FILIPPO
Poihi, ma giusti e Cdi, oggi vi aduno A insolito consiglio... Ognun mi ascolti.
Alfiert, Filippo II, atto m , scena v.
Quand , dans le vieux Paris , électrique auditoire , Le bronze officiel raconte une victoire. Un jour anniversaire ou de joie ou de deuil, La naissance d'un prince ou sa mise au cercueil, Pardonnons à celui qui , sur la foule errante , Promène , entre ses bruits , une âme indifférente ;
i NÉMÉSÏS.
Mais qiianfl co mcMiio airain , tressaillant snr raffiit Chaque fois qu'à la France il envoie un salut, Proclame aux citoyens le jour do nouvelle ère Qui rouvre à deux battants la chambre populaire , L'homme qui ne sent pas courir sous ses cheveux Les spasmes frissonnants du iluide nerveux, Qui n'entend pas au cœur trembler toutes ses fd^res, Cet homme est un esclave, entre des hommes libres, Un lâche qui souscrit à son indignité Et renonce à sa part de souveraineté ; Notre ciel est trop pur pour ce stupide ilote; Qu'il aille vivre au loin à l'ombre d'un despote. Et courber au bâton son automate nul , Sous le tzar Nicolas ou le sultan Abdul. Oui, bien que de lui-même il ne soit qu'un fantôme. Ce jour est encor grand depuis le Jeu de Paume ; Bien que le livre saint où ses droits sont écrits Tombe feuille par feuille et s'envole en débris. Le peuple veut du moins qu'une fête consacre Sa vieille royauté réduite au simulacre,
Et, le reste de l'an, s'il accepte le frein, Aujourd'hui, tout le jour, il trône en suzerain. Par le titre ou le sang quelque haut qu'il puisse être, Ici, tout front s'incline en présence du maître ; L'orgueilleux Luxembourg, son émule demain, Du grand Palais-Bourbon subit le dur chemin; Au peuple de Juillet, Majesté plus ancienne , Le Roi fait sa visite avant d'avoir la sienne. Et trouve en arrivant, sans reculer d'effroi , Un trône plus solide où l'attend l'autre Roi. Hàtons-nous, glissons-nous, d'un zèle opiniâtre. Penchons-nous aux gradins du sombre amphithéâtre, Écoutons le prologue où l'œil peut entrevoir Ce drame intitulé : le peuple et le pouvoir. Il va s'ouvrir : déjà les juges des tribunes Dénombrent la Pairie en face des Communes , Fière de dérouler entre ses rangs caducs D'impériaux barons transfigurés en Ducs , Et Jaubert qui, surpris d'avoir cédé sa place. Sous l'heraiine d'hier gauchement se prélasse.
6 NEiMESlS.
Ceux qui chargent plus haut les sièges surplombants,
Bariolés de croix, d'étoiles, de rubans,
Sont les ambassadeurs du monde diplomate :
Au milieu d'eux, rayonne en costume écarlate ,
Sur sa poitrine juive étalant en sautoir
Le saint ordre du Christ, étonné de s'y voir ,
L'homme dont le bras d'or, coûteuse providence,
Des États obérés soutient la décadence,
Rothschild , qui, tour à tour , fait passer tous les rois
Au grand mont-de-piété de son hôtel d'Artois.
Plus loin sont de vieux noms que la noble étiquette
Place, aux jours solennels, sur la même banquette.
Ministres réformés. Députés vétérans.
Ils siègent aussi là, pressés à triples rangs.
Ces peintres de la voix qui, par de prompts symboles.
Entre leurs doigts subtils condensent les paroles ,
Et, dès le même soir, du fond des ateliers.
En feuillets sibyllins les rendent par milliers.
Tout est prêt; au rebord des gradins circulaires.
Dans cet amas confus de têtes populaires ,
LA SEANCE RUVALE.
S'agitent en tout sens, capricieux atours, Des flocons chatoyants de soie et do velours^ On dirait un tournois des antiques années, Quand , sur de hauts fauteuils les dames blasonnées, De leurs regards fiévreux mesuraient le champ clos, Secouaient dans les airs l'écharpe aux larges flots, Interrogeaient les noms, à travers la visière. De chaque nouveau preux lancé de la barrière, Réservant aux guerriers qui portaient leurs couleurs Des mèches de cheveux, un sourire ou des pleurs.
Ce temps n'est plus : les preux d'un âge plus austère Viennent rompre la lance avec le ministère; En entrant dans la lice, ils ont aussi prêté Le serment de combattre en toute loyauté. Mais le sang du vaincu n'est pas leur espérance. Leur lance est la parole, et leur dame est la France. Ils entrent dans l'arène en masse ou tour à tour : Les uns, comme attristés par la clarté du jour,
Marchent furtivement vers leur place modeste;
Les autres, composant leur démarche et leur geste,
Sur les bancs en talus peu jaloux de s'asseoir,
Semblent sur leur visage appeler l'encensoir.
Et sur tous les gradins, de la frise au parterre.
Promènent un binocle antiparlementaire.
Législateurs dandys! tribuns prétentieux!
Ce n'est pas sur ce point qu'il faut tourner les yeux;
Chaque fois que vos pieds franchissent cette enceinte.
Fixez plutôt ces yeux sur la tribune sainte.
Tabernacle profond d'un principe immortel;
Prosternez votre esprit au pied de cet autel ,
Où, pour illuminer les peuples des deux mondes.
Après quatre mille ans de ténèbres profondes.
Le grand quatre-vi?{gt-neuf alluma son flambeau;
C'est de là que la voix du tonnant Mirabeau
De l'hydre féodale exterminait les têtes;
C'est sur ce Sinaï, qu'auic lueurs des tempêtes.
L'ardente Liberté grava pour nos aïeux
Un nouveau Décalo;j;ue ins|)iré par les cieux,
Ce code primitif qui restitue à l'iiomme
Des droits falsifiés par la Grèce et par Rome ,
Républiques de nom qui coupaient en deux rangs
Le peuple toujours peuple et les grands toujours grands;
C'est là qu'ont retenti tant de hautes maximes,
D'électrisants décrets , de votes magnanimes
Qui des tyrans futurs troubleront le repos ,
Et que le genre humain brode sur ses drapeaux ;
C'est là que, dans un jour d'anarchique tourmente
Où les faubourgs hurlaient dune gueule écumanle ,
Découvrant un front calme en face d'un bourreau ,
Roissy-d'Anglas baisa la tête de Féraud;
Cestlà que, tant de fois, le génie oratoire,
Dès qu'un péril grondait au seuil du territoire,
Fit jaillir sa parole eu abruptes volcans
Oui retombaient en lave et dévoraient les camps ;
Époque radieuse, où sa voix colossale
Ne jetait pas en vain aux échos de la salle
Ces galvaniques mots aujourd'hui sans pouvoir :
PATRIE, L^DÉ1»E^■D.V^■CE, HOXNELll, GLOIIIE, DEVOIR.
Hommes dégénérés de celte grande race!
Que TOUS avez de peine à marclier sur sa trace I Que vous comprenez mal la sublime hauteur Du siège où vous porta le candide électeur! Quelle tiédeur en vous! quelle volonté molle! Pareils à des enfants qu'on envoie à l'école, Vers vos bancs ennuyeux, patriarches gamins, Vous arrivez trop tard par d'obliques chemins; Là vous jurez cent fois que le cadran recule; Encor faut-il souvent que, dans la canicule. Le vigilant huissier, jusqu'au fond des parloirs. Aille vous secouer dormants comme des loirs. C'est à vous que je parle, hommes à courte haleine, Adipeuses brebis qui bêlez dans la plaine! Dites! pour excuser ceux qui vous ont élus, Qu'avez-vous fait, pendant ces trois ans révolus ? Rien; vous n'avez rien fait, vous avez laissé faire; Rencoignés, en bourgeois, dans votre étroite sphère, Ménageant les Brutus, caressant les Tarquins, Mesquins dans vos vertus, dans vos vices mesquins,
LA SÉANCE lUiVALE. U
Roidissant vos calculs pour obtenir du maître Quelque place de timbre ou de garde champêtre , Vous avez sans relâche apporté pour présent Dans l'urne du ministre un vote complaisant; Nuit et jour obsédés d'une peur moutonnière, Vous l'avez pas à pas suivi dans son ornière; Et de votre existence au moment de finir La ville des Trois-Jours perdrait le souvenir, Si vous n'eussiez bâti sur sa tête rebelle La couronne de tours qui l'égale à Cybèle, Et prouvé que la France aujourd'hui sur vos bancs Compte des Mirabeaux bien moins que des Vaubans.
Et maintenant, voici qu'une dernière année Peut reverdir encor votre histoire fanée; Votre bail d'homme lige est-il fait sans retour? Comparses du Pouvoir, n'oserez-vous un jour D'un rôle un peu plus haut tenter l'apprentissage? Vous ne voulez donc pas marquer votre passage
M NEMÉSIS.
Par quelque coup hardi, par un de ces élans
Que le peuple éternise en souvenirs brûlants !
Oh non ! leur pauvre histoire attend son dernier tome
On ne dépouille pas si vite le vieil homme :
Ils iront de nouveau prendre, chaque matin,
Le mot d'ordre du jour, émané de Eertin;
Nous les verrons encor subir la dictature
De ses premiers-Paris, dégradante lecture,
Dont chaque mot, passant par le cabinet noir,
En ressort aplati comme d'un laminoir;
Ici même, déjà, la main sur la poitrine.
Ils ont con<j;ratulé le dieu de la Doctrine
l'^l reru, pour salaire, un rayon de ses yeux
Qui conlrislcnl la Fi'ance et sereinent Lisieux.
Et vous nussi, vous même, élus dont l'auréole Ne s'inclina jamais devant l'étique idole; Vous qui dans cette enceinte, ofhcine des lois, Osez du moins parler pour la France aux abois,
Et de ce sanctuaire où la vertu décline
Habitez la Montagne ou plutôt la colline,
Souffrez qu'on vous le dise : en ces trois ans passés,
Vous avez fait beaucoup d'efforts, mais point assez;
Votre zèle intrépide éclata pour la France ,
Mais le zèle n'est rien sans la persévérance,
Sur des demi-succès vous restez en chemin,
Et la veille, chez vous, endort le lendemain.
Il faut le dire encor : on voudrait dans l'arène
Qu'un tranchant plus acerbe aiguisât votre haine ;
Vous êtes trop courtois, vous vous croyez soumis
A trop de politesse avec nos ennemis ;
En fauteuil de salon transformant la Tribune,
Vous n'y pouvez monter sans que dix fois pour une
Votre exorde n'affecte un ton complimenteur :
Mon honorable ami l'honorable orateur
Même dans ses transports, toujours edulcorée.
Votre colère sent le verre d'eau sucrée;
Sous prétexte que Tordre a radouci nos mœurs.
Que nous ne vivons plus aux temps des assommeurs.
Où le poing de Legendre écrasait un confrère, Vous vous amollissez par un excès contraire. Et, pareils aux Anglais, qui, soldats de bon ton, Passent à l'émeri leurs boulets de canon , Pour ne pas remporter de brutales victoires Vous fourbissez d'abord vos foudres oratoires. Savez-vous la raison de nos chagrins cuisants ? Ecoutez, la voici : si depuis ces trois ans D'héroïques efforts, de luttes obstinées, Le peuple pleure encor les mêmes destinées , Si l'ennemi commun, molesté par vos coups, Est toujours triomphant, à qui la faute? à vous, A vous qui, prodiguant une vague énergie, N'imposez nul ensemble à votre stratégie , Et^ poussés vers des buts secrets et différents. Sous quatre ou cinq drapeaux éparpillez vos rangs. Quoi ! vous avez en face un Pouvoir qu'on déteste. Quoi ! le droit, quoi ! la force est pour vous manifeste. Et vous ne brisez pas, unanimes sapeurs. Un colosse de boue érigé sur nos peurs !
Levez les yeux; voyez ! rien n'a changé de face: Baal, aux pieds d'argile, est encore à sa place, Il est là, toujours là, tel qu'à votre départ. Sinon, qu'outre son pacte avec le Léopard, Du faubourg Saint-Germain, retraite clandestine, Sur la Charte espagnole il a lâché Christine, Et fraternellement secoué dans sa main Celle de Narvaez, rouge de sang humain. Dans sa vieille impudeur bien loin qu'il se ravise. L'impopularité fait toujours sa devise ; Percé de plus de dards que Sébastien martyr. Criblé de plus de coups que la plaque d'un tir, On dirait qu'il invoque, afin qu'il se maintienne,
La haine de la Presse, et la vôtre et la mienne,
Et que, pour rehausser son orgueil capital. Des pierres qu'on lui jette il fait son piédestal.
Au secours ! Protecteurs de la mère patrie î Extirpez de l'autel l'impure anglolàlrie ;
46 NKMESIS.
Réhabilitez-vous par six mois de travaux ;
Le peuple universel attend des droits nouveaux ;
Du titre électoral dotez l'intelligence ;
Levez-vous, suscitez, comme une loi d'urgence,
Le salaire aux sueurs, le pain à l'atelier ;
A Tesclave souffrant desserrez le collier;
Remettez au fourreau la pointe vengeresse
Du fer septembriseur suspendu sur la Presse;
Arrachez nos enfants à l'ignoble destin
Que prépare à leurs fronts le joug ultramonlain.
Au secours î Députés ! voici l'heure dernière
De s'unir, de marcher sous la même bannière;
En bataillon compacte avancez carrément;
Entrelacez vos bras dans un commun serment ;
Que vos ambitions, plus noblement guidées,
Se groupent sans murmure au drapeau des idées;
Oubliez un moment d'égoïstes calculs,
La patrie et 1 honneur sont tout, les hommes nuls.
Malheur à tout pays qui, pour exister libre.
Sur quelques citoyens fonde son équilibre !
LA SÉANCE ROYALE. l^^
Notre France vivrait dans un mortel péril Si ses destins futurs ne tenaient qu'à ce fil, Et si, toutes les fois qu'un grand tribun succombe, Un principe avec lui se couchait dans la tombe; Grâce au ciel ! l'homme pur qu'emporte le trépas Sort d'un type immortel qui ne s'altère pas. Les talents, les vertus renaissent de leur cendre : Tour à tour dans la nuit nous avons vu descendre Les Benjamin Constant, les Foy, les Chauvelin Et bien d'autres appuis de la F>ance au déclin; Et pourtant la patrie avec eux n'est pas morte. Ni Laffitte, entraînant Paris à son escorte. Ni Pages, dont nos cœurs gardent encor le deuil. N'ont changé la Tribune en un muet cercueil ; Vous-mêmes, croyez-vous qu'elle sera vacante. Qu'elle n'entendra plus de parole éloquente. Que le peuple orphelin se trouvera tout seul, Quand vos voix s'éteindront sous le dernier linceul? Non, sans doute; on verra, dans l'avenir des âges, Sous des noms différents, avec d'autres visages,
48 NÉiMÉSIS.
Des Barrot, des Billault, des Betlimont, des Berryer, Des Thiers ceindre leur front du civique laurier ; Non^ car la Liberté, prolifique patronne, Qui porte en même temps le crêpe et la couronne, Lugubre et triomphante avant comme après vous. Éternellement veuve, a d'éternels époux.
Dba^weieuiii.
npi-imprie Laiije I.ivy et Cnmp.. IG, rue <Iu Croissanl.
SATIRES
BARTHELEMY
ET TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS
19 janvier 184â.
HtmACF, liv, V, ode vu,
La nius'ca surà st-mpre la stcssa, se non s: caî bia il maestro di capella.
Vecrttio dettù.