CHAPITRE IL
Lorsqu’on tuait le porc chez, le puissant don José Sanchez, celui qu’on surnommait Jos 1", Marie-Joséphine allait d'ordinaire y prêter son concours. Trois mois avant l’époque où commence ce récit, elle avait été appelée par don José dans son cabinet. Dès que la porte fut fermée, il lui demanda si elle voulait se charger de nourrir un enfant, moyennant un salaire de cinq douros par mois- Marie-Joséphine était récemment accouchée, elle était robuste, elle saisit avec joie cette occasion profitable pour son ménage, et accueillit la proposition. Peu de jours après, par une nuit obscure, un homme frappa à sa porte et, sans entrer, lui remit un enfant en lui disant qu’il se nom- ,,mait Gabriel. Depuis trois mois elle le, nourrissait et recevait ponctuellement la rétribution promise; mais il y avait peu de jours, lorsqu'elle s’était présentée ,à Aracena pour recevoir le ^ quatrième, don José lui avait dit que les fonds qui lui avaient été remis étaient épuisés, qu’il n’en avait pas reçu d’autres, et qu’il la laissait libre de discontinuer la nourriture de l’enfant, de le déposer à l’hospice, ou d’en faire çe qu’elle voudrait. , ,
Il est façiie de se figurer la tempête que soulevèrent ces paroles dans le cœur de Marie-Joséphine : une lutte vive et violente s’engagea entre son amour de nourrice pour cette pauvre
cri'alure délaissée et son caractère intéressé. Il ne s’agissait |ia.s seulement pour elle de conlinuer une double nourriture plus pénible à mesure que les deux entants allaient grandir; mais ensuite elle allait se trouver, sans plus de ressources, avec un second enfant, lourde charge pour d’aussi pauvres gens. D'un autre côté, comment abandonner ce petit ange qui lui souriait dans son berceau? Elle n’osait s’arrêter à cette pensée. C’est à cette époque que mourut le fils de sa belle-sœur, et Marie-Joséphine conçut le projet que nous la verrons mettre à exécution à la fin du repas où nous avons laissé réunis les acteurs de notre récit.
« Je no m’imagine pas, dit l’oncle Baslien à Marie- Joséphine, pour quel motif tu le moules ainsi contre José I"; car enfin lu es à ton aise, et tu sais tirer do l’eau même de l’endroit où il n’y a pas de source. On prétend que par le moyen de l’enfant que lu élèves, tu iàis le b6i*ilVaikclre à des générosités qui ne lui sont pas habituelles.
— Tout cela est un indigne mensonge! s’écria la nourrice; je le répete,-c’est un mensonge effronté. Le- ladre ne m’a jamais donné que ce dont nous sommes convenus. Je veux que ce faux témoignage puisse étrangler celui qui l’a porté !
Voyon-f, voyons, quel mal y aurait-il à cela? Il est certain que ton avoir va grandissant, tout comme pousse le riz.
-^Grandissant? oui, il grandit comme la queue du singe. La vérité, c’est que j’en sais tirer }W)rtK Écoutez, oncle Bastion, quand je me suis mariée, mon mari m’apporta une dette de trente douros, ce quecoùta notre noce; et depuis il nous a fallu jeûner. Mais tout de -même, au bout de l’an, je ne devais rien à personne, si ce n’est mon âme à Dieu. ■
— C'est le mn acle de-Mahomet : on l’avait n>is au soleil et il se trouva à üombre. A cette époque, lu habitais avec la mère; mais depuis, qui est-ce qui-t’a fait riche, qui t’a remise sur Teau?
• — Pourr que vous soyez bien convaincu du bien qui est outré ici avec cet enfant, vous saurez, oncle Baslien, que je veux le donner à Stéphanie, attendu que je ne puis plus le nourrir. Ma fille 'en souffre et moi aussi, les, voilà qui gran- (ii.-'Senl tous deux, et j’eii suis épuisée. J'ai dit à Stéphanie que c’est une chose dangereuse que de se faire passer le lait brusquement; la Gertrude du moulin en est morte. Gela doit lui convenir; qu’ea dis-lu, Juan? . .i
— Moi, répondit celui-ci, je laisse ma femme libre de faire ce qu’elle voudra ; seulement, je lui rappellerai le dicton ;
« C’est se mettre un tison au sein que prendre enfant qui « n’est pas sien. »
— Allons donc! cria Marie-Joséphine, vas-tu. ;te rebiffer quand je te fais un cadeau?
— Si le juif s’est pendu, murmura le muletier entre ses dents, c’est qu’il y trouvait son copipte. ■.
— Mais, dites-mpi , fit Marie-Joséphine, vous, l’oncle Bastien, qui en savez plus qu’un vieux soldat, n’avez-vous donc pu découvrir de qui cet enfant esf le fils? ;
— Tu te figures que je sais beaucoup, Marie-Joséphine ;
Dcais je te dirai copime la chanson : «( Que t-’apprendrai-je que t tu ne saches pas? » . , • ■ . , ‘ .
— Moi, je ne sais rien. J’ai eu beau employer l’adresse avec don José, je n’ai rien pu tirer de ce rirsé qui est plus' cuirassé qu’une tortue. Tout ce que j’ai fait, tout ce que J’ai essayé a ôté en pilre' perte. Mais vous qui savez si bien affirmer ce que vous ignorez, je suis convaincue que vous connaisse// quelque chose et que vous he voulez pas le dire.
— Encore une fois, jé l’ijenora : ou ne le sait pas 'et onue
le saura jamais. • , ' •
— Vous vous trompez, oücle BaStiefi, la v^érité perce tou-
jours, lors même qu’on cherche à la cacher dans les profondeurs delà terre. -,
— Alors donc , reprit le muletier, ne té tourmente pas , no t’agite pas, tu finiras toujours par être au fait. Mais voici le fin mot : tu en sais d’ordinaire plus que toutes les couleuvres, y compris celle qui s’est glissée en contrebande dans le paradis, et tu te désespères de ne pouyoir.décoilVfir çe que tu désires tant connaître; c’est une démangeaison de çuriôsité.
— Vous avez entrepris aujourd’hui; de nie mettre en colère,"
oncle Bastien, dit Marie-Joséphine; mais vous voilà comme ^Celui qui veut et ne peut pas, entendez-vous bien? ^
— Ah !' Dieii! s’écria tout a coup Stéphanie, et moi, avec, mon chagrin, qui ai oublié de porter à dînera l’oncle Mathia.s f Donne-nioicelte cuiller, Marie-Joséphine. »
Marie-Joséphine alla prendre la cuiller de buis, qui lui tomba des mains. ‘ '
c Mauvais signe, fit l’oncle Bastien. Eh bien ! ajouta-t-il en
|318 ÏTOUVÉLLES ANDALOUSES. ' ''
* voyant Stéphanie remplir une assiette, comme tu enmets TUoncle l’Aumône n’est pas à plaindre, il aura la panse biengarnièr — Tant mieux, répondit l'excellente femme, on ne met pas la marmite tous les jours, à la maison; laissez le 'pauvro homme en'profiter et en prenclre à sa faim, i L’oncle Mathias, qu’on surnommait l’oncle l’.Aumône, était un pauvre vieillard maigre, déguenillé et un peu hébété, que Juan Martin et Stéphanie avaient recueilli chez eux par charité, un jour qu’il était malade, et qui ne les avait plus quittés. Le pauvre homme ne savait comment témoigner sa reconnaissance de cet acte charitable, et pour faire du moins preuve de bonne volonté, il s’empressait à rendre tous les petits services qui étaient en son pouvoir. Le principal de ces services consistait à balayer avec un balai de branchage le soi terreux de là maison, ét il s’én acquittait à la perfection.
( Tenez, oncle Mathias, dit Stéphanie, voici votre assiette, votre viande et un morceau de boudin. ,
— Dieu te les paye, répondit l’oncle Mathias, qui usait, pour tutoyer sa bienfaitrice, de la prérogative dont jouit la vieillesse dans les campagnes ; — Dieu te les paye, il est bon payeur. Tout ce que tu donnes te profitera ; pour soi travaille qui fait le bien.
— Oncle Mathias, dit Stéphanie en se mettant à pleurer amèrement, vous n’avez jamais voulu venir vous mettre à notre table, et quand mon premier-né vivait, c’était lui qui vous portait votre dîner. » '
Le pauvre, qui aimait tes enfants et qui avait aimé surtoutcelui de ses bienfaiteurs, se prit à son tour à pleurer abondamment. ' -
« Ils s'en vont, dit-il, et moi je reste.
— Oncle Mathias, reprit Stéphanie, Dieu sait ce qn’il fait.- Les rudes coups qui frappent le (îœur sont des avertissements; la longue vie est une charge que nous devons supporter avec • patience. > ■ ,-
— Dieu me gardel disait pendant ce temps l’oncle Bastien, à ceux qui étaient restés à table. Quel changement pour ceuxj qui ont connu l’oncle l’Aumône au temps jadis, lui si brave et si jovial 1 Comme il a baissé ! On dirait maintenant un tas de cendres. Juan, tu as fait une œuvre de charité en le recueillante que serait-il devenu sans toit " '
— Ce qu’il serait devenu? répondit Juan, le toit et la sépulture ne manquent à personne.
— Mathias, continua le muletier, était et a toujours été l’image de la misère ; c’est pour cela qu’on l’a surnommé l’Aumône. Il venait d’étre licencié après la guerre contre la France; sa femme mourut en mettant au monde un enfant. Le pauvre nourrit le petit comme il put, avec mille peines, le portant do maison en maison, partout où on élevait des enfants. Quand il eut grandi, il le menait avec lui demander l’aumône, et il allait ainsi de ferme en ferme et d’habitation en habitation. Il était ainsi connu de tout le monde; toujours en gaieté, il donnait du cœur aux travailleurs. Aussi, partout où il allait, ceux-ci le taisaient asseoir à leur table, et, comme il était le plus ancien, on le priait de dire la bénédiction. Son fils devenait un mauvais drôle à mesure qu’il grandissait ; il aimait le travail comme le diable aime la croix. Alors tous, d’un commun accord, dirent au père que lui, qui était vieux et qui avait été estropié pendant la guerre avec les Français, il trouverait toujours bon accueil et cuiller mise sur table; mais, quant à son fils, que le nour-^ rir ainsi sans rien faire, c’était encourager sa paresse, et qu’il valait mieux le mettre en demeure de cliercher sa vie.
( Le père en parla à son fils ; mais celui-ci n’en fit aucun cas.
Le proverbe a bien raison de dire que le maître bienveillant fait le valet respectueux ; il en est de même des fils avec les pères : dans ce monde indigne, celui qui se fait miel, les mou ches le mangent. L’oncle Mathias avait laissé pousser les ailes à ce méchant oiseau, et quand il voulut les lui couper, ce n’é-, *
tait plus possible. Un jour tous deux arrivèrent à la porte d'une métairie à l'heure du repas ; mais, avant de se faire voir, le, père cacha son fils derrière un pailler et entra seul. — Arrivez donc, oncle l’Aumône, lui crièrent les ouvriers, quand Us l’aperçurent; mettez-vous à table, et dites-nous la bénédiction.
Lu rusé vieillard entra, se mit à table, fit le signe de la croix, • et dit : c Au nom du Père et du Saint-Esprit. > — Eh bien I lui dirent les travailleurs, qu’est-ce que cela, 'oncle l’Aumône; perdez-vous la tête? et le Fils? pourquoi donc oubliez-vous le Fils? L’oncle Mathias se mit alors à crier : < Ho! le fils, viens- « t’en; ces messieurs te demandent. «Tous se prirent à rire, et le garçon se mit à table comme de coutume.
( Mais comme le père persistait à faire travailler son fils,
320' " ‘“NÔÜVELLÉS ANÜÀIOÜSES.
voil.Vce que fit ce pain perdu : il s’en alla, et depuis co moment personne n’eut vent de lui. A partir de ce jour, le pttuvre oncle Mathias tomba tout à plat; le malheureux avait mis toute sa vi0 et toute son affection dans ce mauvais sujet qui lui avait coûté tant de peines, et c’était lorsque celui-ci pouvait le payer de tout ce mal, lorsqu’il aurait dû devenir le soutien de son père, qu’il se débarra.ssait de ses Obligations et disparaissait s^ns dire rpot. Op a dit'de Eaquiro Montés qu’il a été mis an mondé par une Véche, on peut dire aussi dé ce maudit qu’il A été eilfanté par un serpent. ;
• Qyelje est donc, mes amjs, la femme .
'. Qni fut lî} mère Judas ? ' . /
Comment se trouve-t-il des mûres '
Pour enfanter de- tels vauriens ! ^ !’•.
— C’est, répondit Marie-Joséphine, parce que, les enfants . que les femmes mettent au niondo sont les fijs des liommes.! ’
— Oui, reprit l’oncle Baslien, qui jiimais ne recevait une balle sans la relever et la renvoyer, ! ' '
Les hommes, c’est Je démon, , „ ‘
Répètent toute? les femmes; ,• , . •
Et toutes elles demandent • . •
• - Que le diable les emporte. . ' ' '!
« Allons,' continua-t-il en se levant de table, Dieu te garde., Juàn : l'ombre s’élèvé sup la montagne et ma maison p'est pas près d’ici. Adieu, Stéphanie! fil-il à celle-ci' en la rcncorttrant auprès de îa'porte, tu sais que je suisun vieux chien, iie prends pas cet enfant, je le le conseille, c’est un impôt viager. Il n y a d’autre enfant aimable que l'Enfant-Diéu ; soûviéns-toi que mieux vaut lin‘pewf-é/fe qu’un je. n’y avais pets pensé. »
Lé joyeuk vjçîllarfi tùontaslir sa mnlé, qUe l’ondé l’Aumône ’ bai avaiianienée ; et a’éjoigna en fredoqtiaht : ' ‘
.* ' . Je tiens à-moprir en. ebipitant, .. ' I '
Puisque je suis né dans lès larmes;. ,
, J0 ne veux pas prendre pour moi ^ ^ Toutes les peines de ce monde.
Cependant Marie-Joséphine était allée chercher l’enfant qu’elle élevait, el l’avait mis entre les bras de Stéphanie. Celte
excetipnie femme le prit en sanglotant. Le pauvre enfant lui * rappelait son Gis, dont les petits yeux s’étaient fermés pour ne plus s’ouvrir, dont la petite bouche ne cherchait nlus le sein iesa mère, dont le berceau restait vide, et dont les petits vêtements pendaient abandonnés sur un séchoir d’osier, sans qu’une main soigneuse vint brûler au-dessous, sur un réchaud le braise, la populaire lavande destinée à les parfumer. Stéphanie regarda son mari, mais celui-ci se penchait sur la lumière en allumant un cigare, sans vouloir paraître influencer la détermination que sa femme allait prendre. Stéphanie le comprit, et, pres.sant l’enfant dans ses bras, elle lui présenta le sein : de ce moment, elle I adoptait pour son Gis.
c Tu n’as pas de mère et moi je n’ai plus de Gis ; nous ne pouvons vivre tous deux, moi sans un enfant à qui je donne le lait de mon sein qui déborde, et l’amour de mon cœur qui m’étouffe, et toi sans des bras qui te portent, une poitrine qui te nourrisse et un amour qui te soutienne et te veille la nuit comme le jour. Viens donc, loi que tous repoussent et pour qui personne, pas même toi, ne demande secours. Viens : lu mourrais, pauvre petit, sans savoir que tu meurs, comme tu vis sans penser que lu as trouvé le premier et le plus doux des trésors de la créature, un cœur de mère I Pauvre ange abandonné! Si Dieu notre Seigneur vous a faits si faibles, c’est qu’il n’a pas jugé possible que la femme vous abandonnât jamais. »
Elle ne disait pas cela, la digne femme; mais son visage ému,
. ses larmes, la tendres.se avec laquelle elle pressait le pauvre enfant sur sa poitrine, parlaient d’une manière plus expressive que nos froides' paroles écrites.
L’oncle Mathias, appuyé sur son balai de branches, coosi- ^wit. ce groupe d’amour et de charité; il murmura de sa vpix cassée: ■
c Sois bénie, Stéphanie 1 Et Dieu te bénira ; pour soi travaille • qui fait le bien. » . * .
ISOOV: ANOALODSBS.