‹ Nouvelles bernoisesChapitre 12 sur 12 · CHOU · texte numérisé non relu

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la plus terrible; quel qu'en fût Fauteur, et sans considération de sa personne, cela valait au moins la potence.

— Le mieux que vous puissiez faire, dit l'hôtesse, ce serait de ne rien laisser voir jusqu'à ce que vous ayez trouvé le coupable, et en attendant, de rester ici. Si vous voulez, je vais vous faire un dîner dont vous serez contents. Tenez, j'ai là quelque chose dans le garde-manger; si vous saviez ce que c'est, vous ne pourriez déjà plus tenir vos jambes tranquilles sous la table; sans compter que je trouverai peut-ôtre bien encore quelque chose à la boucherie.

Les hommes ne demandèrent pas mieux, et donnèrent encore à l'hôtesse toutes sortes de commissions relatives à la découverte du coupable, après quoi ils se mirent à leur besogne, avec une extrême diligence et une attention admirable; et comme tout travail assidu nous rend contents de nous-mêmes, ces hommes devinrent aussi tout aimables et tout joyeux ; les plaisanteries arrivèrent, et le jour passa comme un éclair. Quand il fit nuit, on apporta des lumières; ils ne savaient vraiment comment le soir était arrivé; cependant, ils en étaient toujours à se dire : — Si seulement nous tenions ce maudit chenapan; nous le pendrions, oui, quel qu'il fût, sans égard pour sa personne , et même dès ce soir ! . . . si nous le tenions !

Pendant ce temps-là, la chambre voisine s'était aussi peu-à-peu animée. D'abord, ils n'y avaient pas fait attention; mais comme on entendait tapager et rire de plus en plus haut, cette étrangeté finit par être remarquée. La curiosité s'éveilla, on interrogea l'hôtesse : — 11 est arrivé du monde, répondit-elle brièvement et passa son chemin.

— Ce n'est pourtant pas là une manière de répondre, dit l'un, et comme le tapage et les rires allaient toujours croissant, il ajouta: — Si elle ne veut pas nous dire ce que c'est, on a des yeux, et on peut voir soi-même; dans une auberge, il est bien permis d'ouvrir une chambre comme si c'était sans y penser et par mégarde.

Il fourra sa pipe dans sa poche, colla d'abord l'oreille à la porte, puis il l'ouvrit à peine et bien doucement, regarda par la fente, puis tout-à-coup se retira sans bruit, fit signe aux autres, en recommandant par ses gestes le plus profond silence. Les gros hommes s'approchèrent aussi doucement que cela était possible à des gens pesant deux ou trois cents, se postèrent les uns derrière les autres, en regardant par-dessus l'épaule ou par-dessous le bras, chacun comme il pouvait, selon sa conformation ou celle de celui qui le précédait. L'entrebâillement était trop étroit pour le premier d'avant, à plus forte raison pour le dernier qui ne voyait rien du tout et ne comprenait pas ce que pouvaient signifier ces mouvements de tôte et ces chuchottements : — Ça a manqué ! ça a manqué ! On commençait à se pousser en avant, et, tout naturellement, comme pourrait dire un sage conseiller, l'entrebâillement s'élargit. Alors la porte qui était discrète sur ses gonds comme toutes les portes d'auberge, avant même qu'on s'en aperçut, se trouva toute grande ouverte. Le rideau était tiré. Dans la chambre mystérieuse une douzaine de femmes étaient assises autour d'une grande table, sur laquelle une masse de demi-chopines, de chopines et de bouteilles était amoncelée. Les femmes prenaient les grands verres et les bouteilles, flairaient dedans, secouaient la tète, trinquaient avec ce qu'elles avaient en mains, et riaient aux éclats, en échangeant toutes sortes de plaisanteries. Tout en

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riant ainsi elles faisaient un bruit terrible avec leurs verres entrechoqués , en accompagnant souvent le choc le plus amical des lardons les plus mordants. Une seule ne prenait point part à ce jeu; c'était la plus jeune, elle ne riait pas et pleurait presque, elle avait un gros tas de verres devant elle et ne trinquait plus.

Alors une vieille lui dit avec tout le sérieux possible: — Fréni (Véronique), qu'as-tu donc? Cette question la secoua un bon moment, à-peu-près comme une pompe de puits qui est encore trop neuve, et d'où l'eau va couler.

— Ah! ce que j'ai! ce que j'ai! Je viens de trier les chopines et les bouteilles que mon homme a bues; en

voilà 3? devant moi ! je vous demande , si cela en

coule de l'argent? que vais-je devenir et lui aussi?

— îMais Fréni, Fréni; c'est une plaisanterie; comment veux-tu reconnaître les chopines que peut avoir bues ton homme?

— Comment je veux les reconnaître ! soupira Fréni ; il les retourne toutes , et les épure qu'il n'y reste plus une seule goutte dedans; eh bien! en voilà devant moi 37, qui ne donneraient plus une goutte.

La vieille se mit à rire et dit : — Ceux qui épurent si bien, ne sont pas les pires; avec eux, il y a encore de l'espoir, et il faut bien qu'il y en ait plus d'un qui fasse comme cela; car un seul ne peut boire 37 chopines!

Tout le monde s'était mis à rire, et chaque femme avait alors voulu voir à quelle classe appartenait son mari, si c'était à celle-là ou à une autre.

C'est au milieu de ces ébats que la porte s'était brusquement ouverte. Les femmes s'en aperçurent , mais n'en tinrent aucun compte. Les hommes trouvèrent cela suspect, et crurent y voir un jeu prémédité. Celui qui vou-

ait devenir ammann jugea indigne de lui de laisser passer cela inaperçu. Il sortit du groupe, muni de ses pleins pouvoirs personnels, et demanda d'un ton de majesté qui lui était tout nouveau, ce que cela voulait dire.

— Rien de particulier, dit la vieille ; mais puisque vous voulez le savoir, il faut que vous le sachiez. Nous venions au-devant de vous par pitié et par politesse, pour vous emporter vos manteaux, comptant que vous nous offririez peut-être un verre de vin; car vous ne vous faites pas prier d ordinaire pour trinquer avec les cotillons. Mais il parait que nous n'étions pas ceux qu'il vous fallait. Car pas un na fait attention à nous, et vous nous avez laissé tirer la langue à notre aise, ce qui pour des hommes comme vous, n'est pas bien galant. Alors l'hôtesse a eu pitié de nous, et nous a apporté les miettes de la table de ces Messieurs, c'est-à-dire les chopines que vous avez bues, afin que nous puissions au moins les égoutter. Mais, tout-à-coup , nous avons pris peur devant toutes ces chopines, dont chacun de vous ne peut boire qu'une par séance, à moins d'être malade, et dont voilà pourtant qu'on ne sait plus le nombre. Oui, et puis quand nous avons voulu épurer, pas une goutte n'a voulu tomber, et nous voilà au milieu des chopines et des sacs à vin , sans pouvoir obtenir de quoi nous humecter la langue.

Ainsi parla la vieille, et nous sommes obligé de dire que non seulement cela fit pâlir la majesté subite de 1 ammann , mais que cela abasourdit aussi considérablement tous les autres. Ils commençaient enfin à comprendre. Mais on sait que malheureusement cela ne fait pas toujours mieux trouver le mot pour répondre. Cachant donc leur embarras sous leur triste mine , assez justifiée par leur majesté compromise, les hommes entrèrent dans la

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chambre le fronl soucieux, comprenant par instinct qu'avec leurs armes légères, les femmes avaient décidément sur eux l'avantage. Nous ne savons s'ils en seraient venus à se ser- \ir de leurs armes pesantes; celui qui s'en sert le sait bien rarement lui-même quelques secondes auparavant. Mais l'hôtesse était une femme prudente, agile en toute occurence, et qui à l'inverse des médecins évitait toujours la crise. En un clin-d'œil, ses gens aidant, elle eui débarrassé la table; et avant que la discussion devînt sérieuse, un souper réconfortant se trouva prêt, un vm souper d'amis. La puissance d'une pareille chose, pouréconcilier et dompter les cœurs, personne ne la connal que celui qui l'a éprouvée, surtout quand une hôtesse vient en aide par ses joyeux propos et en vous tapan amicalement sur l'épaule. Tous ces couples, nous devonle dire, rentrèrent chez eux dans de bien meilleurs termes que la plupart du temps ; les femmes avec la satisfaction d'avoir été parfaitement indemnisées, et les hommes avec le secret désir que l'aventure fût oubliée et pardonnée. Beau et paisible fut ce scfir-là dans toutes les maisons, cela c'est vrai ; et partout la fête fut mémo encore continuée en famille. Tout eût été pour le mieux, et on eût pu compter en ce monde deux belles soirées de plus, si ce beau temps eût toujours duré au ciel conjugal, et cette paix dans chaque maison. Mais ainsi que les pierres s'humectent quand le temps veut changer: ainsi que des gouttes de sang se montrent quand les révolutions approchent ; de même se remontre aussi cette plaisanterie quand le trouble revient dans les cœurs. On la voit, on la montre; puis l'éclair et le tonnerre arrivent infailliblement, voire même parfois une véritable grêle. Les plaisanteries sont une bonne chose en ménage, oui

sans doute; ce sont des éclairs qui purifient l'air et ramènent le beau temps ; mais il faut que cela se passe de mari à femme, entre quatre yeux. Quand cela devient public, l'effet est manqué. Il y a des choses qui ne supportent pas la publicité, la vie de ménage, par exemple. Qui sait? peut-être à l'émancipation des femmes, cela ira-t-il mieux? Alors tout deviendra public; ce que les femmes y gagneront, le temps nous l'apprendra; qui vivra verra. Celui qui, en attendant, voudra s en tenir aux expériences d'autrui, cherchera le bonheur dans une intimité paisible, dans le doux tète-à-tète domestique, et l'y trouvera.

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