RECIT
Entraînés par un chef de loyale bravoure,
Nos soldats, sans songer que la mort les entoure,
S'avançaient, en suivant d'un pas joyeux et prompt
Leurs guides, qui portaient la candeur sur le front;
Rien ne faisait obstacle à leur route isolée:
Tout à coup^ au milieu d'une étroite vallée ,
8 NEMESIS.
Tendant qu'ils gravissaient de rocailleux chemins, Des bruits aigus et sourds, des hurlements humains Eclatent dans les airs ; la colonne s'arrête, Elle voit l'ennemi suspendu sur sa tête. Du fond de leur théâtre, ainsi que des acteurs Des populeux gradins mesurent les hauteurs. Ils découvrent partout de farouches Kabyles, Debout, assis, couchés, agités, immobiles. Partout, sur les rebords des ravins et des monts, Des bernons encadrant ces faces de dénions Qui s'étagentsur eux comme un cercle de braise Et pointent leurs fusils chargés de poudre anglaise ; C'est l'Afrique éveillée au cri d'Abd-el-Kader Qui barre leur passage avec ses bras de fer. 0 magnanime espoir de la vertu guerrière! Ils ne franchiront pas cette épaisse barrière , Maisils l'ébranleront, du moins, en périssant. En vouant à l'honneur l'holocauste du sang , En léguant à l'histoire un de ces épisodes Qui des temps oublieux percent les périodes^
DJEMMA-CxHAZAOUAT.
Un de ces dévoûments dont la race à venir Depuis Léonidas aime à s'entretenir.
En avant î c'est le cri de cette faible armée;
Les uns, sous un drapeau que noircit la fumée,
Au front des ennemis précipitent leurs rangs,
La mort les engloutit dans ses feux dévorants ;
D'autres, amoncelant leur bloc d'infanterie.
De trois mille chevaux soutiennent la furie,
Et, liés l'un à l'autre en ordre régulier.
S'écroulent comme un mur sapé par le bélier.
Leurs héroïques chefs, que la balle devine.
Sont tombés les premiers, frappés à la poitrine;
De cinq cents qu'ils étaient, quatre-vingts sont debout.
En face d'eux s'élève un pâle marabout.
Une sorte de tour étroite de ceinture.
Que les saints musulmans aiment pour sépulture ;
Soudain d'un même élan qui brise tout effort
Les soldats fraternels s'élancent vers ce fort.
Comme si, prévoyant qu'il faut que chacun meure,
Ils voulaient un tombeau pour dernière demeure ;
Dans ses antiques murs, changés en arsenaux,
A la pointe du sabre ils ouvrent des créneaux,
De ce point isolé qui domine la plaine
Font rayonner la mort sur la horde africaine.
Et dans un rude assaut qui dure tout un jour
De cadavres épars bordent la frêle tour.
C'est un roc où la mer fatigue sa menace;
En vain, émerveillé d'un effort si tenace,
L'émir leur fait offrir la vie et le pardon,
Ils ne veulent de lui que la mort pour tout don.
Le troisième soleil cependant les éclaire : Leur âme a conservé sa force musculaire, Mais leurs vigoureux corps s'alanguissent enfin ; Déjà depuis trois jours l'inexpugnable faim Habite cette tour comme celle de Dante, D'exécrables boissons trompent leur soif ardente,
DJEMMA-GHAZAOUAT. M
Ils ne peuvent plus même, après un temps si long, Accorder au fusil sa pâture de plomb.
0 terreur ! vont-ils donc, dans ce funèbre asile, Tendre au fer de l'Arabe une gorge docile? Non, c'est un meilleur sort qu'ils osent entrevoir; Résolus à remplir un suprême devoir.
Une sinistre joie éclaire leur visage ; Des ennemis sans nombre étranglent tout passage. Sans doute ; mais partout, même à travers Tacier, Avec la baïonnette on se fraye un sentier : Le signal est donné, le peloton en masse S'élance de la tombe et bondit dans l'espace; Tel qu'un rocber tombant dans un fleuve profond Fait reculer ses flots épouvantés du bond , Tel ce bloc de soldats, mouvante citadelle. Repousse au premier choc la cohue infidèle ; Ces barbares troublés ont cru voir un moment Des fantômes vengeurs sortir du monument ; Bientôt en face d'eux leur foule accumulée Comme une immense écluse encombre la vallée;
12 NÉMÉ51S.
Us n'osent s'approcher du terrible tronçon Qui donne encor la mort à son dernier frisson ; Mais de loin, du sommet des crêtes verticales, Ils font pleuvoir sur eux les rochers et les balles, Et du haut de la fosse accablent de leurs dards Ces lions prisonniers, aux flamboyants regards. Que l'équitable histoire arrache à la nuit sombre Leur courage impuissant contre l'excès du nombre : De ce gouffre maudit quatorze sor Liront Vivants, mais mutilés, saignants des pieds au front; Le destin creusera pour eux une autre tombe; Les autres trouveront ici leur hécatombe: Enlacés corps à corps comme une seule chair, Sillonnés en tous sens par la flamme et le fer, A leur place héroïque ils demeurent encore. Et, saluant de loin la France tricolore. Roulent jusqu'au dernier, dans un commun tombeau, Sur leur vieux capitaine et leur sanglant drapeau.
DJEMMA-GHAZAOUAT. 13