PREMIER SUPPLÉMENT
(Années 1911-1912)
ABCÈS DE FIXATION. — C'est en se basant sur des constatations cliniques que Fochier a préconisé l'abcès de fixation dans le traitement des infections générales. « Il y a des cas, disait-il dans sa première communication (avril 1892), où l'on voit une infection puerpérale généralisée sans lésion appréciable, subir une amélioration soudaine, en même temps que se manifestent les signes d'une suppuration localisée, par exemple un phlegmon du sein ou de la fosse iliaque. »
Il y a là tout le principe de sa méthode : combattre l'infection générale par une réaction locale, en réalisant un abcès pyogène qui attire et fixe les germes circulants.
Mode d'action. — C'est, en effet, une loi bien connue de la pathologie générale qu'un organe traumatisé ou affaibli constitue une voix d'appel pour les microbes charriés par le sang. Ainsi, dans plusieurs cas, on a trouvé le bacille d'Eberth dans des suppurations sous-cutanées, survenues à la suite de piqûres médicamenteuses. C'est là le sujet d'expériences courantes. Le laboratoire a donc confirmé, en les élargissant, les idées que Fochier avait basées sur la clinique.
Rajeunie par ces données physiopathologiques nouvelles, particulièrement étudiée et vulgarisée par Caries, cette méthode a pris ces dernières années un essor que les faits cliniques semblent justifier.
Il a fallu trouver une substance, dont l'action fût assez toxique pour provoquer la formation d'un abcès, mais restât assez limitée pour ne pas nuire à un organisme déjà affaibli. On a tour à tour expérimenté le sulfate de quinine, l'azotate d'argent, les acides phénique, lactique.
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Abcès de fixation. 2
Des substances toxiques comme la cadavérine, la staphylococcine furent aussi préconisées, mais également rejetées. Seule. V essence de térébenthine, que Grawitz essaya pour la première fois, es! restée, dans L'abcès de fixation, le médicament de choix pour sa réaction pyogène rapide, violente et accusée.
Mais un fait qui surprend d'abord, c'est que le pus Lérébenthiné est loujours aseptique. En réalité, La dérogation à la loi générale, dont nous parlions tout à l'heure, n'est qu'apparente. La raison de la stérilité du pus se trouve dans L'action fortement antiseptique de l'essence qui détruit les germes (Chambellan). Son action irritative excite, en outre, la phagocytose el augmente aussi le pouvoir microbicide du pus.
Ce ne sont pas là les seules propriétés de l'abcès de fixation. Il agit aussi à titre de révulsif, par dérivation, en prévenant le danger des métastases par llux leucocytaires. Les globules blancs viennent s'accumuler en grand nombre dans le foyer purulent provoqué, réalisant « une véritable saignée leucocytaire ». Ils entraînent avec eux microbes et toxines qui viennent donner dans « le piège ». Les microbes sont détruits. Les substances toxiques s'accumulent. On l'a montré (Caries, Cormon) dans les intoxica lions expérimentales, aussi bien que dans les empoisonnements par le sublimé, par le saturnisme. Le pus de l'abcès térébenthine contenait, dans ces cas, deux et trois fois plus de substances toxiques que les viscères examinés.
Ainsi l'abcès de fixation constitue un véritable organe d'élimination, un moyen important, quoique passager, de dépuration d'un organisme infecté. Ne voit-on pas là un retour aux humeurs peccantes et aux vésicatoires de nos pères ?
Dirons-nous encore que le mode d'action de ces abcès artificiels est encore plus complexe, si l'on admet avec Lesieur, La Torre, qu'ils élaborent des anticorps qui accroîtraient le pouvoir bactéricide du sang.
Technique. — La technique, très simple, est à la portée de tpus les médecins. On se servira d'une seringue de Pravaz ordinaire et d'une essence de térébenthine aussi pure et surtout aussi fraîche que possible. Chez L'enfant, où la réaction est tout particulièrement vive, Caries conseille, pour rendre l'injection moins irritante, de la mélanger au 1/3 ou aux 2/5 d'huile stérilisée. Ce sera également une bonne et prudente pratique chez le vieillard. La dose à injecter est de \ c. c. Il est inutile, comme certains l'ont préconisé, de faire d'emblée ou successivement plusieurs injections de \ à i ce. au môme point : on risque de provoquer des délabrements considérables. Mieux vaut se borner à une seule injection de 1 c. c. qu'on renouvellera, s'il le faut, toutes les 12 heures, en d'autres points, jusqu'à ce que la réaction se produise. On ne dépassera pas en général 4 piqûres.
Toujours !' injection se fera dan* le tissu cellulaire sous-cutané. On choisira de préférence la région externe de la cuisse, le flanc, et au besoin la partie externe de la jambe, la région deltoïdienne, la partie postérieure de l'avantbras Fochier recommande, quand la chose est possible, de prendre une région voisine des lésions). L'injection nécessite une propreté rigoureuse el un pansement aseptique consécutif.
7) Abcès de fixation.
Formation et évolution de l'abcès. Déductions pronostiques. — L'injection bien faite ne provoque pas de douleur immédiate. Celle-ci n'apparaît qu'au bout de quelques heures. Mais bientôt elle est intense, s'accompagnant de chaleur et de gonflement, nécessitant souvent l'application de cataplasmes, de compresses chaudes, parfois même une injection de morphine. Des placards rougeâtres couvrent la région injectée. Puis, en 2 à 3 jours, l'inflammation se localise et la douleur diminue. Cette réaction rapide et intense est généralement le signal d'une amélioration de l'état général. Une réaction violente a donc un pronostic favorable.
Dans d'autres cas, s'il s'agit d'organismes trop affaiblis, la réaction est lente à se produire : l'abcès évolue pour ainsi dire à froid ou même l'essence n'a pas plus d'action irrritante que n'en aurait eu une injection de sérum isotonique. Dans ces cas, où il n'y a ni phénomènes inflammatoires, ni production de pus, on peut pronostiquer l'issue fatale à bref délai. En dehors de tout effet thérapeutique, la méthode a donc une grosse importance pronostique.
L'abcès peut devenir énorme et contenir jusqu'à 100, 200 gr. de pus et même davantage. Quand on l'incise au moment voulu, en un temps qui varie du sixième au quinzième jour, on recueille un pus bien lié, avec souvent quelques débris et une odeur térébenthinée toujours très nette. Il y a intérêt à pratiquer l'incision le plus tardivement possible. La cicatrisation se fait rapidement en 5 à 6 jours.
Dans certains cas où l'abcès tend à s'ouvrir spontanément, dans ceux où l'abcès, unique, n'aura pas jugulé l'infection générale, Fochier conseille, avant qu'il ne soit ouvert, de provoquer un autre abcès « de remplacement ».
Indications cliniques et contre-indications. — La méthode, appliquée d'abord par son auteur aux seules infections puerpérales, a été employée ensuite dans la plupart des maladies infectieuses et en dernier lieu dans les intoxications exogènes. D'une façon générale, elle est aussi bien indiquée pour prévenir une complication viscérale ou suppurative, qu'au cours des maladies générales avec bacillémie.
Mai-s il faut bien savoir que c'est là une méthode d'exception quon ne doit mettre en œuvre que lorsque les traitements classiques auront échoué.
Cependant, comme elle est basée sur la réaction même de l'organisme, on n'attendra pas que celui-ci soif par trop affaibli. Pour cette raison il vaudra mieux s'abstenir chez les gens trop âgés, les cardiaques, les vieux cirrhotiques et les rénaux, surtout les rénaux avec œdèmes.
Par contre, une température élevée n'est pas une contre-indication.
Enfin, on n'oubliera pas que Y asepsie est de rigueur. Un défaut de pré cautions dans l'incision de la poche est le plus souvent la cause de ces poussées fébriles qu'on voit parfois apparaître pendant la convalescence. Un lavage soigneux de la poche, un bon drainage et des pansements humides en viendront vite à bout. On évitera ainsi ces infections secondaires toujours très graves, ces larges décollements et ces cicatrisations étendues, conséquences des plaies infectées, autant de complications redoutables pour des organismes affaiblis déjà par l'infection ou l'intoxication causale.
Absinthisme. 4
Résultats thérapeutiques. -Ces réserves faites, voyons rapidement les résultats obtenus par la méthode dans les infections d'abord, dans les intoxications ensuite.
Dans les infections. Boissard en 1908, la préconise chaudement dans Lous les cas d'infections puerpérales graves. Cependant Pinard n'en a jamais obtenu de bons effets (V. P. M, C. Puerpérale infection).
Dans les pneumonies H broncho-pneumonies graves, l'abcès de fixation a donné de nombreux succès aux médecins des écoles de Lyon el de Bordeaux. qui l'emploient fréquemment. Il agirait, non sur les lésions pulmonaires, mais sur l'état gênerai du malade, en l'aidant puissamment à l'aire les Irais de sa guérison.
La méthode a encore rendu des services dans des fièvres typhoïdes à forme septicémique, dans des infections méningées, des varioles graves, des érysipèles infectieux, dans des streptococcies, des slaphylococcies, dans certaines formes de la tuberculose et du paludisme. Elle a accompli dans certains cas désespérés de véritables résurrections.
Dans les intoxications. — Durant ces dernières années, l'abcès de fixation a été préconisé dans le traitement des intoxications aiguës. Caries avait déjà montré, dans sa thèse, l'action véritablement élective de l'arsenic, du cuivre, du mercure dans le pus d'abcès provoqués chez des animaux. Passant de l'expérimentation à la clinique, ce même auteur a obtenu de bons résultats par l'emploi de la méthode chez les saturnins. D'autres résultats heureux ont été publiés non seulement dans les intoxications par le plomb, mais encore dans plusieurs cas d'empoisonnements parle sublimé, par l'oxyde de carbone. Ces tentatives sont encore trop récentes et trop peu nombreuses pour qu'on puisse les juger avec certitude, mais elles méritent de fixer l'attention des cliniciens.
En résumé, la méthode de Fochier peut donner des résultats brillants, parfois même inespérés, dans certains cas graves d'infection générale ou d'intoxication aiguë. Mais, malgré tout, à cause de la douleur locale violente qu'elle provoque, de l'asepsie minutieuse qu'elle exige, delà crainte d'infections secondaires graves toujours possibles et surtout du retentissement qu'elle peut avoir sur un organisme en état de moindre résistance, doit-elle rester une méthode d'exception, applicable seulement lorsqu'auront échoué les moyens thérapeutiques usuels. PAUL DESCOMPS.
ABSINTHISME (*). — Le temps est loin où Legrand du Saulle pouvait protester avec quelque apparence de raison que l'ouvrier parisien n'était pas buveur d'absinthe, mais uniquement de vin. A l'heure actuelle, la population entière de la France est infestée par l'absinthisme, aussi bien l'ouvrier des villes que le campagnard, aussi bien le bourgeois que l'ouvrier, aussi bien