I . Maison de fous à Séville
malédiction qu’a prononcée sur lui l’innocente victime de son inexorable ressentiment. Il expie les fausses idées de justice et le mauvais orgueil qui lui avaient fait croire qu’il était l’instrument d’une vengeance réservée à Dieu seul. » !
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La Sierra-Morena traverse le midi de ITÎspagne depuis ,1a frpntwre du Portugalj où ses proipiers contre-forts domincpt le cours du Guadiana, jusque vers les sources de.ce.fleuvp qt J(!s plaines deux fois célèbres de Montiel, auprès .des liipitgs des provinces dé la Manche et do Murcie. Dans ce long parcours, la montagne sépare l’.<Vndaloi(sie do l’Rstrémadure, et enveloppe (le ses beautés sauvages la ville de Llcren'a, sur la route qui conduit de Cadix à Mérida.
Non loin de celte route et sur les versants cpii se déroulent du côté de l’Estrémadure, on voyait, un malin.,. suivre ja peinte d’un chemin pierreux, un groupe qui marchait d’un, pas.kmt et. mesuré. Ce groupe se composait de trois hommçs^cçuyerts cle leurs capes, et celles-ci, comme dans les occasion s. solennel les, j tombaient droit,. des deux côtés du corps ainsi que des robes, de deuil. Devant ces hommes descendait un mulpt portant. sur, son dos un petit cercueil blanc et bleu couvert de Heurs, ,Lps trois hommes se taisaient; leur silence n’était iptorrompu ,qiie par les douces plaintes d’un ruisseau qui descenclait la côte avec eux, comme s’il eût voulu escorter, un frère le long de' son dernier chemin. La brise soupirait tristement^ comme î^flligée de voir finie une existence qui n’ayait été qu’uq sonflle. comme elle; par momenU, le rossignol lançait dans l’air une
cadence mélancolique, comme un sanglot de son cœur harmonieux, et le pas lourd et régulier du mulet, semblable au pendule d’une horloge, marquait le temps et mesurait la distance.
Arrivés au champ de repos du village, ce village était la Higuera, les hommes creusèrent une fosse et y descendirent ce cercueil blanc et bleu qui renfermait le cadavre d’un pauvre angé eh'doi^i, pëndbAt que lesciotheside réghte voisine sonhaitaient la bienvenue à ce favori que Dieu rappelait à lui.
La première pelletée de terre qui tomba sur le cercueil rebondit comme si elle avait été repoussée, et produisit un bruit sourd auquel répondit un gémissement. Ce gémissement sortait des entrailles du père : il venait d’amener dans le saint lieu le dernier survivant de ses trois fils.
Dès que fut terntinép lepr péniblPi tâc)ie, les trois hommes s’en retournèrent en silence, l’un conduisant le mulet par la bride. Au pied de la côte, celui-ci dit au père de l’enfant :
.« Allons, Juaq, monte ici. » . .. * . .
Jpan fit avec la té^e un signe négatif.
^ ’Tu ne veux pas? reprit lè premier, qui était un muletier jovial et causepr, ph bienl laisse-le; ce qup tu ne veux pas, up autre le yopdpa. J’y monterai, moi ; tu sauras que
Pour les côtes qui montent'
Il me faut tnoil mulet-, , , . ‘ .
Les côtes qui descendent ■ • ' ,
■ • Je les monte- tout seul.
Précédés du iqùletier mônté sur son mulet, nos hommes arrivèrent à Valdeflorès, pauvre petit hameau qui n’a dé joli que son nom et qui se trouve isolé, au milieu d’un bouquet d’arbres, sur un plateau de peu d’étendue, entre deux jolis coteaux. Sur l’qn. s’élève le chemin qui conduit à Aracena; sur l’autre despend )e ^entier qui mène à la Higuera.
La maison dans laquelle Ijs qntrèrent était, comme le petit nombre de celles qui. composaient le hameâg, construite en pierres sècheg sans aucun lien, -sans nul enduit, et couverte d’un toit ajopcs. L’inlérlpur, comme celui dps granges du Nprd, se coippos^it d’une ^gle et vaste pièce. Sur je devant était un ifoyer construit*pour brûler dp boiç, pt quj sprvait à la fois de cuisine, de point de réunion et de salle à manger. Aux
deux côtés de l’âlre s’étendaient des espaces iormés par des cloisons en briques, et qui servaient de chambres à CDucber et de greniers. Du côté opposé étaient des crèdhes pour les bestiaux, des perchoirs pour les poules, et de la paille fraîche pour tous ces animaux qui, dans les campagnes, sont les compagnons constants et bieufaisants de l’homme, toujours ingrat envers eux. ' '
« Allons, allons, enlréi, entre*, fcria, bit les Voyant Venir, une femme viVe et de bonne toine' qui les attendait sous l’auvent dô là porte. Ne voyeX-vous • paa qu’il pleut et que vous allez thOûil 1er Vos bonnes capes?
— Ce ri’est rien; dit le muletietr, 'qui Éfe nômfnait l’oftClè Bastien : quelques' gouttes, pour abattre la poussière.
— Oui, rfiais chaque goutte atnène plus d’un litre d’eau. Ne
voyez-^voùs 'paS le ciel, comme il S’est couvert? Qué nous annonce-t-il? ■ '
— Ce n’est qu’urie menace et Hen de plus. Tant que le temps 'ne se fâchera pas, Il ne pleuvra pas. Nous n’en avons que faire, et Dieu, qui pense à tout, a oublié l’eau.
-L Allons, dit la femme, arrivez ; le dîner est prêt, et on va le servir. Juan, âjoùta-l-elle en s'adressant au père, Stéphanie est là, et le diable s’est emparé d’elle : elle pleure, puis elle r'ecommérice; 'les sanglots se succèdent comme les perles du rosaire. Va la voir, et sennonne-la un peu pour qu’elle mette ân à ces larmes qui offensent Dieu. »
Le mari entra dans la chambre, l’oncle BastjÉtn alla attacher son mulet à la crèche, et Marie-Joséphine, la femme qui > avait parlé, après avoir reçü et plié la cape du troisième homme, qui était son mari, dressa sur la table un rustique repas selon que l’exigeaient les circonstances et l’usage, eh témoignage de gratitude pour les personnes qui honorent de leur présence et do leur concours les vivants et les morts.
I Ce repas consistait en un ragoût de viande de bouquin, assez bonne a manger dans la montagne, accompagné de boudin, de porc salé et do légiimes ; puis venait un plat d’olives, un autre de pâte frite entourée de miel, et une cruche de vin.
« Enfin, dit M’arié-JosépKlne lorsqu’ils furent réunis; je suis venue à bout dé vous faire arriver tous, moins l’oncle Bastien, qui se met en extase lorsqu’il fait la conversation avec ses mules.
Marie-J osëpbinej toi qui sais plus que le devoir, dit le
310 ' NOUvVllWs ANDALOUSES.'" ' ' '
Joyeux yieillard après s’^tro as^is à table et s’étrje signé, ignores-tu que toujours les muletiers arrivent Jes derniers? La raison, je vais te la.d're. Un jour que la divine Majesté donnait audience, vinrent les prêtre», et ils lui demandèrent une bonne.. vie; le.Seigneur la, leur accorda. Après eux arrivèren les nioines, qui demandèrent la même chose; le Seigneur leur répondit,, qu’ils venaient trop lard et que cette faveur était donnfç à. d’autres. Alors ils demandèrent une bonne mort, et le Seigneur la leur octroya. E^nfin survinrent les muletiers; ils demandèrent une bonne viè. 11 est trop tard, dit le Maître. — Eh, bieni Seigneur^ une bonne mort, — Trop tard aussi. Cl Dieu le père, tout cela, est demandé et accordé. 11 en résulte que depuis ce jour-là les muletiers n’ont ni une bonne vie ni une bonne, mort, et ils arrivent toujours tard. Stéphanie, ajoula-t.il en s’adressant a la mère du pauvre enfant, rhange, femme, mange. Jün estomac vide ne console pas le cœur. Si tu pleures tes fautes autant que‘ tu pleures la mort de ce petit auge, lôn salut est assuré, feinnïô. ’ ■ ■ ,
— Mon enfant! s’écria la pauvre femme, quand je le mis au inonde pn aurait dit’une fléïir ! Vous, oncle Bastien, qui avez uii pètiffils bicnT venant, né en même temps que mon enfant, vous né savez pas ce (|ue souffre l’arbre quand on lui arrache sa fleuri
— L'an^é gardien a enipbrté celle chère fleur dans 'un jardin où elle ne sera ni brûlée par le soleil, 'ni tuée par la gelée. Si ton lion ’ân’gé eut f*âit cela pour toi quand tu es née, Tu n’aurais pas eu tant de peines ni versé tant de larmes.
C’est vrai, oncle Bastien. '
— Eh bien donc, pourquoi sangloter, créature? A quoi bon
làchéf là bride à, les chagrins? Cela ne te convient pas à toi qui' es bohiié et patiente et “qui n’es pas capable de fouetter Un chat. '
— ïléla's! ‘reprit la 'pauvre mère, si je n’avais pas dohné ces
maudites soupes à mon éhfaiit, il ne serait pas mort : les soupes niol’ont tué. ' ' ' '
— Tais-tü'i, femme, tais-toi. Cl l’oncle Bastien': combien d’autres qui' meurent sans manger de soupe! 11 faut toujours qu’on cherche des excuses à la mort. Aussi on raconte que la Mort ne voulait pas être la Mort, etelle demanda nettement à la divine Maj'é'slé'doïà dispens'ér dé coUé charge, qù^il fit) lùi plai-
> sait pas de remplir, t Et pourquoi? lui demanda le Père éter-> nel. — Seigrreur, parce qu’on va me haïr et m’accuser de ty- .
« rannie. — Calme-toi, lui dit le Seigneur" je te promets que tu « seras disculpée. » Tu le vois bien; ajouta-t-il, rien'n’est plus vrai. Celle fois, ce sont les soupes ; d’autrefois, ce sont les médecin^ : on dirait que la' Mort ne saurait entrer sann qu’on Ini ouvre la porte. Marie-Josèpbine, la bonne femme^' ne me donne pas davantage de citrouille ; quand on en mange, on n’a pas de sang pendant trois jours.' Donne-moi du pain : le pain et les pieds soutiennent l’homme." Juan , 'continua le muletier en s'adressant au père, je te dirai que j’ai parlé à ton maître pour voir s’il voudrait venir à ten aide ï * Seigneur Idon José, ai-je fait, il n’y à pas d’homme sans homme. Votre Grâce' devrait bien tendre la main à ce pauvre Juan Martin, qui est Un ben parmi les gens de bien, et un solide travailleur. Dieu lui à 'envoyé plus de plaies qu’il n’y en a eu 'en Égypte, ét le besoin,
■ parlant aVec le respect qüe j'e vous dois, Seignèûr'doh José,
' s’est logé dans sa maison. Son mulet est inOrt d’üné tranchée ; . sa femme a été à la dernière extréihité; ses deux fils ont'ëté emportés 'par la petite vérole, et pour comble, il à été' arrêté trois mois pour s’étre cassé' un' bras en étëigha'nt le féU qui ~ avait pris à la maison de Votre Grâce. » '
Certainement, que j’ai été malheureux, dit Juan Martin; -tout m’a mal tourné. Que faire à cela? Job, ajouta TexcéHent ' honnme en se tournant vers Stéphanie, a bien auti'ement souf- "fert; lui qui avait une méchante femme. Souviens-toi que tous les jours nous disons à Dieu dans notre prière i c Que'voti'e « volonté soit faite. ‘ '
— Et que répo’ndil don José? demanda Marie-Joséphine.
— Ce qu’il répondit? rien! Il me tourna. le dos et me laissa la honte à la figure. Mais je ne me tins pas pour battu, c Tui dieul Seigneur, 'ajoutai-je, si Votre Grâce était le 'soleil, elle / t n’éclairerait personnel » Ceci lui résonna aux oreilles comme ' une cloche'fêléé; il se retourna vers moi et me cria de celte ^ 'voix qui lui est pârliciilière ett}ui ferait penser qii’il est creux;
« C’est dire alors (Jue je Suis un avàre ! — Je ne prétends pas « que Votre Grâce le soit, répondfs-je, mSs elle le paraît, et j’ài ‘
« recueilli en Portugal un proverbe quî dit qü’ii n’est pas éton- « nant qu’on prèiiné pour un loup celui qui se revêt de la peatu t du loupi > • i
— Hélas t que faire? s’écria Marie-Joséphine, ce misérable,
qui est (^apàbl'e de mettre ün tadedas'à l’eaii du puits, a de la v anité par boisseaux. ’ . ' ’
— ; Et il a de l’argent, fit le frère de i^an Martin. C’est un monsieur très-considérable.
' — Il pourrait l’ètre, reprit l’oncle Bastien. S’il était un monsieur bien légitimé, est-ce qu’il”préndrait ce ton et cette dpreté? Moi qui comçté'plus d’années que je ne voudrais. Je connais ces gens-là ; ce sbnt des riedes' de fraîche daté, nés de la ’popsâiëre de celle terre. 11100 père^ son âme!s6it en paix I connût' dans sa jeunesse l’aïèul de celui-ci, lorsqu’il arriVa on ne sait ‘d’où. La fortune fûi .envoya bon ven't, et la monnaie lui vint â la pelle. Lorsque celui-ci eut hérité, il fit un spt ma- Hage; mais si la femme était noire, l’argent était blanc. Puis il prétertdit, puisqu’il venaît de la “montagne ou tous^nt nobles, qü’il avait lé droit dé prendre le don, él il s'e le planta avec toute la grâçe'du monde, bo là viiit qu'ici’ on lui à donné le â'urnôm de don José I*', conime s’appelait le roi qui noüs est'venu jadis avec les Français
— Est-il donc vrai, oncle Bastien , demanda Marie-Joséphine, “^que tous les gens de' là montagne soiènt nobles?
' ’ — Pourquoi, répondit lé muletier, le seraienUils plus que toi et moi, qui somnies bien 'nés et dé-sang pur, grâces ’à Dieu? Nüus'he pobVons être tous riches'et nobles, de n^me que tous ne peûvènt être Bien portants, beaux et forts. H faut de tout dans le monde, et il y à toujours eu des pauvres et des riches. Tu sais bien que
Léà arbres mêmes dans les bois ' '
Ont des chances bien différentes ; ‘ ‘ *
• • , ' Dans Pur oh taillera ün saint v • , ■ ;■
j • , l'autre devient cheibon et ceodih:
’cLes richeà et les nobles légitimes, céla leqf vient de naiséàncé. ’ Vous ‘savez que les apôtres demandèrent un 'jour au Seigneur la permission de lûi' amener leurs fils et que le Seigneur l’aècorda. Iis présentèrent alors les aînés et les mieux vêtus le Seigneur les vit et leur fit des présents. 0'*hnd les atitrés fils, les plUs jeûnes et les moins bien vèlüb, surent cela, ils votilurent'y Aller aussi. Les apôtres retournèrent alors auprès du Seigneur;- mais celui-ci leur répondit :
cNôn,' ceux-là doivent rester pour servir leurs frères; sa-
PLUS ,D;HONNEyR P^HONNEURS. 313
chpz que les ups, naissent pour servir, et les autres pour être 'Servis. » Et pour en revenir à ce ..que nous disions, je l’apprendrai encore pourquoi qcs. fous de la niontas'né sont^si iiifalués de leur prétendue noblefse,; et. je tp parle de eeng qui, çoinme tpi qt nt.oi, qont du nop'.lare des enfair^s mal vêtus des apôtres. Quand le roi d’Espas'ne vint dans la montagne, ces rustres se figurèrent que la meilleure manière de saluer Sa Majesté et d’e lui exprimer leur vénération, c’élait de se pwsterner le visage contre terre, et ils firenL ainsi. En voyant cette sottise, le roi se mit à rire et leur dit : « Leoantaos, galgos, levez-vous, chiens couchants. » Ils se figurèrent que le roi avait dit ; Levantaos, hidalgos , et depuis lors ils se persuadent qu’ils sont nobles.
— El c’est pour' cela que ce José I'" a plus de fumées à la
tête qu’un infant d’Espagne, s’écria Marie-Joséphine avec rage : il fait l’important et il est plus lourd qu’une pile de faïence de Triana, plus rude qu’un néllier vert, et si indigae qu’il n’est pas capable d’pffrir pauvres gens, si mal-
heureux qu’il les voie, ce qu’il, donne sans marchander à son chien, l’abri et la lumière.
— Tais-toi, lui dit son mari, et méfie-toi de ta mauvaise langue ; elle va trop vite et il lui arrivera malheur.
— Au diable! répondit la femme, lu es plus muet qu’un poisson et tu no parles que pour me faire de la morale! Cela me manquait I Je no pourrai donc plus rien dire? Ni toi ni l’étoile du matin ne me ferez courber la tète, entends-tu?
— Jérome, dit le muletier au mari, quand les hommes sont sages, les paroles des femmes leur entrent par une oreille et sortent par l'autre.
— Non pas, répondit Jérôme avec flegme, elles ne sortent pas, parce qu’elles n’entrent pas.
— Écoule, Marie-Joséphine, reprit l’oncle Bastion, si tu veux
vivre heureuse et faire bon ménage, souviens-toi de la chanson :
Mets de la graisse à tes essieux,
Juanillo, ton chariot grince.
Même aux choses inanimées 11 faut des soins et des caresses.
— Allez donc, répliqua la femme, vous êtes comme votre ' '
saint, tout hérissé de flèches.
— Marie-Josépbine a quelque chose en dedans contre don José, pensa le joyeux vieillard. »
L’oncle Bastien touchait juste. Marie-Joséphine était montée contra José 1“. Pour apporter la lumière sur ce qui va suivre; nous ferons connaître au lecteur la cause de cette indignation.