LETTRE XI
Le même au même.
Paul , mon cher Paul , si tu crois qu’il est sur la terre un omme plus heureux que moi, tu te trompes. Dans une demieure, je pars pour Cadix. Je ne puis t’en dire davantage, mon pouls bat, le cœur m’étouffe.
La lettre ci-jointe t’apprendra tout. Adieu, je t’embrasse de tout cœur; je voudrais pouvoir embrasser l’univers.
' Xavier.
DON JUDAS TADËO BARBO.
2 'il
Lettre de Don Bernardino Bueno à Xavier.
Mon cher monsieur et maître ,
Il y à environ huit mois, nous voyagions ensemble par la môme diligence. Vous vous rappelez peut-être que tout le monde se moqua de la mine dont je parlai, et que seul vous avez pris une action.
Je n’ai pas voulu vous parler de cette affaire avant le jour où mes espérances se réaliseraient. Ce jour est arrivé; c’est avec une satisfaction bien sincère que je vous écris.
Nous avons extrait une quantité énorme de minerai , l’argent qui s’y trouve est dans la proportion de....
J’ai réalisé une somme de.... 11 vous revient pour votre part, quatre cent mille réaux que je remets chez , do Grenade, à votre disposition.
Comme je suis peu ambitieux et que je n’aurai jamais besoin de tant d’argent, je fais construire une chapelle à la Vierge avec la part qui me revient.
On m’a chargé de vous offrir un million do réaux pour la moitié de votre titre. La personne qui voudrait l’acheter vous supplie de répondre sans retard.
Faites-moi le plaisir de dire à nos compagnons de voyage, si vous les voyez, que bien souvent on s’est trompé en fondant de grandes espérances sur les mines, mais que de temps en temps aussi on réussit. Dites-leur surtout qu’on ne se trompe jamais en accordant sa confiance et son estime à un homme A’honneur.
Je suis , etc. Bernardino Bueno , curé de....
NOUV. ANDALODSES.
PAZ ET LUZ
PAZ ET LUZ
(PA.IX ET LUIOÈnE.] SOUVENIRS d’un VIEIL AVOCAT.
Don Justo, mon oncle, qui a renoncé depuis longtemps au barreau , s’est retiré dans une petite maison qu’il a fait bâtir auprès du faubourg de Saint-Jean d’Acre , dans un quartier trèssolitaire. Cette maison, qu’il a arrangée co*n omore, afin d’y finir ses jours, est, comme il le dit lui-tnême, un nécessaire anglais, c’est-à-dire qu’elle renferme, en petit et dans un étroit espace, tous les conforts et les commodités d’une habitation de Séville.
Le patio , de petites dimensions , est dallé en marbre ; la galerie est ornée avec beaucoup de goût. Au centre murmure une petite fontaine sortant de la base d’une pyramide de la grandeur d’un pain de sucre. Autour sont des pots de fleurs, grands comme des tasses de chocolat , avec des pensées , du basilic et du réséda. Derrière la maison se trouve un grand jardin , dont mon oncle fait son Éden et ma tante son arche de Noé. Une magnifique treille se développe sur la façade. Ma tante fait des sacs en filet, et son époux les garnit de laiton, pour en couvrir les plus belles grappes, et les défendre des attaques furieuses des guêpes acharnées. De temps en temps on organise degrandes chasses auxquelles j’ai été souvent forcé de prendre part. Mon oncle, le Nemrod des guêpes, ouvre la marche, portant une canne d’une longueur exorbitante ; ma tante le suit avec une chandelle allumée et une provision d’étoupe. Un domestique , Galicien et ridicule , forme l’arrière. garde , portant une énorme
massue du style de celle que l’on met dans les mains d’Hercule.
Lorsqu’on rencontre une grappe qui n’a pas participé à l’honneur du filet, et qui, par conséquent, est couverte d’une armée ennemie, mon oncle allume à la chandelle une poignée d’étoupe ajustée au.hout de sa canne; on aperçoit la grappe , comme Sodome, enveloppée parles flammes, et le sol se couvre de cadavres et de moribonds. Le domestique, avec sa massue, tombe sur les mourants, comme Samson sur les Philistins, ou comme saint Jacques sur les Maures. Le carnage est épouvantable, et les héros triomphants se retirent pour aller se reposer sur leurs lauriers.
Vous verrez dans le jardin, ici, un carré de violettes, entouré de choux qui ressemblent à d’aflreux nains gardant des princesses enchantées; là de magnifiques orangers, l’arbre aristocratique, avec leurs feuilles de velours et leurs fleurs d’hermine, sous lesquels ma tante place des nattes de palmier, afin de recueillir les fleurs qui tombent et qu’elle fait vendre à la pharmacie. D'énortpes mûriers formeraient une grotte sombre et; fraîche < si le porte-massue n’avait ordre de les dépouiller de leurs feuilles pour les vers à soie de ma tante. Dans le bassin nagent de jolis petits poissons rouges et jaunes, en compagnie des radis et des laitues qu’on y met rafraîchir jusqu’à l’heure du dîner. Dans un magnifique myrte, un rossignol chanto un concert avec des dindons qui font la roue lorsqu’ils nous voient venir. A côté est un laurier sur lef|uel un merle siffle divinement pendant qu’au pied de l’arbre une poule annonce à grands cris qu'elle a pondu un œuf pour le souper de mon oncle.
Quand je vois ces contrastes réunis, je ne puis m’empêcher de sourire, et cependant celte description te donne une idée assez complète des mœurs actuelles de Séville.
Mon oncle dîne à deux heures, et fait sa sieste jusqu’à quatre. A cinq heures je vais le voir, et j’y reste jusqu’à l’heure de la promenade; je le fais parler le plus qu’il m’est possible. Fort heureusement le plaisir de conter, si général chez les vieillards, et leTiesoin d’activité pour son esprit, la loquacité familière à l’avocat, font qu'il ne refuse rien an vif intérêt avec lequel je l’écoute et au soin minutieux que j’apporte à l’interroger. Sa mémoire est si fidèle et si exacte, son récit si animé, que j’oublie en l’écoutant les séductions qui m’attirent au dehors
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L’autre jour la conversation tomba sur le bonheur et le malheur.
« On ne saurait croire, me dit mon oncle, avec quel acharnement le malheur s’attache à certaines familles et les poursuit de génération en génération. Est-ce quelque faute d’un des ancêtres qui pèse ainsi sur ses descendants? Est-ce prédestination ou fatalité?... Qu’on cherche à l’expliquer au point de vue chrétien ou païen, la chose n’en existe pas moins. Dès ma première jeunesse j’ai connu une famille marquée de ce cachet incompréhensible du malheur; j’ai été témoin et souvent acteur dans ce long drame, et j’en conserve un souvenirs! douloureux, une impression si déchirante que j’évite autant que possible d’y penser.
« J’étais bien jeune , j’avais à peine vingt ans , quand mon père, qui ouvrait la chasse, m’emmena avec lui à Dos Hermanas, petit village qui, comme tu le sais, est à deux lieues d’ici. Nous nous arrêtâmes à la ferme d’un de ses amis, et il m’envoya aussitôt avertir un chasseur de profession qui les accompagnait toujours et qui dirigeait la chasse.
t Je connaissais beaucoup cet homme, car il venait souvent à notre maison âp^éville avec sa femme que ma mère aimait beaucoup.
t L’oncle Antonio Ortega était un petit homme sec. Il parlait peu, il agissait lentement; mais il était infatigable et faisait huit lieues dans un jour sans s’en apercevoir. Il y avait en lui une sorte de paralysie morale et physique qui faisait un contraste frappant avec la vivacité, la pétulance et la loquacité de sa femme. La tante Juana était petite et mince; elle avait le cœur d’une tourterelle avec le jugement et la finesse d'un étudiant; toujours gaie et joyeuse, toujours prête à plaisanter, elle était aimée et recherchée de tous. Ils étaient tous les deux les plus honnêtes gens du monde, honorables, généreux et ayant des sentiments nobles et chrétiens. Pendant les longues années
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que je continuai de les voir, ils ne se départirent jamais de ces vertus.... Mais continuons, tu apprendras à les connaître dans la suite de mon récit.
« Lorsque j’arrivai à la maison de l’oncle Antonio, je trouvai sur le seuil de la porte une jeune fille. Elle était enveloppée dans une mantille de laine d’une couleur orange, garnie d'un petit ruban de velours noir, telle que la portaient alors les lemmes au lieu de châle qu’elles portent maintenant.
« Cette mantille la cachait de telle façon que l'on ne voyait que son front et ses yeux noirs comme le velours de sa mantille; elle était appuyée sur le battant de la porte; ses pieds, petits et bien chaussés, étaient croisés l’un sur l’autre, et l'un d’eux touchait à peine le sol de la pointe. Elle tenait ses bras sous sa mantille pour les abriter. Cette attitude lui donnait un petit air hardi et fier assez général chez les femmes espagnoles.^
« A mon arrivée elle ne se dérangea pas, elle ne dit pas une parole; elle me lança seulement, de ses yeux noirs, un regard si altier qu’une reine aurait pu le lui envier.
c Votre père? lui dis-je.
— Il n’est pas ici.
— Où est-il?
— Je ne sais pas.
— Quand viendra-t-il?
— Je ne sais pas.
— J’ai à lui parler.
— Cherchez-le.
— Mais où le chercherai-je?
— Et que sais-je?...
— Sachez, lui dis-je, piqué de sa sécheresse, que je ne viens rien lui demander....
— Il n’est ici ni pour ceux qui apportent ni pour ceux qui demandent. »
t Je lui tournai le dos et j’allajs m’éloigner quand arriva sa mère. Juana n’avait rien des manières hautaines de sa fille. Je n’ai jamais vu de femme plus naturellement aimable, plus prévenante et plus désireuse de se rendre utile et de plaire.
« Soyez le bienvenu, don Justito ! cria-t-elle dès que je pus l’apercevoir. Votre père est-il arrivé? Vous allez chasser demain? Mon Dieu! et Antonio qui n’est pas encore de retour 1
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n est allé loin, le pauvre homme ! jusqu’à la rivière, à la re- {•herche de poules d’eau; mais il ne peut tarder à revenir. Entrez, entrez; reposez-vous, c Anica, pourquoi n’as-tu pas fait entrer n;onsieur? »
<t Mais quand sa mère se retourna, Anica avait disparu
( Juana parut surprise, regarda à droite et à gauche et dit à demi-voix :
c Voyez la petite Bnaude ! Mais c’est ce diable de Serrano qui la domine sept fuis plus que ne le pourrait faire la règle d’un couvent.
— Quel Serrano, tante Juana?
— Son amoureux, son amoureux, don Justo. Malheur à lui I 11 est plus jaloux que Mahomet.
— ^'ïlle va se marier ?
— Us voudraient se marier, mais son père ne le veut pas, ni moi non plus.
— Et pourquoi?
— Parce qu’il veut l’emmener à Zahara, dans la montagne de Ronda, et nous ne voulons pas nous séparer d’elle.
— Oui, mais ça n’est pas une raison, tante Juana, pour les empêcher de se marier s’ils s’aiment. N’en est-il pas d’autre?
— Non, monsieur; c’est un bon garçon , jeune, de bonne mine, de bonne famille et qui est bien à son aise. 11 n’y a pas un mais contre lui.
— Alors, tante Juana, il n’y a rien à dire.
— Il y a à dire, reprit-elle, que son père ne veut pas, et que l’oncle Antonio, avec son air à moitié éteint, quand il a dit non, est plus entêté qu’une mule.
— Tante Juana, l’oncle Antonio perdra son procès.... i
— Je le lui ai déjà dit ; mais savez-vous ce qu’il me répond? que j’encourage la petite. Mais le voilà. Entre donc vite. Antonio I On dirait que tu es géné dans tes souliers. Allons donc I marche ! Quelle tortue ! Tu mourras le jour où tu te presseras, c’est moi qui te le dis. Voilà don Justilo.... Voyez ! six poules d’eau I Quelle belle chasse! Acceptez-les, don Juslito; emportez-les pour votre souper. »
« Une année s’était écoulée depuis la partie de chasse dont je t’ai parlé, lorsqu’un jour je vis entrer dans l’étude de mon père la tante Juana et son mari , tous les deux en grand deuil.
c La pauvre femme se mit à pleurer amèrement , tandis que son mari baissait la tête pour cacher ses larmes.
« Qu’est-ce qu’il y a? dit mon père en se levant pour aller au devant du couple affligé.
— Commentl dit la tante Juana, ne savez-vous pas?...
— Non, quoi? Mais venez, » dit mon père qui voulait les soustraire à la curiosité des passants, et il les conduisit à l’appartement de ma mère où je les suivis.
c Quand ma mère eut fait boire un peu d’eau à la pauvre femme et que l’accès de douleur qui la suffoquait se fut un peu calmé, elle nous fit le récit suivant mille fois interrompu par ses larmes et ses sanglots :
c II y a un an que ma fille, ayant enfin obtenu le consentement de son père, se maria avec son amoureux qui l’emmena à Zahara.
« Nous avions souvent de leurs nouvelles; ils étaient parfaitementbeureux et leurs affaires allaient très-bien. Ils avaientétabli une petité boutique que mon gendre approvisionnait dans ses voyages à Séville. Ma pauvre Anica était au moment d’accoucher. Un jour qu’elle était assise travaillant à sa layette, derrière son étalage, elle vit entrer dans la boutique un mendiant étranger. Il était horrible à voir. Ah t senor, on me l’a décrit ant do fois que je pourrais vous le dépeindre. Il était grand ; ses cheveux, rudes comme du crin, se hérissaient sur sa tête comme les poils du sanglier ; ses yeux enfoncés et son nez aplati donnaient à son visage l’aspect d’une tête de mort. Il portait un vêtement de toile grossière entièrement déchiré et retenu autour du cou par une grosse ficelle. Ses jambes, rouges et enflées, étaient entourées de chiffons tachés de sang. Arrivé en face de ma fille, il s’arrêta, ouvrit la bouche, poussant en même temps
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une sorte de rugissement sourd et inarticulé. Elle vit alors qu’il n’avait pas de langue. De quelle manière ou par quel accident en avait-il été privé? Était-ce un châtiment ou une vengeance? C’est ce que l’on n’a jamais su. j
c A sa vue, ma fille éprouva un tel saisissement qu’elle resta atterrée; mais le mendiant ayant répété son cri lamentable, elle se leva précipitamment, entra dans l’arrière-boutique où elle ouvrit vivement et avec bruit un tiroir dans lequel elle mettait l’argent qu’elle gagnait dans son commerce, prit une pièce de monnaie, rentra dans la boutique pour la donner au ipendiant , mais celui-ci avait disparu.
€ Ma fille s’étonna de cette disparition subite; elle ouvrit la ' petite porte de l’étalage et sortit dans la rue , mais elle eut beau regarder de tous les côtés, elle ne vit pas le pauvre. « On dirait que la terre l’a englouti, pensa-t-elle; peut-être est-il entré dans la maison de quelque voisine. > c Elle retourna à sa place, mais soit que la vue de cet homme fût réellement effrayante, soit par un effet de son état, l’horrible aspect de ce mendiant la poursuivit comme une affreuse vision.
( Elle passa la journée agitée et fiévreuse , répétant sans cesse : < Mais, mon Dieul par où cet homme a-t-il passé? »
€ Son mari rentra le soir. Certainement elle ne s’était jamais trouvée plus heureuse qu’en ce moment, en voyant à son côté un jeune homme si beau et si fort, qui, d’une main, retenait un mulet rétif et effrayé, et de l’autre soutenait une charge de dix arrobes.
( Sa maison avait une autre porte près de l’entrée principale, par laquelle passaient scs mules qui, en suivant une sorte de couloir long et étroit, arrivaient à la cour de la maison, où se trouvaient les écuries.
c Dans l’arrière-boutique, qui servait aussi de cuisine, il y avait un petit escalier carrelé, qui conduisait à l’étage supérieur. Cet élage était divisé en deux parties : l’une était la chambre à coucher des deux époux, l’autre servait de grenier.
« Quand mon gendre cul pansé ses mules, il se mit à souper avec sa femme; mais ce repas, si gai d’ordinaire, se passa tristement, Ma pauvre fille ne pensait qu’au mendiant et ne parlait que de lui. Elle était si effrayée qu'elle tressaillait au moindre
bruit ; elle jetait autour d’elle des regards inquiets et se pressait contre son mari.
« Anica, tu es folle, lui dit celui-ci en rianf. Est-ce donc le premier mendiant muet, laid et repoussant que tu aies vu de ta vie? 11 pourrait effrayer ton enfant quand il sera n<i, mais qu’il fasse peur à une femme raisonnable, c’est vraiment absurde.
— C’est parce qu’il a disparu comme une vision, répondit ma fille.
— Il a disparu à tes yeux. 11 est clair qu’il est entré dans une des maisons voisines ou qu’il s’est mis dans quelque coin pour se reposer. Allons, femme, allons nous coucher; demain tu ne penseras plus à ce malheureux. »
* Ils montèrent et se couchèrent. Mon gendre, qui était fatigué, ne tarda pas à s’endormir.
« Depuis que ma fille était au moment d’accoucher, elle mettait une veilleuse sur une table près de la porte. La pauvre enfant ne pouvait dormir. Elle récita toutes ses prières; quand elles étaient finies elle les recommençait, mais elle avait toujours devant les yeux la figure du mendiant et son hurlement sourd résonnait encore à son oreille.
c Ainsi se passèrent trois heures. Le silence le plus profond régnait dans le village; car, à la campagne, le travail du jour assure pour la nuit un repos parfait.
« Le coq ne chante pas, pensa Anica, et il doit pourtant être minuit. Mon Dieu! quand viendra le jour, comme un ami cher et longtemps attendu? Quand paraîtra le soleil du bon Dieu? j t Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit à la porte; son cœur bondit dans sa poitrine. Elle s’approcha de son mari en lui serrant le bras avec une force convulsive. Mon gendre, qui se sentit gêné par celte étreinte, se plaignit dans son sommeil et se retourna vers la porte sans se réveiller. En ce moment, cette porte s’ouvrit lentement et sans bruit, et ma fille, que la terreur avait, pour ainsi dire, pétrifiée, vit s’avancer la tête horrible du mendiant. Celui-ci regarda la chambre avec attention, vit le lit et souffla la lumière.
« Ma fille entendit ses pas s’approcher du lit. L’instinct de la conservation se réveilla en elle, fort et énergique. Elle sauta du lit en bas, et, se glissant comme une couleuvre, elle se dirigea vers la porte. Elle entendit un coup! Très-sainte vierge !
PAZ ET LUZ
c’était un coup de poignard qui traversait la poitrine de son mari! Elle tomba la face contre terre en poussant un gémissement. L’assassin l’entendit et fit un pas vers elle, mais, en cet instant, mon malheureux gendre, dans les angoisses de l’agonie, se jeta à bas du lit en criant ; « Que Jésus me protège ! je suis mort! »
« Ici, la pauvre mère ne put continuer : ses sanglots l’étouffaient. L’oncle Antonio se cachait le visage avec son grand chapeau. Ma mère pleurait à chaudes larmes; quant à mon père et à moi, nous n’étions guère moins émus.
« Ah I quelle infamie I quel monstre ! s’écria mon oncle ; n’aurait-il pu les voler sans les assassiner ?.. .
— Par malheur, répondit la pauvre mère, ils avaient leur argent dans leur chambre, et mon gendre n’était pas homme à se laisser tranquillement voler. Le monstre, continua-t-elle, alla vers sa victime et la rejeta sur le lit. Ma fille put alors arriver jusqu’à la porte; elle së précipita dans l’escalier, courut dans la rue en poussant des cris désespérés, et elle vint tomber mourante sur le pas de la porte d’une voisine.
c En entendant ses cris d’angoisse, les hommes du village se levèrent et arrivèrent armés de ce qui leur tomba sous la main ; escopettes, faucilles, bâtons et couteaux. Ils purent ainsi s’emparer du malfaiteur, qui renouvelait alors ses hurlements, non plus déchirants, mais furieux et menaçants, et brandissant le poignard qui était encore dégouttant du sang de sa victime.
t Pendant ce temps, ma pauvre fille, dans le délire d’une fièvre mortelle, au milieu des convulsions d’une atroce douleur, expirait en donnant le jour à deux anges qui sont entrés dans cette vallée de larmes sous de terribles auspices....*
« La douleur de la pauvre femme redoubla lorsqu’elle eut fini ce cruel récit, tandis que la consternation qu’il avait produite en nous glaçait sur nos lèvres toute parole de consolation.
a Messieurs, dit enfin la malheureuse mère, j’abuse de votre pitié en vous racontant si longuement une aussi triste histoire. Je vais vous dire le motif qui nous porte à venir vous déranger et vous demander une faveur.... Le criminel a été conduit à Ronda où son procès s’instruit. 11 y a deux jours une femme se présenta chez nous. Cette femme est la sienne.
— Do l’assassin, du misérable? demanda mon père.
— Oui, monsieur; elle est venue nous demander un acte fiiit
par un avocat, signé par trois escribanos, par lequel nous accordons notre pardon. Elle en a besoin pour la défense de son mari.
— Et vous voulez?... dit mon père.
— Que vous nous rendiez le service de le lui envoyer, répondit la tante Juana.
— Et vous accordez le pardon, oncle Antonio? demanda mon père en se retournant vers le vieillard.
— Eh quoi, monsieur, réponditril, est-ce qu’il est permis de refuser le pardon?...
— Et si nous le refusions , ajouta la tante Juana , comment oserions-nous dire tous les jours à Dieu : c Pardonnez-nous comme nous pardonnons?»
c En 1800, quatre ans après la visite que nous avait faite ce bon ménage, éclata l’épidémie que nous appelons la grande épidémie. Mon père était mort; moi, je m’étais marié, et je me réfugiai à Dos Hermanas pour fuir le fléau.
c Mon premier soin en arrivant fut d’aller voir la tante Juana. C’était le soir. Jamais, mon neveu, je n’oublierai le ravissant ta bleau qui s’offrit à ma vue en entrant chez elle.
c La tante Juana tenait sur ses genoux ses petites-filles presque nues, qu’elle faisait prier. Murillo ne peignit jamais deux petits anges plus merveilleusement beaux. Elles se ressemblaient beaucoup. Leurs cheveux noirs et frisés encadraient leurs visages roses et tombaient sur leurs épaules en grosses boucles. Elles tenaient leurs grands yeux noirs fixés sur leur grand’mère, et, pendant que leurs petites bouches vermeilles répétaient sa prière, leurs petites mains étaient croisées sur leur poitrine arrondie, et leurs petits pieds sans chaussure ressemblaient à des touffes de roses.
1 <t Quand elles eurent achevé leurs prières pour leurs parents, la tante Juana continua de prier à voix basse, regardant alternali veinent scs enfants et une image de Notre-Dame, sous la protection de laquelle elle paraissait les mettre.
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« Pendant ce temps, les yeux des enfants se fermèrent, leurs longues paupières frangées de cils se baissèrent, leurs petites mains retombèrent gracieusement à leurs côtés, et leurs têtes s’appuyèrent sur le sein de leur grand’mère. Elles étaient endormies. Je ne pouvais détourner mes regards de ce tableau enchanteur. La tante Juana baisa le front des enfants et les porta dans l’alcôve. J’entrai alors.
c Je vous observais, lui dis-je ; je vous ai entendue prier.
— J’espère, répondit la bonne femme, que Dieu aussi nous aura entendues.
— Quelles jolies petites jumelles, quel saisissant groupe vous
formiez 1 .
— Deux roses dans un vieux vase de terre, répondit-elle en souriant. Venez-les voir, continua-t-elle. Elle prit la lampe et me conduisit à l'alcôve ; elles se tenaient embrassées ; comme il faisait chaud, elles étaient à peine couvertes, je demeurai ravi.
— Bénissez-les, me dit la tante Juana; on iie doit jamais regarder un enfant sans le bénir. Quel sera leur sort, continuat-elle en soupirant, hériteront-elles du malheur comme elles ont hérité de la beauté de leurs parents?
— Quelle idée, tante Juana ! Pourquoi ne pensez-vous pas plutôt qu’elles seront heureuses comme vous l’êtes, vous ét l’oncle Antonio ?
— Que la volonté de Dieu soit faite! dit la pauvre vieille; mais ne les regardez pas davantage. On dit que cela fait mal à un enfant de le regarder si longtemps pendant son sommeil. *
c Je te dis cela , mon neveu, ajouta mon oncle , parce que, lorsque l’on parla tant de magnétisme, je me rappelai souvent cette croyance répandue parmi les femmes du peuple.
( Le lendemain je conduisis ma femme chez la tante Juana pour lui montrer les deux adorables petites filles. Elles s'appelaient Paz et Luz. Luz était plus vive et plus éveillée; Paz, plus douce et plus timide.
c Je n’ai jamais va, disait Juana, deux êtres plus semblables de traits et plus différents de caractère. Quand Luz rit aux éclats, Paz se contente de sourire ; quand Luz crie et trépigne, Paz pleure en silence ; Luz court et chante, Paz ne quitte pas sa place, et on ne l’entend pas ; Luz dit toujours à sa sœur :
Marche ! Paz répond : Attends 1 Luz est un grain de piment, Pa/ est une fleur de mauve. Leur grand-père, qui est fou de ces en fants, les appelle : Lumière du Jour et Paix du Ciel. >
« Vers l’année 1814, je fus gravement malade. Un jour que, déjà en convalescence, j’étais assis au soleil dans un fauteuil, c’était alors l’hiver, je vis entrer Juana. Sa vue me ût grand plaisir; elle n’avait jamais oublié d'envoyer savoir de mes nouvelles, et, ayant appris que j’étais convalescent, elle venait s’assurer par elle-même do l’amélioration de ma santé.
( Tante Juana, lui dis-je, comment sont nos chères jumelles.
— Luz, don Justo, répondit la grand’mère, est belle et robuste, Dieu lui a donné de la santé pour deux ; Paz est mince et délicate, bien que l’on ne puisse dire qu’elle ait aucun mal, mais notre médecin qui est très- savant...^ comme vous savez.
— Oui, oui, don Gaspar, celui qui fait saigner ceux qui ont rêvé d’une chute.
— Précisément, don Justo, parce qu’il dit que l’impression est la même, et souvcntplus forte dans le rêve que dans la réalité. Eh bien 1 comme je disais , don Gaspar croit que Paz est menacée d'une maladie de cœur. C’est pour cela qu’il faut lui éviter tout exercice violent et toute émotion forte, ne l’ennuyer, ni ne la contredire en quoi que ce soit. Heureusement qu’elle a la douceur d’un ange, car, sans cela, qui pourrait résister à toutes ses petites caresses? Elle est comme un bjjou dans du coton, et elle ne fait que coudre et broder. Tout l’ouvrage de la maison retombe sur Luz, mais celle-là dans un clin d'œil a tout mis en place. Elle est grande, robuste et fraîcho comme l’aurore.
— Et elles ont des amoureux? demandai-je.
— Ah I senor, y a-t-il un soleil sans rayons ou une fillette sans amoureux? Elles en ont, don Justo, et cela me pèse sur le
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cœur aussi lourdement qu’une meule de moulin. Pour vous mettre au courant de tout cela, je vais vous conter ce qui s’est passé ce matin. »
« Juana me fil un long récit que je te redirai avec ses propres paroles, parce qu’il m’amusa tant alors que je ne l’ai jamais oublié.
« Tu sais qu’à moitié chemin de Séville à Dos llermanas la route descend dans un petit vallon. Elle vient se rafraîchir près d’un torrent qui se promène en hiver, mais qui, en été, reste endormi sur son lit de cailloux. Il est si transparent et si calme, que son existence serait complètement ignorée, n’étaient les rayons du soleil qui, en s’y reflétant, le font ressembler à un brasier sans flammes. A droite, sur une éminence, se dresse le château moresque d’une terre que le roi don Pedro donna à dona Maria de Padilla et qui est encore appelé aujourd’hui dona Maria. En face de ce grand souvenir historique, au fond delà vallée, est une venta peinte en rouge, jaune et bleu comme un arlequin. Le voyageur campagnard y trouve tout ce qui suflit à sa sobriété : de l’eau, du vin, du pain ; en hiver, des oranges; en été, des raisins.
« Au delà de la venta, la route s’élève sur une colline sablonneuse jusqu’à ce qu’elle arrive à Buena-Vista, hauteur bien nommée, puisqu’on face d’elle on aperçoit Séville dans la plaine, baignant ses pieds dans le fleuve et la tôle appuyée sur un lit de fleurs d’oranger. Au matin, cette côte était gravie par trois êtres qui, depuis bien des années, étaient aussi unis que les doigts de la main.
« Le premier était un petit vieux sec, et souple comme une bande de cuir ; le second, une petite vieille, agile et vive comme un écureuil ; et le troisième, une vieille ânesse, pesante et lourde, mais encore vigoureuse, qui allait sans broncher d’un pas grave et uniforme comme le balancier d’une pendule ; quant aux notions qu’elle avait jamais pu avoir du trot et du galop ce n’étaient plus maintenant pour elle que des souvenirs do jeunesse confus et presque effacés. •
t l.’air était si pur, si calme, si tiède qu’il semblait imprégné d'opium par le bien-être et le calme qu’il produisait physiquement et moralement. La petite vieille, en croupe derrière son mari, s’élait endormie, bercée par le mouvement lent et uniforme du pas de sa monture, quand tout à coup elle fut ré- NOUY 4N1ULÜUSES. * 17
veillée par ces paroles que son mari lui adressa d’un ton grave.
« Croyez-vous donc décidément , vous autres , que Dieu ne m’a donné des yeux que pour embellir ma figure?
— Non, certainement, ils ne sont pas assez beaux pour cela, répondit celle qui était ainsi interpellée.
— Eh bien ! pensez-vous que je les aie pour rien? ■
— On te les a donnés pour voir.
— Bien, c’est là ce que vous ne devez pas oublier?
— Et à propos de quoi vient celte sortie qui m’a réveillée d, mon petit somme comme le feia la trompette du jugement dernier.
— Pour t’avertir, Juana, que rien ne m’échappe.
— Non, rien, si ce n’est pourtant tes perdrix et les lapins ' quand tu vas à la chasse.
— Ne fais donc pas l’ignorante, rusée commère 1 Ce que je te dis et te répète, c’est que rien ne m’échappe.
— Ce qui m’échappe, à moi, c’est la patience; m’expliquerastu le sens de tes paroles qui promettent tant et qui finiront, comme la montagne, par accoucher d’une souris?
— Tu fais semblant de ne pas me comprendre, tu fais la sotte, toi qui pourrais compter les poils du diable 1 Eh bien ! puisqu’il faut te mettre les points sur les i, je te dirai que les promenades deMarcos Ruiz et la guitare de Âlanuel Diaz, dans ma rue, ne me conviennent nullement.
— Et qu’y puis-je faire s’ils se promènent et chantent dans la rue qui n’est pas à toi, mais au roi? — N’as-tu pas eu, toi aussi, tes vingt ans, ne t’es-tu pas promené sous la fenêtre des jeunes filles?
— Je n’ai jamais été que sous la tienne, tu le sais do reste, Juana. Mais vous autres femmes, vous faites semblant de ne pas voir les amoureux, comme fait pour les ivrognes le curé qui a des vignes.
— Eh bien 1 pourquoi ferai-je autrement si les enfants s’aiment?
— Et vous croyez que ma permission ne doit être comptée pour rien dans tout cela?
— On te la demandera quand le moment sera venu.
— Au diable pareil moment I Dès à présent je le dis, et avant que les enfants ne s’engagent tout à fait, je ne le veux pas.
t»AZ ET LÜZ.
— Et pourquoi ne veux-lu pas? Qu’as-tU à dire de Manuel ' Diaz, qui est un garçon comme on en voit peu, qui soutient sa mère et ses frères et qui gagne bien sa vie.
— Ouil Et que va-t-il chercher entre la prison et je bagne? Il fait la contrebande et court la grande route. 11 no me convient pas.
— Bien. Et quel péché mortel est-ce donc que de faire la contrebande.
— C’est voler, femme, c’est voler le gouvernement.
— Et le gouvernement ne nous vole-t-il pas lui, avec ses droits et ses contributions? Tu sais le proverbe : Que celui qui vole un voleur gagne cent ans d’indulgence.
— Je ne veux pas répondre à les finesses; Voùs autres femmes, vous êtes capables d’embrouiller les idées d’un chrétien comme un écheveau de soie. Je ne dis qu’une chose, c’est que je ne veux pas d’un contrebandier pour gendre ; et que cela suffise.
— El que penses-tu reprocher à Marcos Ruiz, le muletier, qui possède les meilleurs ânes dé Dos Mermanas e^ qui gagne sa vie honorablement à la face.du ciel?
— J’ai à dire que ses ânes sont bons, mais que, comme je ne marie point ma fille avec les ânes, mais avec lui, c’est lui qui doit me convenir, et il ne me convient pas.
— Caramba! Antonio Ortega I Que veux-tu donc? Par ma foi, tu es plus difficile qu’un duc! De ce train-là, tu feras bien de mettre tes filles dans un bocal. Et veux-tu me dire pourquoi Marcos Ruiz ne te plaît pas? '
— Je ne veux pas m’allier avec cette race de gens que l’on appelle Caïn. Son grand-père a tué son père. Marcos est querelleur et il joue du couteau. Je ne le veux pas; là-dessus, ite, missa est. N’en parlons plus. Tu sais que mon tribunal est sans appel. »
c Juana, bien qu’elle fût vive et sujette à s’emporter était soumise aux coutumes inviolables de son pays, où le mari gouverne patriarcalement et en maître absoîu. Elle ne pensa donc pas à discuter une décision arrêtée; elle était, en outre, bonne, douce, elle aimait tendrement son mari, et comme elle savait qu’il avait en partie raison, elle se contenta de lui répondre :
r Tu es plus aigre aujourd’hui qu’un citron vert et l’on ne saurait discuter avec toi....
— C’est précisément ce que je souhaite, » répondit l’oncle Antonio.
<t Ils se turent; mais Juana , que cette dernière phrase avait impatientée, se mil à chantonner à derni-voix :
Quand Dieu créa le hérisson, ’
Il était de mauvaise humeur.
Voilà pourquoi cet animal Porte une aussi douce toison.
» L’oncle Antonio, qui était mai disposé et encore sous l’impression de la victoire qu'il avait remportée, ne voulut pas laisser le dernier mol à sa femme , et d’une voix cassée et tremblotante, il fredonna le couplet suivant :
De l’une des côtes d’Adam,
Un beau jour Dieu créa la femme.
Voulant ainsi donner aux hommes Un os à ronger à loisir.
t Mais peu après ils furent si absorbés dans leurs pensées, qu’ils ne virent pas du côté du fleuve le ciel se couvrir de nuages comme d’un manteau. Ce fut seulement quand des gouttes de pluie tombèrent sur leurs visages qu’ils s’aperçurent que le temps avait tout à coup changé. Juana sauta légèrement à terre, se couvrit la tète de ses jupes et se mit à courir vers la venta deGuadaira, qui était tout près. Le vent qui soufflait l’aidait à courir, en relevant son jupon de laine jaune, si bibn qu’elle montrait ses jambes un peu plus qu’il n’était convenable,
€ Juana, cria l’oncle Antonio d’un air indigné, as-tu donc perdu toute honte? Tu montres tes jamhes et tes jarretières, Juana, ma femme!... »
« 11 est bon de dire qu’il no passait une âme en ce moment, et Juana continua à courir sans faire attention aux cris de son mari. Celui-ci, renonçant à inspirer à sa femme la modestie convenable, fit hâter le pas à Fragata, ainsi s’appelait l’ânesse, bien qu’elle n’eût jamais vu la mer, en lui donnant de grands coups de pied. Il rabattit les bords de son chapeau , l’attacha sous le menton avec son mouchoir pour que le vent ne l’emportât pas, se couvrit de sa mante en passant la tète par l’ouverture qui était au milieu, et continua sa route pas à pas, en murmurant :<r Femme sans vergogne I Maudite ânessel Cha-
PAZ ET LUZ
cun de les pieds pèse dix livre*, mais ceux de ta maîtresse sont légers comme des plumes.... Tu n’es bonne, Fragala du diable, qu’à porter du fumier, et vous êtes faites à vous deux pour damner un chrétien I... »
c Pendant ce temps, la tante Juana était arrivée à la venta, où il y avait plusieurs voyageurs que l’orage avait obligés de venir s’y réfugier. Le premier que Juana aperçut était un homme entre deux âges, robuste et agile. Il était simplement vêtu, mais) tout ce qu’il portait était bon et très-propre, quoique éloigné de tout ce luxe élégant et joli que l’Andalou aime tant à étaler. Sa bonne et joviale figure portait l’empreinte de l’honnéteté, et, à son accent, on le reconnaissait pour un Galicien.
t Cet homme était Juan Mena, -fermier d’un riche propriétaire de DosHermanas. Son maître avait généreusenaent récompensé ses longs et fidèles services; il l’avait aidé, et Juan Mena était maintenant fort à son aise, et surtout fort aimé. Quand il vit venir Juana, il alla au-devant d’elle avec une grande cordialité. Tout le monde aimait et recherchait la bonne femme, car on la trouvait toujours serviable, gaie, aimable et causante.
c Tante Juana, lui cria-t-il dès qu’il l’aperçut, comment, toute seule 1 Et où est l’oncle Antonio?...
— Il vient avec son âne, répondit-elle; ils sont aussi pressés l’un que l’autre. Regardez-les 1 les voilà qui arrivent la tête, les oreilles et les yeux baissés : ils ressemblent à un saule pleureur.
— Un verre de liqueur, tante Juana, un petit verre d’anisette pour le rhume que vous auriez pu attraper? dit Juan Mena en lui présentant le verre.
— J’ai toujours entendu dire, reprit-elle en recevant le verre qui lui était offert, qu’il est peu poli de refuser le premier et malhonnête d’accepter le second.»
* En ce moment arriva l’oncle Antonio , trompé et de trèsmauvaise humeur.
« Oncle Antonio, lui dit Juan Mena, lequel, comme tous ses compatriotes, avait une irrésistible et malheureuse passion pour faire le plaisant sans y réussir (imitant les Andalous avec autant de succès que l’âne de la fable copiait le petit chien), oncle • Antonio! allons donc! vous êtes là baissant la tête et les ailes comme une poule mouillée ! Seriez-vous par hasard de sucre que vous redoutez tant l’eau?
— Vous, spHor Juén Mena, qui avez une bonne mule manchoise, vous pouvez rire; mais vous en perdriez vile l’envie, si vous voyagiez avec une vieille femme et une vieille ânesse. Elles'suffiraient à elles deux pour pousser à bout sainte Patience. Job lui-même n’y résisterait pas! Elles m’ont tellement désespéré que je suis prêt à me briser la tête contre ce mur....
— Prenez garde à vous, l’hôtel dit Juana , il va renverser votre mur, qui n’est certainement pas aussi dur que sa têtet...
— Que vous ôtes heureux, senor Menai reprit l'oncle Antonio en secouant son chapeau ; que vous êtes heureux de n’avoir ni vieille bourrique, ni femme, ni enfants !...
— Il ne sait ce qu’il dit, messieurs; il est plus vain et plu^ orgueilleux de ses filles que le roi ne l’est de sa couronne.
— Et, ma foi, il a bien raison! reprit Juan Mena, car le ciel ne possède pas deux étoiles comme celles-là; et il n’y a pas de rosier sur lequel fleurissent de semblables roses. Comme je m’appelle Juan Mena, si l’une d’elles vous gêne, je m’en charge, et ce qui est dit est dit, oncle Antonio. i
« L’oncle Antonio et Juana ouvrirent de grands yeux, car Juan Mena était un parti comme ils n’auraient pu l’espérer pour leurs filles.
« Antonio avec ses petits yeuz éteints lança un regard à Juana qui semblait lui dire :
t Va te promener, toi, avec ton Ca'in querelleur et ton contrebandier du diable ! »
f 11 allait répondre à Juan Mena, mais sa femme le prévint .
c Faites qu’elles y consentent, dit-elle ; quant à Antonio et à moi, nous dirons un oui gros comme une maison. »
€ L’orage étant passé, les voyageurs se remirent en route. L’oncle Antpnio essaya de persuader à sa femme qu’il fallait absolument que ce mariage s’arrangeât.
f Ne cherche pas , lui dit-elle , à entrer en renversant la porte; souviens-toi que la douceur vaut mieux que la force; laisse faire le temps. Rapportc-t’en à moi : on fait plus avec une cuillerée de miel qu’avec une arrobe de vinaigre. »
c Ils arrivèrent à Séville et ils entrèrent par la porte de Saint- Ferdinand. Selon la coutume andalouse , on leur faisait mille plaisanteries au passage. Juana, avec sa vivacité et sa loquacité, ne pouvait s’empêcher de répondre, ce qui mettait au désespoir le sérieux et grave Antonio.
^ PAZ ET LUZ. 263
c Voilà, dit une gitana, Malluisalem, sa femme et Tânesse de Balaam que l'on avait crus ijHorts.
— L’ânessede Balaam parlail^raa tille; retiens donc ta langue, si tu veux la laisser prouver qu’elle est ressuscitée, répoiulit Juana.
— Voilà, dit un maçon, une Trinité de nouvelle invention !
— Oui , mais qui ne fait pas un tout, comme le font en toi, mon fils, la laideur, la sottise et l’effronterie.
— A-t-on jamais vu une vieille plus frivole et qui fasse moins d’honneur à ses cheveux blancs! dit Antonio. Vas-tu donc, bavarde, répondre à toutes les sottises que tu entendras?
— Et pourquoi aurais-je le don de la parole, un des plus beaux dons du .Seigneur, si ce n’est pour m’en servir?
— Et le Seigneur sait si tu abuses de ses donsl dit Antonio en soupirant .
—Cet Ane succombe sous le poids, dit un étudiant; il porte sæcula et sæculorum. . ’ *
— Ce sera le terme de la sottise, mon fils, répliqua Juana. >
c L’oncle Antonio indigné donna à l’ânesse un grand coup de
talon pour accélérer sa marche et l’accompagna d’un coup de bâton.
« Ne frappez pas ainsi le pauvre animal , don Pedro le Cruel! ajouta l'étudiant; il n’a rien fait.
— Et qui plus est, repartit la tante Juana, il n’a rien dit : avantage que n’ont pas tous les ânes. «
—Maudite soit ta langue, bavarde simpiternelle 1 s’écria Antonio exaspéré.
— Allons, allons, ne te fâche pas , Antonio ; je ne souffierai plus mot. Je tiendrai ma langue plus tranquille que l’ânesse sa queue.
— Que je voudrais qu’on les changeât de place! » murmura Antonio.
c Ils arrivèrent à la cathédrale, Juana descendit, se mit ur voile sur la této, et entra pour prier la Vierge des rois, qui est dans la magnifique chapelle de Saint-Ferdinand. Antonio mena '.’ânesse à l’écurie.
< Quand Juana eut finit ses dévotions, elle vint me voir. La pauvre femme acheva son récit, en me disant qu’elle était fort inquiète, qu’elle n’avait jamais vu son mari plus décidé et plus
résolu, et qu’elle prévoyait c^e ses petites-filles résisteraient iu désir do leur grand-père. -
« Moi , disait-elle , je ferai tout mon possible ; mais quels sont les discours et les arguments assez forts pour convaincre et persuader deux têtes folles et deux jeunes cœurs de dix-huit a ns amoureux? Ah, don Justo! puisque vous venez au village pour vous rétablir, vous pourriez peut-être bien , à l’aide de cette langue dorée qui sait si bien convaincre les juges à l’audience, ramener mes enfants à l’obéissance , car leur grandpère a raison; et d’ailleurs, quand même il se tromperait..,, il est leur grand-père. »
e Peu de temps après, nous allâmes à la campagne. Tu ne peux imaginer, mon neveu, à quel point ces jeunes filles étaient devenues belles 1 Luz était grande et avait les belles formes d’unt Diane, ses yeux étaient brillants et son regard plein de vivacité, ses lèvres de corail laissaient entrevoir deux rangées de dents d’une blancheur éclatante, son maintien était fier, sa tournure * très-élégante.
« Paz était petite, sa taille mince était un peu courbée en avant, comme si elle eût été fatiguée ; elle penchait la tête de côté comme si elle n’eût pu soutenir le poids de sa belle chevelure; ses mains étaient blanches et fines comme le jasmin, ses yeux avaient le noir mat et la douceur du velours, ses lèvres étaient deux feuilles de roses qui en s'entrouvant laissaient voir des perles. Malgré tout ce qu’il y avait de différent entre elles, elles se ressemblaient toujours, comme ressemble le ruiseau au torrent, une douce étoile au soleil éclatant, et la voix sonore de la trompette à la douce répétition de l'écho.
« Ainsi que me l’avait demandé la tante Juana, je mis en jeu toute mon éloquence pour les amener à obéir à leurs parents. Luz me répondit, avec un geste gracieux de dédain, que si Juan Mena ne trouvait pas une autre femme qu’elle, il pourrait bien rester garçon toute sa vie. Paz pleura beaucoup, et me dit quo si on essayait de la séparer de Manuel Diaz, elle entrerait au couvent.
« Voyez-vous ça, don Justo, me'dit la tante Juana, voyezvous ces oiseaux qui veulent voler quand ils n’ont pas encore des plumes. Celle-ci est un poulain indompté auquel il faut un bon frein. Celle-là, avec so2 petit air doucereux, désobéit à son
PAZ ET LUZ
père avec la plus grande audace. Mais il n’y a pas de danger, ’e ne les perds pas de vue, et bien habile sera celle qui m’en ^,emontrera. C’est bon, c’est bon, quand elles parleront à leurs amoureux, c’est à moi qu’elles auront affaire.
Ils ne veulent pas, dit Luz, que je me marie avec Marcos xuiz, parce qu’un de ses ancêtres a tué son frère. Ce fut sans le vouloir, don Justo. Mais en admettant même que ce fût un méchant homme et qu’il l’eût fait avec intention, s’ensuit-il que Marcos doive ressembler à son grand-père? Ah, mon Dieu ! Tenez, écoutez : un jour, le père de mon grand-père était en route, monté sur un âne; il passa près d’un ruisseau dans lequel l’âne devait boire. Pendant ce temps, son maître regardait l’eau dans laquelle le soleil se reflétait comme dans un miroir, tout à coup le ciel se couvrit de nuages. Ah Jésusl Jésus! s’écria mon bisaïeul tout effrayé, mon âne a bu le soleil. Depuis lors on l’appela Bebe Sol. Le mauvais surnom lui resta, et aujomrd’hui ils appellent mon grand-père Bebe Sol, et vous, mère, la Bebe Sol, et nous deux les Bebe Solillas.
— Ne la croyez pas, ne la croyez pas, don Justo, c’est une invention. A-t-on jamais vu une pareille insolente I Oser dire que son grand-père a un surnom.
— Vous le savez très-bien ; mais continuons. Est-ce une raison parce que mon bisaïeul était un sot, pour que mon grandpère le soit ?
— Ne vous le disais-je pas, don Justo, que cette petite rusée est capable d’en, remontrer au diable? Sainte Vierge! quelle audace et quelle ingratitude I car sachez, don Justo, que dans le village personne ne leur donne d’autre nom que celui que leur donna leur grand-père quand elles étaient petites. Paix du ciel et Lumière du jour. Depuis qu’elles ont des amoureux, elles ne sont plus les mêmes. Luz, Luz, les mains me démangent pour te secouer la poussière.
— Don Justo, dit timidement Paz, ils ne veulent pas que je ne marie avec Manuel Diaz, un si bon garçon et qui m’aime lant, et cela parce qu’il fait un peu de contrebande! Cela ne vaut peut-être pas la peine d’en parler, tante Juana. Eh bien, on m'a dit à moi, continua Paz, qu’à Madrid et dans d’autres grandes villes, il y a des gens très-haut placés qui font la contrebande, et beaucoup de riches et de puissants qui lui doivent leur fortune.
— A cela, je te répondrai, lui dit sa grand’mère, ce que répondit la manola de Madrid à celui qui demandait pourquoi on allait pendre un criminel qui passait dans la rue : parce qu’il a volé un peu. Sache donc que pour tout, il faut être riche, même pour voler, et surtout, petite bavarde, que ton grandpère dort avec sa propre ccnscieace et non avec celle d’un autre. >
c Ce ménte soir. Antonio partit pour une chasse qui devait durer plusieurs jours. J’ai su depuis ce qui se passa cette nuit-là.
c Juana, assise près du brasier avec ses petites-filles, récita le chapelet. Quand elle eut fini, la douce chaleur lui donna sommeil, et elle ne tnrda pas à s’endormir profondément. Un coup de sifflet fort et aigu se fit entendre. Luz fit un mouvement pour se lever, mais sa grand’mère entr’ouvrit les yeux, et dit, avec beaucoup d'à propos : Sicut erat in principio et nunc et semper.
( Luz resta assise en fermant les yeux et croisant les bras. Bientôt après, une voix claire et sonore chanta le couplet suivant :
Si c’est un grand pin, Je l’abats;
Pour un peuplier, je le courba;
Si c’est un taureau, je l’apaise;
Sur toi, enfant, je np puis rien.
c Luz se leva , se dirigea sur la pointe du pied vers une des , fenêtres et l’entr’ ouvrit sans bruit.
( La lune donnait en plein sur sa figure rose et sur ses yeux brillants. Un dialogue rapide s’établit entre elle et un homme appuyé sur la grille de la fenêtre.
( Cet homme grand et bien fait, à la taille fiexible, à la tournure ferme et élégante, au large front, au regard allier, à la bouche dédaigneuse, était Marcos Ruiz le muletier.
( Voilà huit jours que tu n’es venue à la fenêtre.
Mon père ne veut pas.
— Et pourquoi? Ai-je quelque signe de malédiction sur la figure?
Non, mais il dit que tu te sers trop du couteau.
Le couteau , c’est notre éventail à nous. N’y a-t-il rien
déplus?
— Si, il dit que tu es d’une mauvaise race , qu’un do tes an-
PAZ ET LUZ. 2C7
cêtres a tué son frère , et que pour cela, vous autres, vous êtes appelés GaYns.
— Ton grand-père ne sait pas ce qu’il dit; ce n’est pas vrai, et si nous avons un surnom, n’en a-t-il pas un lui, aussi • bien que chacun de ses voisins?
— Je le sais bien; mais que puis-je faire?
— Ce qu’il y a de sûr, c’pst qü’jl veut que tu té maries avec Juan Mena. Pourquoi tant de détours. Est-ce vrai ou non? Et s’il le désire, qui l’empêchera ? Et toi tu te marieras, trompeuse ?
— Es-tu fou ou bien te moques-tu? Moi, moi, me marier . avec ce Galicien ; cela serait joli 1
— C’est que si cela arrivait, Luz, toi et lui vous auriez sujet de vous souvenir de Marcos Ruiz?
— Des menaces ! Si mon père t'entendait, il dirait que tu lui donnes raison.
— C’est que je t’aime, Luz; c’est que je ne veux pas te pei> dre ; que je suis jaloux et que je ne veux pas que lu sois à un autre qu’à moi. «
— Je serai ta femme, je veux l’être parce que je t’aime et non parce que tu me menaces. Entends-tu ? >
« Paz qui, pendant ce temps était restée pensive, la tête baissée, au côté de sa grand’mère endormie, avait entendu une voix claire , suave et triste qui chantait d’un air mélancolique cette charmante chanson populaire ;
On me dit que tu te maries.
Ce briiit court dans tout le village;
On verra dans le môme jour Mon trépas et ton mariage.
Pauvre de moi 1
La première fois qu’à l’église On viendra publier ton nom,
Ce sera pour mon pauvre cœur Un déchirement sans égal.
Pauvre de moi !
Le second avertissement ,
C’est moi qui vais to le donner :
Puisque tu veux te marier ,
Sache donc que je veux mourir.
Pauvre de moi !
Puis, ôçrès ton troisième ban,
Va demander, je t’en supplie,
Un prêtre à San Antonio
Pour ibe donner l’eitrême-onction.
Pauvre de moi!
Et lorsqu’on te demandera Si tu l’acceptes pour épouse,
Un prêtre, auprès de mon cercueil.
Viendra chanter le libéra.
Pauvre de moi 1
Le même jour on te mettra Ton costume des jours de fête,
Et je recevrai pour linceul Un vêtement de Franciscain.
Pauvre do moi !
Et pendant tout ce jour de fête Tous tes parents t’entoureront,
■ ' Et moi j’aurai pour compagnie Quatre cierges auprès de moi.
Pauvre de moi !
On garnira ton lit de noces De draps de toile de Hollande,
Tandis que sur mon corps glacé Coulera un lit de chaux vive. '
Pauvre de moi 1
A la messe de mariage
Ton cher mari tout près de toi,
Daigneras-tu dire pour moi : .
a Que Dieu ait pitié de son âme ! »
Pauvre de moi I
Si tu viens près de mon tombeau Plusieurs années après ma mort.
Tu peux m’appeler par mon nom ,
Mes ossements te répondront.
Pauvre de moi 1
« En entendant les premières strophes, Paz se mit à pleurer; pendant les suivantes, elle s’agita indécise; mais aux dernières, elle ouvrit la fenêtre. La lumière de la lune donna sur son visage pâle et baigné de larmes, semblable à un lis couvert de rosée.
PAZ ET LUZ. • 269
c Un jeune homme l’air distingué, aux traits délicats, au maintien gracieux et fier, l’attendait, c’était Manuel Diaz.
€ Tu ne veux déjà plus me parler, Paz?
— On me l’a défendu, Manuel.
— Défendu! et pourquoi?
— Parce que tu fais la contrebande.
— Que Dieu me protège! et quel mal y a-t-il? Ton père ne sait-il pas que c’est pour nourrir ma mère et mes frères?
— Si, il le sait; mais il dit que la fini ne justifie pas les moyens. Manuel.
— C’est bien, Paz,, j’abandonnerai la contrebande. Mais ne restes pas sans m’ouvrir la fenêtre , je ne puis vivre sans cela.
— Vraiment, tune fertcs plus la contrebande, jamais?... Oh!
comme je voudrais que ce fût vrai ! Mais mon père dit que la • contrebande est comme le jeu, qu’elle attire, et qu’une fois qu’on y a pris goût, on y retourne toujours. •
— Crois-tu à ma parole? Eh bien, je te la donne. Avec ce que j’ai mis de côté, j’achèterai des bœufs et une charrette, et je gagnerai ainsi ma vie.
— Vraiment Manuel, dès aujourd’hui?
— Dès aujourd’hui, non. J’ai promis au patron de l’aider à « mettre en sûreté quatre charges de tabac qui sont cachées près* * d’ici, et je tiendrai ma promesse. Je ne le laisserai pas dans * l’embarras.
— Du tabac, grand Dieul Manuel, Manuel, pour l’amour do la sainte Vierge n’y vas pas 1
— Je dois tenir ma parole, Paz, cela te prouvera que je fais ce que je promets, et désormais tu pourras être tranquille.
Mais ne dit-on pas que Juan Mena t’a demandée?
— Il ne sait pas que je t’aime.
— Et s’il s’y obstine?
— Je ne consentirai pas. I
— Paz, Paz! tu es si douce, si incapable de résister. Si on te persuade, si on te fait changer?
— Ne crains rien. Ont-ils une autre raison de te refuser que ta contrebande? i
c Tandis que les jeunes filles parlaient chacune à son amoureux, la tante Juana se réveilla tout à coup ; elle se passa la main sur les yeux, les ouvrit tout grands, puis voyant vides les chaises de ses petites-filles, elle leva la tête et les aperçut chacune
à leur fenêtre, un genou sur le rebord, la pointe d’un pied lé- ) gèrement posée à terre, le corps penché en avant et la main placée sur le volet pour le fermer promptement au moindre signe d’alarme.
« En Espagne, les femmes du peuple, bien que leur amour maternel soit tendre, passionné et enthousiaste, croient pourtant qu'il n’y a pas de leçon qui profite, si elle n’est gravée dans la mémoire à l’aide d’un coup bien applique.
( Aussi, quand la tante Juana les eut bien vues l’une et l’autre : « Bien, bien, dit-elle, à merveille! Je vous y prends, friponnes! > El se levant sur la pointe du pied, elle s’approcha de Luz, qui ne s’aperçut de sa présence que par une bonne tape qu’elle reçut sur l’épaule.
. « Luz ferma vivement la fenêtre, puis, se retournant vers sa
grand’mère qu’elle dépassait de la tête, elle prit la main qui la frappait :
« Chère petite grand’mère, fit-elle, vous allez vous faire mal à la main; pourquoi me frappez-vous?
— Tu me le demandes, scélérate, quand je te surprends à la grille !
^ — Ma petite mère, je regardais la lune qui a l’air d’un soleil;
tenez, voyez, » dit-elle en ouvrant la fenêtre toute grande, c Tante Juan^ mit le nez à la grille, mais elle ne vit personne. € Et tu crois me tromper, bonne pièce ; ne sais-je pas que Marcos Ruiz court comme un cerf. » Elle se tourira vers Paz , mais celle-ci avait entendu sa grand’mère, et elle était revenue, eu baissant la tête, s’asseoir près du brasero.
c Voyez, voyez la petite dissimulée qui a l’air d’avoir encore toute l’innocence du baptême, et qui attrape sa grand’mère l » c Juana leva alors la main , mais IKaz croisa les siennes en disant ; t Mère , il m’a dit qu’il ne ferait plus la contrebande. D
c Juana laissa retomber son bras, c Bien, s’il en est ainsi , dit-elle, arrange-toi avec ton père. »
c Le lendemain de cette scène, arriva au village un détachement de soldats; l’officier qui le commandait fut logé dans la maison que j’habitais. Je le fis invitera souper avec moi.-' c Je suis vonu, me dit-il, parce qu'on nous a dénoncé une fraude de tabac. »
€ Un pressentiment m’avertit que quelque malheur était ar-
PAZ ET LUZ
rivé, aussi ne fut-ce pas sans émotion que je demandai à l’officicr s’il avait saisi quelque contrebande.
* Non-seulement la contrebande, mais encore les contrebandiers, s répondit-il. ,
« Je posai sur la table d’une main tremblante le verre que j’allais porter à mes lèvres.
« 11 est impossible, continua l’officier, de mettre fin à la fraude dans un pays où les fraudeurs sont des hommes braves jusqu’à aimer le danger; intelligents, habiles, infatigables, aventureux, qui disparaissent et se cachent comme des couleuvres, et où aucune idée ignominieuse n’est attachée à ce métier. Mais il y a- parmi les prisonniers un jeune garçon qui m’inspire beaucoup de compassion!... Il a l’air honnête et il paraît honteux, on voit qu’il n’est pas coutumier du fait. Depuis que nous l’avons pris, il est resté la tête baissée, sans prononcer une seule parole. Dès que nous fûmes arrivés à la maison de ville, une femme à l’air maladif, avec des yeux égarés, à la respiration haletante, vint tomber à mes pieds en criant d’une voix brisée par la douleur ; c Je suis sa mère] > Elle était suivie d’une jeune fille de douze ans et de deux petits garçons. Quant au jeune homme chez lequel la honte avait jusque-là contenu toute démonstration de douleur, à la vue de sa mère, il tomba à la renverse, et sa tête frappa lourdement sur les dalles. Je me hâtai de m’éloigner, ne pouvant rien pour adoucir cette infortune.
« Et à quoi sora-t-il condamné? demandai-je avec angoisse. '
— A huit OH dix ans de bagne.
--- Sa vie entière perdue! m'écriai-je, sa mère morte de Chagrin et de misère, sa soeur et ses frères mendiants ou perdus!
— Et que puis-je faire ? me dit l’officier; j’ai l’ordre formel d’emmener les prisonniers à Séville,
— Ohl monsieur, repris-je sans écouter ce qu’il disgit; n’y a-t-il aucun moyen?...
— Que moi je fasse une contrebande d’une autre espèce, en laissant friîr un prisonnier? Vous ne savez donc pas que cela aurait pour moi le même résultat que vous déplorez tant pour ce malheureux, x
«r En 1822, j'allai pour quelques jours chasser à Dos Hermanas : huit années s’élaienl écoulées et avaient apporté de grands changements dans la famille dont je te raconte les malheurs.
<c La douce Paz, après avoir amèrement pleuré son amour perdu, avait cédé aux instances de ses parents, et s’était mariée avec Juan Mena. Luz avait épousé sans leur consentement Marcos Ruiz le muletier.
« L’oncle Antonio et la tante Juana étaient une seconde édition corrigée et augmentée de Philémon et Beaucis , j’allai les voir tous.
( Paz toujours douce et modeste, faible ét délicate, vivait dans une sorte de luxe champêtre dont son mari, qui se mirait en elle comme dans un miroir, prenait plaisir à l’entourer.
c Ils avaient une bonne et grande maison dont la porte était remplie de fleurs et de plantes grimpantes. La salle ne se distinguait de celle des autres habitants aisés du village que par une excessive propreté. Les carreaux de faïence qui recouvraient le sol paraissaient vernis à force d’être frottés, les murs étaient blancs comme la neige, les rideaux ne leur cédaient en rien; en face de la fenêtre était une petite table d’acajou sui laquelle il y avait une statue de la Vierge avec son piédestal ordinaire représentant des têtes d’anges ; des deux côtés on voyait deux grands verres de cristal remplis de fleurs.
« Paz simplement habillée d’une robe rayée violet et blanc, et ayant au cou un fichu de mousseline, brodé par elle, était assise sur une petite chaise basse près de la fenêtre entr’ ouverte et cousait. ' j
« En me voyant elle sourit, cardans un tranquille intérieur laj vie avait si peu marché pour elle, qu’elle était toujours la même jeune fille douce et simple que j’avais connue. i
« Elle me parla de son mari avec une tendresse mêlée de respect et de reconnaissance. Dans le cours de la conversation, je me risquai à lui dire : c Et Manuel Diaz, l’avez-vous oublié? v
PAZ RT LUZ.'
« Une légère rougeur colora son visage et elle me répondit: c Je me souviens de lui ^ l’église pour prier pour lui.
— Est-il mort? demandai-je.
— Pour moi, oui, » répondit-elle.
c Puis, un instant après, elle ajouta : « Pouvez-vous croire, don Justo, que l’on a dit à cet intortuné, avant son départ, que c’était mon mari qui l’avait dénoncé. Mon pauvre Juan qui a soigné sa mère, qui a payé les frais de son enterrement et de sa maladie lorsqu’elle mourut peu après la condamnation de son fils. C’est un contrebandier qui l’a trahi et qui ensuite en a accusé mon mari.
— Quelle infamie I » m’écriai-je.
« En cet instant, Juan Mena entra avec son fils. « Diégo, me dit-il après m’avoir salué cordialement, en me présentant un ' bel enfant de six à sept ans.
— Il ressemble à sa mère, n’est-ce pas, et il fait bien, car
moi je ne suis pas beau. > .
— Oh! non, s’écria Paz, il doit ressembler à son père en *
tout. En tout, entends-tu Diégo? » • *
ï L’enfant sourit , baissa la tête en signe d’assentiment, puis il regarda son père avec une indicible expression de tendresse.
« il était touchant de voir cet enfant ainsi placé entre ces deux amours : celui de son père actif et fort comme la lumière du soleil, celui de sa mere calme et doux comme la lumière de la lune.
— Nousn’avonsqu'unchagrin, continua Juan Mena, c’est celui que nous cause la position de notre pauvre sœur Luz. Marcos Ruiz lui a toujours rendu la vie amère par sa jalousie, mais enfin il gagnait sa vie, et sa femme et ses enfants ne souffraient pas delà faim. Mais depuis qu’il est devenu aveugle....
■1 — Que dites-vous? aveugle!... m’écriai-je.
■i — Eh oui, sefior, et de la goutte sereine à laquelle il n’y a pas de remède. Depuis lors. Dieu sait ce qu’ils .souffrent I Sa jalousie est devenue une maladie d’esprit qui lui dévore le cœur comme la gangrène. Nous faisons ce que nous pouvons pour eux, mais Luz, qui est plus orgueilleuse qu’une reine, no veut rien accepter de moi. Dieu sait les ruses que Paz imagine pour lui venir en aide, et encore n’y réussit-elle que par le moyen de tante Juana. Mais admirez son courage et sa force, tous les. jours, qu’il pleuve ou qu’il vente, elle vu à Los Palacios, à deux NeUYi 18
lieues d’ici, et elle en rapporte du tabac qu’elle revend avec un petit bénébce. Et son mari par jalousie veut lui ôter jusqu’à celle dernière ressource. Chaque soir, à son retour, il lui fait une querelle.... Nous savons tout cela par les voisins, car elle ne se plaint jamais. Voilà quelle est sa vie.
— Non, son purgatoire, dit Paz en s’essuyant les yeux.
— Quelquefois, reprit Juan Mena, nous l’attrapons, n’cstce pas, Diégo ? Pas plus tard qu’hier je fus avec Diégo voir les chèvres. Je dis au chevrier : « Remplis-moi cetle cruche do lait, tu feras moins de fromages aujourd’hui. » Revenus à la maison, je le donnai à la servante, lui ordonnai de prendre du riz et du sucre, et de nous faire un plat de riz au lait comme pour un régiment. J’envoyai ensuite Diégo chercher ses cousins, moi j’allai prendre tante Juana, qui a soin des deux plus j)etits et qui est gourmande comme toutes les vieilles femmes. Quand ils furent tous ici, je donnai à chacun sa cuiller de bois, et je mis le plat sur une petite table basse. « Allons, disje, enfants, au nom de Dieu, mangez et tâchez de ne pas tout prendre! » ‘Comme ils étaient heureux! n’est -il pas vrai, Diégo?
— Et nous, comme nous étions contents, n’est-ce pas, père?
— J’allai ensuite chercher Paz, mais ma femme se mit
à pleurer en voyant avec quelle avidité les pauvres petits anges avalaient le riz. Elle est si bonne, ma Paz, ma Paz du ciel I C’est à ce litre qu’elle est entrée dans celte maison, et telle elle y est restée.... Aussi je l’aime,... je l’aime tant, don Justo, que je voudrais la mettre dans un reliquaire d’or. Voyezvous, pourvu qu’elle et mon Diégo aient du biscuit à manger, je me contenterais de pain noir toute ma vie. » >
f En m’éloignant de ce tableau de bonheur et de vertus domestiques, je me rendis chez Luz. Je vis Marcos. Ses grands yeux noirs étaient ouverts et sans expression, comme ceux des figures de cire. Son regard, qui ne se répandait pas au dehors, semblait se concentrer sur tout eeque son imagination soupçonneuse et défiante créait pour lui do visions fausses et fantastiques, aussi éloignées de la vérité que de la raison. C’était un spectacle déchirant.
c Ainsi, vous ne voyez rien? lui dis-je.
— Non, monsieur, me répondit-il d’une voix sourde. Pour
PAZ ET LUZ. 275
moi il n’y a plus que la nuit. Y a-t-il encore une lumière du jour? Oui, elle existe, mais je ne la vois pas!
— Vous n’êtes pas heureuse, dis-je à Luz quand elle vint , me reconduire jusqu’à la porte.
— Comment pourrais-je l’étre en voyant un homme de moins de trente ans, auquel Dieu a retiré la vue sans lui donner le repos de la tombe?
— Il vous tourmente, Luz, il est jaloux?
— Qui a dit cela? » s’écria-t-elle eu me jetant un regard fier et mécontent.
c Je me tus.
« Ces deux femmes jeunes et belles étaient, chacune selon leur nature, leur caractère et leur position, deux types également tranchés et admirables.
c Paz si blanche, si suave, si délicate et si retirée, ressemblait à une de ces châtelaines aériennes et languissantes du moyen âge gardées dans le velours et le duvet de cygne au fond de leurs châteaux inaccessibles, comme les représentent, dans les * keepsakes, les peintres de la patrie d’Ossian. Tandis que Luz, cette femme altière et décidée, qui marche d’un pas ferme et agile, le teint doré par le soleil, la tête haute et le front orgueilleux que ne peut courber le malheur, était le type d’une de ces statues d’amazones fondues en bronze doré par un sculpteur de talent et de la force de Benvcnuto Cellini.
« Un jour, j’étais assis dans la cour de la ferme, je regardais sur la façade une treille qui, dirigée par le jardinier, formait autour des fenêtres ces arabesques de branches et de feuilles que les dessinateurs entrelacent avec tant de grâce. Mon domestique, qui arrivait de Séville où je l’avais envoyé, disait au fermier ;
« C’est vrai, Miguel , je suis venu aujourd’hui plus tard qu’à l’ordinaire; mais j’ai été retenu à la venta de Guadaïra par une rencontre que j’y ai faite. ,
— Quelle rencontre?
— Un homme qui m’a amusé avec un chapelet de questions.
— Et quelle espèce d’individu était-ce?
— Un homme de pauvre apparence; ses habits étaient vieux et déchirés; une de ses jambes avait une marque rouge; mais il était jeune et de bonne mine.
— Que t’a-t-il dit?
— Il a commencé par me demander si j’allais à Dos Ilcrma* nas. Je lui ai dit oui.
— Connaissez- vous les gens du village?
— Oui, car j’y vais souvent.
Connaissez- vous la famille de la tante Juana Ortega?
— Comme mes deux mains.
— Une de ses filles est-elle mariée avec Marcos Ruiz?
— Oui, et l’autre avec Juan Mena le fermier, s
c L’homme sauta du banc sur lequel il était assis , comme s’il eût été mordu par une vipère.
* C’est donc vrai ! » murmura-t-il entre ses dents.
c En entendant ces paroles, continua mon oncle, mon sang se glaça dans mes veines. Je n’avais pas de doutes. L’homme qui avait parlé à mon domestique était Manuel Diaz, Manuel qui revenait du bagne, après y avoir subi sa condamnation, Manuel, sous l’influence d’une fausse conviction, croyant que Juan Mena était son délateur. Malheureux qui, pendant huit ans, avait réprimé sa colère et sa jalousie , qui, pendant huit ans, avait traîné sa chaîne, supporté l’ignominie, la faim et le travail, ayant toujours présent à l’esprit l’impunité de son ennemi et le bonheur de son rival. En arrivant, il recevait tout d’abord la confirmation de ses soupçons, il acquérait la conviction que celle qu’il avait aimée avait été la récompense aussi bien que le motif de la délation dont il avait été la victime. Cette pensée me fit trembler.
c Mon domestique reprit : a Qu’esUce que vous grommelezlà entre les dents, l’ami? lui dis-je.
Rien. >
a Puis, bientôt après, il me demanda ; c Connaissez-vous la famille de Manuel Diaz?
■ — Le forçat? »
t L’homme fit un mouvement si brusque qu’il ébranla la table et les bancs.
« Oui, dit-il, et sa mère?
— Morte. » ,
« Il resta muet et devint blanc comme la cire; je pensai qu’il soutfrait et je lui demandai ;
t Êtes-vous malade ?
— Non, répondit-il; ce n’est rien, un mal do cœur qui passera. Mais, dites-moi, et sa sœur?
PAZ LUZ
— Sa sœur? repris-je en riant.
— Sa sœur ! cria-t-il en me saisissant par l’épaule et en me secouant avec force comme un fou.
— Ehl lui dis-je, quel chien enragé vous a mordu, ou sur quelle herbe empoisonnée avez-vous marché? Quel droit avezvous de me faire des questions^ et moi quelle obligation ai-je d'y répondre, et surtout quand vous me venez parler de filles perdues? *
« L’homme me lâcha; il était livide, ses lèvres tremblaient, il rugissait comme un taureau ; il fit brusquement le tour de la chambre, et sortit.
a L’hôte et moi, nous nous regardâmes.
( Il est ivre, lui dis-je, ou bien fou , > répondiUil.
< Un instant après, il rentra; il paraissait plus calme.
«Moi, qui ne voulais que m’en aller, je me levai pour sortir ; mais il me retint.
« Pour l’amour de Dieu, me dit-il, répondez-moi. Et ses , frères?
— L’un est soldat, l’autre a disparu; on ne sait pas ce qu'il est devenu.
— Merci, me dit-il, d’une voix sourde. , •
— Allez-vous à Dos Hermanas? lui demandai-je.
— Oui, je vais y payer une dette »
( Il emprunta à l’hôte son escopette, en lui laissant en gage un reliquaire d’argent. Celui-ci ne fit aucune difficulté de la lui donner , parce qu’il croyait qu’il avait peur qu’on ne lui volât l’argent qu’il portait pour acquitter sa dette. Nous avons fait route ensemble pendant quelque temps. A moitié chemin, il me demanda si Juan Mena avait toujours sa vigne près de l’Hoyo del Negro.
— Oui, et une autre à côté qu’il a achetée. Il y va tous les jours. »
( Il me quitta eh disant qu’il voulait courir après un lièvre qui venait d’entrer dans un bois d’oliviers. Je crois que cet homme est un peu fou. »
I « O mon Dieul faites que j’arrive à temps, » m’écriai-je, cou» rant précipitamment vers la maison de Paz.
c Je la trouvai calme comme toujours, assise sur une chaise basse près de la fenêtre.
« Et votre mari, Paz? lui criai-je.
— A sa vigne, don Justo, répondit-elle, de sa douce voix.
— Je vais à la vigne, Paz; il faut que je lui parle à l’instant même. « Y a-t-il une mule à l’écurie? »
«Elle leva la tête et me regarda avec surprise.
K Juan va venir à l’instant, me dit-elle; voici l’heure.
— Une mule , un cheval , vite, vite; il faut que je lui parle.
— Mon Dieu! dit Paz avec son même calme, que vous êtes donc pressé, don Juslo!
— Paz, m’écriai-je, il y a huit ans que Manuel Diaz est au bagne. Un homme est arrivé aujourd’hui qui s’est enquis de Juan Mena qu’il appelle un délateur. Cet homme, Paz, avait une escopette.
— Oh ! très-sainte vierge de la miséricorde ! Allez, allez, don Juslo, je vous suis. »
« Elle voulut se lever, mais ses forces l’abandonnèrent et elle retomba sur sa chaise, pâle comme un linge.
. « Au même instant, la porte s’ouvrit; plusieurs hommes en-
trèrent, ils portaient dans leurs bras un enfant couvert de sang, qu’ils posèrent sur le sol.
« Jésus Maria! s’écria Paz en tombant à genoux devant l’enfant. Ce sang....
— C'est le sang de mon père, dit l’enfant d’une voix sourde et calme.
— Et ton père?
— Tué!
— Par qui?
— Je ne sais pas. C’est un homme qui est sorti de derrière une haie en lui disant : * Juan Mena, il n’y a pas d'engagement « qui ne se tienne, ni de dette qui ne se paye. » Puis il leva un e escopette. < Ne tue pas mon fils ! » s’écria mon père. Le coup partit!... »
f La malheureuse femme tomba le visage contre terre en P oussant un cri aigu.
t Tu ne connais pas cet homme? dis-je à l’enfant.
— Non ; mais d’ici à cent ans, entre cent assassins, je reconnaîtrai celui de mon père. Je le retrouverai , oui je le retrouverai! car il l’a dit lui-même : «Il n’y a pas d’engagement qui « ne se tienne, ni de dette qui ne se paye. »
« La stupeur dans laquelle l’horreur et l’effroi avaient plongé l’enfant se dissipa peu à peu pour faire place à la douleur ; ses
PAZ ET LUZ
membres tremblèrent, des cris sortirent de sa poitrine oppressée; il déchira sa chemise avec des gestes désespérés, en disant : a Voyez, voyez, c’est le sang do mon père 1 c’est le sang de mon père !... de mon père 1... »
« Paz ne survécut que peu à cette catastrophe. Elle n’avait ni la force physique ni la force morale suffisantes pour la supporter. »
Le souvenir de cette scène émut tellement mon oncle qu’il ueput continuer, il me fit signe de le laisser seul.
« Tous ces événements tragiques qui se réunissent les uns aux autres comme une chaîne dont chaque anneau est un meurtre, pourraient sembler avoir été inventés à plaisir. Plût à Dieu, reprit mon oncle, qu'il en fût ainsi! mais en fait de malheurs et de souffrances, la réalité dépasse l’invention, et le destin a des complications et des surprises que l’imagination la plus fertile ne saurait créer. Pour que ce que je te raconte soit vrai et possible, il faut certainement toute l’énergie des peuples du midi. Il faut que la civilisation moderne n'ait en rien affaibli les passions bonnes ou mauvaises de l’homme ; il faut qu’un instinct primitif le pousse et lui crie qu’il a le droit de se faire justice lui-même; qu’il ait une force de caractère que le temps ne puisse affaiblir, ni la raison calmer, qui grave l’injure dans son cœur d’une manière' ineffaçable, comme avec un fer chaud, et que, croyant en Dieu, il sacrifie son éternité, comme il sacrifie sa vie présente avec détermination et courage, à l’impérieux besoin de se venger. Par malheur, les lois ne jugent que le crime, je voudrais, que l’on jug' ât aussi les causes qui l’ont fait commettre. Souviens-toi aussi que les événements que je to rapporte, loin de se suivre promptement, ont eu entre eu.\ de si grands intervalles, qp’ils ont remplie ma longue vie. Maintenant je continue.
c Quelque temps après, un jour que je sortais pour me rendre
â l’audience, en arrivant à la porte de la rue, j’entendis un si grand bruit de voix et de cris que je m’arrêtai incertain sans oser avancer ni reculer.
€ Je vis alors une femme suivie par d’autres qui ne pouvaient ou n’osaient l'atteindre. Cette femme était livide, ses cheveux blancs tombaient en désordre sur ses épaules, ses yeux étaient égarés, elle se déchirait ia poitrine avec ses ongles. Tantôt elle levait les bras et les yeux vers le ciel comme pour lui demander secours, tantôt elle les laissait retomber vers la terre comme si elle la conjurait de s’entr’ouvrir sous ses pas pour l’engloutir. Cette image terrifiante, d’une douleur sans égale, passa près de moi quand déjà sa voix brisée ne pouvait plus former d’autre son qu’une espèce de râle inarticulé. Une foule compatissante la suivait en gardant ce morne silence qu’une grande infortune sait souvent imposer môme au plus bas peuple.
« Qu’est-ce que c’est?» demanda la servante qui s’était mise à la fenêtre. Une des femmes qui suivait cette malheureuse en pleurant, répondit :
f On vient do condamner son fils à mort! »
« Je rentrai chez moi, cet horrible spectacle m’avait bouleversé. Mais quel fut mon étonnement lorsque je vis des groupes se former devant ma porte et pénétrer chez moi à la suite de l’alcade de Dos Hermanas !
« Que vous arrive-t-il, messieurs, et en quoi puis-je vous servir? lui dis-je.
— Nous venons, don Justo, répondirent-ils, vous prier de nous faire une protestation que nous signerons tous, pour la présenter au tribunal....
— Et que demandez-vous?
— Que l’exécution que les juges viennent de décréter , avec clause qu’elle doit avoir lieu à l’endroit môme où le crime a été commis, ne soit pas accomplie.... Nous ne voulons pas d’exécution à Dos Hermanas, c’est une ignominie, le village sera déshonoré!... Mettez que les innocents ne doivent pas payer pour les coupables, et ajoutez, que nous sommes tous résolus à abandonner Dos Hermanas si la sentence s’y exécute.
— Mais qui donc va être mis à mort, demandai-je, quel crime a été commis ?
— Ne le savez-vous pas? N’avez-vous pas vu passer cetto malheureuse?
PAZ ET LTTZ:
— O'iclle malheureuse?
— Sa mère !
— De qui?
— De iMarcos Ruiz.
— Qu’a-t-il fait, grand Dieu?
— C’est lui qui est le crimiuel,... l’assassin.
— De qui?... de qui?...
— De sa femme, de la pauvre Lut! »
( Je tombai anéanti sur une chaise en me couvrant le visage
de mes deux mains. D'un des regards rapides qui dans un moment d’angoisse et de douleur semblent traverser et illuminer le passé avec la rapidité et la clarté de l’éclair, je vis ^ ces deux pauvres créatures , nées avec une égale beauté , condamnées à souffrir une même infortune, toutes les deux victimes de l’homme qu’elles avaient aimé. Je les revis à quatre ans beaux, anges qui dormaient et priaient entre les deux effroyables catastrophes, celle de leur naissance et celle de leur mort. Je les vis à dix-huit ans belles, jeunes, jumelles par la beauté et par l’infortune, aimant et croyant au bonheur, confiantes dans ces hommes qui les aimaient et qui devaient être leurs bourreaux. ‘
n Au fond de ce tableau était la pauvre mère 1 la pauvre Juana qui avait tendu la main à la vie comme à une amie, et que la vie avait battue et brisée de son pied de fer.
t Un païen se serait révolté contre un pareil destin; comme chrétien, je ne pouvais qu’adorer sans les comprendre les décrets dé la Providence.
e Après m’être un peu calmé , je demandai des détails, et voici ce que j’appris :
« La jalousie, qui comme un volcan souterrain embrasait et consumait Marcos Ruiz, non-seulement l’avait rendu misanthrope et cruel, mais avait fini par le rendre insensé. Il avait trente ans cet homme ; il aimait sa femme avec passion et cette femme était parfaitement belle. Il doutait de tout, le pauvre infortuné. La vérité ne pouvait arriver à son esprit, car la jalousie aveuglait son âme et la maladie ses yeux. Il était plein de force, de volonté, de vigueur et d’énergie, et cette force, cette volonté, cette énergie enchaînées et concentrées le suffoquaient.
«: Il avait dit à sa femme ; « Je ne veux pas que tu ailles à Los Palacios. »
c Sa femme avait haussé les épaules.
c Et je dois te laisser mourir de faim, » avait-elle répondu Elle y retourna.
« Ce jour-là, les voisins virent Marcos Ruiz aiguiser un couteau.
< Le soir sa femme entra : elle donna à souper à ses enfants e se coucha. Elle était si fatiguée qu’elle ne tarda pas à s’endormir. Son mari, lui, ne dormait pas. A minuit, Marcos prit le couteau qu’il avait caché sous son oreiller, il s’approcha de sa femme pour s’assurer qu’elle dormait ;
c Tu ne retourneras pas à Los Palacios ! dit-il d’une voix sourde en lui enfonçant d’une main ferme et assurée le couteau dans la poitrine. On n’admirera plus ta beauté même après ta mort, > continua-t-il en lui labourant le visage du haut en bas.
« Elle ne fit pas un mouvement et ne poussa pas une plainte.
n Marcos Ruiz avait la main sûre, le coup avait été bien donné.
c La mort de Luz fut comme ses autres douleurs, solitaire, silencieuse, secrète entre elle et Dieu.
« Marcos s’assit au chevet du lit et attendit.
« Le jour venu, les enfants se levèrent et se mirent à jouer en chemise à la porte. Les voisins parlaient, chantaient, riaient. Marcos Ruiz impassible était resté à la même place.
« Petits, dit la tante Juana, arrivant à la porte, mes enfants, j’apporte un pain gros comme un melon, et un melon aussi gros que vous; allons déjeuner. Et votre mère?
— Dans la chambre.
— Quoil elle n’est pas levée? Luz! Luz! tu n’as pourtant pas l’habitude de resterau lit.
— Et Luz? dit la pauvre mère à Marcos qu’elle trouva tran- ' quillement assis.
— Éteinte comme la lumière de mes yeux, répondit Marcos d’une voix caverneuse. *
€ Tante Juana se précipita vers le lit. Quel spectaclel « Dieu du ciell miséricorde I miséricorde! cria-t-elle, et elle tomba en murmurant : Caïn ! Caïn ! »
c Je n’ai pas besoin d’ajouter, continua mon oncle après un momentde silence, que je ne pus, ni ne voulus interrompre, que Marcos Ruiz fut pris et condamné à mort. Rien ne put faire non plus que la pauvre vieille, la tendre mère qu’on avait reportée
PAZ ET LUZ
chez elle ne fût, elle aussi, frappée à mort. Il m’est pénible, même après tant d’années, de m’arrêter sur ces tristes souvenirs ! Malgré cela, avant de mourir, i’excellente femme m’écrivit une lettre que j ai' toujours conservée comme l’expression de son âme douce et élevée, et le résumé de cette pure et malheureuse vie. Prends-laet lis-la, mais rapporte-la-moi demain, car je la conserve comme une relique et ne veux pas m’en séparer.
f Senordon Justo,
• c Celte lettre qu’écrit pour moi le sacristain. Dieu l’en récompense! vous est destinée, à vous, que j’ai trouvé toujours prêt à me rendre service, pour vous demander une dernière faveur. C’est que, avec les six réaux que je vous envoie, vous fassiez ■ dire une messe à mon intention à Notre-Seigneur, secours des affligés, à l’église du Sauveur, pour qu’il daigne m’accorder une bonne mort. Je voudrais qm’elle fût dite le vendredi, jour de sa glorieuse mort, et j’espère que c’est ce jour-là que le divin Sauveur me rappellera à lui.
c Je veux aussi, don Justo, vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour nous, et vous dire mon dernier adieu, le
' premier que je dis avec plaisir.
« Malgré tous mes efforts, don Justo, pour ne pas être engloutie par cette mer de sang et de larmes qui a été ma vio, j’ai été entraînée. Ce dernier coup m’a accablée; l’assassinat de ma Luz m’ouvre le tombeau. Depuis la mort de mon Antonio, je n’ai jamais ri, mais je vivais pleurant et priant. Pauvre Antonio! Depuis que la vue et la force lui avaient manqué, et qu’il ne pouvait plus chasser, il était devenu triste comme un oiseau des champs mis en cage; il s’est éteint doucement comme la lumière du jour quand s’approche la nuit. Si le Seigneur, dans sa miséricorde infinie, n’était venu dans ma pauvre demeure, personne n’aurait su qu’un chrétien allait comparaître devant le tribunal divin. Avant de mourir, il me dit : « Juana, tu vois c ce qui estdéjâ arrivé, et lu verras ce qui arrivera encore avec t CCS deux hommes que j’ai voulu éloigner dès qu’ils s’approchèa rentde nos filles! Cela l’enseignera femme, que dans la volonté a d’un père, même lorsqu’il a moins de raison que ceux qui lui , c doivent obéissance, il y a l’inspiration du ciel et la sanction ( de Dieu. > Je me mis à sangloter.
< Ne pleure pas, Juana, me dit-il, prie. Je prierai aussi Ik-haut pour toi. La prière est le lien qui unit les vivants et les morts. » c Puis après m’avoir ainsi parlé, il s’endormit pour ne plus se réveiller que dans le sein de Dieu.
« Je suis donc restée la dernière et seule 1 Je n’ai aucun des miens pour me remettre à la terre.... Une main étrangère me jettera la chaux qui doit consumer mon corps I Je vais prier Dieu pour ceux qui m’ont fait tant de mal, mais je n’oublierai pus mes bienfaiteurs et surtout vous, don Justo, car la reconnaissance est encore plus douce que le pardon.
t Vivez de longues années, don Justo. La vie est bonne, pour- » tant je ne voudrais pas la recommencer. La mort avec un prêtre au chevet du lit et un crucifix à la main n’a rien d’effrayant, croyez-le, et surtout quand tous ceux que l’on aime sont allés devant, on ne souhaite pas de rester en arrière.
c Dites*à la senora que je prie pour elle et demandez-lui de me recommander à la Vierge des rois pour laquelle j’ai toujours eu tant de dévotion, et qui tant de fois, d’un regard m’a arrachédes larmes. Sainte mère! Elle aussi est restée seule.
« Vous voyez don Justo que je suis une bavarde comme le disait mon Antonio, et que je radote avec un pied déjà dans la tombe.
« Le sacristain n’a plus de papier.
c Souvenez-vous quelquefois de la pauvre vieille et priez pour elle.
« Tante JüANA. »
Peut-être vaudrait-il mieux que cette histoire s’achevât avec la lettre de la tante Juana. Ce n’est ni ma faute ni celle de mon oncle si elle se prolonge. Il ne cherche pas à produire de l’effet ni à suivre une règle ; il me raconte ce qui est arrivé, pour me prouver comment le malheur persiste, comme par héritage, dans certaines familles. Quand j’écrirai une nouvelle, je la conduirai à mon goût et selon mon caprice; aujourd’hui, je donne co qu’on m’a donné et comme on me l’a donné.
PAZ ET LÛz. ' 28,
Je fus quelques jours absent de Séville. Lorsque je retourna voir mon oncle, il reprit de lui-même ce triste récit :
or 11 y a environ quatre ans , je vis un jour entrer chez ma l’oncle Anda-mucho *.
« L’oncle Anda-mucho était un montagnard d’Aracena ; i était âgé de soixante ans, grand, robuste, jovial et do bonne mine. Le genre de vie qu’il menait lui avait donné son surnom : il était muletier et commissionnaire ; il avait de bonnes Tnules qui lui servaient à porter à Séville des salaisons et autres produits de la montagne et à rapporter tous les assortiments des boutiques d’Aracena. Depuis nombre d’années, au commencement de l’hiver, il nous apportait notre provision de jambons et de saucisses; en été et en automne, il était aussi dans l’usage de nous fournir de poires et de pêches. Je ne fus donc pas étonné de le voir, mais ce qui me surprit, c’est que cette fois il était accompagné d’une très-jolie fille de dix-sept ans environ. Ses traits étaient si fins et si délicats, sa peau si blanche et si fraîche qu’on l’eût prise pour une enfant, si ses yeux noirs, profonds et fiers n’eussent révélé la femme, la femme espagnole, qui se croit reine, non parce qu’elle est belle, jeune et intelligente, mais parce qu’elle est femme.
e Comment donc, lui dis-je, oncle Anda-mucho, vos mules aujourd’hui ont une charge plus légère que votre provision ordinaire , plus belle que vos poires et plus délicate que vos pêches. ,
— Oui, répondit le montagnard, et qui me donne plus à faire
que toutes les autres charges ensemble. •
— Sachez, don Justo, que cette ;petite est ma filleule. Ses parents vivent à Aracena; ils sont très à leur aise et n’ont pas d’autre enfant qu’elle, aussi ils ne savent que faire pour la gâter. Son père l’aime à la folie, aussi elle fait ce qu’elle veut de tout le monde, y compris .‘^ou parrain qu’elle traîne après elle partout où il lui plaît d’aller. Elle a souliailé de venir à ütrera, chez une tante, sœur de sa mère, pour la fête de la Vierge de Consolation, et il m’a fallu l'y conduire. Elle y est restée un mois, et vous allez savoir co qui y est arrivé et le motif pour lequel nous venons vous demander conseil sur ce qu’il faut faire dans cette circonstance. »