,
Qu'il ne les jette pas dans un obscur essaim.
Nous serons fiers encor d'en couvrir notre sein.
Oui, je veux qu'on signale aux yeux de la patrie
Le savoir, le talent, la féconde industrie.
Qu'un ruban distinctif pare l'intégrité
Du ferme magistrat, du loyal député;
Je veux que dans les rangs de la littérature
Une noblesse existe auprès de la roture,
Qu'un salaire d'honneur, sans le rendre plus vain,
Dans son âpre sentier console l'écrivain;
Mais je soutiens qu'il faut une double médaille,
L'une au foyer des arts, l'autre au champ de bataille.
S'il existe pour l'homme un héroïque effort,
C'est celui qui le jette en face de la mort ;
a NÉMESIS.
La plume est à la main moins lourde que l'épée; L'éclat d'une victoire efface une épopée ; En un mot, on ne peut prétendre au même rang Pour quelques gouttes d'encre ou pour des flots de sang.
Ini|.i!ni.f>rio 1 ange LeiT et ('unip , 16, rue du (ruLï&aut,
SATIRES
BARTHELEMY
L'ALGÉRIE
LALLEMAND-LÉPINE
Editeur de VArt de Fumer, par bartbéi.emv,
Rue Richelieu , 52.
L'ALGÉRIE
(i" juin iUi.)
Maresaevum; importuosum; ager frugum feiiilis, bonus pecori, arbori infecundus: cœlo tcrraque penuria aquarum : ^enus homiuum salubii eorpore, velox, patiens laborum.
SALiiSTius, Bellum jugurlhinum.
Que leur sert, maintenant que la vérité crie. D'avoir yéeu six mois sur une jonglerie, D'avoir caclié leur peur sous le plastron grossier D'un traité marocain, absent de leur dossier? Ils ont beau prolonger ces tours de Mascarille, Tôt ou tard sur la fraude il faut que le jour brille, Et le moment approche où ses rayons sereins Vont dévoiler à nu ces banquistes forains. Pensaient-ils nous tromper par leurs plates défaites ? Pendant qu'ils nous jetaient le leurre de leurs fêtes,
4 ni: M ESI S.
Que du liaut (les Iréleaux, d'une voix de Stentor,
Ils trompetaient Isly^, Tanger et Mogador,
Notre infaillible instinct pronostiquait l'issue,
L'avortement public d'une œuvre mal conçue ;
Nos regards soupçonneux, en voyant l'échanson
Devinaient la litharge cà travers la boisson;
Ah ! nous jugeâmes bien ces faveurs illusoires,
Ces bulles de savon, prises pour des victoires,
Que ces gamins barbus abandonnaient au vent
Et qui devaient sitôt disparaître en crevant.
Non, jamais écoliers de la diplomatie
Ne jouèrent un rôle avec plus dineptie ;
Les Gérontes passés que Molière a dépeints
Jamais ne furent mieux dupés par des Scapins :
Sur la mer, sur la terre, en Afrique, en Europe,
Dans le sac politique où leur peur s'enveloppe^
Robert Réel, en riant, les bùtonne à son gré;
Jouets d'Abder-Rhaman, comme de Pomaré,
Sans songer qu'en leurs mains notre honneur périclilOj
Leur imbécillité se fait cosmopolite.
l'algeril;.
On eût dit, un moment, qu'embossés comme un roc,
Sous leur ultimatum ils courbaient le Maroc,
Et que, pour la rançon des villes occupées.
Au creux de la balance ils jetaient leurs épées;
Tout semblait leur sourire ; échappés à demi
A l'œil inquisiteur du contrôle ennemi,
De la cime des toits au pavé de la rue
Ils chantaient leur triomphe, en attendant la Rue,
Et déjà le roi maure, une plume à la main,
Validait de son nom le double parchemin ;
Mais du haut Gibraltar la rouge sentinelle
Tout à coup sur l'Afrique attache sa prunelle,
Et jusqu'à Tétouan, sa formidable voix
Jaillit avec ces mots : îîalte-lùî je vous vois !
A ces mots, du divan l'harmonie est troublée,
L'encre diplomatique en est coagulée.
Le despote de Fez, pour demander l'aman.
Par delà le détroit expédie un drogman ;
L'ambassadeur français, à qui l'oreille tinte.
Du pal on du cordon fuit la classique atteinte,
NEMÉSIS.
El l'acte tout dressé, qui n'attendait qu'un nom, S'éparpille en lambeaux : l'Angleterre a dit, Non. Courbons-nous sous ce bloc que son bras nous assène.
Et voilà Jugurtha reparu sur la scène;
Lui de qui tant de fois le destin vacilla,
Lui qu'un nouveau Bocchus devait vendre à Sylla,
Ou, du moins, contenir au fond d'une tanière
Comme une bête fauve en ses mains prisonnière.
Lui qui, non sans terreur, avec quelques débris.
Par bonds irréguliers sortait de ses abris,
Et qui depuis cinq ans, brisé de lassitude,
De son immense deuil peu])lait la solitude.
Lui que nos bulletins avaient pris si souvent,
Lui qu'on devait ici nous amener vivant,
Le voilà tout à coup, grand de toute sa taille,
Aiguillonnant encor son cheval de bataille.
Prêt à creuser le sol de l'un à l'autre bout,
Empereur du désert, dont l'empire est partout.
L'ALGERIE
Ainsi que le simoun, d'un océan de sable
Il s'élance, imprévu, terrible, insaisissable,
11 obsède nos camps de son aile de feu ;
Il est digne de nous, on lui doit cet aveu.
Sa présence héroïque ennoblit cette guerre.
C'est un homme qui plane au-dessus du vulgaire;
Jamais quand ses consuls débordaient vers Cyrtha,
Contre un rival plus grand Rome ne se heurta;
C'est un Adamastor, gigantesque fantôme.
Qui se dresse entre nous et son brûlant royaume;
C'est le représentant, le magique soutien
Du vieux nom sarrasin, hostile au sang chrétien,
C'est le génie armé de la torche et du glaive,
Que la barbare Afrique entre ses bras soulève.
Et que son désespoir oppose, en se tordant^
Aux arts, aux lois, aux mœurs vomis par l'Occident,
Le premier Mahomet sortit d'un pareil moule :
Tout ce qui dans un chef émerveille la foule,
Tout ce qui dans une âme émeut l'âme d'autrui,
Force, valeur, sagesse, il le concentre en lui;
8 iNÉiMÉSlS.
Le peuple avec orgueil voit marcher à sa tête L'émir, le marabout, le prince, le prophète ; Ici-bas, dans le ciel, c'est un double sauveur. Il combat avec rage, il prie avec ferveur; Sa parole est austère ainsi que son visage; Des douceurs du harem il ignore l'usage ; On ne voit point ramper, entre ses vêtements. Ces arabesques d'or chères aux musulmans; Au sauvage figuier il doit sa nourriture. Il boit dans le torrent, comme dit l'Écriture, Ou recueille, au hasard, dans le creux de ses mains L'eau saumâtre d'un puits creusé par les Romains. Mais s'il est grand surtout, si ce fier caractère Révèle avec splendeur sa vertu militaire. C'est alors que, fuyant devant nos bataillons. Laissant aux aloës son bernons en haillons. Harcelé comme un cerf par la meute rapace, Privé de tous les siens, seul, perdu dans l'espace, Mais toujours escorté d'énergiques desseins. Après avoir lassé chevaux et fantassins.
L'ALGÉRIE. g
Et lui-même lassé d'un rôle opiniâtre,
Il se décide enfin à quitter ce théâtre.
Et courant sous l'Atlas, où le sort le bannit,
Semble tirer sur lui son rideau de granit.
Voilà que tout à coup, dans la nuit solitaire.
Tout le Zara tressaille au cri d'une panthère;
Les douars les plus lointains, qui feignaient de dormir,
Mêlent leurs hurlements au signal de l'émir;
Les croupes de l'Atlas aux fantastiques crêtes.
Les plaines, les vallons se hérissent de têtes;
Chaque pli di> désert enfante un combattant;
L'étendard de la foi se dresse palpitant;
Une tourbe innombrable autour de lui ruisselle,
Et du haut de son trône, ou plutôt de sa selle.
Le Soudan sans États leur promet d'envahir
L'Alger que nous souillons, la sainte Al-Djézaïr.
Oui, c'est un chef insigne, il faut le reconnaître, Er, pour notre malheur, le peuple vaut le maître.
Avant de le plier à subir notre mors,
La France pleurera bien d'héroïques morts ;
Beaucoup d'or et de sang se perdront sur ces rives,
Le Sahel bien souvent se couvrira d'olives,
L'oranger de Blidali donnera bien des fleurs.
Avant d'avoir soumis l'Afrique à nos couleurs.
Sous bien d'autres climats les guerres sont des fêtes ;
Mais nous avons ici de plus rudes conquêtes
Qu'à dompter des enfants pacifiques et doux.
De langoureux Chinois ou d'innocens Indous :
C'est une race agreste, intrépide, robuste,
Telle encor qu'elle était au siècle de Salluste,
Avec ce corps empreint de force et de beauté
Dont l'homme primitif, sans doute, fut dote,
A la poitrine large, au pas léger et ferme.
Aux muscles vigoureux, saillants sous l'épiderme;
Une dignité mâle étincelle sur eux ;
Jusque sous ses haillons desséchés et poudreux,
Éfrangés par le temps, cardés par la misère ,
L'Arabe qui mendie a l'air d'un Belisaire.
L'ALGÉUIE. \i
Nos peintres, nos sculpteurs, qui, dans leurs ateliers, Font poser, à grands frais, d'informes journaliers. Rencontreraient ici, sur les places publiques, Des modèles sans nombre, en costumes bibliques, Des traits d'Antinous, des formes d'Apollon, Des jambes et des bras inconnus au Salon; Ils trouveraient partout d'électriques prunelles Qui semblent du soleil remuer les parcelles. Des types sans défauts, si rares parmi nous. Et devant qiii l'artiste incline ses genoux. Ajoutez qu'un sang vil ne gonfle pas leurs veines. Que de nobles instincts, de magnanimes haines, Suscitent contre nous d'athlétiques ressorts. Que l'âme s'harmonie à la forme du corps ; En attendant le jour des grandes représailles, L'ulcère du chagrin corrode leurs entrailles. L'ombre de Barberousse erre encor dans ces murs. Moi qui vers ces climats traînai mes pas obscurs. Que de fois, en rêvant sur la place nouvelle. Où dans ses profondeurs l'horizon se révèle,
12 NExMÉSlS.
Où la ligne des eaux touche celle descieux,
J'observai près de moi, debout, silencieux.
Un vieux Maure, au teint sombre, à la barbe argentée,
Contemplant l'arsenal, le phare, la jetée.
Et la mer lumineuse où le chebeck latin
Récoltait autrefois un opulent butin.
Et le bagne où grinçaient les nations captives.
Puis, séchant à ses yeux quelques larmes furtives ;
Enfoncé dans l'époque où sa gloire tomba,
Remonter à pas lents vers la blanche Kasbah.
Non, leur âme n'est point encore assujettie; Nous courtisons en vain cette âpre antipathie; Notre équité leur pèse ; ils se croyaient plus grands. Esclaves sous les Turcs que libres sous les Francs; Leurs orgueilleuses mains jugent indignes d'elles Les présents, les bienfaits de nos mains infidèles ; Les merveilles du goût, de la mode, des arts, Notre luxe inouï dans leurs grossiers bazars.
L'ÀLGEKIE. 13
Ilien ne saisit les yeux de cette race inculte,
L'enfant leur jette à peine un sourire d'insuUe.
Ils nous ont vus creuser des porLs pour nos vaisseaux,
Prolonger une rue en spacieux arceaux.
Ouvrir des grands chemins jusque sur la montagne,
Changer en ateliers les cavernes du bagne.
Leur flegme rancuneuxa feint de ne rien voir.
Sitôt que sur la place, aux approches du soir,
Nos instruments guerriers sonnent une fanfare,
Ils s'en vont se grouper autour d'une guitare
Qu'un chanteur monotone, au fond d'un souterrain,
Accouple tristement à son nasal refrain;
Vainement notre horloge en public exhaussée
Leur révèle le temps de sa voix cadencée.
Leur soupçon fanatique accuse ce cadran
Fabriqué par des mains hostiles au Coran,
Et, n'osant se fier à cette heure chrétienne,
D'une oreille pieuse ils recueillent lanlienne,
L'heure des vrais croyants, qu'au minaret voisin,
D'une voix lamentable annonce le muezzin.
Qui sait ! du haut des tours de toutes ces mosquée», Peut-être, en ce moment, aux tribus évoquées. Le crieur guttural jette, comme un tocsin , Des mots mystérieux qui font bondir le seiji î La porte Bab-Azoun, qui regarde l'aurore, Sur la cime des monts n'entrevoit rien encore, Mais, vers le point du ciel où tombe le soleil, Bab-el-Oued a déjà poussé le cri d'éveil; On entend, dans la nuit, un cliquetis d'armures; Des hommes, des chevaux, avec de longs murmures . Du désert inconnu débordent par essaims. En selle, cavaliers ! à vos rangs, fantassins î Chasseurs, zouaves, spahis, tirailleurs de Vincennes , Préparez-vous encore à dé sanglantes scènes, Armez-vous, de nouveau, d'un courage affermi Contre la faim, la soif, la fièvre et l'ennemi ; Sous vos remparts vivants, gardez ce territoire , Ajoutez une page à votre noble histoire, Afin de vous montrer, la cicatrice au front, A nos Machiavels, qui vous désavoûront ;
L'ALGÉRIE. 227
Hélas ! durant ces jours de céleste colère, Citoyens ou soldats n'ont point d'autre salaire. Tant que nous subirons l'ongle de ces crétins , Tant que leurs maigres doigts tresseront nos destins, Ils fouleront aux pieds de leur apostasie Les gloires devant qui la France s'extasie ; Ils vilipenderont les services marquants, Ils renîront l'honneur exilé dans les camps ; Puis, au jour solennel des interrogatoires , Quand le soleil luira sur tant d'intrigues noires , Quand nous placarderons d'un puissant démenti Vingt opprobres nouveaux calqués sur Taïti, Quand de leurs lâchetés pressant la lourde éponge, Nous en ferons sortir la boue et le mensonge , Au moment d'étouffer entre nos bras nerveux, Ils désavoûront tout, même leurs désaveux.
Imprimerie Lange Levy et Comp., 16, rue du Croissant.
SATIRES
BARTHELEMY
LALLEMAND-LEPINE,
Editeur de l'Art de Fumer, par b.vrthklemv,
Hue Richelieu , 52.
(15 juin 1845.)
« Là, les besoins sont sans nombre et les projets plus nombreux encore que les besoins ; des rêves d'organisation s'y discutent dans le trouble ; des vengeances se préparent dans les te'nébres;on attend que les classes riches et élevées viennent au secours de tant de misères... Mais , sachez-le bien , on commence h se lasser d'attendre .-et, si l'on n'y prend garde, l'année prochaine, demain peut-être, sorti du gouffre escaladé, paraissant terrible sur les bords de l'abîme franchi , le peuple, secouant la résignation comme une poussière immonde, ou s'en dépouillant comme d'un vêtement incommode, respirant la vengeance implacable, apparaîtra pareil à l'ange exterminateur sur la porte de vos riches hôtels, et, pour son malheur et le vôtre, jusqu'au milieu de vos somptueuses demeures.»
PRÉDICATION DE l'ABBÉ DEBBEtILLE,
Saint-LÔ,juirH8.<5.
Non, les songes dorés de la philanthropie N'enfantent pas toujours une vaine utopie; Dans tous les nobles cœurs^ torys ou radicaux, Wilberforce et Grégoire ont trouvé des échos, Leur rêve s'accomplit ; la France et l'Angleterre Ont ligué leurs canons pour l'œuvre humanitaire, Et l'Afrique, arrachée à ses longues douleurs, Sur ses cheveux crépus pose un chapeau de fleurs.
i NÉMÉSIS.
Gardons-nous d'entrevoir, dans des crises prochaines,
L'avare repentir d'avoir rompu ses chaînes ;
Les colons n'auront point à pleurer sur leurs champs;
Pour jeter leurs roseaux aux cylindres tranchants.
Si des bras africains ils sont plus économes,
La vapeur dans les fers remplacera les hommes ;
Les chantiers de l'Europe excitant leurs marteaux,
A la philanthropie instruiront les métaux,
Et, d'un trafic impie abolissant la honte,
Nous enverrons dici des esclaves en fonte.
Oui, sans doute, il est beau d'avoir ainsi jeté
A la face du monde un acte d'équité.
Et la haute tribune où la France s'exprime
Couvre bien des erreurs en frappant un vieux crime^.
]\Iais un si haut devoir n'est rempli qu'à moitié,
Un autre continent a droit à la pitié;
Pourquoi vous bornez-vous, négrophiles d'Europe \
A découvrir des maux avec un télescope ?
Craignez-vous d'imposer, avec un zèle égal^
La réforme à la Seine ainsi qu'au Sénégal ?
Ne pouvez-YOUs sauver d'un bras pliiîanlliropique La zone tempérée et celle du tropique ? Dans le temps qu'à travers l'immensité des flots Votre oreille saisit de lugubres sanglots, Que vos yeux paternels pleurent la dcslinée De 1 inconnu que vend la marâtre Guinée, Ces oreilles, ces yeux, sans entendre ni voir, Entre les mêmes murs, sur le même trottoir. Tolèrent les douleurs, les mêmes agonies Qui vous soulèvent tant contre les colonies. Les vaisseaux qui, puisant dans un vaste bercail, Aux avides planteurs portent le noir bétail. Dans leur cale fétide enferment des tortures Moindres que sous les toits de nos manufactures. Sous tant de soupiraux, de bouges, de greniers. Combien d'infortunés libres, mais prisonniers, N'arracbant aux travaux d'une longue semaine Qu'un salaire impuissant pour l'existence humaine, Béniraient un destin qui leur ferait avoir La case^ la pâture et le maître du noir !
De tout ce qu'une ville, au fond de ses mansardes,
Cache de traits flétris, de figures hagardes,
On ne s'en doute pas dans un joyeux salon;
Le fouet du commandeur, le rotin du colon,
C'est le froid, c'est la faim, incessante ennemie,
Qui réveille la chair un moment endormie.
Que ne saturent pas l'impalpable produit.
Le labeur combiné du jour et de la nuit.
Oh! comment contempler, dans son immense gouffre.
Ce peuple d'artisans qui travaille et qui souffre,
Sans tressaillir d'effroi, sans qu'un frisson nerveux
De la plante des pieds monte jusqu'aux cheveux !
L'ulcère du besoin vainement les dévore.
Plus souffrants, plus nombreux, ils renaissent encore;
Pour transmettre leurs maux à des infortunés.
D'un germe prolifique ils sont empoisonnés;
Dans l'humide repaire où le destin les plonge
Leurs fils étiolés croissent comme l'oronge ;
Et peut-être qu'un jour de ses murs étouffants
L'atelier encombré vomira ses enfants ,
Jusque sur le pavé de vos places publiques Les jettera tout nus, armés de leuT-s suppliques , Farouches, blasphémant, d'un front séditieux, La double providence et de l'homme et des deux. Que direz-vous alors, charlatans de morale? Qu'aurez-vous à répondre à leur voix sépulcrale ? Serez-vous assez forts pour mettre des bâillons A des bouches sans pain , hurlant sous des haillons ? Vanterez-vous encore à ces races proscrites Vos judaïques lois, vos bienfaits hypocrites, Vos vertus de tréteaux, l'ironique soutien Que prête l'homme riche à l'homme qui n'a rien? Ah ! taisez-vous ! jamais une époque néfaste Dans l'ordre social n'offrit plus de contraste ; Avec plus de rigueur qu'en ce siècle damné Jamais l'homme ne fut par l'homme abandonné. Les généreux Romains, ouvrant leur vestibule, Aux malheureux clients prodiguaient la sportule, Ils se faisaient orgueil de ce pieux devoir; La maternelle Annone, immense réservoir,
Aux pauvres citoyens de l'opulente ville Distribuait les grains d'Egypte et de Sicile, Et ces dons réguliers, mesurés largement. Au prix de leurs travaux offraient un supplément ; Aux temps où notre France avait des abbayes , Aux portes des saints lieux par la foule envahies , Une main que guidait l'évangélique amour Tendait à l'indigent le pain de chaque jour. Où faut-il maintenant que heurte sa détresse? A quel grenier public voulez-vous qu'il s'adresse? Quel riche monastère , asile hospitalier, Rassasie aujourd'hui le morne journalier? Dans bien d'autres soucis notre âge s'enveloppe; Sur ses lignes de fer le progrès philanthrope Passe, sans contempler aux rebords du chemin Des spectres travailleurs qui lui tendent la main; Contre l'impur contact que le malheur colporte. Ainsi qu'en temps de peste, il verrouille sa porte, Et, pour fermer l'issue au cri de l'indigent, Glisse dans tous les cœurs l'égoïsme astringent.
Il est vrai que, parfois, votre oiseuse avarice
D'un acte de vertu se donne le caprice,
Que, pour mettre en honneur des bienfaits fanfarons,
De quartiers en quartiers vous quêtez en patrons,
Que vous organisez avec forfanterie
La charité d'un bal ou d'une loterie,
Que dans vos grands banquets, ivres de chanibertin.
Vous votez au malheur les miettes du festin.
Oui, du bruit qu'elle fait, votre pitié s'honore.
Et pour jeter l'aumône elle aime un tronc sonore j
Qu'importe ! si vos mains soulagent quelque deuil ,
L'humble malheur sourit même aux dons de l'orojueil.
Mais, dans l'immensité des douleurs et des peines.
Que peuvent les secours de vos œuvres mondaines ?
Que peut même l'élan de cette charité
Qui, le jour et la nuit, par Dieu même excité,
Sous les toits lézardés de toutes les paroisses
Plaint, console, soutient tant d'amères angoisses.
Rallume l'espérance, et, double médecin,
Porte la nourriture à l'âme comme au sein ?
La publique souffrance, hélas! n'est qu'assoupie; A cette vaste plaie, il faut plus de charpie ; L'Etat seul, étendant ses bras démesurés. Peut offrir un refuge à ses fils torturés, Couvrir les opprimés de sa large tutelle. Alléger la charrue oii le sort les attèle. Et dans l'intégrité de ses droits imprescrits. Rétablir par la force un peuple de proscrits.
Il est temps qu'une charte, en ses mains souveraines,
De l'avare industrie ose prendre les rênes,
Qu'elle immole au bonheur des pâles journaliers
La féodalité, reine des ateliers,
Que, brisant des labeurs l'effronté monopole,
Au tarif homicide elle ajoute une obole,
Qu'elle grave ces mots qu'on ne peut abroger :
Tout homme qui travaille aie droit de manger.
Tant que ce nouveau code, ami du prolétaire, Appliquant à son œuvre un prix alimentaire.
Ne lui garantit pas un avenir meilleur,
Vous régentez en vain ce peuple travailleur,
Moralistes ardents! vos peines sont perdues;
Les semences du bien par vos mains répandues
Avorteront toujours sur un ingrat terrain
Où croît de toutes parts l'épine du chagrin.
Suivons cet homme en proie au destin qui l'accable :
La fiévreuse disette, aiguillon implacable,
Lancine sa pensée, allume son cerveau.
Fait passer à ses yeux le désolant tableau
De ces heureux pour qui le ciel l'a fait esclave ,
Éparpillant leurs jours d'existence suave.
Rassasiés de jeu, de femmes et de vin ;
C'est alors qu'en son cœur fermente un noir levain,
Vers un vague avenir son désespoir se rue,
Il se lève d'un bond et se perd dans la rue.
Oùva-t-il? qui le sait? peut-être que demain
Nous le retrouverons dans un fangeux chemin.
Et plus tard, au milieu des sinistres casaques ,
A Toulon ! et bientôt sur la place Saint-Jacques!...
Enfant de l'atelier ! je ne t'accuse pas ;
Un égoïste maître étranglait tes repas.
Que de nobles instincts meurent sous la détresse î
Le jeûne a plus commis de meurtres que l'ivresse ;
Le crime que la loi frappe de sa rigueur
Germe dans l'estomac et mûrit dans le cœur.
Surtout, ne lancez pas vos poignants anathèmes Sur la fille du peuple ! opprobre sur vous-mêmes, Trafiquants de sueurs, vampires du travail ! Hélas ! ses frêles doigts que vous prenez à bail Ne donnent pas la vie à sa chasteté nue , Et quand, sortant du gouffre où son corps s'exténue, Elle rentre rêveuse au gîte de la nuit, En faisant grincer l'or le tentateur la suit; Par degrés le poison dans son âme s'infuse. Quand vous la reverrez, luisante de céruse, Postée au confluent des noirâtres ruisseaux. Harcelant le dédain par d'avides assauts.
Étalant sur son front, que la débauche plisse, Le fatal numéro timbré par la police.
Ou traînant à la fin son fantôme enlaidi Vers les grabats dressés à l'hôtel du Midi , Ne jetez pas la pierre à cette pécheresse ; Opulents puritains! pardon pour la pauvresse; Pitié pour la vertu qui tomba sous la faim, Pour la virginité que dévora le pain !
Oh! s'il reste sur terre une ombre de justice. Qu'une plainte acharnée à ses pieds retentisse , Tant que le jour luira sur ces iniquités ; Au secours! citoyens, ministres, députés! Voici qu'on vous présente une de ces requêtes Qu'on ne peut ajourner sans risquer bien des têtes ; Écoutez ! le bruit monte à votre appartement ; Ce ne sont pas des cris qu'on jette isolément. C'est tout un peuple hâve et meurtri de tortures. Qui marche en déroulant cent mille signatures:
Hâtez-vous, profitez de ce dernier loisir;
Donnez- lui librement ce qu'il pourrait saisir;
N'attendez pas le jour oia la horde affamée
Demanderait l'aumône avec la main fermée,
Où , se constituant en états généraux,
Les victimes, enfin, compteraient les bourreaux,
Et, lasses de se voir décimer dans l'attente.
Porteraient pour enseigne une blouse flottante
Oii brilleraient les mots de la rébellion
Que broda la famine au drapeau de Lyon.
Homme justes ! sauvez ces malheurs à notre âge;
Glorifiez vos noms par un saint patronage ;
Que le pauvre aujourd'hui commence à les bénir,
Que sa race future en garde souvenir^
Qu'elle dise de vous : Leur austère pensée,
D'un bout du monde à l'autre, un jour s'est élancée;
Elle a dans son amour compris le genre humain;
On les vit à la fois , tandis que d'une main
Ils donnaient à l'Afrique un sceau de délivrance ,
De l'autre, émancipe^ des esclaves en France ;
Tandis qu'ils punissaient, sous de lointains climats. Les négriers pendus aux vergues de leurs mâts, Ici, sur tout le sol de la mère patrie, La croisière des lois surveillait l'industrie : Gloire aux législateurs qui frappèrent aux flancs Le commerce des noirs et la traite des blancs !
Imprimerie lange Lcvy et Comp., J6, rue du Croijsani.
SATIRES
BARTHELEMY
LES PRÉTENDANTS
LALLEMAKD-LÉPINE, Éditeur de l'Art de Fumer, par Barthélémy,
Rue Richelieu, 52.
tHAo
LES PRÉTENDANTS
(6 juillet 1845.)
Diversa e^ilia, et désertas quœrere terras, Auguiiis agimur divum..,^ Incerli quù fata ferapl , ubi sislere detur. VIRGILE, Enéide, liv. m.
Les rois in partibus sont communs à notre âge j Dès que sur leurs Etats gronde le moindre orage. Vous êtes sûr de voir,- sur tous les grands chemins , Tous ces dieux émigrés qui yous tendent les mains ; Plus d'un oint du Seigneur, que le peuple exproprie, Loge le droit divin dans une hôtellerie, Et, le crêpe au chapeau, la légitimité Se promène souvent en non activité.
C'est triste, c'est navrant, si l'on veut ; mais qu'y faire ? Des temps prédécesseurs notre époque diffère; Nul ne règne aujourd'hui sans craindre l'accident De descendre demain au sort de prétendant; Depuis quatre-vingt-neuf le prince est un otage ; Rien n'est moins assuré qu'un royal héritage ; Les sujets clairvoyants, dans l'intérêt commun, Grèvent leur employé d'un contrôle importun , On l'observe, on l'épie, et, sitôt qu'il s'écarte Du droit chemin tracé par l'inflexible charte, Pour peu que dans son poste il se soit compromis , On vous suspend un roi comme un simple commis. Or, l'œuvre de reprendre une place perdue Offre aux ex-majestés une entreprise ardue ; Un royaume est une île escarpée et sans bords Où l'on ne peut rentrer qu'après de longs efforts ; Les restaurations sont rares dans l'histoire : Ceux-ci, pour égayer leur sombre purgatoire. Chez quelque Porsenna vont chercher des secours Qu'à charge de revanche on leur promet toujours ; Ceux-là, dans un jardin , pauvres Abdolonymes,
LES PRÉTENDANTS. 5
Couronnent de bouquets leurs grandeurs pseudonymes; Ou, sous les titres yains de comtes et de ducs, Errant à l'aventure avec leurs droits caducs, Ils parcourent longtemps, dans leur mélancolie, L'Angleterre, la France et surtout l'Italie, L'Italie au doux ciel, sol antique et fameux Où Saturne exilé vint s'abriter comme eux; Puis, sans qu'au dernier jour le monde les regarde, Ils vont ensevelir leur lumière blafarde ^
Dans Rome, où chaque siècle a semé ses lambeaux , Gigantesque éteignoir de tous les grands flambeaux. D'autres, tenant du ciel une humeur moins docile. Se cramponnent au seuil de leur vieux domicile , Ils n'en démordent pas; tant qu'il leur reste encor Pour armée un soldai, un écu pour trésor, Comme si leur puissance était encore entière. Ils ferraillent debout jusque sur la frontière ; Il faut qu'un peuple armé de ses bras souverains Les repousse au dehors , la fourche dans les reins ; Et même dans l'exil, lorsque leur faim digère Le pain toujours amer de l'aumône élnmgère.
Bu fond de leur hospice, où nous les recueillons,
En pourpre chimérique ils teignent leurs haillons ,
Ils machinent des plans, dans leur fièvre insensée
Ils retrouvent ôncor l'auréole éclipsée ,
Et même, quand sur eux l'éternité descend ,
Leurs maigres doigts crispés cherchentun sceptre absent.
Ohî c'est un grand malheur que le sort politique Ait exhumé d'Iïartwel la goutteuse relique. Que ce conite de Lille, après vingt ans d'ennui. Soit monté sur un trône inattendu pour lui ; Depuis que cet exemple est parti de la France, Les rois les plus déchus se bercent d'espérance, Ils se disent toujours que le sort opportun Peut refaire pour tous ce qu'il a fait pour un; C'est pitié de les voir en proie à ce vertige. Car pour les restaurer il faut presque un prodige. Et dans la Iqterie ouverte aux pauvres rois. Un quaterne pareil n'est sorti qu'une fois.
Il serait temps de mettre un terme à ces lubies
LES PRÉTENDANTS
Que la bénigne Europe a trop de fois subies j
Après un temps moral, accordé justement
Au roi qui veut tenter son rétablissement.
Si le sort ennemi lui refuse ce règne,
La raison, l'équité , veulent qu'on le contraigne
A déclarer pour lui, pour sa race à venir,
L'abandon d'un pouvoir qu'il n'a pu maintenir.
Persister à combattre alors qu'on est par terre.
C'est de l'entêtement et non du caractère;
D'une chute évidente il faut signer l'aveu.
Si, comme on le prétend, la guerre n'est qu'un jeu,
Ce jeu doit se jouer d'une manière franche;
Or, une fois qu'on perd et partie et revanche,
Il faut s'exécuter comme un homme de cœur,
Et d'un accord tacite accepter la rigueur.
Sans demander encor pour la royauté veuve
L'inévitable échec d'une nouvelle épreuve.
Absurde enfantillage et manquement de foi
Que ne doit pas commettre un homme, fût-il roi.
Les princes de la Grèce étaient plus philosophes,
Certes î ils éprouvaient aussi ces calastrophes,
Mais contre la partie ils ne revenaient pas,
Et Denys le Tyran, chassé de ses États,
Du trône de Sicile oubliant la chimère.
Exploitait dans Corinthe une école primaire.
Eh! que deviendrait-on si tous les fils de rois
A perpétuité revendiquaient leurs droits?
Si quelque prétendant pouvait remettre en vogue
La race de Commène ou de Paléologue,
Et dans leur vieil empire un beau jour ramenait
Le sang de Jagellon et dePlantagenet?
Le monde ne pourrait dormir une minute.
Non, chacun doit subir le malheur de sa chute;
IN'importe qu'on s'appelle ou Stuart ou Bourbon,
Quand on perd un royaume, on le perd tout de bon ;
Au lion de larmoyer lâchement à sa porte,
D'y traîner le convoi de la royauté morte.
De guerroyer sans fin dans l'espoir d'un retour,
Avec quatre soldats dépourvus d'un tambour,
11 faut à tout jamais se résigner en sage.
De la vie au néant accepter le passage.
Et, sans éterniser un piteux intérim.
LES PRÉTENDANTS
Lever les yeux au ciel, et dire : Allah kérimH
N'étais-tu pas heureux sur notre territoire,
Du repos que te fit le duc de la Victoire,
Comte de Molinal qui, pour premier essai,
Avais goûté déjà l'exil de Valençay ?
Tu pouvais bien longtemps y dormir sans secousse ;
Sur les rives du Cher la vie est assez douce,
Bourges voyait sans peur ton fantôme royal ;
Un fantôme de cour, comme à TEscurial,
Sous les plafonds noircis du vieil hôtel Panelte,
Gravitait en silence autour de ta planète.
Et dans la cathédrale où tu venais t'asseoir,
Villèle taccordait l'honneur de l'encensoir.
Voilà que, tout à coup, l'intrigue te harcelle;
Le démon politique, agitant sa crécelle,
Te réveille, te parle au nom du Vatican,
Te dit que tu peux tout sauver en abdiquant.
Que le monde, surpris par ce coup de tonnerre.
Verra que tu n'es point un prince imaginaire,
Que les rois en auront le frisson sur la chair.
iO NÉMÉSIS.
Hélas ! ce coup d'État, parti des bords du Cher,
N'a causé nul émoi dans l'Europe chrétienne.
Sinon dans les bureaux de la Quotidienne.
Un seul chemin de fer, avant qu'on l'ait construit,
Dans l'apathique France excite plus de bruit;
Ton abdication, mesquinement ourdie.
D'un acte solennel n'est que la parodie ;
Sans doute que le monde ouvrait des yeux hagards
Alors que Charles-Quint, successeur des Césars,
A Philippe son fils, pour part héréditaire,
D'avance abandonnait la moitié de la terre.
Et, près de s'engouffrer dans loubli d'un couvent,
Au Requiem des morts livrait son corps vivant;
L'Autriche, le Brabant, l'Espagne, l'Amérique,
Ce patrimoine-là n'était pas chimérique;
Mais que peux-tu léguer, ombre de souverain !
Tu ne possèdes pas un pouce de terrain;
Sur un trône idéal que veux-tu qu'on espère
Ou qu'on craigne, en voyant le fils au lieu du père?
D'un sceptre qui n'est plus, d'un néant de pouvoir,
L'un n'a rien à donner ni l'autre à recevoir.
LES PRÉTENDANTS. i\
Celui-ci, toutefois, fort de la loi salique,
Accepte le zéro du règne catholique,
Et notifie à tous, diplomatiquement,
Le mémorable fait de son avènement ;
L'Espagne offrant encore une dot assez belle,
II veut bien se conjoindre à la jeune Isabelle,
Et croit qu'en lui donnant sa virginale main,
Elle devra beaucoup à son cousin germain.
Ce pompeux manifeste, œuvre d'impéritie.
Elaboré par Walch, Genoude etLaurentie,
C'est un habit d'emprunt fait sur de vieux patrons,
Un masque de Titus familier aux Nérons,
Une peau de brebis, enveloppe traîtresse,
Que tous les prétendants prennent dans leur détresse.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous les connaissons;
Les peuples ont reçu de trop vertes leçons
Pour souffrir de nouveau qu'on les prenne à ce leurre.
Ils savent trop pourquoi le crocodile pleure.
Quand ils sont à la porte, ils font la douce voix,
Ils jurent de régner par de meilleures lois.
Ils attestent le ciel que leur haine amortie
42 NEMESIS.
Couvrira le passé d'une large amnistie;
Tous ces serments qu'ils font, tant qu'ils en sont exclus,
En passant la frontière ils n'y songeront plus ;
Le malheur et l'exil n'ont fait qu'aigrir leur âme.
Pour servir de cortège au paternel programme.
On verrait cette fois la vengeance et l'orgueil
De la crédule Espagne ensanglanter le seuil,
Déployer sur ses droits un linceul tyrannique.
Régner au nom du ciel et de saint Dominique,
On verrait ce que fait un peuple en se donnant
Au fils de don Carlos, neveu de Ferdinand.
Pauvre peuple ! ton sang (t'en reste-t-il encore?) Depuis plus de trente ans coule par chaque pore; Les rois et l'anarchie ont déchiré ton sein; Chacun de tes clochers a sonné le tocsin ; Chacun de tes partis a fait ses hécatomhes ; Vanllalen a hroyé Les villes sous ses bomhes ; Tes régents dictateurs , transformés en héros , Parlent de leur clémence en lâchant les bourreaux; La femme de Mugnos, par ses fureurs guidée,
LES PRÉTENDANTS. 43
Sème l'embrasement, comme une autre Médée ; Il ne te reste plus , pour ton dernier déclin , Qu'à signer une paix avec Montémolin.
Nous aussi, nous suivons, dans le cercle qu'il trace,
Un aspirant au trône, issu de vieille race.
Qui, de loin, escorté de discrets courtisans,
Autour du sol natal rôde depuis trois ans,
Et, sans que sur un point sa tente soit fixée,
Traîne de cour en cour sa stérile odyssée.
Doit-il dans ce repos toujours se contenir.
Ou bien veut-il hâter le trop lent avenir ?
C'est à d'autres qu'à nous qu'il en fait confidence,
Et ses vœux jusqu'ici germent sans imprudence;
Seulement, tant qu'il erre ainsi sous d'autres cieux,
De ses adorateurs le zèle officieux,
Par deux ou trois journaux chaque jour nous confie
Les intimes secrets de sa biographie :
Qu'on le voit, sans repos, d'Austerlilz à Lodi,
Malgré son embonpoint et son pas alourdi,
Suivre de l'empereur les savantes tactiques;
Qu'il fait de grands progrès dans les mathématiques,
Qu'il a de ses aïeux gardé l'auguste faim ,
Et que Saint-Marc l'a vu nager comme un Dauphin.
Qu'importe ? à ce manège épargnons nos semonces,
Tolérons ces courtiers de royales annonces.
Même quand, en personne, ils vont, la corde aux reins.
Au Joas des Bourbons s'offrir en pèlerins.
Mais se peut-il que toi, dont le front séculaire Domine de si haut la tourbe populaire.
Qui, sur un sol couvert de frêles végétaux, Comme un vieux cèdre étends tes bras horizontaux , Patriarche imposant de la littérature.
Géant que nous léguons à la race future. Que toi, Chateaubriand! prince de nos élus, Aventurant un nom qui ne t'appartient plus. Tu quittes, sans regret, la sphère des archanges. Pour engluer tes pieds dans nos mondaines fanges. Pour palper, pour peser, entre tes blanches mains. Le salissant fatras des intérêts humains? Se peut-il qu'à travers de lointaines contrées.
LES PRÉTENDANTS. i5
Pour vendre le ballot de ses viles denrées,
La politique en toi trouve son colporteur?
N'était-ce point assez qu'un barbare éditeur,
Vampire créancier dont le bras te surplombe,
Eût d'avance payé ton génie outre-tombe,
Comme l'opérateur dont le scalpel savant
Attend le corps pendu qui se vendit vivant?
Fallait-il dévouer ta splendeur obscurcie
A servir de drogman à la diplomatie ?
Devais-tu dépenser tes magiques discours
En argot de congrès, en cabales de cours?
Tu ne le vois donc pas ; leur pauvreté notoire ,
Pour attirer les yeux, se couvre de ta gloire;
Un calcul intrigant (comment le souffres-tu ? )
De ta foi monarchique exploite la vertu;
Dès qu'il s'agit de faire un saint pèlerinage.
On t'appelle, on te croit toujours dans ton jeune âge.
Lorsque tu visitais la hutte du Sachem,
Ou quêtes pieds dévots foulaient Jérusalem;
Pourvoir leprétendantque leur rêve intronise
De la place Belgrave on t*envoie à Venise;
Fût-il au bout du monde, il te faudrait demain Partir, à leur signal, le bourdon à la main. C'en est trop; cède-leur ce rôle de Séide; Au faubourg Saint-Germain reprends ta thébaïde, Fais tomber sur ce monde un éternel verrou ; Tes aveugles amis, qui vont sans savoir oii. Trouveront bien ailleurs un bras qui les soutienne; Laisse leurs royautés sans dégrader la tienne. Car la tienne vivra quand ces autres mourront ; C'est celle qu'imprima le génie à ton front, La seule qui n'ait pas un éclat éphémère. L'antique royauté qui brilla sur Homère, Celle qu'à deux genoux il est beau de servir, Et qu'un peuple en trois jours n'a jamais pu ravir.
Ini|ii imnie I an^p l.rvy it ( omp , Iti , rue ilii Ooissacil.
SATIRES
XV m LA CLOTURE.