‹ Nouvelles andalousesChapitre 25 sur 38 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Le même au même.

Séville.

Me voilà de retour. Je suis plus tranquille, quoique non moins malheureux. La situation de Casta et de sa mère est très-affligeante. Ces dames n’ont aucune autre ressource que la pension de veuve, très-irrégulièrement payée. Il est tout naturel que la pauvre mère cherche à bien établir son enfant. Il y a donc beaucoup d’égoïsme dans mon amour. Sans fortune, au début de ma carrière, quelle compensation puis-je ofiTrir à Casta? Je lui ai fait toutes ces réflexions le cœur déchiré. Sais-tu quelle réponse adorable elle m’a faite? Qu’elle avait une tante qui a attendu quinze ans, et qui est aujourd’hui la femme la plus heureuse qu’on puisse trouver en Espagne.

Hier je me promenais sur le port. Le bateau à vapeur de Cadix venait d’arriver. J’ai senti deux bras me saisir par les épaules : c’était l’ami dont je^t’ai déjà parlé; il m’apportait des nouvelles de Casta.

« J’ai fait, me dit-il, le voyage pour un procès qui doit être jugé cette semaine. Je suis 'bien heureux de te rencontrer, car j’ai à causer longuement avec toi. Avant tout, tu voudrais m’entendre parler de certaine personne. Nous reviendrons sur ce sujet quand nous serons chez toi; qu’il te suffise pour le moment de savoir que la santé est bonne. Chemin faisant, je te raconterai une scène dont j’ai été témoin et dans laquelle ont figuré divers personnages à toi connus.

€ Il y a quelques jours , j’entrai dans un café qui no jouit pas d’une très-bonne réputation. La première personne qui frappa mes regards fut Pedro de Torrès, assis devant une table, fumant un cigare énorme , et entouré de quelques individus de mauvaise mine. J'étais debout devant une fenêtre, causant avec une personne à qui j’avaia affaire, lorsque la

23ii NOUVELLES ANDALOUSES.

porte de l’établissement s'ouvrit avec fracas sous l’impulsion de ton ami don Judas Tadéo Barbo.

f Quel changement! son gros ventre avait disparu , ou plutôt il ressemblait à une voile que le vent laisse tomber le long du mât. Son visage était jaune comme un coing, ses joues pendaient flasques et molles comme ces guirlandes sculptées à la manière des artistes grecs. Son chapeau , qu’il portait constamment rejeté sur la nuque, lui était trop large et tombait jusqu’aux yeux. Don Judas marcha d’un pas ferme et s’arrêta devant Pedro de Torrès, menaçant et terrible, autant qu’on peut le paraître avec une physionomie si vulgaire.

« Que vous est- il donc survenu, cher compatriote, dit affectueusement Pedro de Torrès, je vous ai toujours vu gros, gras, jovial, Sancho Panza, et je vous vois à présent chevalier de la Triste Figure?

« — Et vous osez me faire cette question? répliqua don Judas, vous qui avez été mon bourreau, ou peu s’en est fallu. Vos infamies m’ont donné une attaque d’apoplexie 1 Sans une saignée de dix onces, mon âme allait dans l’autre monde. ..

« — Sortez vite, interrompit don Pedro de Torrès, allez compléter la douzaine , vous avez encore le sang échauffé.

« — On l’aurait à moins. Sachez, messieurs, l’infamie dont j'ai été victime. » Et don Judas rappela avec animation les faits que je t’ai fait connaître.

« On rit sans mesure. Pedro de Torrès lui dit :

, « Quelle sympathie entre nous? On me bannit ! Vous êtes arrêté 1 c’est attendrissant!

« — Il an résulte que vous ôtes un faussaire, un tyran et un assassin, exclama don Judas; croyez- vous que vous pourrez toujours et impunément commettre vos infamies ! Il y a des lois, don Pedro de Torrès , il y a des galères. Vous verrez s’il est permis d’employer des moyens semblables pour troubler le repos d’un homme qui dort paisiblement sur un million de piastres.

« — Je respecte moins le repos d’un millionnaire sur un lit d’or, que le sommeil du pauvre couché sur la paille, répliqua Pedro de Torrès d’un ton déclamatoire. Allez, reprit-il après avoir lancé flegmatiquement la fumée de son cigare au plafond, allez imposer à d’autres avec vos piastres. L’or est un vil métal ; je m’en ris comme de vous.

DON JUDAS TADÉO BARBO. 235

f — Riez, riez! mais je le jure, cette affaire n’en restera pas là I >

t Un des amis de Pedro deTorrès, un homme dont les larges favoris se reliaient à une effrayante moustache, s’approcha de don Judas, et lui dit moitié en espagnol moitié en italien ;

« S'il vous faut un second , je suis à vos ordres ; l’épée ou le pistolet?

a — Êtes-vous fou, hurla Barbo ; moi me battre ?je pense bien à celai Vous voulez que je me fasse tuer par une balle, quand par miracle je survis à un autre assassinat I Ai-je l’air de savoir tirer le pistolet ou l’épée? Mais répondez! mes héritiers vous ont-ils payé...? Ai-je la tournure d’un spadassin... ? moi, qu’on respecte et qui ai du bon sens.... moi, qui suis un des plus forts cultivateurs de l’Andalousie I Que diraient de moi, si je me battais, la reine, l’évôque et tous les gens sensés? Allez avec Dieu, monsieur, offrir vos services à un autre qu’à moi.

a — Tout délateur est lâche! dit Pedro de Torrès d’un ton silencieux. '

« T- Quel est le délateur? demandèrent en même temps plusieurs voix. A la porte le délateur I à la porte I

c — Je vais chez le juge , monsieur de Torrès , reprit don Judas.

f — A la porte! à la porte le délateur! crièrent encore les amis de Torrès.

<r — Caramba I s’écria don Judas de plus en plus furieux. Sommes-nous au pays des Cafres?

« — C’est vous qui êtes le Cafrel A la porte le délateur I » t Je vis que tous ces hommes allaient se porter aux voies do fait. Et bien que ton ami Judas n’ait pas mes sympathies, j’éprouvai pour lui un sentiment de pitié. Je le pris par le bras et je l’emmenai , écumant de rage et pestant contre Pedro do Torrès et ses sectateurs. >

Nous étions enfin arrivés chez moi, j’étais impatient d’avoir des nouvelles de Casta.

t Laissons ce furieux à la porte, dis-je à mon ami, et occupons-nous de ce qui seul peut m’intéresser.

c — Ces jours derniers, reprit-il, ma sœur était en visite chez dona Monica , qu’elle trouva fort attristée des dernières nouvelles des Canaries qui lui ôtaient tout espoir de recouvrer la solde airiércc de son mari. M. de Miranda, le jeune prétendant

à la main de Casta , se fît annoncer. Il était plus élégant, plus soigné que jamais. Ib était accompagné d’un homme âgé quelque peu vulgaire et négligemment vêtu. »

« Il le présenta : c’était son père.

« Après les premiers compliments, M. de Miranda, le père, dit en s’adressant à dona Monica :

« — Je suppose , senora , que cette jeune personne est votre fîlle.

t — Pour vous servir, monsieur, reprit la mère de Casta.

c Casta cousait et ne cessa pas de coudre.

I — Je ne suis pas homme , reprit le Péruvien , à faire de longs discours. J’aime arriver tout de suite au fait. Ainsi donc, je vous demande, madame, la main de votre fille pour mon garçon. Cette démarche vous étonnera peut-être, mais l’homme propose et Dieu dispose. J’avais d’autres vues pour lui , d’autres projets; mais monsieur ne veut pas. Il est triste, malade. C’est mon fils unique, seüora! et je ne sais pas le refuser. »

« Tandis que le vieux Miranda parlait, Casta avait rougi et pâli tour à tour.

e Dona Monica ne se possédait pas de joie; elle répondit précipitamment par quelques paroles courtoises , regardant sa fille avec inquiétude.

( Casta restait impassible et cousait toujours. >

t Tu ne trouveras peut-être pas , mon cher Paul , chez les jeunes Espagnoles élevées dans le monde, cette innocence aveugle , cette timidité tremblante , cette circonspection exagérée des jeunes filles du Nord. L’Espagnole a l’esprit trop pénétrant, le caractère trop énergique, Une imagination trop vive, l’âme trop grande pour s’enfermer dans celte enveloppe de soie. De même qu’une princesse se rit du costume de bergère dont on l’affuble, nos belles compatriotes dédaignent d’affecter la naïveté enfantine dont elles ne comprennent pas l’attrait.

« Au lieu de ce doux voile rose dont les vierges du Nord se couvrent le front, l’Espagnole se pare de son orgueil; elle ne s’humilie pas, elle se redresse. Par orgueil elle n’est pas coquette , parce qu’elle dédaigne les hommages qui ne flattent pas le cœur. L’Espagnole confie à son orgueil le soin de sa vertu , cela fait qu’aucune fpmme ne comprend comme elle la

DON JUDAS TADÈO BARBO.

dignité do la femme. Et elle fait ainsi des Espagnols les hommes les plus passionnés, les plus galants, les plus délicats, les plus respectueux du monde.

* — Mon fils, dit le vieux Miranda après avoir regardé Casta, est un garçon dont on n’a pas besoin de faire l’éloge-, on voit ce qu’il est. Il me semble, dona Monica , que sans nous laisser aveugler parla partialité, nous aurons de beaux petits enfants.... Que cousez-vous là, Castita?

e , — Une robe de guingamp , répondit-elle.

€ — Laissez là ce travail, dit le jeune Miranda, vous ne coudrez plus désormais, et vous ne porterez plus de robes de guingamp.

« — J’en porterai toujours c’est la toile que je préfère, c — Et si votre mari ne voulait pas vous permettre d’autres robes que des robes de soie?

O — Cola n’arrivera pas répliqua Casta d’une voix ferme, je ne pense pas à me marier, j

a Cette brusque déclaration abasourdit le Péruvien. Son fils regarda Casta avec angoisse en .se croisant les mains. Dofia Monica pâlit en criant : Casta ! Casta ! Et ma sœur lui dit à l’oreille ; Au nom du ciel, Casta, ne parlez pas à la légère; réfléchissez avant de vous prononcer.

« Casta continuait sa couture sans lever la tête, c — Qu’est-ce que cela? reprit le père Miranda après un moment de silence ; mon fils est refusé.... Mon fils! mon filsl le meilleur sujet de Cadix , un garçon que j’ai fait élever à Londres et à Paris, l’unique héritier de ma fortune, un gentilhomme de Sa Majesté 1...

a — Et qui, par conséquent, dit Casta avec un petit sourire moqueur , possède la clef d’or avec laquelle on ouvre toutes les portes. N’est-il pas vrai?

€ — Mademoiselle, répliqua le père Miranda, devenu rouge de colère, quelles sont’ nos intentions. Comptez- vous sur l’infant don Francisco ou sur l’infant don Enrique?

« — Je n’aspire à rien d’aussi haut, répondit Casta avec calme. Je ne demande que du bonheur.»

« M. de Miranda fils se leva, et dit avec dignité :

« — C’est assez, mon père, retirons-nous. v

« — Très-bien! mon fils, très-bien! nous trouverons partout (le jolies filles qui s’estimeront heureuses de tes hommages.

Mais un mari comme toi ne se rencontre pas tous les jouM. Ne t’inquiète pas. Le roi meurt, vive le roi. » e Quand ils furent partis, la pauvre dona Monica ne contint plus sa douleur; elle se plaignit de sa fille, elle pleura beaucoup. Casla et ma sœur s’efforcèrent inutilement de la calmer.

« — Voulez-vous, disait la jeune fille à sa mère, que je sois une mauvaise femme, en épousant un homme lorsque j’en aime un autre? Voulez-vous que je devienne malheureuse en épou- ' sant un homme que je n’aime pas? »

c En ce moment de confusion survint don Judas , comme s’il fût tombé du ciel.

ï — Ave Maria! dit Casta étonnée. Par où êtes-vous entré? c — Quelle figure de chasse-mon-hôte, Castita! Je suis entré par la porto , comme tout honnête homme , au moment où sortaient le Péruvien et son fils. Mais, mon Dieul que se passet-il ici? Qu’avez-vous, doua Monica, mon amie? avez-vous été mat reçue comme moi?

c — Oui, monsieur, et c’est ma fille, dit dona Monica éplorée, ma fille, don Judas, qui creuse ma tombe et qui va m’achever.

« — Non, chère dame, je ne suis pas mort, moi, quoi que fasse encore ce brigand de Pedro de Torrès, avant que le diable se charge de lui et de tous ses amis.

« — Croiriez-vous, don Judas, que ma fille, cette folle, celte obstinée....

« — Croiriez-vous, dona Monica, que cet infâme faussaire....

« — Vient de repousser le plus bel avenir, e — Vient, au moyen d’un ordre fabriqué par lui, de me tenir en prison un mois entier?

« — Une fille sans fortune!

( — Un homme do mon importance!

c — Il faut être aveugle.

« — Il faut être un effronté coquin, a — Elle pleurera de regret toute sa vie.

* — J’espère bien le même sort pour Pedro de Torrès.

« — Elle se repentira , mais trop tard.

« — C’est justement ce que j’ai dit à ce barbu.

Il — Don Judasl croirez-vous que Casta a refusé le jeune Miranda!...

« — Mirandal refusé! exclama don Tadéo Barbo en luisant

Digilized by Coogic

DON JUDAS TADÉO BARBO. 239

tomber sa canne. Au fait, dit-il en se redressant, de quoi m’étonnerais-je? n’ai-je pas été refusé? »

« Casta s’a'pprocba de don Judas, et rappelant l’entretien qu’elle avait eu avec lui à Saint-Juan , elle lui dit :

c — Je veux vous raconter l’histoire d’un autre Gallego. Celui-ci est plus extravagant et plus stupide que le vôtre, car apres avoir trouvé une piastre qu’il laissa sur le sable , il mit le pied sur une once d’or et ne daigna pas la ramasser.

« — Votre anecdote prouve, mademoiselle, que la fortune est non pas pour qui la cherche , mais pour qui la rencontre ; elle prouve peut-être aussi que vous avez plus d’esprit que de jugement , car enfin il faut être bien dépourvue de raison pour repousser les meilleurs partis et s’éprendre d’un petit fiscal de male-mort. Mais je savais bien qu’une femme savante qui écrit des livres n’est bonne à rien, et ne sait pas se conduire, elle ambitionne la gloire. C’est la marotte de quiconque fait imprimer un ouvrage. Et qu’est-ce que la gloire. Us ne savent pas, mais ils courent après elle en disant qu’elle est au-dessus de tout, et que l’or est un vil métal! l’or.... ahl ah! ahi un vil métal 1 Comment voulez-vous qu’il y ait seulement un atome de bon sens chez la personne qui a pour l’or un pareil mépris? Ce n’est pas possible.

c — Je ne vous comprends pas, répliqua dona Monica piquée, vous nous parlez de livres, de gloire, vous dites que Casta n’est bonne à rien parce qu’elle refuse de se marier contre soti gré, et parce qu’elle aime un jeune homme plein démérite, jeune, distingué, qui n’a contre lui que sa pauvreté. Cet amour est un malheur; mais personne, excepté sa mère, ne peut reprocher à Casta de manquer de jugement , personne n’a le droit de se plaindre d’elle.

« — Holàl dit don Judas, voilà le torrent qui arrive I Vous approuvez ce caprice de votre fille, je n’ai plus rien à dire. On voit bien que vous avez toujours suivi ce système. Dieu vous garde! Avec plus d’orgueil que l’empereur de Maroc, que Dieu confonde, Casta, il ne vous arrivera rien do bon.

« — Je n’ai qu’un orgueil, répliqua Casta, c’tist d’avoir assez de bon sens et de raison pour savoir distinguer, bien que jeune encore, ce qui reluit de ce qui vaut réellement. Martinez do La Rosa, ajouta-t-elle avec grâce et malice, dit que c’est la vraie philosophie.

« — La vraie philosophie I sainte Vierge du Pilar de Saragoâse I »

c Don Judas prit son chapeau et se sauva à toutes jambes. >

Page 1