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LE PAIR ET LE DÉPUTÉ

LE PAIR

Quoi ! vous partez sitôt ?

LE DÉPUTÉ

Oui, je pars, Dieu merci !

Voilà bientôt huit mois qu'on nous retient ici ; Après tant de discours, il faut reprendre haleine ; On n'est point obligé de mourir à la peine ;

i NÊMÉSIS.

Notre place Louis-Quinze est, pour le député , L'hiver une glacière, un chauffoir en été ; Chacun aime à revoir son petit coin de terre : Quoique législateur, je suis propriétaire , Et je fais de moti temps un assez digne emploi. D'en donner les deux tiers à l'État, l'autre à moi.

LE PAIR

Que vous êtes heureux ! les affaires publiques

Vous laissent, quatre mois, rêver aux bucoliques,

Et dormir en repos, après avoir agi,

Comme de vrais pasteurs, suh tegmine [agi.

Oui, partez ; laissez-nous subir noire liolocauste ;

Par les chemins de fer ou par la malle-posle ,

Sur les fronts contrislésde vos doux éleclcurs,

Ramenez, au plus lot, vos astres prolecteurs ;

Vos foins allendent l'œil du père de famille ;

Dans vo3 jaunes sillons, armés de la faucille,

A vos bruns moissonneurs monlrcz-vous les premiers,

Allez voir si vos ceps ou vos joyeux pommiers

LA CLOTURE. i

Portent pour les tonneaux des richesses futures ;

Hâtez-vous de rentrer dans vos manufactures,

Pour remettre au courant, avec un zèle ép;al,

Les livres de commerce et le lit conjugal.

Ces faveurs ne sont pas faites pour la pairie ;

Le palais Luxembourg est notre métairie ;

Pendant que vous jouez avec la nymphe Écho,

Nous n'entendons ici que la voix de Mackau.

Sur cet étrange abus c'est trop longtemps nous taire ;

Liés le même jour au char parlementaire.

Un même jour nous doit dételer de ce char :

D'où vient donc qu'après vous nous restons au brancard'

De quel droit...

Lli DÉPliÉ.

Ce sont là d'injustes doléances ; Comptez, au lieu du temps, le nombre des séances. Songez que Tofiicine où la loi se débat Nous revoit chaque jour, hors le jour du sabbat, Pendant qu'au Luxemboug votre jiourpre romaine

6 NÉMÊSIS.

N'apparaît qu'une fois ou deux, chaque semaine ; C'est mal, en vérité^ de voir d'un œil jaloux Quelques jours de bon temps que nous prenons sur vous; Le sort, qui de travaux charge notre roture, Vous traite en grands seigneurs de la législature, Et du fardeau public nous sommes les porteurs, Nous en vrais journaliers, et vous en amateurs; Vous devez à nos soins cette douce allégeance.

LE PAIR

Nous les devons, peut-être, à notre intelligence. Pourquoi n'admettre pas que d'un coupd'œil plus sûr Nous embrassons un point qui vous paraît obscur, Et qu'un jour nous suffit pour déblayer sans peine L'œuvre qui vous a fait suer une semaine ?

LE DÉPUTÉ

Cette capacité dont vous semblez si vains.

Vous vient de ce que l'œuvre a passé par nos mains.

A nous le long travail de la première épreuve,

L'effort de dégrossir la matière encor neuve j

Sur toute loi scabreuse, avec de longs apprêts,

Nous pensons, nous parlons, nous votons: vous, après;

Et le bon Moniteur y utile répertoire,

Vous offre nos patrons de génie oratoire ;

Quand la route est ouverte, on y marcbe à grands pas.

LE PAIR

Pour des futilités ne nous irritons pas;

De soi-même il est mal de se faire l'apôtre ;

Gardez votre mérite et laissez-nous le nôtre.

Mais, sans me dolenter une seconde fois

Sur nos travaux forcés qu'on prolonge duu mois.

Souffrez qu'en acceptant cette dure contrainte,

Un plus grave motif légitime ma plainte :

L'État ne peut marcher sans notre double appui;

Sitôt que l'un de nous se sépare de lui,

A l'immobilité cette perte le voue ;

C'est un steamboat privé du secours d'une roue.

8 NEMESIS.

C'est un serpent qui tort son tronçon impuissant,

Un manchot dont le bras regrette un frère absent.

Or, dans l'isolement qui nous déconsidère,

Nous semblons ne remplir qu'un rôle secondaire,

Comme ces confidents que le public disirait

A la fin d'une pièce entend sans intérêt.

Quel aspect ! vos questeurs ont verrouillé leur porte ;

Vous êtes tous partis ou vous partez, n'importe :

Les ministres restés dans leur département

\er& notre froid gymnase arrivent tristement;

Guizot même, pourvoir notre deuil solitaire,

Rarement de Passy quitte le phalanstère ;

L'enseignement public est sans supérieur^

Et l'heureux Duchâtel erre à l'extérieur;

Nous seuls, agglomérés près de lobscrvatoire ,

Sous lépaisseur d un liuir nous étouffons sans gloire.

Copiant, eu commis, les actes minutés

Par la main des Irès-hîîi-ls cl puissants Députés;

Et tous les ans il faut i)asser par cette épreuve !

Voilà de quels affronts le destin nous abreuve.

El comment, par degrés, dans cet âge maudit, Le premier des pouvoirs tombe en plein discrédit.

LE DEPUTE

Je vous plains ; mais je dois, par respect pour moi-même,

Relever certains mots qui frisent le blasphème,

Et qui pourraient ici semer un désaccord :

Comme premier pouvoir vous vous posez à tort ;

Sachez qu'au même rang la loi nous associe.

Qu'il n'existe entre nous nulle suprématie,

Que c'est par nos vertus que nous nous distinguons

Et non par les vains mots de premiers ou seconds.

La pairie a subi bien des métamorphoses ;

Pliez-vous sans murmure à cet état de choses ;

Par le droit de juillet, notre bras d'Amadis

A dispersé d'un coup les pairs de Charles dix ;

Nous vous avons réduits au modeste avantage

D'un titre viager, au lieu d'un héritage,

Et de votre ancien lustre il ne vous reste encor

Qu'un habit bleu de ciel orné d'un collet d'or.

no NEMÉSIS.

LE PAIR

Non, non, quelque rigueur que le sort nous inflige, Nous conservons toujours je ne sais quel prestige; Un vieux respect défend notre vieille splendeur.

LE DÉPUTÉ

Vous appelez respect la publique froideur.

On vous laisse à l'écart, sous votre dôme occulte.

Pratiquer en silence une sorte de culte,

Et près du sol où fut le couvent des chartreux,

Psalmodier vos lois en versets ténébreux;

Avec ses lambris d'or qui la rendent trop belle,

Votre pompeuse enceinte a l'air d'une chapelle

Qui présente au milieu, dans le renfoncement,

Un autel dont Pasquier est le saint sacrement.

Rarement pour goûter vos sermons politiques

Le peuple saint, en foule y inonde les portiques j

11 ne demande pas, même le lendemain,

Ce qu'on a fait, la veille, au faubourg Saint-Germain ;

LA CLOTURE. \i

De VOS procès-verbaux nul lecteur n'est avide; Il faudra que, bientôt, pour peupler votre vide, Pourprouver au public que vous vivez toujours, L'annonce Duveyrier vienne à votre secours.

LE PAIR

Nous donnons plus que vous des preuves d'existence: C'est nous seuls, et non vous, qu'en mainte circonstance, En souveraine cour le pouvoir éleva.

LE DÉPUTÉ

Vous avez parmi vous Ney de la Moskowa... Puissent de pareils traits ne plus vous mettre en vogue!

LE PAIR

Ne mêlons pas d'aigreur à notre dialogue, Rentrons dans le sujet j soyez juste envers nous Sans prétendre courber la France à nos genoux,

ii NEMÉSIS.

En dépit des bons mots que notre honneur essuie, Nous ne sommes pas tous des pairs à parapluie, Vous le savez fort bien; notre majorité Par l'éclat des dehors soutient sa dignité; Du seuil de nos hôtels à notre aréopage On nous voit accourir en splendide équipage ; Cet étroit hémicycle où nous nous asseyons Concentre en son foyer les plus nobles rayons. Et de ce qu'ont de grand la marine et l'armée Au palais Luxembourg l'élite est renfermée.

LE DÉPUTÉ

Oui, mais il faut le dire avec un deuil profond, L'Empire se fait vieux et ses héros s'en vont; Des êtres bien fluets, dignitaires précoces, Prennent les piédestaux qui portaient ces colosses ; Il semble, en les toisant des pieds à l'occiput. Que vous les recrutez dans quelque Lilliput, Et vos derniers élus, au lieu de noms célèbres, De trente obscurités ont grossi vos ténèbres.

LE PAIR

Dussions-nous voir encor mourir quelque flambeau,

Nous brillerions toujours d'un éclat assez beau.

Et garderions sur vous l'avantage notoire

D'un capital de noms illustrés dans l'histoire,

Mortemart, Richelieu, Mole, Montmorency,

Et cent autres encor non moins grands que ceux-ci.

LE DÉPUTÉ

11 n'est plus aujourd'hui d'origine commune ; On conquiert son blason au pied de la tribune; Le génie et le cœur font que l'homme nouveau Avec seize quartiers marche au moins de niveau; Le peuple donne aussi des lettres de noblesse.

LE PAIR

Si vous êtes si grands, d'où vient qu'on vous délaisse.

Et que, sans affecter de superbes dédains,

Tant d'hommes, parmi vous, visent à nos gradins?

LE DÉPUTÉ

Qui ? Des bommes sans nom qu'un got orgueil domine, Des frileux, aspirant à s'affubler d'hermine. Pensez-vous que Guizot, Berryer, Barrot ou Thiers Sur vos nobles gradins se trouveraient bien fiers? Non, des bommes empreints d'un pareil caractère Ne se montrent chez vous qu'au banc du ministère.

LE PAIR

Outre vos députés, anodins aspirants.

Combien d'autres encor, pour entrer dans nosrangs,

Harcèlent de la cour la faveur libérale !

LE DÉPUTÉ

Oui, des noms répulsifs à lurne électorale, Des préfets que la loi rejette de nos bancs. Trop heureux de tomber dans vos bras absorbants, Des cadets de famille à qui, dès leur jeune uge. On promet la pairie, en guise d'apanage.

..-..«>.- -nurt

Quelques littérateurs obscurs et convoiteux Qui, dans l'Académie entrés d'un pied boiteux, Au lieu de réclamer l'hôtel des invalides, Vont déposer chez vous leurs talents chrysalides. Et nourrissent ainsi leur génie alité De gloire viagère et d'immortalité .

LE PAIR

Doucement ! en fait d'arts, de sciences, de lettres, Parmi nous, à coup sûr, vous trouveriez vos maîtres ; Nous comptons Gay-Lussac, Thénard...

LE DEPUTE

Nous, Arago.

Quel nom opposez-vous à Lamartine ?

LE PAIR

Hugo.

LE DÉPUTÉ

Fort bien ! mais, pour faire ombre au lumineux poëte. N'oubliez pas Lebrun.

LE PAIR

Songez à Ladoucette.

S'il vous plaît de heurter des noms contre des noms, Suivons ce parallèle.

LE DÉPUTÉ

Il est tard; terminons.

Je vous quitte à regret; mais un motif d'urgence M'y contraint; voici l'heure oii part ma diligence; J'y cours.

LE PAIR

C'est à peu près, aussi, l'heure où je dois Aller au Luxembourg improviser des lois; Justement j'aperçois l'omnibus de la cliambre : Adieu, vous reviendrez vers le mois de novembre; Puissions-nous nous revoir l'un et l'autre au retour!

LE DÉPITÉ

Et ne plus retrouver les ministres du jour!

Ini|>t;mirie I angp l.ny it ( ,inip , 16 riip «lu t roisjant.

VOÎIYFJXE

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SATIRES

BARTHELEMY

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LA DISSOLUTION

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LALLEMAND-LÉPINE

Editeur de l'Art de Fumer, par BABTnÉr.EMV,'

Rue Richelieu, 52.

ET CHEZ MARTIKON, ËDITEUH, 4, RUE DU COQ-SAlNT-HONORIi;.

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XTX

LA DISSOLUTION

(3 août 1845.)

Hi sunt auteni provinciœ filii, qui ascenderunt de civitale, et reveisi sunt in Jérusalem et Judam unusquisque in civitatem suani.

LIBEI! ESDR^, CapUt II.

C'est de quoi , mes amis, nous avons à résoudre: Elle apporte sur nous des palmes ou la foudre. coRiVEiLLE. Héraciius.

Pendant que nos élus, citoyens hobereaux,

Habitent pour cinq mois leurs fiefs électoraux,

Le noir conseil des Neuf, troublé dans ses vacances,

D'un parti décisif pèse les conséquences.

Que feront-ils? Quel est le projet désastreux

Que ces Achitophels élaborent entre eux ?

La feuille officielle, instruite à leurs bassesses.

Jusqu'à l'enfantement dérobe ses grossesses.

Et montre tout à coup aux regards du public

Ses fœtus clandestins pendus par l'ombilic.

i NËMÉSIS.

Confieront-ils encore, au moins pour cette année,

A des étais pourris leur puissance minée,

Ou bien les verra-t-on, hasardant leurs destins,

S'asseoir sur des appuis nouveaux, mais incertains?

Qui pourrait le savoir? ils l'ignorent eux-mêmes;

L'angoisse irrésolue erre sur leurs fronts blêmes ;

S'ils ne recourent pas, pour fixer leur tourment,

A l'art mystérieux qu'exploita Lenormand,

Ils s'en vont chaque soir, prophètes inhabiles.

Des rangs conservateurs invoquer les sibylles.

Et, devant leurs terreurs, dans tous ses numéros,

Le journal de Bertin déroule ses tarots.

En vain, las d'implorer la sourde Providence,

Las de délibérer sous une présidence,

Tenaillés, nuit et jour, par de mordants soucis,

Ils ont éparpillé leur conseil indécis.

Et, dans des bains fumants d'un soufre méphitique,

Sont allés retremper leur molle politique;

Au fond du Calvados, ainsi que sur le Rhin,

Leur nullité malade a traîné son chagrin ;

LA DISSOLUTION

Loin du centre commun leur bande dispersée Est réunie encor par la même pensée, Et ne cesse de voir, d'un œil agonisant, L'anxieux avenir qui flétrit leur présent.

Ne nous endormons pas sur leur catalepsie ; Ils n'en sont pas venus à ce point d'ineptie De s'immobiliser dans un flasque repos^ Sans livrer leur fortune à d'agiles suppôts ; On liquide déjà les dettes de l'année; Le Luxembourg attend sa nouvelle fournée ; L'ardente circulaire, aux courriers successifs, Eperonne les flancs des sous-préfets passifs, Et, du cœur de la France aux dernières artères, Injecte, à flots pressés, ses poisons délétères. Voyez-vous ce squelette, élastique pantin, Qu'on tiraille en dessous par un fil clandestin? Sur le faîte des tours, sentinelle bouffonne, De ses bras disloqués, sans relàclie il griffonne

6 xNExMESlS.

Des mots mystérieux que traduit à l'écart

Un commis subalterne, élève de Sicard ;

Chaque fois qu'il s'épuise en symboliques gestes,

Vous pouvez vous attendre à des crises funestes;

C'est un signe certain qu'une tempête bout.

Alerte ! A tout hasard que chacun soit debout,

Tout prêt à s'élancer au champ clos des comices;

Leurs derniers coups seront dignes de leurs prémices;

La même inimitié règne dans les deux camps,

Et les vaincus d'un jour le seront pour cinq ans.

Ne dissimulons pas les forces ennemies :

Leur manœuvre serpente entre mille infamies;

Pour assouplir au frein bien des rébellions.

Nous leur jetons, par an, quinze cents millions;

Ils ont, pour combiner des trames inconnues,

Ce muet télégraphe, estafette des nues;

Ils tiennent en réserve, en leurs fatales mains.

Tout ce qui peut tenter les appétits humains :

Honneurs, grades, rubans, receltes, sinécures,

Les hautes dignités et les places obscures.

LA DISSOLUTION. 7

L'épitoge cousue atix procureurs du roi,

Le frac bleu du préfet, Thabit vert de l'octroi;

Ils soldent, au comptant, l'homme qui s'utilise,

D'un décor de théâtre ou d'un tableau d'église.

Et leurs impurs bazars étalent en plein air

L'entrée aux Quinze-Vingts et le titre de pait.

Surtout dans les grands jours de crise électorale.

Alors qu'il faut pourrir la publique morale,

Avec plus de cynisme ils prodiguent leurs dons,-

Éparpillent aux vents les croix et les cordons,

Et^ chargeant jusqu'aux bords leurs enivrantes coupés.

Au moment de combattre ils font boire les troupes.

Ne nous alarmons pas de ces puissatits moyens. Hommes de pur courage, électeurs citoyens! Organisez comme eux un vaste corps d'armée ; Que par un souffle unique elle soit animée ; Consolidez en bloc vos fortes volontés ; Opposez hardiment à leurs coups déliontés

La force, le calcul, les vertus populaires;

Comme eux, à tour de bras, lancez vos circulaires;

Aux cœurs indépendants, aux généreux esprits.

Faites ces grands appels qui sont toujours compris.

Nous ne pouvons comme eux, bourgeoise providence,

Verser sur nos amis la corne d'abondance;

Nous n'avons à donner ni fortune ni croix;

A l'homme qui se pose en soutien de nos droits

Nous ne pouvons offrir que la feuille de chêne.

Que l'honneur de briser une infamante chaîne,

Que l'estime publique, impalpable trésor ;

Mais, sans doute, à ce prix nous trouverons encor

Plus d'un chaud dévoûment, plus d'un beau caractère ;

Sans doute en remuant les cendres du cratère,

Nous en ferons jaillir quelques restes brûlants

De ce feu que Juillet vomit d'entre ses flancs.

Debout donc! montrons-nous imposants d'attitude Ne nous abusons pas sur leur incertitude;

■rtC

LA DISSOLUTION

Peut-être que ce calme entre dans leurs accords,

Et qu'un coup de sifflet va changer les décors;

Debout! plus que jamais dans une chambre neuve.

Il faut des hommes sûrs et forts à toute épreuve ;

Avant de leur livrer la garde du troupeau,

Visitez-les, tâtez leurs muscles sous la peau^

Pénétrez, s'il se peut, jusque dans leurs poitrines.

Plongez le spéculum au fond de leurs doctrines.

Sur leur passé connu jugez leur avenir;

Car le fardeau sera plus dur à soutenir.

Le temps sera venu de creuser un domaine

Que leurs prédécesseurs effleurèrent à peine;

Il leur faudra régir de plus hauts intérêts.

De la démocratie affermir les progrès.

Du pauvre qui travaille éteindre la colère.

Peser d'une main juste et l'œuvre et le salaire,

Des Birminghams français nourrir les fils souffrants.

Race de forgerons mêlés de tisserands,

Ressort qui tour à tour se courbe et se redresse.

Gémissant ou hurlant sous la main qui le presse.

Du calme à la fureur passant comme l'éclair, Souple comme la soie ou dur comme le fer. Qui sait! dans les cinq ans qui font leur période, Peut-être verront-ils un funèbre épisode, Un de ces coups gardés dans les secrets de Dieu ; Dût cette page obscure arriver en haut lieu, Elle osera parler d'une chance possible ; D'ailleurs celui qui règne est un homme impassible, Dont les regards sereins contemplent sans effroi Ce morne Saint-Denis qui troublait le grand roi; Oui, bien que son hiver se maintienne robuste. Bien que le faix des ans courbe à peine son buste. Qu'il fatigue à cheval les hommes d'aujourd'hui. Les monarques d'Europe ont un doyen, c'est lui.... Et tôt ou tard, le jour qu'une subite aurore Déroulera son crêpe au pavillon de Flore, Où l'on verra la France, à la hâte, agrafant Le vieux manteau royal au cou d'un jeune enfant. Si, malgré ce régent, posthume garantie Que le sage vieillard lègue à sa dynastie,

LA DISSOLUTION

De hardis prétendants, que dans l'ombre je vois, Au trône du mineur opposent leurs pavois ; Si les partis rivaux^ qu'une trêve tacite Contient jusqu'à ce jour de vague réussite^ Se dressent tout à coup en soufflant devant eux Le vent de la tempête au vol calamiteux ; Si le vaisseau public, heurté par la tourmente. Se secoue au milieu d'une mer écumante , Parmi des flots mêlés d'algue et de noir limon, Croyez bien qu'il faudra des bras forts au timon.

C'est à vouSj'maintenant, dispensateurs des votes! C'est à vous de choisir ces vigoureux pilotes Qui sauveraient l'Etat d'un naufrage futur. Quant à ceux que réclame un noir déléatui' y Vous les reconnaîtrez à des marques certaines ; Dans le vieux parlement ils s'offrent par centaines ; Outre ces chefs de file, au zèle furibond. Proclamés tant de fois par le Palais-Bourbon :

Fulclliron, qui, toujours, quand la gauche s'insurge. Conduit comme un bélier les moutons de Panurge ; Sauzet, qui s'est lui-même un jour escamoté; Laffitte de Louviers, quatre fois ballotté ; Lefebvre, qu'on entend, alors qu'on délibère. Sur les chiffres du fisc gronder comme un Cerbère; Hartmann, le président du club Lemardelay, Je vous signale encor Barbet, Poulie, Boulay, Le doux Boulay du Var, représentant des cailles ; Chaix-d'Est-Ange, Denys, amateur d'antiquailles; Le père Chevalier, bâtard de Saint-Simon, Qui pour la femme libre a fait plus d'un sermon, Et combat aujourd'hui la liberté de l'homme; Lacase, qui voudrait pour chambre un hippodrome ; Carné, le souteneur du droit sacerdotal; Lafressange au cœur chaud, Dessauret du Cantal, Gallos, Terme, Vigier, Peyramont, d'Haussonville; Vous noterez enfin tout ce troupeau servile Qu'aux genoux de Guizot ou sur les bancs voisins Fit ramer si longtemps le fouet des argousins.

LA DISSOLUTION. 43

Vous tiendrez pour suspects tous ces gras personnages

Serviteurs du budget, qui leur donne des gages;

Votre index frappera tous ces solliciteurs,

Du timbre et du tabac acharnés protecteurs,

Qui heurtent chaque jour à tous les ministères,

En commis voyageurs plutôt qu'en mandataires;

Au rang des réprouvés vous mettrez ces crétins

Que l'absurde Genoude instruit tous les matins ,

Ou qui, pour se former une judiciaire,

Epèlent des Débats le crasseux bréviaire.

Au surplus, sans user vos soins et votre temps

A scruter un par un ces ex-représentants ,

De tous ceux qu'il vous faut regarder d'un œil louche

L'indemnité Pritchard est la pierre de touche ;

Dans nos journaux d'alors, peu touchés de leurs cris.

Par ordre alphabétique ils furent tous proscrits ;

Moi-même, les couchant sur mes lignes de braise,

J'humiliai mes vers du nom des deux-cent-treize,

Promettant que le jour où leurs nouveaux efforts

De l'urne fatidique assiégeraient les bords ,

14 NEMESIS.

Pour mieux rendre à chacun lisibles mes colonnes^

On les ferait tirer en lettres patagones ^

Afin que cette liste, accablant écriteau,

Aux électeurs futurs servît de mémento.

Or, cette heure est prochaine, et pour sa propre gloire

Si Chambolle veut faire une œuvre méritoire ,

Il faut que ma pancarte, exact enseignement,

Quarante mille fois revive en supplément ,

Il faut que ses pressiers, avec leurs bras d'Hercule^

Retirent Némésis en texte majuscule ,

Où chaque mot, saillant sur le papier noirci ,

Apparaisse au lecteur grand comme CELUI-CI.

Il est temps d'en finir, sortons de ce malaise ;

C'est par trop nous traîner à la remorque anglaise ^

C'est par trop incliner nos imbéciles fronts

Sous des hommes menteurs, corrompus et poltrons.

Ils nous en ont donné la claire expérience ,

Notre crédulité fait toute leur science y

Et sans doute, vingt fois, sans quelque trahison^

Nos bras victorieux en eussent fait raison ;

LA DISSOLUTION. V6

Mais, chaque fois qu'il faut saisir un avantage , A défaut de la force ils ont l'escamotage. On put croire un moment à leur pouvoir détruit : Deux grands accusateurs, annoncés avec bruit, Venaient, pour mettre au jour leur turpe jonglerie. L'un du ciel tropical, l'autre de l'Algérie; La fourbe les sauva de ce coup douloureux, Dupetit-Thouars se tut, Bugeaud vota pour eux ^ Pour eux il était prêt à prendre la parole.

Les voici maintenant, coiffés de i'auréole,

Elevant jusqu'au ciel, qui rit de ces pasquins,

Le miracle d'un pacte avec les Maroquins,

L'ambassadeur Rossi triomphant du jésuite,

La noire Pomaré fuyant notre poursuite,

Et nos vaisseaux voguant sans craindre les boulets

Que décochait sur eux le négrophile anglais.

Il fallait bien jeter un leurre à vos suffrages ;

Le temps démasquera ces grossiers replâtrages.

46 NEMESIS.

Vous verrez, avant peu, revenir, croyez-m'en, Ignace et Pomaré suivis d'Abder-îlhanian. Ce qui n'est point un leurre, un impudent mensonge, C'est le somnambulisme oii leur règne nous plonge; C'est d'entendre crier, devant ces hommes sourds, La Réforme, invoquant un généreux concours; C'est Christine attendue à l'hôtel de Courcelles, D'où la main sur Madrid sème des étincelles; C'est Narvaez, par eux sourdement excité; C'est Rosas, se targuant de leur complicité; C'est de les voir pâlir, quand leurs chargés d'affaires Réclament hautement nos droits chirographaires. Et de n'oser construire une ombre de bateau Sans craindre que l'Anglais n'y mette son veto.

Tant que nous n'aurons pas coupé jusqu'aux racines L'arbre que voit fleurir l'hôtel des Capucines, Ses rameaux malveillants, funèbre parasol, A Tinfécondilé condamneront le sol;

LA DISSOLUTION. H

On n y verra germer que de visqueuses plantes^ D'homicides fangus aux tiges purulentes, De rampants agarics et des lichens pourris; Tant que nous dormirons sous ses pâles abris, Nous aurons, au réveil, les jointures brisées, Nous marcherons, saisis par de fades nausées, Et sur le front courbé du citoyen penseur Un deuil patriotique étendra sa noirceur.

Hélas! je viens de voir, pour la quinzième année,

Fêter le souvenir d'une époque fanée :

Ce jour-là Babylone errait dans ses jardins;

Ses tréteaux, surchargés de mille baladins,

Hurlaient gratuitement des parades sylvestres ;

Le carré Marigny secouait ses orchestres;

Bien des gens s'égayaient (que n'ai-je fait comme eux !)

A voir l'huile et le suif monter en flots brumeux,

Et dans les feux, lancés sur la Seine rougie,

La date des trois jours brûlée en effigie.

-18 nf:mesis.

Et je restais pensif, et je me rappelais Le jour où le Dix-août rentra dans son palais; Où, pour mater le roi dans sa dernière case. L'échiquier du pavé se dressait sur sa base; Où nos pas se ruaient devant le plomb mortel De la garde royale et des enfants de Tell ; Où, moi-même, assisté d'un homme de courage, Je sauvais Excelmans, méconnu par l'orage. Qui d'entre nous, alors, pouvait le pressentir, Que du sang prodigué par un peuple martyr Le salaire viendrait à d'obscurs sycophantes Qui dressent aujourd'hui leurs têtes triomphantes. Et dont nul (je l'atteste en étendant la main) Ne parut dans nos rangs, sinon le lendemain; Où chacun put les voir, sans montrer une entaille, Dévaliser nos morts sur le champ de bataille ! 0 désespoir! c'est donc pour des hommes pareils Que nous avons fondé l'ère des trois soleils!

Impriiiiciip I anjjp Lety it C.omi) , IG, rue du < ri)i»«aiil.

SATIRES

BARTHELEMY

LALLEMAND-LÉPINE

Éditeur de l'Art de Fumer, par babtbélemy,

Rue Ricbeliea , 52.

(17 août 4845.)

« Si^ dit adonc Niloxeniis, ce banquet icy, seigneurs, m'est un grand heur, là où je vous trouveray tous ensemble : car je porte quant et moi à ce festin le pacquct. »

PLCTARQCE, U Banquct des sages, Trad. de j. amyot.

At specus et Caci détecta apparuit ingens Regia, et umbrosae penituspatuere cavernse.

Alors de l'antre affreux l'abîme est éclairé, Cacus n'y trouve plus un asile assuré; Alcide a découvert les détours les plus sombres. Et les rayons du jour en ont chassé les ombres. VIRGILE, Enéide, liv. viii.

Trad de si. gcizot.

Quel jour ont-ils fixé, quelle date sonore Ont-ils osé choisir pour leur banquet mesquin ? Le dix-août ! le berceau du siècle tricolore, L'ère que cimenta le sang républicain!

Ce jour-là, tout un peuple armé de ses furies. Le peuple de Danton portait aux Tuileries La pique, le canon, la hache du sapeur ; Et voici qu'à présent Vire, Bayeux, Falaise

Mettent la France aux pieds de leur idole anglaise, Et dressent l'autel de la peur.

Pour voir les électeurs de Saint-Pierre-sur-Dives, Les sages qu'il préside au conseil général, Quittant du Val-Richer le séjour pastoral, Guizot a secoué ses langueurs maladives. Sa parole a saisi l'auditoire normand ; Il vante les bienfaits de son gouvernement, L'impassibilité qu'il oppose à la presse ! Au milieu des bourras, des battements de mains, Il est proclamé grand, plus que les vieux Romains, Plus que les sages de la Grèce.

Moi-même à ce banquet que n'ai-je pu m'asseoir. Non pour prendre ma part de l'impudique fête. Mais pour me montrer seul, comme un sombre propliète, A ces fils de Baal courbés sur l'encensoir !

Au héros de Maroc et de TOcéanie J'aurais prédit l'écueil, la chute, l'agonie; J'aurais jeté mon crêpe entre les rameaux verts. Legrand l'a salué de ses hymnes en prose; Que n'ai-je été présent à cette apothéose, Pour le saluer de mes -vers !

Quand les triomphateurs montaient au Capitole^ Avec les rois vaincus, leurs femmes, leurs enfants, La file des chevaux, des chars, des éléphants. Du peuple et des soldats dont ils étaient l'idole ; De peur qu^en se voyant si grands, si radieux. Ils ne fussent tentés de se croire des dieux C Ainsi le prescrivait la sagesse de Rome), Un esclave, debout à côté de leur char. Leur criait : Scipion ! Paul-Émile ! César !

Souviens-toi que tu n^es qu'un homme !

Je veux être aujourd'hui cet esclave public j

Sans craindre d'affronter ses yeux de basilic,

Sur le char de triomphe où Lisieux le promène

J'arrive pour lancer la formule romaine,

Et, sur les lourds Normands, ses dignes commensaux,

Faire siffler mon fouet de serpents provençaux.

Il est dur de troubler l'ivresse d'une fête.

Mais il faut accomplir la tâche qu'on s'est faite;

Et quoique Némésis, depuis plus de neuf mois.

Se montre flamboyante au Balthazar nîmois.

En ce moment surtout où ses récents trophées

De sa gloire turgide augmentent les bouffées.

Et gonflent sa raison d'un vertige nouveau,

La douche de mon vers doit frapper son cerveau.

Mais comment se flatter d'assainir son organe ? Esquirol échoûrait contre un tel monomane : Ni ces hardis Titans dont la rébellion Dressa contre le ciel Ossa sur Pélion,

Ni le fier Salmonée, imitateur impie

De la foudre des dieux, qui n'a pas de copie,

Ni Tinfernal archange au cœur gonflé de ûel.

Ni Byron, le Satan du poétique ciel,

Nul, à l'égal de lui, ne fut sa propre idole,

Nul ne porta l'orgueil à ce point d'hyperbole.

Son arrogance, assise au suprême gradin.

Couvre l'humanité d'un immense dédain ;

On dirait qu'au moment de sa péripétie,

Le drame social l'attendait pour Messie;

De la classe moyenne il est le Mahomet ;

Lui seul peut accomplir l'œuvre qu'il se promet ;

Lui seul, depuis quinze ans, sans que son bras en souffre,

Soutient, par les cheveux, la France sur le gouffre ;

Il n'échangerait pas un brin de son laurier

Contre tous les rameaux de Soult ou de Périer;

Tout ce que la tribune offre de renommées^

Lamartine, Barrot, ne sont que des pygmées;

Sur l'époque moderne il s'intronise en roi.

Et dit, avec candeur, «apoiéon et MOI !

Chose étrange! il a pris le public anathème,

L'impopularité, pour base de système;

En voyant que partout, hors dans un bourg pourri,

Sa politique abjecte est mise au pilori.

Dans les affronts amers dont la France l'abreuve,

De sa haute sagesse il savoure la preuve ;

Quel cynisme ! oui, sans doute, il faut en convenir,

Quelquefois^ l'œil fixé sur le juste avenir.

Et des contemporains acceptant la colère.

Dans l'intérêt du peuple on est impopulaire,

Et souvent, par malheur, un dévoûment si beau

Ne recueille son prix qu'au delà du tombeau ;

Sans doute qu'avant lui des hommes de courage

De leurs concitoyens assumèrent l'outrage.

Que ce fier Richelieu, ces Colbert, ces Louvois,

Tant d'autres que notre âge absout à haute voix.

Gouvernèrent l'État à travers bien des haines;

Mais, du moins, sur les fronts qu'ils meurtrissaient de chaînes

Ils n'imprimèrent pas un sceau déshonorant.

Et leur règne laissa quelque chose de grand.

Si le peuple pardonne au ministre qui passe Un pouvoir imbécile , oppresseur ou rapace, S'il couvre de l'oubli d'énergiques forfaits, D'un infamant verdict il frappe à tout jamais Celui qui nous impose un opprobre notoire. Qui fane notre honneur, qui salit notre histoire. Qui nous met aux genoux d'une paix à tout prix, Qui nous rive à sa honte, et n'a jamais compris Que plus résolument un peuple se dévoue A mourir dans le sang qu'à vivre dans la boue.

Tel est l'homme qui pèse aujourd'hui sur nos fronts. Et que, longtemps, peut-être, encor nous subirons : Chaque jour, ses clients, pauvres de rhétorique. Parfument leurs journaux de son panégyrique. Aux bouquets de Lisieux ils mêlent leur encens ; Ils vantent son coup d'œil qui rayonne en tout sens. Sa tenace vertu, sa force d'inertie.

Les arcanes profonds de sa diplomatie,

Le zèle qu'il imprime aux rangs conservateurs; Citez-nous, disent-ils, entre vos orateurs, Dans la chambre actuelle ou la tribune ancienne, Une voix qui résonne aussi haut que la sienne; Montrez-nous sur quel autre, aussi bien que sur lui, L'équilibre d'Europe eût trouvé son appui. Et quel bras eût montré plus de persévérance A dompter les partis qui convoitent laFrance? Allez ! puisqu'à travers tant d'orages grondants, Tant de rudes assauts, au dehors, au dedans. Malgré tant de fureurs que son calme provoque, Depuis cinq ans entiers, si longs à notre époque. Sur le roc du pouvoir il se maintient debout, C'est un homme capable.

Oui, capable de tout; Non pas, on le sent bien sans que je le signale , De ces méfaits qu'atteint la justice pénale, De dol, de rapt, de faux, de meurtre, de larcin ; Loin que cette pensée entre dans notre sein. Quand nous ne jugeons pas l'homme du ministère^

Nous honorons en lui sa tempérance austère, Sa parole, qui vaut un serment solennel. Son respect filial, son amour paternel, Sa foi, sa probité digne de l'âge antique ; Mais capable de tout en œuvre politique. Capable de fausser les accords les plus saints, De creuser sous nos pieds de caverneux desseins , D'infiltrer le poison aux mœurs parlementaires , D'ordonnancer l'insulte aux nobles caractères, D'épancher sans profit, dispendieux Judas, L'or de notre budget, le sang de nos soldats ; De souffrir qu'aux Anglais vendus à la sourdine , Nos drapeaux soient passés sous la fourche caudine, Et que la France imprime à son glorieux front Le fer chaud que Baylen appliqua sur Dupont.

Et ce ne sont point là de vaines conjectures; Ses œuvres du passé parlent pour les futures ; Lui-même il s'en pavane en apôtre arrogant,

Et frappe une médaille au souvenir de Gand.

Mon Dieu ! c'est bien à tort qu'il s'en fait une gloire î

Il débutait alors dans un rôle accessoire ;

Et, sans prendre à la pièce une notable part,

Comme simple facteur servait Royer-Collard;

Mais déjà, cependant, sa poitrine agitée

Nourrissait le vautour qui rongea Prométhée ;

A travers le bandeau qui lui couvrait les yeux

Il voyait l'avenir des palmes de Lisieux.

Que dis-je ! même alors que, pauvre enfant de Nîmes,

Il traînait chez Suard ses guêtres anonymes ,

Alors que, dans Paris, littéraire avorton ,

Il inventait le soir un pâle feuilleton.

Que, puisant l'Hippocrène au fond d'une carafe,

Il composait les vers qui font mon épigraphe,

Ou qu'il chantait en prose, avec bien moins d'effort ,

L'équivoque bouillon de madame Rhumfort ;

Alors même, du haut de son cinquième étage,

D'un trône politique il flairait l'héritage.

Un jour il s'exila sous le ciel genevois.

Où le lac et les vents ont de si douces voix,

Où les crêtes des monts surplombant les abîmes,

Instruisent la pensée à des rêves sublimes ;

Mais ni les doux cbalets encadrés de sapins,

Ni les pasteurs errants sur les coteaux alpins,

Ni même ces tableaux qu'à nos yeux poéiise

L'éternel souvenir de l'ardente Héloïse,

Ces écbos habités par Julie et Saint-Preux ,

Rien n'apporta le baume à ses désirs fiévreux ;

Là môme, constamment jeune homme chaste et sobre,

Il rêvait le pouvoir de son vingt-neuf octobre.

Et le Guizot d'alors consolait son ennui

En se prophétisant le Guizot d'aujourd'hui.

Ce fut, durant ces jours de frugales pratiques. Dans ce jeûne forcé des grandeurs politiques, Qu'il se forma le cœur à cette âpre fierté Dont sa fibre oratoire a pris l'aridité; Dans sa parole, même alors qu'elle est habile,

On voit encor filtrer cette vieille atrabile ;

Quelques soins qu'il se donne, il se montre toujours

Anguleux dans son geste et sec dans ses discours ;

Nature sans chaleur, métaphysique, abstraite ,

En vain, pour agrandir la matière qu'il traite,

Il s'avance, en marchant comme sur un tremplin.

En semant les éclairs de son œil aquilin ;

Il a beau nous promettre , en ses phrases guindées.

Qu'il va tout éclaircir, les faits et les idées.

Il s'agite d'après un méthodique plan.

Médite une apostrophe et calcule un élan;

En un mot soit qu'il rampe ou même qu'il s'élève.

On reconnaît toujours l'écolier de Genève,

Qui jette avec orgueil, pédantesque parleur.

Un style iconoclaste et des mots sans couleur.

Puisons dans cet exemple un avis salutaire : Avant d'asseoir un homme au char du ministère. Fouillons sa vie intime aux jours prédécesseurs,

Et frappons d'un veto tous les ex-professeurs ; Vous voyez de quel air celui-ci vous protège : Le temps n"a pas détruit sa morgue de collège ; Il ré2:ente la chambre avec des mots hautains Et donne des pensum aux députés mutins ; Armé du quos ego qu'il apprit de Neptune, En chaire de Sorbonne il change la tribune, Et, comme s'il régnait dans son premier local, Promène sur vos bancs son front grammatical. Cet idolâtre amour qu'il voue à l'Angleterre, De ses vieux errements n'est que le commentaire. Dès sa tendre jeunesse avec zèle il apprit A lire ses auteurs, à calquer leur esprit ; Cet amour commencé par la littérature.

Doit par la politique achever sa clôture; Sa vie est à jamais liée au même fil : Il traduisit Gibbon, il traduit Robert Peel.

Imprimerie Lange Léry et Comp., 16, me dn Croisstat.

ÎSOUVELLE

SATIRES

BARTHELEMY

AU ROI DE PRUSSE

LALLEMAND-LÉPINE

Éditeur de l'Art de Fumer, par BARTHrxEMY,

Hue Ri>-lielieii , 52.

AU ROI DE PRUSSE

\U septembre 1845.)

L'Allemagne se dégageait h grand'peine de >onancien état de hiérarchie féodale, sans atteindre encore son nouvel étal de fédération. Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et lourdement ivre, comme son empereur Wenceslas.

. llisloire de Frnnrp, par MirnPî tt, t. IV.}

Puisque dans les écarts d'une royale orgie Tu te montres si fort sur la chronologie, Et que ta main rallume à des feux insultants Le souvenir d'un jour éteint depuis trente ans. Souffre aussi que, fouillant au même répertoire, Ncmésis te rappelle une certaine liisloire

i NÉMÉSIS.

Que lo feu roi ton père, aux jours de son déclin, Doit t'avoir quelquefois racontée àlîerlin, Car au f<md de son âme elle était hurinée.

Ce fut par une sombre et froide matinée; Le ciel était opaque; à l'étroit horizon, Octobre, déroulant sa brumeuse toison.

Confondait les coteaux, les vallons et la plaine : Sur le sol indécis on distinguait à peine D'informes objets bruns, dispersés en tout sens, Dessiner des carrés, des lignes, des croissants, Tour à tour agrandir et serrer les espaces, Arrêter ou mouvoir leurs fantastiques masses ; Et de ces profondeurs s'élançaient des bruits sourds, Des sons perçants coupés par les rauques tambours. Les linlements aigus du sistre militaire. Les piétinements lourds qui font bondir la terre, L'apre cri des chevaux indignés sous le frein. Le fracas des afïuts et des caissons du train.

AU RUl DE IMîCSSli.

Tout à coup se révèle entre les vapeurs noires

Le rayonnant témoin de nos grandes victoires,

L'astre qui déploya son lumineux décor

Sur les champs d'Austerlitz et sur le Monl-Tliabor;

Reconnu, salué par le canon qui tonne,

Il commande la fuite aux brouillards de l'automne.

Et verse avec orgueil ses feux étincelanls

Sur une double armée aux gigantesques flancs.

Cette fois, pour tenter la chance des bal ailles ,

La Prusse. a fait sortir du fond de ses entrailles

Tout ce qui sur le Rhin, sur l'Elbe ou sur l'Oder

Peut monter à cheval ou manier le fer.

L'élite des soldats, la fleur la plus choisie

Des fils du Brandebourg et de la Silésie;

Elle pousse aux combats ses plus purs rejetons.

Dont la tige remonte aux chevaliers teutons;

Elle a des chefs coiftes d'une vieille auréole.

Soldats que Frédéric nourrit à son école,

Sans se douter alors que, sous un autre temps,

On ferait en sept jours la guerre de sept ans.

Elle compte, surtout, sur la rouilleuse épée

D'un héros féodal qui l'a déjà trompée ,

D'un vieillard , fanfaron tel qu'il fut autrefois,

Don Quichotte éternel de la cause des rois ;

De ce même Brunswick qu'un vertige funeste

Poussa sur notre sol avec son manifeste,

Avec nos émigrés, avec ses régiments,

Dont les champs de Valmy gardent les ossements.

Les étendards français se déroulent en face.

Que n'ai-je les poumons ou d'Homère ou de Tasse

Pour blasonner ici tous ces grands écussons

Que vit luire en ce jour la terre des Saxons!

Quel poëme! il faudrait pour dignement l'écrire

Une plume arrachée à l'aigle de l'Empire,

Et la mienne est réduite au vulgaire destin

De le décolorer sous un froid bulletin.

Le signal retentit dans l'une et l'autre armée :

Voilà que l'horizon s'embrunit de fumée;

AU ROI DE PRUSSE

D'un immense plateau qui domine les airs

Lannes, Lefebvre, Soult, environnés d'éclairs,

Précipitent les feux de leur infanterie;

La mort dans tous les rangs se rue avec furie;

Trois cent mille soldats s'ébranlent à la fois.

Sept cents bouches de bronze entre-choquent leurs voix;

Et bientôt tous ces corps, qu'altère le carnage,

Se joignent, en formant un horrible engrenage.

Où de son large glaive, aux coups appesantis,

L'ange exterminateur frappe les deux partis.

Ainsi se prolongeaient ces étreintes fatales.

Ainsi s'entre-heurtaient les deux aigles rivales,

Quand la nôtre, invoquant son magique empereur.

Dans les flots ennemis entre avec la terreur.

A ce choc imprévu leur fermeté chancelle.

Les braves hussards noirs frissonnent sur la selle.

L'arme brûlante échappe aux doigts du fantassin;

Leur symétrique bloc n'est plus qu'un vague essaim

Enfonçant à travers les bois et la vallée

Sa fuite taciturne, aveugle, échevelée;

Il rencontre partout l'implacable canon.

Comme dans les combats au temps d'Agamemnon, On dirait qu'à leurs yeux un génie homicide Secoue en ce moment sa flamboyante égide, La terre semble fuir sous leurs pas incertains; Ceux que les feux de Ney n'ont pas encore atteints, Sous les coups d'Augereau rencontrent la défaite; En même temps accourt, comme pour une fête, Eparpillant dans l'air ses plumes d'apparat, La tempête à cheval, l'homme-sabre. Murât ; Sur tout ce qui survit à l'immense hécatombe Ses escadrons de fer passent comme une trombe, Ecrasant sous leurs pieds, horriblement empreints, Des monceaux de fuyards traversés par les reins; Et, d'un bras acharné qui se lève et qui tue. Poursuivant jusqu'au bout leur sanglante battue. De tant d'hommes armés qu'un seul jour déchaîna Ils creusent le tombeau dans le sol d'Iéna.

A ce nom, au fracas de ce choc athlétique, L'épouvaiilc a volé jusque sur la Baltitpie;

AU ROI DE PRUSSE

Partout la Prusse fuit en se tordant les mains, Partout le fer vainqueur lui barre les chemins; Veuve de la Pologne et de la Westphalie, Partout de ses États le faisceau se délie; Chaque soleil trahit ses désastres marquants. Ses fleuves indignés désaltèrent nos camps; Ses canons réservés à la place Vendôme, Ses drapeaux dont la guerre embellira son dôme, Accompagnent le vol de l'aigle souverain; Erfurth, Coblentz, Leipsick s'inclinent sur le Rhin ; Chaque jour voit tomber une cité vassale, Magdebourg devant Ney, Stettin devant Lasalle, Et du haut de Postdam, où fut Guillaume trois. De fulminants décrets épouvantent les rois.

Quel destin ! quelle chute ! un monarque fantôme Galope en fugitif dans son propre royaume, Entraînant avec lui, sous le ciel de l'exil, Une reine, une femme au courage viril,

Dont le front gracieux porte dans la mêlée

Le casque de Clorinde et de Penthésilée;

Dans ses derniers châteaux où le sort le conduit,

Il demande à la haie un gîte pour la nuit,

Il traverse effaré sa morne capitale.

C'est ainsi que traqué de sa terre natale.

Aux frontières du nord humblement confiné,

Il promena le deuil d'un front découronné,

Que le chagrin creusa ses royales prunelles.

Jusqu'au jour où Tilsitt, aux rives fraternelles,

Pour étancher le sang français, russe et germain ,

De deux Césars rivaux entrelaça la main ,

Et que, pendant que lui, dans sa mortelle attente,

Comme une ombre tournait aux abords de sa tente,

Napoléon , ému d'un reste de pitié ,

D'un royaume saignant lui jeta la moitié.

Non , quand on est empreint d'une telle défaite , Quand si bas dans la poudre on a courbé la tête,

AU ROI DE PRUSSE. 11

Quand celui dont on est le fils et l'héritiei"

S'est vu broyer ainsi, comme dans un mortier,

Quand un peuple, en ses jours de fortune mauvaise,

A servi de tapis à la botte française.

Même après quarante ans, sache qu'il est trop tôt

Pour porter la parole et la tête si haut.

Qu'on a perdu le droit de parler de victoire,

D'évoquer une erreur du sort oscillatoire,

Un dernier coup de dé, qu'à la chute du jour.

Un héros de hasard jetas ur un tambour.

Si cette folle insulte, imprudemment lancée. Dissimule pourtant une arrière-pensée ; S'il faut voir un défi dans ce joyeux transport, Sache aussi qu'aujourd'hui même, où la France dor!, Au chevet de son lit elle garde l'épée Qui du quatorze octobre écrivit l'épopée ; Que si, dans ce moment, le signal du danger Révélait tout à coup aux bataillons d'Alger

Qu'il s'agit de laisser l'émir dans ses repaires, Pour rouvrir des chemins sillonnés par leurs pères. Pour rentrer dans Berlin, où passèrent leurs rangs, L'Afrique tremblerait de hourras délirants. Que l'on verrait encor sortir de sa poussière La race des Davoust, des Suchet, des Bessière, De tous ceux qui vingt ans, le glaive sans fourreau. Réduisirent ton aigle au vol d'un passereau. Va, les nobles instincts, les ardents caractères, Des aïeux dans les fils passent héréditaires; Le Franc a son empreinte, ainsi que le Teuton, A l'un la gloire parle, à l'autre le bâton ; Ton royaume fourchu que le tambour gouverne Se montre sous l'aspect d'une immense caserne; Le nôtre, ennoblissant un belliqueux plaisir, Représente partout l'école de Saint-Cyr; Sur la terre sanglante oii le canon nous couche. Notre mort est joyeuse, et la vôtre est farouche; Mars est un dieu pour nous, pour vous un armurier; Ton peuple est soldatesque, et le nôtre guerrier.

AU ROI DE PRUSSE. 13

Sans doute il est permis de fêter une reine Qui sur les coussins d'or d'une molle carène, De son île brumeuse arrive en badinant , Pour se faire un bouquet des fleurs du continent; Je veux bien qu'en faveur de la belle touriste L'Allemagne se forme un visage moins triste, Qu'elle Tescorte au bruit des bals et des concerts, Qu'elle abatte pour elle et les daims et les cerfs. Que des murs d'Agrippa la vieille cathédrale Illumine ses tours des flammes du Bengale, Que les fleuves du Nord, quand elle fend leurs eaux. Se tiédissent aux feux de cent mille flambeaux. Que sur un char magique elle soit promenée; Et sans doute ce fut une grande journée Que celle où le congrès du monde instrumental , Saluant Beethoven jailli du piédestal.

Couronna dignement sur sa tête prussienne La royauté des arts à côté de la sienne. Jusque-là tout est bien; ces plaisirs sont permis; Mais, dans un rendez-vous peuplé de cœurs amis,

U N/iMÉSlS.

Dans une fêle ouverte à mille badinages , Où pourtant assistaient de graves personnages, Mêler brutalement aux douceurs du banquet L'amertume d'un mot que rien ne provoquait, Insulter tout à coup la France inoffensive, Pour jouer sur le nom de ta noble convive. Prince! c'est dépasser les bornes de ton droit, C'est ce qu'on ne saurait excuser de sang-froid. Ni môme dans l'orgie où l'ivresse circule, Quand on aurait vidé dans la coupe d'Hercule Toute la déraison, tous les vineux ferments Que les grappes du Rhin versent aux Allemands.

Laisse là désormais ces lourdes facéties; Aux lazzis du théâtre à tort tu t'associes; Dans la bouche d'un roi l'esprit du calembour Est malséant en France, ainsi qu'au Brandebourg. Des soucis plus urgents veulent que tu te hâtes; Tes Étals, faufilés de lambeaux disparates,

AU KOI DE PRUSSE. 1S

Semblent de jour en jour vouloir se désunir,

Et chercher pour leur forme un meilleur avenir,

Le vent perturbateur de la théologie,

Qui depuis deux cents ans dormait sans énergie,

Se réveille et se mêle ii l'orageux effort

Du souffle politique invoqué par le Nord;

La Réforme, étendant ses deux bras gigantesques,

Secoue en même temps deux idoles tudesques,

L'ordre métaphysique et le matériel,

Le royaume terrestre et l'empire du ciel;

Laïcs, prêtres, docteurs, protestants, catholiques,

En chaire, dans les clubs, sur les places publiques.

Tout plante l'étendard d'un schisme universel,

Tout prêche, en invoquant la Bible ou le Missel;

Chaque jour voit éclore un apôtre, un sectaire.

Ton pouvoir ne s'étend qu'aux choses de la terre ;

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