‹ Nouvelle némésisChapitre 19 sur 19 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Voilà ce qu'à Paris affamé de nouvelles Le simoun apporta sur ses brûlantes ailes ; Peut-être, en ce moment, ce messager de mort Pour la seconde fois entre dans quelque port ; Fasse le ciel, du moins, que l'horrible estafette Ne nous apporte encor qu'une noble défaite, El puisse la patrie, en son rapport glaçant. N'avoir rien à pleurer de plus cher que le sang!

Oui, pleurons dignement nos magnanimes frères. Dressons à leur vertu des pierres funéraires ; Mais, puisque à Uome antique ils offrent des rivaux. Puisqu'ils nous ont fait voir des Régulus nouveaux, Imitons dans son deuil la dignité romaine ; Sidi-Brahim n'est pas le lac de Trasimt-ne;

a NÉMÉSIS.

Tout en marquant ce jour avec un caillou noir, Ne donnons pas l'aspect d'un trop long désespoir; La douleur ne doit pas déborder sa mesure. Ce n'est pas sur ce jour de traîtreuse blessure Que nous devons fixer un œil agonisant; L'avenir est plus sombre encor que le présent. Que nous préparent-ils, du fond de leur caverne, Ces aveugles poltrons dont le bras nous gouverne? Par quels moyens puissants pensent-ils raffermir Notre empire africain ébranlé par l'émir? Ils nous l'ont déjà dit par leurs plats coryphées : La France doit s'attendre à de nouveaux trophées ; Ils jurent de finir leur absurde roman. D'envahir les États du vieil Abder-Rhaman, De forcer, sans délai, ce monarque hypocrite A livrer en nos mains le serpent qu'il abrite. De saisir Jugurlha jusque dans ses déserts, Et de nous le jeter ici chargé de fers. Jactance ridicule ! argot de rhétorique ! Arsenal de tribune!.. Oui, nos guerriers d'Afrique

DJEMMA-GHAZAOUAT. I5

Se produiront toujours, avec un front pareil, Sous les feux du combat, du sable et du soleil ; Ils braveront encor la fièvre et la mitraille, La mort de l'hôpital et du champ de bataille ; Mais que sert de lasser leurs héroïques mains A vaincre, à prodiguer des exploits surhumains? Tant que nous subirons ce turpe ministère Qui rampe sur le ventre aux pieds de l'Angleterre, Perdons toute espérance; ils encloûront encor Les canons de Tanger, d'Isly, de Mogador, Ils feront avorter notre nouvelle gloire; Dès que nous marcherons sur notre territoire. De chacun de nos pas irascible témoin, L'Angleterre dira : Vous n'irez pas plus loin. Elle étendra son doigt sur notre forte armée. Et, de tout grand dessein bassement alarmée, Jetant, à l'improviste, un insolent veto, Aux mains de la victoire elle mettra l'étau.

Imprimerie Lange Lévy et Comp., 16, rue du Croissanl,

MÉSIS

SATIRES

BARTHELEMY

LALLEMAND-LÉPINE

Édileur de YArt de Fumer, par Barthélémy,!

Rue Ricbelieii', 52.

( 9 novembre 18'i5. )

Sed nos immensum spatiis confecimus œquor, El jam lempus cqiiuin fumanlia solvere colla, VIRGILE, Georg., liv. II.

Ce jour ferme pour moi le cercle de l'année; Contre bien des écueils, douze mois^ obstinée, Dans le port du départ Némésis arrivant, Rentre de sa croisière avec la ilamme au vent. Mais après ce lointain et dur pèlerinage. Mon cliebeck a besoin d'un léger carénage. Et couché sur le flanc, jusqu'au mois de janvier Il ne déploîra plus ses ailes d'épervier

Pour les forces du corps et pour celles de l'âme, Le repos est un droit que toute œuvre réclame; Et ce temps de relâche où le frêle cerveau Retrempe ses ressorts pour un labeur nouveau, Est pour l'homme penseur comme à l'homme de peine Le jour dominical au bout de la semaine. Le poëte lui seul serait-il excepté Du paternel sabbat par Dieu même inventé ? Et faut-il qu'à marcher incessamment il sue Comme le Juif maudit que fouette Eugène Sue? Non, sans doute ; il subit un joug moins oppresseur : Déjà, d'après l'usage, écolier, professeur. Magistrat, député, pair, bibliothécaire, >-^^acun a pris sa part de ce loisir précaire ;

es^ieuf ministres même, exempts de tous fardeaux,

IVL ' ;' Et^OTres de courir de Lisieux à Bordeaux ,

foif2^ ^^pris, durant trois mois de courses bohémiennes, Leurs vacances d'été ; je vais prendre les miennes ; Non pas pourtant, comme eux, jusqu'à m'en prévaloir, Pour flâner en oisif ou dormir comme un loir,

Mais pour pouvoir, du moins, libre de mes séances, Rêver, quarante jours, des vers sans échéances, De quelque œuvre nouvelle élaborer le plan Sans redouter l'affront d'annoncer mon bilan. Rassembler des lambeaux que ma main malhabile Jette au hasard du vent, ainsi que la Sibylle, Et dans mes noirs cartons ne plus laisser croupir Un vieux drame inspiré par Sophocle et Sheakspear.

D'ailleurs, pour faire trêve à l'acre poésie. L'heure plus à propos ne peut être choisie ; Nul intérêt urgent ne me force au combat ; L'océan politique est dans un calme plat; Monarques de haut bord ou princes subalternes, Tous semblent affecter des allures paternes, Au seul mot de la guerre ils blêmissent d'effroi; La reine d'Albion, dont l'époux n'est pas roi. S'évertue à soustraire , avec persévérance. Sa quenouille sceptrale au cas de déshérence;

r. NÉMÉSIS.

Les autres Majestés, sur tous les i^rands chemins

Errent en se donnant des serrements de mains;

C'est peu que Léopold, Nicolas et Guillaume

Pour le sol étranger désertent leur royaume,

Ïbrahim-Pacba méme^ ennuyé de Memphis,

Sur la terre toscane arrive avec son fils ;

Et pendant qu'à travers l'Europe policée,

A défaut d'Iliade, ils font une Odyssée,

Sur leurs États absents ils régnent sans souci.

Je trouve qu'ils ont tort de voyager ainsi,

Et d'amener par là le peuple à reconnaître

Qu'il peut vivre fort bien en l'absence du maître.

Imprudents! ils s'en vont, comme un cheval sans frein.

De l'aurore au couchant, de la Tamise au Rhin ,

Des flammes du Vésuve aux neiges du Caucase :

Sous peine de ne plus y retrouver sa case.

Ou délaisser des fous y faire son métier.

Un roi ne doit jamais sortir de réchiquier.

Pour nous qui, dans cinq ans de luttes successives, Avons du ministère entamé les chairs vives, Nous craignons maintenant, à force de dégoût. De toucher de nos mains un corps qui se dissout, Et sans que notre fer hâte sa fin prochaine. Il le laisse à l'écart tomhersous la gangrène; On a beau taillader un bubon repoussant. Une sanie infecte en sort au lieu de sang. Ce serait là vouloir démolir des décombres Et fatiguer son bras à pourfendre des ombres. Des pantins de carton que meut un fil d'archal ; Car, comment les nommer, depuis qu'un maréchal j Ainsi qu'un enchanteur d'un coup de sa baguette. Toucha de son bâton leur nullité muette? Encor ont-ils failli, ces spectres décevants, Disparaître du sol, comme la feuille aux vents; Et l'on ne verrait plus, depuis une semaine. Tourbillonner sur nous leur apparence vaine, S'ils n'eussent obtenu , por importunité, Qu'une moitié de Soult couvrît leur nudité.

0 combien leur paraît sinistre ce décembre Où les accusateurs de l'implacable cbandjre, Sur leur front de Judas, autrefois si hautain. Du désastre d'Oran cloûront le bulletin ! Nous diront-ils encor, d'un ton déclamatoire: La France est assez riche et peut payer sa gloire? Que répondre au pays leur demandant raison Ou de leur ineptie ou de leur trahison? Comment, le front traîné dans le sang et la boue , Le soufflet de Bugeaud blasonné sur leur joue , Oseront-ils encor, sous ces masques maudits, Mendier, à genoux, de scandaleux crédits? Sans doute que, déjà, la nuit, sous leurs alcôves. De noirs pressentiments , comme des souris-chauves , De leur ongle crochu déchirent leur sommeil. Et les suivent, le jour, jusque dans le Conseil; En vain, dans un cénacle où la peur les resserre, Ils ont de leur pouvoir fêté l'anniversaire; On dit que cette fois la pendule d'acier Semblait jeter leur glas avec son balancier,

Que leurs yeux croyaient voir, sous le long réfectoire,

La menace biblique et celle de l'histoire.

Les mots de Balthazar flamber au mur voisin ,

Et pendre du plafond le fer syracusain ;

Des frissons astringents crispaient leurs fronts sévères;

Le vin se condensait en tombant dans les verres.

Les roses se fanaient sur leurs crânes fiévreux ;

Au lieu des gais propos qu'ils écliangeaint entre eux,

On eût dit qu'ils faisaient, avec des pains azymes ,

Une pâque funèbre , un banquet de victimes ,

Un repas de prison que dévore en rêvant

Le condamné qui va cesser d'être vivant;

Qu'ils se voyaient étreindre , au sortir de la salle ,

Par le bras d'un fantôme à taille colossale ,

Et calculaient enfin, sous le poids du remords ,

Que le vingt-neuf octobre est près du jour des morts.

Je suis fier, si contre eux le destin se décide. D'avoir trempé les mains dans ce juste homicide.

D'avoir donné la preuve à mes vieux partisans

Que Némésis n'a point faibli depuis treize ans.

J'eusse voulu, parfois, apôtre populaire,

A plus d'emportements déchaîner sa colère;

Mais la tiédeur des temps, la mollesse des mœurs,

Ont souvent, malgré moi, bâillonné mes clameurs;

Bien que, dans le combat, oublieux de moi-même,

D'Hébert et de Glandaz je brave l'anathème,

Le devoir m'a prescrit d'épargner ce revers

Aux solidarités qui hasardent mes vers.

Du moins j'ai concouru, d'un poétique zèle,

A l'œuvre qu'invoquait la voix universelle;

Et si le Moniteur j taciturne autrefois.

Divulgue désormais le scandale des croix ,

Si du vote secret la coutume proscrite

Ne sert plus de refuge au tribun hypocrite,

L'arrêt qui les condamne à la publicité

Je réclame l'honneur de l'avoir suscité.

Autant que je l'ai pu, j'ai noyé dans l'opprobre

Les plats Conscrvalcurs et les élus d'octobre ,

J'ai vengé tour à tour, à chaque livraison, La charte de juillet, l'équité, la raison, La cause du progrès, le droit humanitaire; Tantôt j'ai pris au corps la haineuse Angleterre^ Tantôt j'ai fustigé de mon fouet gallican Le ténébreux pouvoir qui sort du Vatican ; Tour à tour, variant les sujets de sa thèse. Guerrière, politique, et plus que tout française, Némésis a voué sa trompette d'airain Au drapeau, du soldat, au pavillon marin , Aux combats de nos jours, à nos vieilles batailles ; Vingt fois elle a tenté d'amollir les entrailles De l'homme oisif qui fait ses trois larges repas. Pour l'homme qui travaille et qui ne mange pas; Et toujours on l'a vue annotant sur ses listes Les traîtres, les jongleurs, les lâches égoïstes. Les mauvais citoyens qui parlent en Anglais Dans le palais Bourbon et dans l'autre palais.

J'ai pâli quelquefois en face de l'ouvrage;

Dieu merci! vous avez raffermi mon courage,

Vous qui le lendemain d'un feuilleton nouveau

Dans la rue, en passant, me jetiez un bravo.

Vous qui dans vos journaux, purs d'une basse envie,

Tant de fois à mes vers avez rendu la vie.

Vous qui de tous les points, même de l'étranger.

Des rives de l'Escaut aux murailles d'Alger,

Généreux inconnus que je voudrais connaître,

Avez expédié l'énergie à mon être.

Titres qui font ma gloire^, et dont avec orgueil,

Archiviste soigneux, je garde le recueil.

Je vous rends grâce à tous; par vous plus enhardie. L'œuvre est venue à terme et je vous la dédie. Et j'ose me flatter que pour me soutenir Je vous retrouverai dans la lutte à venir. Hélas ! sans le secours d'une telle rosée La sève du génie est bientôt épuisée;

A tant d'inimitiés qu'il assume sur lui

Le poëte a besoin d'opposer cet appui;

Que dis-je! cet appui, cette honorable estime,

Ce puissant patronage est un droit légitime

A l'écrivain de cœur qui dans un gouffre à pic,

Pareil à Curtius, s'immole au bien public,

A celui qui, pour vivre enfoncé dans l'étude.

Se condamne lui-même au destin de Latude,

Surtout quand dans ses vœux il ne cumule pas

L'or de la poésie et celui d'ici-bas.

Qu'il ne veut point atteindre une place future

Avec le marche-pied de la littérature.

Et reste là, le front appuyé dans sa main.

Sans songer, comme on dit, à faire son chemin.

Voilà ce que je suis. Heureux de mon martyre, Depuis plus de vingt ans, ou poëme ou satire. Mes labeurs ont sué quatre-vingt mille vers Qui de l'oubli rouilleux ne sont pas tous couverts ;

a NÉMÊSIS.

Mais jamais, un seul jour, dans ce long intervalle.

Des soucis du poëte adultère rivale,

Agitant dans ses mains un prisme insidieux.

L'ardente ambition n'hallucina mes yeux ;

Non^ non, je me cramponne à mes dieux domestiques,

Puissent-ils me sauver des honneurs politiques !

La robe de Nessus brûlerait moins ma chair

Que le frac de préfet ou le manteau de pair.

J'étais plus jeune, alors qu'une chaude insistance

Vers un but populaire ébranla ma constance ;

Dans l'urne électorale on eût risqué mon nom.

Je n'avais qu'à dire oui, j'osai répondre non.

L'âge m'a renforcé' dans ma philosophie;

Au Baal des grandeurs je plains qui sacrifie.

Hormis le vague espoir, modestement nourri.

Que mes jours vétérans trouveront pour abri

Un de ces arsenaux, catacombes publiques,

Qui du génie éteint conservent les reliques.

Pour tout autre avenir j'aurai de froids dédains :

Sobre, ennemi du luxe et des plaisirs mondains.

A quoi bon m'agiter pour des richesses folles? Le poids du superflu meurtrirait mes épaules ; Je me crois riche assez, d'obtenir pour tout bien, Pour les miens et pour moi le pain quotidien, Et bien souvent encor ma pitié les partage Au pauvre dont la faim heurte à mon ermitage. Là, contraignant le jour à n'entrer qu'à demi. Visité rarement par un discret ami.

Et l'oreille fermée aux voix extérieures, A la forge du vers je consume mes heures; Pendant cinq mois d'hiver, pauvre enfant du Midi, Pour conserver le souffle à mon corps engourdi, Sous un amas confus de coton et de laine, A la tiédeur du lit je réchauffe ma veine, Ou bien devant un feu de rutilants charbons. Saisissant la pensée, aux écarts vagabonds. Je l'arrête et la fixe en lignes parallèles. Mais dès que reparaît le mois des hirondelles, Dès qu'un soleil plus chaud monte sur l'horizon, Las de traîner mes pas dans ma froide prison,

D'aspirer en toussant un azote fétide,

Et, comme à mon jeune âge, ardent pour la bastide,

Je cours, pour ressaisir la joie et la santé.

Vers quelque site agreste, encor trop fréquenté.

Où chaque pas découvre un nouveau paysage.

Où le ciel prend toujours un gracieux visage.

Où l'oxygène est pur, où le bonheur est vrai,

Sous les bois de Meudon ou de Ville-d'Avray.

Imprimerie Lange Lé\'y et Conip., 40, rue du Croissant.

^Vn

' ry

:Tri

Pi

^■, Vi

mv"^^^-

«^^^'fc*^

Page 1