BÉNÉDICTION ET MALÉDICTION
Le soleil est beau à voir en toutes les saisons, mais il est beau à voir surtout à la fin de l'automne, quand les brouillards sont tombés, et qu'il s'avance en souriant dans sa splendeur dorée, à travers le ciel limpide et bleu. Il a l'air de se complaire alors à notre petite planète qui vit de son sourire, et qui folâtre autour de lui, d'une façon tout affectueuse et tendre. Il regarde la terre avec amour; il habille les bois des couleurs les plus belles et les plus vivaces; il peint en rouge la joue des pommes sous la feuillée obscure, et verdit les prés pour les vaches, en écoutant le bruit de leurs clochettes; il contemple les bergers qui cuisent leurs pommes-de-terre, et fait resplendir d'un nouvel éclat, en disparaissant, leurs feux sur les pâturages, espèce de petites étoiles disséminées ici-bas sur la terre , comme les autres là-haut sont disséminées sur le fond du firmament , avec cette différence que les étoiles de là-haut ne s'éteignent pas si vite que celles animées par les poumons des petits bergers. Et quand tout cela se produit par un beau dimanche, par un beau jour de sabbat bien paisible et tout resplendissant de clarté, avec les vaches reluisantes dans les pâtures, et
les jeunes filles parées sur les chemins; pendant que tout est si calme et recueilli partout ailleurs; il semble vraiment qu'on est alors en paradis, et devant les portes qui conduisent à l'éternel sabbat; car, rien ici-bas n'est si magnifique à voir qu'un beau dimanche d'automne par un beau soleil. Tout change sur la terre f les hommes et les modes, les rois et les gouvernements; toutes les choses qui tiennent à la terre vont et viennent continuellement, en se succédant sans fin les unes aux autres; et cela sera ainsi aussi longtemps que le soleil luira au ciel; aussi longtemps que la main de Dieu soutiendra le monde. Et après chaque beau dimanche, survient la nuit qui lui sert de tombeau, et de ce tombeau natt le lundi; puis tous les sept jours revient le même dimanche , qu'au bout- de sept ans on retrouve toujours le même, et qui, dans septante autres ans, se remontrera sans doute aussi, avec le même éclat et le même sourire, à la nouvelle génération d'alors.
Il y a un peu plus d'une vingtaine d'années qu'un pareil dimanche illuminait la campagne. Dans une cure, un jeune pasteur vivait isolé depuis quelques mois. Son cœur était aussi vide que sa cure ; non dans le mauvais sens, du mot, à coup sûr; mais c'était précisément là aussi ce qui lui rendait ce vide. d'autant plus pénible. Son mobilier se composait presque uniquement de quelques débris de celui de l'ancien pasteur; c'est-à-dire de quelques chaises boiteuses et de quelques tables estropiées d'une jambe ; son état de fortune ne lui avait pas permis d'acheter rien de meilleur, et encore n'était-il pas même bien sûr que tout cela eût été payé. — 11 est affreusement pauvre, mais c'est la meilleure pâte, d'homme que Ton puisse voir, disait-on de lui par le village. Si son cœur était vide, ce n'était pas sa faute, car pour
de l'amour et des désirs, il en avait à revendre. Dans le cœur, il eût logé de complètes cargaisons de jeunes filles, si quelqu'un les lui avait amenées; mais il n'en trouvait pas, disait-il, et cependant le monde est plein, à ce que Ton prétend, de filles à marier; chose que, quant à lui , il ne croyait pas du tout. Il était de ces gens qui ont grandi sans liens de famille, et qui connaissent mieux les livres que les hommes; de ces gens timides qui ont toujours l'air de marcher sur des œufs, ou d'être faits de verre, et prêts à se briser au moindre choc. On ne se doute guère du besoin qu'auraient ces genslà d'une bonne femme, et qu'ils puissent avoir assez de tendresses au cœur, pour les prodiguer à la brassée. Ce sont* de ces eaux dormantes qui sont les plus profondes; c'est-à-dire, si pleines d'amour et de tendresse, que quand une fois une jeune fille réussit à ouvrir le chemin à ces sentiments , elle risque positivement d'en être submergée et de s'y noyer. Ce jeune pasteur avait prêché le matin , et même fort joliment prêché. Toute la paroisse disait que personne ne se douterait, à sa mine, comme il savait bien parler. Après le sermon, il avait présidé le conseil de censure; et au sortir du temple, un des Censeurs lui avait dit:
— Monsieur le pasteur, il faudra venir nous voir; c'est beau, allez, chez nous; on a belle vue au loin dans la campagne.
Le pasteur avait promis d'aller; cette parole amicale lui avait fait du bien, et le reconfortait tout autrement que le coriace petit morceau de bœuf que sa servante lui servit bientôt après , avec un immense plat de choux. Le bon pasteur se leva de table, sans avoir mangé tous les choux.
— Mais, si vous ne mangez pas davantage, il y a
là des choux de quoi les réchauffer quatre fois, dit la vieille gouvernante; si j'avais su cela, j'en aurais mis encore un peu plus, afin d'en avoir pour toute la semaine; comme cela, au moins, j'aurais pu ne refaire de la cuisine fratche que dimanche prochain. Si j'y pense, je m'arrangerai ainsi pour l'autre semaine, en y ajoutant une bonne soupe épaisse , que je ferai durer également toute la semaine. On ne saurait croire combien de temps et de bois on peut économiser ainsi.
Nous ne pourrions affirmer que cette perspective fût bien de nature à rasséréner le jeune homme, qui, un instant après, se promenait devant la maison, la figure pensive et le cœur oppressé, et qui, à tout moment, était obligé de rallumer sa pipe.
Il faisait un temps superbe. Les arbres.se redressaient dans leurs enivrantes odeurs et leurs superbes couleurs sombres, en l'honneur de leur créateur, mille fois plus beaux à voir que les plus beaux grenadiers à une parade du dimanche. On voyait les écureuils mener leurs joyeuses sarabandes sur les branches des poiriers; les vaches cheminer gravement à travers les pâtures, au milieu des cabris et des agneaux bondissants. Puis les bergers chanter à plein gosier, d'un air de puissantes majestés distribuant leurs ordres a tout le pays. Tout était en joie au dehors; seul notre jeune pasteur était là à se promener de long en large devant chez lui , le cœur plein de tristesse. Sa tâche de la journée était finie; il n'y a pas de catéchisme à cette saison : il ne pouvait non plus travailler, car le pasteur est soumis, lui aussi, au repos du sabbat; il ne pouvait cabrioler avec les agneaux; pas un écureuil ne venait jouer avec lui, ni pas un homme échanger une parole. Pas un enfant non plus ne passait par-là; ils étaient tous dans les vertes
prairies, à danser autour des jolis feux de bergers, dans lesquels ils cuisaient les pommes, les poires, et tout ce qu'ils pouvaient se procurer. Il commençait à trouver sa solitude insupportable, et attendre ainsi le soir lui semblait une éternité à traverser. Il lui prit envie de sortir aussi, d'aller au soleil, de s'égayer le cœur, et de chercher à échanger quelque part une bonne parole, soit avec les hommes, soit avec Dieu. Il regarda sa montre , il regarda ses souliers , il regarda aussi loin qu'il put ce qui se passait au ciel et sur la terre; il regarda aussi dans toutes les directions du vent, de quel côté les routes étaient les plus sèches et les plus unies; et si un parapluie était oui ou non nécessaire. Le temps était calme et beau; mais le pasteur se disait qu'on ne pouvait jamais savoir; que souvent après être sorti par le plus beau ciel, on rentrait chez soi tout mouillé, et avec un bon rhume de cerveau. Cependant ça le vexait de prendre un parapluie avec sa canne. Les gens pourraient s'imaginer qu'il ne se connaissait pas au temps, et, à supposer que cela fût, du moins ne fallait-il pas le leur laisser apercevoir. Pauvre cher homme ! comme si les gens n'apercevaient que ce qu'on leur laisse apercevoir ! Les gens ont le nez fin , surtout pour ce qui regarde le pasteur. On peut dire cependant que tous les nez ne se ressemblent pas, et que leur aptitude varie suivant les objets et les circonstances. C'est ainsi qu'il y a des chiens qui chassent très-bien le lièvre, et qui ne comprennent plus rien au renard. Notre pasteur était très-fort, lui, sur l'irrésolution, si fort même, que quand il était parvenu à se décider, le moment d'agir était souvent passé depuis longtemps. Cette fois-ci il fut plus heureux. Il finit par se rappeler le Censeur et son invitation.
— Ce serait malhonnête, pensait-il il est vrai, de le prendre si vite au mot; cependant, s'il allait se promener par-là et qu'on le vit , on l'appellerait peut-être , et on le ferait entrer; d'ailleurs qui l'empêchait d'aller chez ces gens demander son chemin si , à partir de là , il ne le savait plus; ou bien d'y emprunter un parapluie, si le temps devenait douteux. Il appela sa vieille et lui demanda par où il fallait prendre pour aller du côté de la Speckseite (bande de lard), où demeurait le Censeur; non pas qu'il voulût y faire une visite; il voulait seulement voir en passant oit c'était chez lui.
— Ma foi, je suis bien aise que vous vous-en-alliez , dit la vieille; je suis bien sûre que vous ne rentrerez pas à jeun. Si ce n'est à la Speckseite, ça sera autre part; les gens seront curieux de savoir si le pasteur est fait comme un autre homme. Mais alors n'allez pas faire des manières, et refuser quand ils vous offriront quelque chose ; car les gens se formaliseraient et croiraient que vous les méprisez. Cela fait que justement je ne rallumerai pas le feu pour le souper; il n'y a rien qui me vexe comme de faire la cuisine , quand personne ne mange.
Et d'ailleurs, si vous avez besoin de quelque chose en rentrant, eh bien! il y a là des poires et des pommes, et surtout de superbes pommes -de-terre; et si vous voulez même du chaud, eh bien! les choux sont toujours là aussi, et, s'il le faut, ils seront bientôt réchauffés.
Une fois bien fourni de renseignements de toutes sortes, notre bon pasteur finit par sortir. Mais pas une fille de seize ans ne saurait longer plus timidement la grandroute que le pasteur ne traversa sa paroisse; et un homme saisi de l'idée fixe qu'il est de verre, n'y fût presque pas allé avec plus de prudence et d'inquiétude.
Il est vrai qu'il n'y avait pas la moindre trace en lui de la belle suffisance aujourd'hui de mode.
Après bien des aventures et bien des dangers (deux chiens l'avaient aboyé, et une vache qu'il avait prise pour un taureau lui avait couru contre, pour le regarder pardessus une haie épaisse), le pasteur arriva enfin dans le voisinage de la Speckseite. C'était une riche ferme, au milieu de laquelle se trouvait une belle maison, et devant cette maison se promenait un gros chien noir, a queue panachée. Le chemin passait précisément tout près de la maison. Le cœur du bon pasteur se mit à palpiter avec force ; il Tut sur le point de revenir sur ses pas. Il avait horriblement peur des chiens; il avait déjà bien des fois rêvé qu'il était dévoré tout vivant par un de ces animaux; cette opération lui avait semblée fort disgracieuse; aussi se mettait-il à grelotter aussitôt qu'il en apercevait un de loin. Et pourtant quelle position, grand Dieu! droit devant lui la Speckseite, et devant la Speckseite un horrible chien , avec une gueule énorme , et une queue en panache! Cependant le pasteur était homme; il se dit que la bête ne le mangerait pas avant qu'il pût crier; et comme il faisait jour, que les gens accourraient toujours assez tôt pour lui sauver la vie. Sa culotte pourrait bien y attrapper une déchirure; mais, par bonheur, il avait mis la vieille, et il n'y avait pas autant à y regarder. Il poursuivit donc en avant, mais avec précaution, et pas un officier de Cosaques n'observe plus attentivement le nuage dans lequel il chevauche, que le pasteur n'observait devant lui la ferme en plein soleil. Malheureusement, il s'approchait de la maison par derrière, c'est-à-dire du côté où il ny a pas de fenêtres; ni au dedans ni au dehors on n'entendait absolument rien, si ce n'est le chien noir à la queue en pa-
nache. Le chien se tut lui-même en voyant approcher le Monsieur, et se mit à le regarder à peu près comme l'avait fait le quasi-bœuf par-dessus la haie. Quand le chien vit que celui-ci portait un habit tout-à-fait inaccoutumé, et plus noir que tous ceux des autres gens, il ouvrit la gueule, se mit à aboyer avec force, et vint même se placer au beau milieu du chemin. Le noir semblait le mettre particulièrement en colère, bien qu'il fût tout noir lui-même. Mais cela porta justement bonheur au pasteur. Cette colère extraordinaire provoqua à l'intérieur l'attention des gens. La porte s'ouvrit, une svelte jeune fille en sortit et se mit a crier: — Schnautz (Moustache), viens ici! veux-tu te taire, oui ou non! Comme il ne voulait pas se taire, elle le prit par le collier, et le traîna à la maison, pendant que le Monsieur s'approchait toujours davantage, pour voir son bon ange, et le remercier dignement. Alors la porte s'ouvrit de nouveau, et le Censeur en sortit en personne, en remerciant le pasteur de la joie qu'il lui faisait de venir si tôt le voir.
Le pasteur se trouvait embarrassé ; il voulut dire qu il n'avait pas précisément prétendu venir déjà; qu'il avait seulement voulu voir à peu près où il demeurait, afin de le savoir une autre fois. Mais il était obligé de regarder constamment le chien qui était là toujours avec sa mine rébarbative tout près de ses mollets, et la jeune fille avec une mine bien différente, afin de s'assurer qu'elle serait toujours là à la main, dans le cas où Schnautz en voudrait à ses jambes.
— Bethi, attache Schnautz, dit le Censeur: M. le pasteur, à ce qu'il paraît, n'est pas amateur de chiens; entrez, M. le pasteur, entrez dans la chambre ; là, il ne sera plus à craindre.
Le pasteur, avec de nombreuses excuses, et en pré-
tendant toujours ne pas vouloir, se décida enfin à entrer, les yeux toujours retournés sur le chien et la jeune fille, pour savoir si celle-ci venait, et si l'autre était solidement attaché. La femme du censeur était sortie. Sa mère, au contraire, une vieille femme de près de 80 ans, était là et se réjouit beaucoup de voir le nouveau pasteur qui prêchait si bien, à ce qu'elle avait entendu dire.
— Quant a moi, je ne vous entendrai plus prêcher, dit-elle, aussi serais-je d'autant plus heureuse d'entendre ici une bonne parole de vous. Une parole comme ça est bien précieuse pour un cœur de vieille femme; cela le fait vivre agréablement bien des jours, et plus cette parole est longue et mieux cela vaut, et d'autant moins le corps a besoin de nourriture terrestre, et d'autant moins il en peut supporter. Il devrait bien valoir pour les vieilles gens qu'ils eussent un peu de vie agréable aussi bien que les jeunes.
Cela fit un plaisir extrême au pasteur d'apprendre qu'on était content de ses sermons; il fut plein d'égards pour la vieille femme, quoique à franchement parler, il regardât toujours du côté de la porte , et que la grand'mère ne le satisfit pas tout-à-fait. Mais Bethi n'entrait pas; elle était obligée de remplir à la cuisine la place de sa mère. Si pénible que cela parût au pasteur, cela n'en tourna pas moins à son avantage; car il put alors tenir à la grand'mère des discours d'autant plus édifiants, et se mettre d'autant mieux dans ses papiers. Peu à peu il remarqua pourquoi Bethi ne venait pas dans la chambre; car il y pénétra bientôt une odeur bien autrement agréable que celle des choux, et il comprit qu'il s'agissait de beignets. Cela lui réjouit le cœur. — Si c'est ce que je crois, se dit-il à lui-même, ma vieille pourra ce
soir épargner ses peines et ses choux. Tout-à-coup Bethi ouvrit si brusquement la porte que le pasteur trésaillit, à l'idée que c'était Schnautz qui venait de renfoncer, et elle s écria:
— Père, viens vite; voilà Klaus (Nicolas) qui revient déjà! pense un peu! quelle misère et compagnie!
— Déjà! dit le père. Est-ce que mon tour est déjà revenu? Cela va vite, à ce qu'il paraît; si c'était quelque chose de bon, ça n'irait pas si lestement.
Le Censeur sortit. Le pasteur regardait la grand'mère d'un air interrogateur.
— C'est un pauvre h tour, dit-elle , qui revient déjà.
— Qu'est-ce que c'est que ça, un pauvre à tour?
— C'est un pauvre que tous les paysans doivent entretenir à leur tour, pendant deux jours, pendant quatre, et même pendant six jours , selon que la ferme est petite ou grosse. Aussi cela ma-t-il fait frissonner; car tant qu'il est là, je puis à peine fermer l'œil, dit la grand'mère.
— Et pourquoi donc? dit le pasteur; il me semble cependant qu'à un pauvre pareil, on peut bien lui imposer les choses comme on les entend, et le contraindre même au besoin s'il n'entend pas raison.
— Oui , sans doute , aux autres , dit la vieille , mais pas à celui-ci. Klaus a été fermier par ici, et le plus huppé de tous les environs.
— Comment donc ? répondit le pasteur, avoir été fermier ici, et maintenant être pauvre à tour! Comment cela s'est-il donc fait; est-ce par suite de malheur, ou est-ce par sa faute?
— C'est l'orgueil, monsieur le pasteur, c'est l'orgueil! dit la grand'mère. C'est l'orgueil qui Ta perdu, et maintenant, il faut bien qu'il sente ce que c'est que Dieu, et ce que c'est que l'homme; et encore n'en vient-il pas à
bout, le pauvre diable. Si cela ne vous ennuyait pas d'écouter une vieille femme, je vous raconterais comment ça lui est allé. Alors vous pourriez le répéter ailleurs, et ce ne serait pas un mal; car plus d'un pourrait y trouver un exemple. Cette ferme-ci a donc appartenu pendant longtemps à une famille. Cette famille possédait une grande fortune , et jouissait , de père en fils, d'une grande considération dans tous les environs. Klaus était l'unique enfant, beau comme le jour, et aussi gâté suivant cela, qu'on ne peut s'en faire une idée. Les domestiques et les servantes avaient assez à faire à contenter tous ses caprices. C'était lui qui faisait le beau temps et la pluie a la maison ; c'était comme un petit bon Dieu. Sans doute ses parents ne le priaient pas , mais à coup sur ils l'aimaient plus que le bon Dieu. Tout ce qu'il faisait leur semblait merveilleux, et Dieu lui-même n'eût pas été dans le cas de si bien réussir que lui. A l'école, c'était le tourment des enfants, le tyran du maître, et au catéchisme il ne se conduisait guère mieux avec le pasteur. Il n'avait pas, du reste, beaucoup de vices, si ce n'est de l'orgueil. Il se croyait le premier garçon du monde, n'obéissait à personne, méprisait chacun, et ne s'imaginait pas que les choses pussent aller quelque part autrement qu'il ne l'entendait.
Il ne se maria pas de bonne heure. Dans tout le pays on fut longtemps sans pouvoir trouver une fille assez riche et assez huppée pour lui. A la fin, on en trouva une qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. Elle était aussi orgueilleuse et gâtée que lui, ne savait pas ce que c'est que le travail , et distinguait à peine un jour d'oeuvre d'un dimanche. Alors, pour la noce de Klaus, ce fut une terrible affaire dans le pays. On eût dit qu'on mariait un prince. La noce dura trois jours; il y avait
plus de cent chevaux, et les gens ne pouvaient assez raconter combien ils avaient bu et mangé, et combien cela avait dû coûter.
Les jours suivants, les gens de la noce apportèrent leurs cadeaux de noce, comme c'était la coutume, ou envoyaient par des enfants ou des domestiques, des ustensiles ou d'autres belles choses de toute espèce. Ceux qui apportaient les cadeaux disaient en même temps : — Le maître et la maltresse, ou bien le père et la mère vous saluent bien, et vous envoient cette bagatelle en signe d'amitié, seulement pour témoigner de leur bon vouloir, en vous souhaitant toute sortes de bonheurs et de bénédictions, ce qui est encore bien le meilleur.
Là-dessus Klaus répondait ordinairement avec orgueil et insolence : — Je n'ai pas besoin de ça , je ne saurais qu'en faire; j'en ai assez moi-même; quant au bonheur et aux bénédictions je m'en passerai très-bien aussi. Tous ceux qui entendaient ces choses-là en frissonnaient, se mettaient à avoir peur, et se dépêchaient de déguerpir, sans toucher même, pour la plupart, aux rafraîchissements qu'on leur offrait. Quand ils s'en allaient raconter cela chez eux, chacun s'indignait de cette arrogance, et aurait voulu pour beaucoup n'avoir pas mis les pieds à cette noce. Mais celui qui avait le plus à en souffrir, c'était un petit domestique , qui était obligé de rester là et d'aider son maître à tout recevoir. Toutes les fois qu'il entendait les réponses de son maître , il lui semblait que la terre tremblait, que le ciel allait s'ouvrir et la foudre l'écraser, ou bien le sol sentr'ouvrir et les engloutir. Il se recommandait alors bravement à Dieu , mais sans pouvoir s'empêcher de trembler toujours. A la fin, il prit son cœur à deux mains, car le maître était un homme fier, et les domestiques y regardaient à deux
fois, avant de lui parler, ou de lui tenir tête, et il lui dit:
— Maître, je vous en prie, pour l'amour de Dieu, ne méprisez pas comme cela le bonheur et les bénédictions de Dieu , car je n'y puis plus tenir. On ne sait pas où cela peut vous mener. Sur quoi le maître lui répondit :
— Eh bien! va-t-en, nous verrons un peu où cela le mènera, toi, le bonheur et les bénédictions de Dieu; file, et ne rentre jamais ici. Klaus était un homme important et s'imaginait qu'à sa parole tout devait trembler comme cela arrive quand le bon Dieu tonne. C'était lui qui menait tout dans la commune , au point que pendant longtemps personne n'osait ouvrir la bouche contre lui. Quand il était à l'auberge, la plupart des gens aimaient mieux faire un détour et aller à une autre table. Cependant, il y a partout des flatteurs qui ne demandent pas mieux que de vivre aux dépens des autres. Ceux-ci se mettaient à sa table , et le vantaient alors , comme si , Dieu me pardonne, il avait été le bon Dieu, et eux, ses anges. Des propres d'anges! n'est-ce pas? qui ne lui débitaient leurs éloges que pour obtenir de quoi se remplir! Et Klaus qui n'avait jamais rien pour les pauvres gens , que de mots grossiers , et donnait à entendre que si les pauvres ne voulaient pas toujours être mieux qu'ils ne le méritent, ils n'auraient pas besoin de mendier, qu'ils trouvaient assez à manger par les chemins et sur les haies; le même Klaus avait des sacs pleins de thalers neufs pour tous ceux qui savaient s'y prendre , et qui le vantaient à faire tout craquer. Avec ces gens-là, il passait souvent des nuits entières à l'auberge, et quand ils réusissaient à l'avoir avec eux les jours de marché , soit à Berne, soit à Berthoud, on ne savait plus quand il revenait chez lui. Et cela, pas à cause du vin, mais à
cause de leurs flatteries; et quand il se grisait ce n'était guère, d'abord , que comme par oubli , et pour humecter la joie qu'il avait au cœur, en s'entendant ainsi vanter sans honte et sans mesure. Plus il se montrait ainsi prétentieux au dehors, et moins, à l'intérieur, il surveillait et soignait ses propres affaires. Par moment, il criait, il est vrai, tout au large de la Speckseité, et de toutes les fermes environnantes, au point qu'on aurait pu croire qu'il y avait là un général en chef, tel qu'on n'en avait jamais vu dans le monde; mais cela n'arrivait que par boutades, quand il était en colère, sans qu'il sût ordinairement pourquoi , et sans que cela lui rapportât rien. Mais la ferme s'en ressentit bientôt. Elle était à même de plus rapporter que bien d'autres fermes ; mais quand un homme manque de soins et de nourriture, on s'en aperçoit bientôt de loin; il en est de même pour les fermes. Quand on ne surveille pas sa ferme , on ne surveille pas non plus son bétail , et quand une fois on a ainsi implanté le malheur dans son étable par son inconduite, cela va encore bien plus vite; surtout quand par orgueil on ne tient que des bêtes de haut prix. Les plus beaux chevaux, les plus belles vaches allaient au creux les uns après les autres , et Dieu sait combien de domestiques on chassa à cause de cela. Klaus n'en cherchait pas la cause au bon endroit; et l'argent ne lui faisait rien; il était seulement furieux que cela lui arrivât à lui, sans qu'il pût rien y faire. Sa femme n'était pas autrement. Elle était sans doute plus souvent à la maison que Klaus; cependant, dès qu'une occasion se présentait de faire de l'éclat, elle ne la manquait pas , et tout en étant au logis , elle ne s'occupait cependant pas plus du ménage que son homme quand il n'y était pas. Elle avait des femmes, de quoi en remplir la maison, qui lui rapportaient tout ce qu'elles
avaient pu apprendre et inventer; puis, qui remportaient chez elles tout ce qui leur convenait, après avoir bu et mangé, tant que leur peau en pouvait tenir.
Les ravages que des moineaux peuvent faire dans un champ de blé ou sur un cerisier, on les connaît; mais ceux qu'une pareille troupe de femmes peut faire dans une maison, où elles entrent et sortent ainsi, tout le monde ne le sait pas. Elle n'avait comme cela aucun souci du ménage, ne mettait la main à rien, habillait de haut en bas toutes les servantes qui n'allaient pas à sa guise; mais aussitôt qu'elles y étaient faites, elles pouvaient faire ce qu'elles voulaient. Elles auraient pu voler comme des rats, que c'eût été tout comme. C'est alors que Ton vit que c'est le fermier qui rend la ferme bonne ou mauvaise , et que cela va encore bien plus mal quand la femme manque à la cuisine, que quand la grêle même tombe sur les champs. La Speckseité maigrit a vue d'oeil . et cela n'alla pas bien des années avant qu'elle ne pût plus suffire à l'entretien si coûteux du ménage; on n'avait plus assez de blé pour faire du pain, il fallut en acheter au moulin ; il fallut acheter aussi des bêtes pour les tuer, sans compter bien d'autres choses. Mais alors , il y avait encore assez d'argent. Ils n'avaient pas besoin de se mettre en souci. Bientôt pourtant l'argent diminua; les rentes arrivèrent; quand elles ne suffirent plus, on retira des capitaux, ou on dépensa ceux qui étaient rentrés, et quand ceux-ci baissèrent à leur tour, on ne s'en aperçut pas; car Klaus n'enregistrait rien; il n'avait pas le temps. Qu'est-ce que cela rapporte? demandait-il; ce que l'on a, on le sait, et ce que Ton n'a plus, on n'a pas besoin de le savoir. Les gens qui ont assez d'argent et de tout, n'y regardent pas de si près.
Mais le temps vint aussi où l'argent et tout le resté diminuèrent à leur tour, et où Klaus fut bien obligé d'y regarder. Dans son orgueil, il s'était mis à plaider au nom de la commune ; bientôt il trouva que ce n'était pas assez de ce procès, et en commença aussi pour son propre compte avec tous ceux qui n'étaient pas de son avis. Il se mit à tripoter à la fois ses affaires et son argent avec l'argent et les affaires de la commune, comme on tripote à la fois du lait et de la farine quand on veut faire de la bouillie. 11 faudrait être bien malin alors pour les séparer l'un de l'autre. Il y eut un peu de gagné, beaucoup de perdu; on fit des serments; cela amena des haines, et bientôt tout le monde se tira par les cheveux bien loin à la ronde. On ne vit plus partout que des ennemis. C'était une peste que d'être au milieu de tout ce train. On ne peut pas croire ce que peut faire un seul homme quand il tourne mal. Sitôt que le diable vous tient par le bout d'un cheveu, il n'en démord plus avant qu'il vous ait de la tête aux pieds. C'est aussi ce qui arriva à Klaus. Il devint tous les jours pire; il gagna tous les vices. Tout ce qu'il se mit sur la conscience, Dieu seul peut le savoir au juste. Bien des choses furent connues, d'autres pas; si tous les serments qu'il fit étaient faux ou non, personne ne le sait encore au net. Le plus affreux, c'est que Klaus entraîna avec lui bien des pères de famille qui devinrent méchants et se perdirent avec lui, sans compter tous les autres à qui il fit perdre aussi ce qu'ils avaient. Klaus ne comptait jamais ; il ne faisait que dépenser ; entre son argent et celui des autres, il ne mettait pas de différence; il prenait où il trouvait; il ne demandait pas si c'était l'argent de la commune, ou celui de la caisse des orphelins. Bien des gens secouaient la tête, en disant que cela
ne pouvait pourtant pas toujours aller ainsi, et en demandant s'il n'y avait personne par-là pour lui parler une fois. Mais personne ne l'osait, pas même M. le pasteur. Attaquer un homme comme Klaus, ce n'est pas petite affaire ; il y en a de bien plus huppés même, au jour d'aujourd'hui, qui ne l'oseraient pas. C'est vraiment une misère au monde que l'arrogance et l'insolence servent ainsi de bouclier aux plus mauvaises gens. Il y avait bien, il est vrai, des gens moins haut placés qui se plaignaient; il y avait les veuves et les orphelins qui pleuraient, mais personne ne leur venait en aide; personne n'aimait à se fourrer dans tout ce vilain gâchis. A la fin cependant, il fallut bien en venir là. Klaus pressé de tout côté pour de l'argent, se mit à soustraire et falsifier des titres, et il fallut bien faire des enquêtes bon gré mal gré. Une fois qu'on fut en train, il n'y eut plus moyen de s'arrêter, et alors tout tomba à la fois sur Klaus ; personne ne l'aimait, et ses flatteurs les plus étourdissants d'autrefois devinrent alors les plus enragés contre lui. S'il n'avait pas été secouru par des gens que l'on ne peut pas nommer, et qui avaient à se préserver pour euxmêmes d'un gâchis pareil, il serait allé manger l'ordinaire du 'gouvernement, disait-on alors partout.
Ah! M. le pasteur; c'est encore tout ce qu'il y a de pire pour les administrés, que leurs gouvernants ne soient pas purs; car alors les mauvaises gens ont leur bon temps, et il faut que les bons en pâtissent. Alors, les méchants gagnent de tout côté, en se protégeant les uns les autres. C'étaient les veuves et les orphelins qui en pâtissaient; et cependant on dit qu'on est maudit quand on fait tort aux veuves et aux orphelins. Mais les créanciers de Klaus se mirent à lui tomber dessus ; personne ne voulait le cautionner, parce que cela aurait coûté cher;
tandis que la faveur ne coûte rien ; c'est le pays qui paie. Alors Klaus perdit tout l'argent et tout le reste. 11 ne lui restait plus de titres, plus de provisions ; sa femme avait pourvu à ce qu'il n'en restât pas, en n'en amassant point, et en chippant depuis longtemps celles qu'elle avait trouvées là en y arrivant. Il fallut alors qu'il trouvât de l'argent; mais personne ne voulait lui en donner; personne ne voulait avoir affaire avec lui. À la fin, il en trouva; mais il fallut que le bien de la femme en répondît; la ferme fut engagée, et il put appaiser ses créanciers les plus exigeants. C'est alors qu'il apprit quelle différence il y a entre tirer des intérêts ou en payer. Pour tout cela, ils n'en priaient et n'en travaillaient pas plus, ni l'un ni l'autre; ils ne s'occupaient pas même, je crois, des intérêts; ils restaient toujours les mêmes, toujours aussi orgueilleux, toujours aussi prétentieux, et cependant, leur pauvreté se faisait voir déjà de tout côté; surtout à lui, à ses habits en lambeaux, dans lesquels il avait tout l'air, tant il était maigre, d'un latte de palissade dans un froc de capucin. Ils furent bien forcés alors de rester un peu plus à la maison, où ils étaient en guerre continuelle, s'attribuant réciproquement tout le mal, se reprochant l'un à l'autre leurs propres vices, comptant chacun de leur côté ce qu'ils avaient apporté au ménage et que l'autre avait dépensé, exigeant chacun de leur côté que l'autre se mît à travailler, et le sommant de se mettre à l'œuvre. Quand ils recevaient une pièce de monnaie, ils faisaient comme les poules à qui on donne du pain. Celle qui en attrappe un bon morceau dans son bec, se sauve avec dans quelque coin, pour le dévorer en secret, et les autres lui courent après pour le lui arracher. C'est horrible de les voir alors s'étouffer presque, avec ces gros morceaux qu'elles sont obligées d'engloutir en toute
hâte, et pour les hommes, c est aussi tout de même. Au bout de quelques années, ce fut à recommencer; il se vit poursuivi de tout côté, sans argent, sans plus rien, et repoussé de Dieu. Dans une position pareille, un homme est réellement plus que pauvre. Il essaya de tout pour se sauver, de toutes les ruses et de tous les tours imaginables ; mais les créanciers étaient à ses trousses, comme de bons chiens après un lièvre boiteux. A la fin, il fut forcé de se rendre et de faire banqueroute. On vendit la ferme, et de la fortune de la femme, il ne resta pas grand'chose. Ils allèrent se loger en location dans une petite ville, où il ne fut plus question ni de domestique, ni de servante. Il fut obligé, lui, de fendre le bois ; elle, de faire la cuisine, de jardiner et de planter des pommes de terre; tous deux enfin de labourer et de gagner de l'argent. Us étaient pauvres, mais toujours fiers, et ne pouvaient se décider à travailler. Ils se révoltaient contre Dieu et n'arrivaient pas à se résigner. On rapporta d'eux bien des mauvaises choses que je ne veux pas répéter. La main de Dieu s'appesentit sur eux. Tout leur avoir était avalé ; ils ne pouvaient rien gagner. Au temps de leur splendeur, ils avaient repoussé avec mépris tous leurs parents; aussi n'en retrouvèrent-ils plus, une fois dans la débine. Us ne voulaient pas avoir faim ; ils voulaient vivre, et le moins mal que possible. Klaus exigea le nécessaire de la commune, et même avec grossièreté et un train horrible. Pour les torts qu'il avait faits à la commune, il n'y pensait pas; bien au contraire, il accusait la commune de son malheur. * C'était pour elle , disait-il, qu'il avait négligé le soin de son propre ménage ; qu'il avait été sur pied nuit et jour, et pour tout remerciement, on n'avait envers lui que des suspicions et des procès. 11 avait été obligé de tout faire, pour n'en tirer
en fin de compte que la responsabilité et le sentiment d'avoir bien fait. Maintenant qu'il était pauvre, on ne pensait plus à ce qu'il avait fait, et on ne demanderait pas mieux que de le voir mourir. Mais patience; avant de mourir, disait-il, il renverserait encore une belle fois le baquet de manière à infecter le pays. Alors on lui fournit un loger, de la terre, du bois, de tout; mais rien n'y faisait, il n'avait toujours rien. Pendant ce temps-là, il avait poussé des jeunes gens, qui étaient entrés au conseil communal, qui n'avaient pas peur de Klaus, qui étaient furieux contre lui, et qui décidèrent que lui et sa femme deviendraient comme cela des pauvres à tour. Alors , le riche Klaus fut obligé d'aller comme mendiant de maison en maison par ce village qu'il avait gouverné; ici pour un jour, là pour quatre ou cinq. Chez l'un, on lui donnait un lit, chez l'autre, il fallait coucher à l'écurie ; chez l'un, il mangeait à table, et chez l'autre tout seul derrière le poêle. Et cette vie était bien plus pénible encore aux gens qu'à Klaus et à sa femme , car ceux-ci avaient perdu toute honte. On se disait alors que du moins cela ne durerait guère, et on les citait aux enfants comme un exemple de ce à quoi conduisent l'orgueil et l'arrogance ; mais les gens comptaient sans leur hôte, car c'est Dieu qui est le maître de la vie et de la mort, et qui fait nattre ou mourir les gens comme cela lui platt. Pendant dix ans ils allèrent ainsi de maison en maison, comme une punition de Dieu pour toute la commune, car si chaque père de famille eût osé ouvrir la bouche à temps , les choses n'en fussent jamais arrivées-là. Les gens tremblaient en les voyant arriver, ces deux êtres qui cuisaient toujours de colère, qui n'étaient contents de rien, et se disputaient toujours entre eux ou avec les gens, en se reprochant leurs méfaits et en maudissant la corn-
raune. Mais c'est surtout dans cette maison-ci qu'on eut peur, dès que l'affreux couple se mit ainsi à faire le tour du village. Il est facile de s'imaginer comme cela les faisait cuire dans leur peau , de revenir comme menr diants dans cette ferme , où ils avaient été les plus riches fermiers et les plus huppés de tous les environs. Ils dédaignaient et maudissaient tout , faisant en sorte qu'on fût toujours en transe , exhalant toujours l'odeur de quelque malheur, si bien qu'on ne pouvait assez être sur ses gardes, ce qui leur causait une joie diabolique. Comme c'est ici une grosse ferme, ils y restaient cinq jours. Pendant tout ce temps , nous ne dormions guère , il fallait toujours être aux aguets. On voulut , en leur parlant sérieusement et bonnement , les déshabituer de leurs vilains mots, mais on n'y parvint pas; et à quoi bon d'ailleurs, puisqu'ils auraient toujours conservé leurs mauvaises idées; ils n'en auraient été que plus dangereux. On chercha à les corriger; mais rien n'y fit; ils restèrent toujours les mêmes, à vivre à tour dans les maisons, parce que personne ne voulait les monter, et leur fournir un ménage avec une servante. Au bout de quatre ans la femme finit par mourir; mais pour lui, il n'en est pas question, et c'est précisément ce qui l'amuse; il dit que cela ferait trop de plaisir aux gens, s'il mourait, et qu'il n'en sera rien, tant qu'on le désirera si fort, et qu'auparavant, il compte bien voir arriver ceci et cela, c'està-dire, bien entendu, que cette maison-ci brûlera, et que toute la famille y restera. Voilà dans quelle misère il a vieilli, et on dirait presque que cela doit se réaliser, ce qu'il dit ainsi, et c'est pourquoi on tremble toujours plus quand on le voit venir. Il parle peu, mais sur un ton d'autant plus méchant quand cela arrive. Vous comprenez maintenant, M. le pasteur, pourquoi la petite a eu
si peur en le voyant entrer, et pourquoi mon garçon n'est pas encore revenu. Tout le monde est sorti ; et cependant il faut quelqu'un pour le surveiller; il n'y a pas à se fier a lui. Ce que je voudrais vous demander, M. le pasteur, ce serait de prier pour lui. Peut-être Dieu le prendra-t-il en pitié, et lui ouvrira-t-il le cœur encore assez à temps, pour qu'il puisse lui ouvrir plus tard son saint paradis.
— Eh bien, oui, grand mère, je veux bien, et de grand cœur; d'ailleurs vous savez bien que Dieu peut bien des choses dont les hommes n'ont pas été dans le cas de venir à bout. Mais je voudrais vous demander une chose, si vous permettez: Le petit domestique à qui il avait dit de ne jamais rentrer sous son toit, est-il vraiment parti, et où est-il allé?
— Pas bien loin, M. le pasteur, dit la vieille; il demeure maintenant ici: c'est mon fils!
— Pas possible ! s'écria le pasteur, c'est le Censeur, le fermier d'ici?
— Oui, oui, c'est lui!
— Mais comment cela s'est-il donc fait?
— Mon pasteur, au bon Dieu, rien n'est impossible, avez-vous dit, et c'est vrai; celui qui a des yeux peut voir admirablement cela tous les jours. Mon petit fut obligé de partir le jour même , et je le vis arriver, le cœur gros , car j'étais horriblement pauvre, et j'avais bien besoin de son aide. J'eus d'abord peur qu'il n'eût été obligé de partir pour quelque chose de mal. Mais aussi quand je sus le pourquoi, je fus bientôt consolée. — Mon enfant, lui dis-je, n'aie pas de souci; cela ne te tournera pas à mal; aie confiance en Dieu, fais qu'il puisse toujours te bénir, et tu verras que tout ira bien. Et c'est aussi ce qui arriva. Il eut la main heureuse. Tout ce
qu'il entreprit lui réussit. Tout le monde l'aimait et lui vint en aide, se plaisant à le voir prospérer. Sans s'y attendre, il hérita dune petite ferme, d'un cousin qui mourut jeune et garçon. Là-dessus il épousa une rareté de fille, sans pareille pour le travail, et sage, et qui avait également quelque chose. Gela commença, vraiment, à me donner de l'inquiétude. Je lui disais souvent: — Johanne, cela le va trop bien; prends garde, et prie bien Dieu de te bénir toujours; car, sans cela, à quoi sert l'argent et la richesse. Là-dessus on vendit cette ferme-ci. Ni la maison ni les champs n'avaient sans doute l'air qu'ils ont aujourd'hui; mais c'était tout de même une ferme réputée , et on savait très-bien que s'il y revenait un bon fermier, il ne s en trouverait pas mal. Tout le monde pressait mon garçon de l'acheter, en disant que ça lui convenait mieux qu'à qui que ce fût; qu'alors au moins il serait chez lui, et qu'alors au moins on pourrait voir comme vont les choses quand elles sont dans la main de Dieu. Cela le préoccupait et moi plus encore; je craignais que ce ne fût tenter Dieu. Mais on le pressait toujours; on lui offrait de l'aider au besoin, on ne fit pas d'enchères sur lui, et au jour de la vente la ferme lui fut adjugée. Quand on me l'annonça, il me sembla que je voyais tout noir. — Mon garçon! mon garçon, lui dis-je alors, règle-toi sur la volonté de Dieu, ne fais pas le fier, d'en être là maintenant; au contraire! prie et travaille d'autant plus, car c'est Dieu qui a fait cela et non pas toi.
— Mère, qu'il m'a dit, tu as raison; mais tu sais comme l'homme est oublieux. II faut donc que tu viennes chez moi pour me faire penser tous les jours à mon devoir, si par hasard il m'arrive de l'oublier. Mère, il te faut venir être mon bon ange , qu'il m'a dit. Ça m'a fait pieu-
rer, que je n'en pouvais presque pas finir; ce n'est pourtant pas ma coutume.
Dieu soit loué, me dis-je, rien n'est encore perdu, car d'habitude il ne parlait pas ainsi. Sa femme vint aussi et me dit: — Mère, il faut venir, sans quoi je n'aurai plaisir à rien; Johanne ne peut jamais assez dire comme c'est a vous qu'il est redevable de tout; que c'est de vous qu'il a reçu la meilleure instruction; comme vous lui avez appris à prier, à se fier à Dieu , à se maintenir pur de corps et d'àme, et que toutes les fois que le diable était venu taper à sa porte, il avait toujours pensé d'abord: — qu'est-ce que dirait ma mère? et làdessus, il avait congédié Satan. Voilà comme il parle tous les jours; ainsi donc, mère, il vous faut venir; faitesle pour moi et nos enfants à qui vous apprendrez à être aussi comme cela, et vous serez la bénédiction de toute la famille. Voyez, mère, il ne faut pas croire au moins que je ne sais pas combien vous nous êtes nécessaire; je sens bien comme le cœur me bat, et comme ma tête se monte, quand je pense que je suis la fermière de la Speckseité, et quand on me le dit, il me semble que cela me grandit d'un petit demi pied, et les mauvais esprits qui habitent là depuis tant et tant d'années fondent sur moi, en cherchant à entrer dans mon àme. Il faut que vous veniez les chasser; mais ceux-là partis, il y en reviendra d'autres encore sept fois plus méchants. C'est pourquoi il ne faut pas laisser la maison vide. Venez, et c'est vous qui serez le bon génie qui empêchera le mauvais d'entrer. Mon Dieu, oui, M. le pasteur, c'est comme cela qu'ils m'ont parlé, et cela a donné tant de joie à mon cœur de mère, qu'il a presque été trop petit pour tout contenir. J'allai donc chez eux; j'avais presque honte, dans le commencement
de rester assise devant la maison; il me semblait que les gens, en m'y voyant, me prendraient pour une mendiante attendant une aumône. Mais, M. le pasteur, nous sommes ainsi faits, que bientôt j'eus toutes sortes de peines à me préserver du diable , et à ne pas devenir orgueilleuse moi-même. Quand je vis comme tout allait bien, comme du haut en bas, tous les coffres et tous les buffets se remplissaient , comme les dettes disparaissaient en même temps que Johanne grandissait en honneur et en considération parmi les hommes, tout ainsi, bien sûrement qu'en grâce devant Dieu; il me semblait toujours que les gens me disaient: — Hein, vois-tu, de tout cela, c'est toi qui en es cause; c'est à toi qu'on en est redevable, et tu Tas bien gagné, d'avoir un peu de bon temps sur tes vieux jours. Si les autres femmes faisaient comme toi, elles arriveraient aussi oit tu en es, au lieu d'être obligées daller mendier avec une besace. Voilà les vilaines choses que je ne pouvais m'empêcher de penser, et qui revenaient toujours; alors je priais bien , en pensant à Klaus et à sa femme , et où l'orgueil les avait conduits, et comme lui aussi avait commencé en petit, avant d'aller si loin.
Pendant que la grand mère parlait ainsi, Béthi entrait et sortait, mettait la nappe, sortait du buffet les plus belles assiettes et les plus belles tasses, et servait peu à peu ie goûter, sans oublier la cafetière, comme de juste.
— Il faudra que M. le pasteur se contente de ce qu'il y a, dit-elle. Vous avez mal rencontré ; ma mère n'y est pas, et je ne suis pas adroite ; c'est pourquoi il m'a fallu tant de temps. Le pasteur s épuisa en remerciements et 3n excuses, d'avoir donné tant de peine à Béthi, et la tangue lui brûlait, de dire que comme que ce fût, cela serait toujours meilleur que les choux avec lesquels sa fille
devait le recevoir, s'il ne trouvait rien à manger nulle part. On attendit le Censeur, qui arriva enfin et s'excusa (lavoir tant tardé ; mais il avait dû rester jusqu'au retour d'un domestique, parce qu'il ne perdait pas Klaus de vue bien volontiers.
Le jeune pasteur se sentait étrangement ému; il était inondé de sensations pareilles à celles d un homme qui se trouve dans un endroit béni de Dieu, à celles qu'un chrétien éprouve là où Dieu a fait de grandes choses, à celles qui doivent inonder quiconque entre à Jérusalem et voit le Golgotha. Nous ne prétendons pas discuter le degré; nous voulons seulement indiquer le genre. Aussi y avait-il longtemps qu'il ne s'était trouvé si bien à table, surtout à une table si bien servie, sans compter que Béthi , avec sa grâce naturelle de jeune fille , était une tout autre gouvernante que sa vieille Marei, avec sa figure mâchurée et ses rides-moyen-âge. Son cœur s'ouvrit à cette insufflation céleste. Il se mit à raconter les voies admirables de Dieu, et comme sa bénédiction était pou les humbles et les confiants, tandis que la présomption et l'orgueil ne conduisaient qu'à sa malédiction, et il n racontait pas tout cela avec des mots faits comme d* la monnaie rognée, mais de tout cœur et avec des exem pies, si bien qu'il semblait à chacun qu'ils allaient ensemble en paradis, et qu'ils entendaient la voix de Dieu lui même. Avec cela, le pasteur mangeait de si bon cœui. que cela lui faisait réellement beaucoup de bien, surtoui près de Béthi. Béthi oubliait d'ouvrir la bouche en écou tant le pasteur; mais pour l'assiette et la tasse de celui ci, elle avait aussi d'autant meilleure vue. Plus il mangeait, plus édifiantes et belles lui semblaient ses paro les. — Cuisiner pour lui, ce doit être une joie, pensaitelle ; jamais je n'ai aussi bien réussi pour personne qu»
pour lui. Il n'est pas difficile, et avec lui une femme ne devrait pas être mal.
Tout-à-coup, la porte s'ouvrit et Klaus entra. Qu'on s'imagine l'épouvante ! Ils étaient là tous comme pétrifiés, les yeux fixés sur l'horrible figure de cet homme, qui, appuyé sur un grand bâton, entrait lentement dans la chambre.
Klaus avait été jadis grand et gros; maintenant, c'était une puissante ruine, dans une casaque de mendiant; une barbe grise de trois semaines lui hérissait la figure; ses yeux étaient rouges, et son expression furieuse.
— Tiens, dit-il, on s'amuse ici; je veux en être aussi; c'est plus gai que d'avoir faim là-dehors. J'ai entendu que le nouveau pasteur était là, à qui cela pressait, à ce qu'il paraît, de visiter les jambons des paysans. J'ai voulu aussi le voir, pour savoir si à la fin c'en est un bon, ou si c'est un rien du tout comme les autres.
Le Censeur se mettait en colère; il ne voulait pas laisser insulter son hôte ; mais il n'aimait pas non plus à avoir à s'en prendre à Klaus. On se garait de sa colère avec grand soin ; on avait peur de ses malédictions. Ces malédictions ont toujours quelque chose d'effrayant de qui qu'elles proviennent.
— Aussi longtemps qu'on leur remplit la panse, continua Klaus, on ne saurait croire comme ils sont bons avec les gens ; mais sitôt que les jambons sont mangés, c'est alors qu'on voit clairement ce qu'ils sont. Et là-dessus, il allait se mettre à raconter comment on l'avait poussé au malheur, par la haine et la méchanceté. Il ne faisait aucune attention aux remontrances de la grand'mère, et ne répondait qu'avec des jurons et des paroles furieuses. Alors, le jeune pasteur se leva, et lui dit:
— Ecoutez, vieil homme, vous me faites pitié, vous, si vieux et si près de la tombe, vous qui ne devriez plus faire autre chose que de prier; cela me fait pitié de vous entendre si horriblement jurer. Que va devenir donc votre pauvre âme ? Voulez-vous la faire passer de la misère du temps à celle de l'Eternité? Tenez, vieil homme , ne jurez plus ; nous allons prier ensemble. Et le pasteur se mit à prier Dieu d'ouvrir enfin l'àme à un pauvre vieil homme, qui était sur le bord de la tombe, afin qu'il reconnût ses misères et leur cause, afin qu'il se repentît de ses fautes, qu'il pardonnât le peu que les autres pouvaient lui avoir fait , et implorât miséricorde pour tout ce dont il s'était rendu coupable envers les hommes et envers Dieu, en demandant que le jour se fît en son âme, qu'il regardât le salut, que la paix pénétrât dans son cœur, afin qu'il pût espérer, après sa mort, d'entrer dans le repos et dans le royaume de la paix éternelle, de ne pas mourir maudit, mais avec la bénédiction de Dieu, et que le Seigneur daignât réaliser tout cela bientôt; car le moment n'était peut-être pas éloigné, où il appellerait à lui l'âme du pauvre vieillard.
Ainsi pria le pasteur profondément ému. L'histoire de Klaus l'avait saisi, et sa conduite encore plus. L'âme énergique qui reposait en lui malgré son enveloppe timide et son incertitude dans la vie journalière , était éveillée. Le vieux ressentit la puissance de la prière; malgré sa résistance du premier moment, il finit par s'amollir, et écouta sans dire le mot; puis, quand le pasteur eut fini, il sortit en silence.
On remercia chaleureusement le pasteur de ce qu'il venait de faire, et on admira sa puissance sur le mauvais esprit. La grand'mère dit qu'elle n'aurait guère cru le matin qu'elle éprouverait ce jour-là tant de bien. Les
yeux de Béthi étincelaient en regardant le jeune pasteur ; et sitôt qu'il ouvrait la bouche, elle écoutait, remplie d'un saint respect. Quand il voulut partir, la grand'mère le pria instamment de revenir bientôt, et dit à Johanne: — Va donc avec M. le pasteur, jusque chez lui; le brouillard tombe, et il est si facile de s'égarer. Tout-à-coup la mère arriva, une puissante femme à l'air tranquille et au visage intelligent. Avec quel empressement chacun voulut lui raconter ce qu'il était arrivé, et ce que le pasteur avait fait! Quant au pasteur, il 1 ne savait plus où il en était, ni s'il se tenait sur ses pieds ou sur sa tête. Après avoir solennellement promis qu'il reviendrait, et donné la main à chacun, à Béthi la dernière, mais aussi le plus longtemps, il partit, et, bien qu'accompagné du Censeur, regarda avec précaution où était Schnautz qu'on avait lâché de nouveau pour monter sa garde. Chemin faisant, on parla encore beaucoup de Klaus. Le Censeur compléta les renseignements de sa mère. Il avait encore regardé après lui avant de sortir. Il l'avait trouvé étonnamment tranquille, et il n'avait pu en tirer une réponse. Il ne savait s'il lavait entendu oui ou non.
Le pasteur fut assez curieux de savoir si sérieusement il y avait à en tirer quelque chose de nouveau et de meilleur. Johanne promit de l'en informer, et revint chez lui, après avoir conduit le pasteur sans encombre jusqu'à sa demeure.
— Bon soir, M. le pasteur, dit la vieille Marei ; faut-il réchauffer les choux, ou avez-vous trouvé votre vie?
— Je n'ai pas besoin de choux, Marei; je nai plus faim.
— Ah! ah! ils vous ont régalé, chez le Censeur; oh! après cela, ils sont bien dans le cas; ils ont de quoi, sans compter que ce sont de braves gens et qui ont
bien bon cœur. Ainsi donc, je vais reporter les choux à la cave, pour demain; cela ne risque pas de s'aigrir, c'est vrai; ça n'est plus si chaud; je crois qu'on pourrait bien conserver cela ainsi pendant une semaine.
La même nuit, le bon pasteur se trouva tout étrange ; il ne savait pas bien s'il veillait ou s'il dormait. Mais dormant ou éveillé, il n'en était pas moins toujours comme en paradis. Tantôt il rêvait qu'il dansait sur l'herbe avec Eve qui ressemblait complètement à Béthi ; tantôt il priait avec Adam, et Adam avait une barbe grise comme le vieux Klaus; tantôt il volait à travers le ciel avec la grandmère; puis Schnautz le chien noir les aboyait, et ils oubliaient de voler. Et Schnautz n'était autre que le Censeur, qui voulait se promener avec eux en volant. Puis, tout-à-coup une main le tirait par le pied, et il entendait une voix qui disait: — M. le pasteur, faut-il réchauffer les choux? Bref, le pasteur passa une nuit étrange, comme cela arrive quand on a éprouvé quelque chose d'inattendu et qu'on n'a pas pu le digérer convenablement avant de se mettre au lit. Le matin, quand le soleil vint luire sur son traversin, et qu'il put se croire réellement éveillé, il éprouva encore quelque confusion dans sa tète, mais cela n'était pas du tout pénible. Il reconnut qu'il se passait en lui quelque chose de curieux, cependant il eût bien désiré que cela durât toujours. Quand sa vieille Marei lui apporta son café, il fut presque sur le point de la prendre par le bras pour walser avec elle, tant il se sentait de jovialité au cœur. Puis il redevint de nouveau sérieux en pensant h Klaus et à la prière qu'il avait faite à son sujet. Ensuite, il se mit à son bureau et essaya d'étudier. Il savait sur quoi il devait prêcher le dimanche suivant, et jeta quelques idées sur le papier; après quoi, il chercha un texte dans la
Bible ; puis il se leva tout-à-coup, et regarda du côté de la porte de la maison, s'imaginant qu'on avait frappé, et qu'il y avait au-dehors quelque habitant de la Speckseité, peut-être même la.... grand'mère, avec laquelle il s'était promené en volant par les cieux. Un instant après, il déposa sa plume d'un air préoccupé, souffla doucement sur les nuages de fumée qui sortaient de sa pipe, et se mit à réfléchir sur la question de savoir ce qu'il en serait, s'il allait dtner à la Speckseité. A cet égard il se produisait trois considérations ; d'abord , Marei aurait des choux pour d'autant plus longtemps; secondement, cette petite promenade lui donnerait de l'appétit pour se mettre à table ; troisièmement, le retour faciliterait la digestion, et ce serait le plus sûr remède contre les embarras d'estomac. Quant à Schnautz, l'unique obstacle, il croyait pouvoir s'en faire assez reconnaître, pour qu'il le laissât passer, et il se réjouissait surtout, se disait-il, de pouvoir faire plus ample connaissance avec... la grand'mère, auprès de laquelle il en apprendrait certainement plus long qu'auprès de bien des professeurs de théologie pratique. Il est vrai que quand les jeunes gens brûlent ainsi pour les grand'mères, c'est qu'il y a toujours autour d'elles quelque jolie descendante.
La journée se passa sans qu'il arrivât personne ; cependant vers le soir quelqu'un» frappa effectivement à la porte; mais ce n'était que le Censeur.
— Je suis bien aise de vous voir, dit le pasteur; mais pourquoi vous donner tant de peine en venant ainsi vousmême, au lieu d'envoyer quelqu'un. Il était sur le point de mieux désigner le quelqu'un auquel il pensait, et qui devait probablement être la grand'mère ; mais cependant, il n'en dit rien.
— M. le pasteur, dit le Censeur; c'est une chose eu-
rieuse avec Klaus ; il boit et mange ce qu'on lui donne, mais il ne dit rien; il est là assis et a l'air de ne s'occuper de rien, tandis que d'habitude il rôdait toujours partout, et on n'était jamais sûr avec lui. Il faut qu'il se soit passé quelque chose en lui, et la mère a idée que, si vous preniez la peine de venir demain ou après chez nous, vous pourriez peut-être tirer quelque chose de lui, et faire quelque chose pour son âme. Ce serait une grande grâce de Dieu, si dans la maison même où il a perdu tout son argent, le pauvre Klaus retrouvait pour son âme la bénédiction de Dieu.
Le pasteur trouva Klaus avec un air bien portant, mais silencieux. Il parlait cependant encore, car on en tirait par moment quelques monosyllabes, mais rien de plus; et ces monosyllabes étaient très sensés. Il écouta le pasteur avec attention, et quand celui-ci se mit à prier avec lui, il joignit les mains, mais de façon cependant à n'être vu de personne. Quand le pasteur fut parti, la grand'mère s'approcha de Klaus et voulut lui parler; elle lui demanda toutes sortes de choses sur ses jeunes années ; mais il ne lui répondit pas le mot. Elle essaya alors de lui parler de son âme; mais Klaus prit son grand bâton et s'éloigna d'elle. Le pasteur vint tous les jours, et Klaus l'écoutait en joignant toujours ses mains de manière à n'être pas vu ; mais quant à lui ouvrir son cœur, il n'en était toujours pas question. Cependant l'on remarqua aussi que quand le pasteur n'arrivait pas pendant quelque temps, il était impatient, et qu'il regardait souvent du Côté par où il devait venir. Les jours que Klaus devait passer à la Speckseité touchant bientôt à leur fin, le pasteur dit au Censeur:
— Voyons, seriez-vous d'avis que Klaus n'allât pas plus loin, et restât encore un peu chez vous? Il est si tran-
quille , il ne jure pas , il ne tourmente personne , et ce n'est pas la peine de compter ce qu il mange : pour moi, cela m'est plus agréable de venir le trouver ici, et ce qu'il peut arriver de tout cela, Dieu seul le sait.
— M. le pasteur, dit le Censeur, nous avons déjà parlé de cela entre nous, et décidé qu'il resterait encore ici quelque temps. Ce serait impie de le renvoyer d'un endroit où Dieu fait assez voir qu'il va arriver quelque chose d'autre par rapport à lui. Il restera chez nous ; de cette façon au moins, si Dieu le veut, il ne mourra pas par les chemins; il pourra, au contraire, se reposer et mourir en paix, si Dieu le permet.
— Voilà qui est brave à vous, dit le pasteur; Dieu vous en récompensera.
— Comme il voudra, répondit le Censeur; il ne faut pas dédaigner les récompenses de Dieu ; mais pour celles du monde, je ne les demande pas.
Dans tout le village, on ne parlait que de Klaus. — Personne ne croirait, disait-on, quelle puissante parole a le pasteur; c'eût pourtant été lui faire tort que de le prendre pour une poule mouillée. Dès ce moment, on fut pour lui plein de respect ; et on lui ôta son chapeau d'une toute autre manière qu'auparavant.
Un matin, il se promenait devant chez lui en réfléchissant à la prière qu'il ferait avec Klaus dans l'après-midi ; il voulait frapper sur ce cœur comme avec un marteau, de manière à le faire sauter, afin de voir une fois ce qu'il y avait dedans.
Comme il était plongé dans ses pensées, on cria tout-' à-coup derrière lui: — M. le pasteur, M. le pasteur! de manière que ça le fit tressaillir, comme s'il venait d'être frappé par l'électricité.
Quand il se retourna, il vit devant lui Béthi, hors d'haleine et rouge comme une tuile, tant elle avait couru.
— C'est la grand'mère qui m'envoie; elle vous souhaite bien le bon jour, et vous prie de venir tout de suite; Klaus a dit qu'il le fallait absolument.
Le pasteur se montra poli. Il dit à Béthi : — Eh bien, entrons; tu m'attendras et j'irai avec toi, aussitôt que j'aurai mis mes souliers. Mais Béthi répondit : — Je vous demande excuse, M. le pasteur ; mais il faut que je parte aussitôt, c'est la grand'mère qui Ta dit; nous sommes toutes seules chez nous. Jusqu'au revoir, M. le pasteur: et là-dessus Béthi s'en retournait déjà en toute hâte. Cela fît grande peine au pasteur, et l'empêcha beaucoup de penser à Klaus. Il se demandait ce qu'il avait donc pu faire à cette jeune fille, pour qu'elle se sauvât si vite de lui, pour qu'elle fût pour lui si chiche de paroles, et ne se laissât pas voir plus longtemps qu'il ne fallait. Il avait cependant fait tout ce qu'il pouvait, et tout ce qu'il savait, par rapport à la politesse.
C'est pourtant un malheur, se disait-il, de n'être pas habitué à la société, car on peut faire alors cent impolitesses avant de s'apercevoir d'une seule. Il était désolé que ça ne lui eût pas mieux réussi, Béthi étant une aimable enfant, comme il n'en avait encore jamais rencontrée, et elle aurait bien pu se montrer avec lui un peu plus gentille. Ainsi pensait le pasteur, sans entendre derrière lui Marei qui criait: — Reviendrez-vous pour le midi, oui ou non! Eh bien! puisque vous ne voulez pas répondre, ça m'est égal, vous mangerez vos choux froids. Dès qu'il fut à portée de la Speckseité , le pasteur aperçut devant la porte la grand'mère et Béthi , qui évidemment l'attendaient. En le voyant venir Béthi rentra aussi-
tôt, pendant que la grand'mère essayait lentement de Taire quelques pas à sa rencontre.
— Excusez-moi, M. le pasteur, de vous tourmenter de si bonne heure, mais j'étais dans des transes mortelles. La fillette et moi, nous sommes seules à la maison, Johanne, la femme et la servante sont allés à la ribe dès le matin; les domestiques sont au bois, et quand la petite* a voulu porter au vieux son déjeûner parce qu'on ne le voyait pas arriver, il lui a dit : — Je ne peux pas manger; il faut que le pasteur vienne. J'envoie aussitôt la petite et je vais vers Klaus, je veux lui parler, mais impossible d'en obtenir une réponse, et il fait de singuliers soubresauts , en joignant les mains , et en remuant les lèvres comme s'il priait. Je crois que la mort est là , sans qu'on s'y soit attendu.
Quand le pasteur arriva vers Klaus, il était encore comme la grand'mère avait dit, assis sur son lit, les mains jointes. Le pasteur lui demanda comment cela allait, s'il lui manquait quelque chose et ce qu'il désirait.
— Prier, pasteur, dit Klaus d'une voix sourde. Alors le pasteur se mit à parler de notre passage sur la terre, de la fugitivité du temps, de la fragilité de l'homme et de la grâce de Dieu. Il dit comme quoi tous les hommes sont pécheurs , mais aussi comme quoi la grâce de Dieu est puissante et assez grande pour tous ceux qui ont le vrai repentir et le désir sincère du pardon , la charité qui rachète toutes les fautes, un cœur dégagé du monde, et réconcilié avec la puissance de Dieu et sa justice. Puis il parla spécialement du pauvre Klaus, et que Dieu ne manquerait pas de lui pardonner, parce qu'il avait longtemps enduré une lourde punition, et que si son. repentir était récent, il n'en. était pas moins profond, comme celui du bon larron sur la croix, qu'il reconnais-
sait n'avoir souffert qu'à cause de ses péchés, et que maintenant il n'aspirait qu'après le royaume céleste. Que Dieu lui devait faire la grâce de reposer tranquillement sa tète en ce lieu où il était né, comme à un pèlerin fatigué qui a enfin atteint là le terme de son long voyage. Que tout cela lui serait accordé au nom de celui qui sur la croix avait dit au bon larron : — Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis.
Alors Klaus leva les mains, jeta un profond regard sur le pasteur, respira profondément, laissa tomber sa tète et se trouva mort !
— Ceci vient de Dieu, dit la grand'mère en essuyant ses yeux!
Béthi essuyait aussi les siens, mais au dehors, d'où elle avait écouté.
Ainsi ce lit mortuaire de Klaus se trouvait entouré de prières et de larmes, que personne n'eût pu prévoir bien peu de semaines auparavant , tandis que le lit mortuaire de tant d'autres s'en trouve complètement privé.
— Nous pouvons louer et remercier Dieu , dit la grandmère , d'avoir pris à lui ce pauvre homme. Mais je suis bien embarrassée; nous sommes seules ici; moi, je ne suis d'aucune ressource, il faut que Béthi fasse le ménage et soigne le bétail. S'il arrivait quelque chose, nous ne pourrions pas nous en tirer, et cependant il faut que quelqu'un reste près du mort, ou du moins pas loin de lui. Si M. le pasteur voulait rester chez nous jusqu'à ce que mon garçon rentrât, ce serait pour nous un grand service et une grande consolation. Je ne peux pas dire que je m'épouvante; mais je serais bien aise qu'il y eût là quelqu'un. Cela ira peut-être jusqu'après midi ; mais alors vous vous contenterez de ce que nous aurons.
— Très-volontiers, dit le pasteur; oui, je resterai. Mais
il ne faut pas que Béthi se donne de la peine à cause de moi, je ne veux pas être à sa charge comme le pain quotidien , de manière a ce qu'elle s'effraye de moi si tôt qu'elle me verra venir de loin.
— Oh! M. le pasteur, dit Béthi; si vous saviez combien peu cela me donne de peine, et comme je le fais avec plaisir! puis elle disparut de nouveau avant que le pasteur eût trouvé un mot à répondre.
Le Censeur et sa femme furent bien étonnés, quand ils rentrèrent, de même que tout le monde bien loin à la ronde , en apprenant cette mort inattendue. Bien des gens vinrent voir le mort, comme c'est la coutume, et chacun s'émerveillait de sa figure, sur laquelle reposaient le calme et la paix, comme jamais cela ne s'était vu durant sa vie. Il semblait que lame dégagée du corps s'était réconciliée avec Dieu et les hommes, et en avait laissé ce signe pour témoignage. Cela saisit ces gens, et il fut décidé que tous ceux chez qui Klaus avait logé à tour assisteraient à son enterrement , pour prouver qu'eux aussi lui avaient pardonné, qu'ils étaient satisfaits et désiraient qu'ils leur pardonnât de même tout ce qu'ils avaient pu lui dire et lui faire dé désobligeant dans leurs moments d'irritation. C'est aussi ce qui arriva, et le pauvre Klaus eut un convoi presque aussi grand, que s'il eût encore été le riche Klaus ; et quoique ce convoi ne fût pas précisément aussi pompeux, la signification n'en était pas moins bien plus puissante! qu'elle ne l'eût été quelques années plus tôt au tombeau du riche Klaus. Le pasteur ajouta encore à cette signification par le beau discours qu'il prononça à l'église, où il parla de la bénédiction de Dieu, de son esprit et de sa grâce. De longtemps on n'oublia, dans la commune, combien on avait besoin de cette grâce et de cette bénédiction,
pour le corps et pour l'âme , dans la vie et dans la mort, pour le temps et pour l'éternité.
Dès ce moment le pasteur se trouva à la Speckseité comme chez lui ; il n'avait pas oublié le mot de Béthi : — Oh! M. le pasteur, si vous saviez comme je le fais avec plaisir! Ces paroles avait eu pour lui une douceur et un charme qu'il n'avait jamais trouvés à aucune autre. Plus d'une fois aussi, il en provoqua de pareilles, et comme un mot en amène un autre , il demandait quelquefois: — Béthi, ça te fait-il de la peine, dis, de me voir venir; je crois, moi, que tu aimes mieux me voir partir qu'arriver? A quoi Béthi répondait d'un ton toujours plus doux et plus joli.— Oh! M. le pasteur, comment pouvezvous croire cela de moi? Si vous saviez combien, quand vous venez, cela fait plaisir.... à la grand'mère, vous ne parleriez certainement pas comme cela.
Ainsi allaient les questions jusqu'à ce qu'une fois le pasteur dit:
— Oh! Béthi! si tu savais que tu m'es chère! Et moi, te suis-je un peu cher aussi, dis? — Mais, M. le pasteur, comment pouvez-vous le demander? Et les questions allaient toujours leur train, jusqu'à ce que Béthi en arrivât à cette réponse : — M. le pasteur, ne plaisantez donc pas ainsi! Plus tard le pasteur dit: — Mais pense un peu, je suis pauvre; j'ai encore des dettes depuis le temps de mes études, et toi tu es une fille riche; que dira ton père? Quelque temps après le père disait à son tour: — M. le pasteur, ia grâce et la bénédiction de Dieu, tout est là! Les pauvres deviennent riches, et les riches pauvres; j'étais moi-même plus pauvre que vous, et je ne l'ai pas oublié. Et si je l'avais oublié, ces dernières semaines et vos paroles me l'auraient bien rappelé. C'est la main de Dieu qui nous a rapprochés, je
m'en réjouis, et je l'en remercie. La grand'mère était aux anges. — Les voies de Dieu sont admirables, ditelle, et ses desseins impénétrables. Quelle bénédiction et quelle grâce le vieux Klaus finirait par trouver, et même aussi par amener dans cette maison, personne n'y eût pensé, et personne n'eût voulu le croire, si on le lui avait prédit. C'est pourquoi, mes chers enfants, dit-elle, en étendant ses mains sur la tète de Béthi et sur celle du pasteur, ne l'oubliez jamais : — La grâce et la bénédiction de Dieu , tout est là! Qu'on ait de l'argent et des richesses , si la grâce de Dieu y manque , la maison est alors bâtie sur le sable, et tout ce que l'on a disparaît comme le sable , quand le vent vient à souffler dessus. Restez humbles devant Dieu et devant les hommes; alors Dieu et les hommes vous aimeront, et votre exemple sera un sermon sur la grâce de Dieu et sa bonté pour tout le pays, et sur la manière dont ceux qui l'aiment doivent user de toute chose, en vue du ciel. Ainsi parla la grand'mère , et Dieu lui accorda la joie de voir encore pendant quelques années , comme sa bénédiction tournait au bonheur de ses enfants.
Quand il fait chaud, on devient facilement paresseux; il y a même des gens qui alors ont soif, par dessus le marché. Dans certains lieux les hommes deviennent ainsi paresseux et altérés beaucoup plus facilement, et à un bien plus haut degré que dans d'autres. Cette particularité ne peut tenir ni à l'herbe, ni à l'eau; car on ne la trouve pas chez des bêtes. Il arrive aussi qu'on la remarque dans une génération, tandis que dans une autre génération de la même commune, elle a complètement disparu. La soif et la paresse semblent être deux sœurs qui se promènent d'un endroit à l'autre. Quand on a tout bu et assez fait les paresseux dans un village , elles vont plus loin , font ainsi la ronde du pays ; et ce qu'une génération a bu et paressé, réduit d'avance à la misère les trois générations suivantes.
Dans leurs courses par le monde, les deux vilaines sœurs s étaient ainsi arrêtées dans un endroit où il y avait de belles fermes, des richesses héréditaires entassées, des hommes très-grands et des femmes trèsgrosses. Elles se proposaient de rester là des années, et y prenaient leurs aises.
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En cet endroit se trouvait une auberge, bien ombragée par des noyers et des châtaigniers ; avec du vin frais dans la cave, et une hôtesse vive et résolue, qui servait gaiment à son monde ses boissons excellentes et ses mets encore meilleurs.
Cette auberge semblait jouir dune force magnétique particulière, surtout quand le soleil était le plus élevé, et qu'il faisait chaud sur la terre. Alors on voyait des hommes grands et gros arriver d'un côté et d'un autre; d'abord lentement, puis plus vite, à mesure qu'ils approchaient, jusqu'à ce qu'ils s'établissent enfin bien à l'aise sous les frais ombrages. Il est vrai qu'aucun ne voulait passer pour un pilier de cabaret, ni avoir le nom d'y rester dix et môme douze heures de la journée. Personne ne devait savoir comme ils y venaient souvent, et combien ils y restaient. Chacun avait sa manière particulière de disparaître ainsi de sa maison ; opération qui, on le comprend, devait être encore assez difficile, pour des hommes pesant deux ou trois cents. Quand il ne pouvait en venir à bout, l'homme disait volontiers à sa femme qu'il avait une commission à faire dans le village.
— Quoi , encore une autre ! disait alors la femme; mon Dieu, va, s'il le faut absolument; mais au moins revienst'en une fois!
— Mais , disait l'homme , on peut bien aussi boire une chopine, je suppose. . . .
— Oui, une belle, de chopine! dans laquelle il en tiendra dix ou douze, répondait la femme.
— Quelle idée! disait l'homme, en sortant tout doucement; quand j'en bois plus d'une, ça me fait mal.
Une fois bien assis les uns auprès des autres , la bonne humeur se donnait carrière. On racontait des farces, on
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I jouait des tours, ou on victimait avec bonheur quelque bouc émissaire, aux dépens duquel on pouvait faire au moins danser son gros ventre, au milieu des plus bienfaisants éclats de rire.
Un jour, il faisait horriblement chaud; on ne voyait pas un chien dans la rue; pas un oiseau ne bougeait sur les arbres; pas la moindre étincelle de plaisanterie ne pétillait; tous ces paresseux s'ennuyaient à mourir. A la fin, quelque chose remua dans la rue; c'était un marchand de vaisselle de terre, qui était allé en chercher une pleine voiture; et maintenant, il était en train de porter sa marchandise d'une porte à l'autre. Sa vue éveilla la conversation. Le hommes prenaient de l'humeur contre lui. — Il va nous coûter encore bien des beaux batz, disaient-ils. Puis ils se moquaient de leurs femmes qui depuis quelques temps prétendaient ne plus rien casser, quoiqu'on leur vît toujours d'autres pots et] des écuelles toutes neuves; mais il n'y avait pas moyen de les convaincre, car de tout ce qu'elles cassaient, on ne pouvait jamais trouver les morceaux. — Il faut pourtant bien qu'ils soient quelque part, prétendit l'un, et ce serait un joli tour à faire que de les découvrir; mais ça coûterait quelques batz.
— Eh! quand même ça coûterait des thalers, dit un autre; si ça peut faire rire, il faut l'essayer.
On appela le marchand d'écuelles qui se déclara prêt à gagner un kreutzer, et qui demanda huit florins d'une hottée d'écuelles , s'il ne fallait pas la porter trop loin.
— Eh bien, maintenant, dit le négociateur, va-t'en, avec ta hotte, au haut du village, tu sais bien; et demande-leur là s'ils n'ont rien à troquer, que tu donnes des pots tout neufs pour des morceaux de vieux pots cassés, à poids égal, livre pour livre. Dis-leur qu'on a
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inventé une nouvelle espèce de pots, très-chers et trèsbeaux; mais qu'il faut absolument les faire avec de la vieille vaisselle, et que les vieux morceaux sont précisément ce qu'il y a de meilleur. Tout ce que tu obtiendras ainsi de briques et de morceaux, tu l'apporteras ici.
Le marchand d'écuelles, assez finaud lui-même, était parfaitement l'homme qu'il fallait pour une commission pareille; cela le fit rire aussi, mais sans cependant lui faire oublier son profit. Toutes les pièces de sa charretée qui avaient une tare passèrent aussitôt dans sa hotte. Ces hommes n'y regardaient pas de si près. On cacha le tour à l'hôtesse qui n'était pas, comme tant d'autres femmes d'auberge, une espèce de diablesse incarnée toujours prête à exciter les hommes contre leurs femmes. Son vin, elle le vendait avec plaisir, c'est vrai, mais sans en être moins pour cela le champion intrépide du sexe féminin; elle n'endurait rien de suspect chez elle, mettait à la porte les dévergondées qui pouvaient y venir, en les traînant au besoin par les cheveux, et en lavant la tête aux hommes d'une solide façon; aussi plus d'un la déclarait-il capable de dégoûter le diable de l'enfer. Ce jour-là pourtant elle était horriblement vexée contre ses pratiques, et leur appliquait des atouts parfois si forts, que tantôt l'un, tantôt l'autre sentait le feu lui monter au visage. La perspective d'une bouffonnerie divertissante avait ouvert effectivement la botte de leurs saillies; les historiettes et les farces se succédaient à la file, roulant toutes sur les femmes; et les gros ventres dansaient à qui mieux mieux, au milieu des plus bruyants éclats de rire. La réunion se trouvai transformée comme par un coup de baguette , tant il es facile de porter la vie dans les esprits.
Peu-à-peu cependant la conversation devint plus languissante , et tous les yeux restèrent braqués sur le chemin par lequel l'envoyé devait revenir. Bientôt on l'aperçut, presque écrasé par sa hotte, sous laquelle il semblait réellement ne faire que ramper. Cependant, en vrais paysans diplomates qu'ils étaient, ils ne firent pas semblant de le connaître; et le marchand d'écuelles eut lui-même assez de diplomatie naturelle au ventre, pour ne pas courir à eux avec des cris de triomphe. 11 fila au contraire par derrière avec prudence et modestie, et déposa sa hotte à proximité de la charrette. Ensuite il s'approcha des hommes; l'hôtesse n'y fit pas la moindre attention , et se retira même de son chemin pour le laisser passer. On sait que les marchands d'écuelles ne font pas grande dépense dans les auberges, et cependant , ils y sont toujours par les portes et sous les pieds des gens, à demander tantôt une cafetière, tantôt un pot de lait, tantôt de la paille, tantôt de l'eau chaude; souvent aussi ils mettent l'hôtesse si non hors de la cuisine, du moins hors des gonds, et si non tout-à-fait, du moins à moitié , ce qui est justement tout ce qu'il y a de plus vexant.
Sans inquiétude quant à l'hôtesse, le marchand d'écuelles put enfin rendre compte de sa joyeuse expédition. II raconta comme on avait d'abord ouvert le nez et la bouche en l'écoutant, puis, comme on s'était envolé à tire d'aile, pour revenir aussitôt en masse, et comme on l'avait presque dévoré, en Téreintant de pots cassés. Quand il leur avait dit qu'il n'en exigeait pas tant, et qu'il ne voulait que poids pour poids, on s'était mis à à le charger de plus belle, en lui répondant:
— Ah ! bah ! prends toujours , nous n'y regardons pas de si près, et nous sommes déjà bien aises d'être dé-
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livrées de tous ces morceaux; ils étaient bien cachés, c'est vrai; mais le vieux aurait toujours pu mettre une fois le nez dessus, ayant toujours la manie de le fourrer où il ne faudrait pas. Et puis, il n'avait eu de la vaisselle qu'à moitié, quoiqu'il eût rapporté une double charge de morceaux. Aussi avait-il été obligé de promettre de retourner de suite avec une nouvelle charge, sans quoi on ne l'eût pas laissé partir. Et maintenant, il était bien obligé d'y passer, afin de ne pas les irriter pour une autre fois; sans quoi, il regretterait bien de s'être mêlé de l'affaire.
Une fois ces gens lancés et le pied à rétrier, toute lésinerie paysannesque disparaissait, et l'on ne regardait plus à une poignée de thalers de plus ou de moins. Ils lurent donc aussitôt prêts à lui payer encore une pleine hotte, à la condition toutefois, qu'il fit venir toutes les femmes en-bas du village, à la piste de leurs tessons. Le marchand d'écuelles répondit que s'il n'avait jamais rien de plus difficile à faire, il ne serait pas à plaindre. 11 emballa donc et partit. Les paysans s'en allèrent alors l'un après l'autre regarder les morceaux en tapinois, et chacun eut au retour mille choses à raconter des vieilles connaissances qu'il venait de retrouver. C'était un pot de lait de la défunte grand'mère , ou bien des soupières et des casseroles qui faisaient encore le service, quelques semaines ou seulement quelques jours auparavant.
Alors les deux de ces hommes qui étaient le plus à même de se rendre invisibles, et de ne pas faire de bruit, se mirent en devoir de transporter les morceaux abandonnés dans une chambre inhabitée à l'étage supérieur. Ils y réussirent, car, sur le soir, l'hôtesse se trouvant très-occupée, ne pouvait avoir les yeux partout; et les domestiques étaient aux champs, comme c'est l'usage à
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la campagne. Cette fois, le marchand d'écuelles revint plus vite qu'ils n'avaient cru , et rapporta la nouvelle que les femmes devaient être sur ses talons, comme les Suisses sur ceux des Bourguignons à Grandson, et qu'il n'avaient plus qu'à se décider bien vite sur le parti à prendre ; sans quoi , ce serait trop tard.
Il leur avait dit avoir dans sa voiture les plus belles cafetières , ainsi que des assiettes et autres choses avec des fleurs et des figures , comme elles n'en avaient jamais vues , et à très-bas prix ; que si elles désiraient quelque chose, il fallait venir; car c'était la seule et dernière fois qu'il apportait de ces choses-là, provenant d'un Anglais en faillite. Elles avaient d'abord répondu qu'elles ne voudraient pas que leurs hommes vinssent à l'apprendre; à quoi il avait répliqué qu'elles ne devaient pas s'inquiéter; qu'il croyait leurs hommes partis , et que d'ailleurs si elles voulaient, il conduirait sa voiture à un endroit ou à l'autre, afin qu'elles pussent aller et venir sans être vues.
Tous les hommes semblèrent alors retrouver des jambes de vingt ans ; en un instant tous les débris furent enlevés et tous les hommes eurent disparu. Il était grand temps ; car les femmes s'avançaient déjà , non en masse, mais à peu près comme les Suisses derrière les Bourguignons à Grandson, c'est-à-dire au plus habile, et chacune avec le désir d'arriver la première. On comprend qu'à cet égard, il n'y a ordinairement qu'une heureuse ; cette fois-ci l'heureuse fut la femme connue pour la plus méchante du village, celle qui partout et en toute occasion donnait toujours le premier et le dernier coup de langue. Les hommes à peine disparus ne purent s'empêcher de rire aux éclats, en voyant les femmes tâcher aussi de quitter avec force évolutions rapides, certaines
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positions d'où il était possible d'arriver à l'auberge sans
être vu.
L'hôtesse dont les occupations augmentaient toujours à l'approche du soir, et qui rôdait autour de la maison comme une guêpe autour d'une poire mûre, avant d'y mordre, aperçut tout-à-coup f à son grand étonnement, derrière l'auberge , quelques femmes , les mains dans les poches de leur robe, et regardant avec précaution autour d'elles, comme des lièvres à la lisière d'un bois après le coucher du soleil , quand ils veulent savoir si tout est tranquille et sûr à travers la campagne.
— Que diantre faites-vous donc la , par un beau jour de semaine? demanda l'hôtesse étonnée.
— Où est-il? répondit une des femmes.
— Qui? ton homme? demanda l'hôtesse.
— Quelle idée; je m'embarrasse bien de lui; non, le marchand d'écuelles?
— Je n'en sais , ma foi , rien ; je ne fais pas attention à cette race, quand il ne traîne rien par-là qui puisse être volé. Mais je vais voir où il est , si vous avez affaire avec lui.
— Où sont allés nos hommes? demanda une autre.
— Où veux-tu qu'ils soient allés, dit l'hôtesse, ils sont trop paresseux pour faire autre chose que de rester assis à l'ombre sous les arbres.
Cela fit peur aux femmes qui prièrent l'hôtesse de veiller à ce que leurs hommes ne pussent les savoir là.
— C'est une mauvaise engeance, disaient-elles, qui s'imagine que le bon Dieu n'a fait l'argent que pour eux; et quand une femme dépense un kreutzer, ils se mettent à renifler et à souffler comme s'ils voulaient avaler d'un seul trait, non seulement leur femme et leurs enfants, mais encore la ferme et la maison tout entière.
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Par l'intermédiaire de l'hôtesse , le marchand d'écuelles et les femmes se trouvèrent aussitôt mis en rapport, pendant que l'hôtesse cherchait les hommes pour les entretenir et les empêcher de bouger. Elle alla sous les arbres. Il n'y avait plus personne : — Est-ce qu'il fait déjà trop frais ici pour ces gros sacs; comment doivent donc se trouver les pauvres gens qui ne sont pas doublés de graisse comme eux? Elle alla vite à la petite chambre , où les hommes se retiraient d'ordinaire quand venait la nuit , ou autre chose qui ne leur convenait pas. — Pan! Pan! l'hôtesse se mit à faire vacarme, car, là non plus, il n'y avait personne. Elle se mit à faire au galop le tour de la maison, mais elle n'aperçut àme qui vive.
— Que diable est-ce que cela signifie? De pareilles tètes de fromage et de pareils sacs à vin ne peuvent cependant pas entrer dans des trous de souris, s'écriat-elle ; si on ne peut les entendre ni les flairer nulle part , ces maroufles, c'est qu'il en est d'eux comme des enfants qui ne se tiennent tranquilles que quand ils ont quelque affaire en manigance.
Elle appela les femmes qui étaient justement en grande conférence avec le marchand d'écuelles, et plongées de cœur et d'âme, dans les superbes figures à moitié effacées, et qui marchandaient ces magnificences avec des mains tremblantes, sans faire plus la moindre attention à l'hôtesse. Celle-ci leur demanda si elles n avaient pas aperçu les hommes. Les femmes répondirent que non par dessus l'épaule, d'un air distrait et de sangfroid, comme si la question ne les eût pas regardées, et comme si elles eussent marchandé quelques jeunes bêtes ou quelque vieille poule. — Ils sont aussi fous les uns que les autres, et ni de part ni d'autre ils ne deviendront
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sages, tant que la mort ne les changera pas, se dit l'hôtesse à part elle, et elle passa outre.
L'hôtesse connaissait son monde, les hommes aussi bien que les femmes, et quand une fois elle avait le nez sur la piste de quelque chose, pas un chien de chasse n'eût pu lui en remontrer. Elle interrogea d'abord tout ce qu'elle trouva autour de la maison. Personne ne savait rien. Elle fureta par la grange; le gibier cherché n'y était pas. A la fin , un enfant lui dit qu'il croyait que les hommes qu'elle cherchait tant, étaient montés aux chambres hautes. L'hôtesse bondit, comme si elle allait leur sauter dessus du premier élan; mais elle eut beau courir en haut, parcourir le galetas, regarder dans tous les coins, fourrer son nez derrière tous les tas de bois et autres objectivités, elle ne vit, elle n'entendit personne.
Elle redégringola en bas , visita toutes les autres chambres, et ne trouva pas âme qui vive, si ce n'est quelques mouches prisonnières fatiguées qui bourdonnaient; mais elle n'y fit pas attention , fila de nouveau vers l'escalier, puis revint sur ses pas à droite, en se rappelant encore une chambre inhabitée, se précipita à la porte et poussa tout-à-coup un cri lamentable; elle s'était mis le nez tout en sang; la porte était fermée. Toute hors d'elle-même, elle se mit à crier que l'on ouvrît, mais plus elle criait en colère, plus silencieux c'était à l'intérieur. Elle savait que d'ordinaire cette porte étar ouverte; la peur et la colère se mêlaient en elle d'une manière étrange; il lui arrivait ce qui arrive souvent aux enfants; elle ne savait si c'était la méchanceté humain* ou une puissance surnaturelle qui était en jeu par-là. Cette disposition, pour n'être pas bien lucide en elle, n'en était cependant pas moins réelle, et à la manière
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des femmes en pareils cas, elle ne voulut pas en démordre, comme des hommes l'eussent fait assez volontiers , en laissant aller un instant les choses. Il fallait que l'affaire s'éclairclt; elle voulait savoir si c'était des hommes ou le diable qui était là-dedans. Un mot qu'elle en dit aux femmes eut beaucoup plus d'effet que bien des longs rapports à l'autorité. Elles tressaillirent, quittèrent leurs assiettes et le marchand d'écuelles, entourèrent l'hôtesse, toutes de feu à l'intérieur, et toutes d'agigitation au dehors, demandant ce qu'il pourrait arriver, et conseillant ce qu'il serait bon de faire. — Il faut épier, c'est le meilleur, dit enfin celle qui avait si bonne i«mgue; épier, c'est commode, j'ai déjà épié bien des choses auxquelles je n'ose pas penser, à plus forte raison les dire.
— Tu as raison , dit l'hôtesse , puis elle appela le boucher, garçon dégourdi qu'on pouvait employer à tout, lui ordonna de dresser un échelle devant la fenêtre de la chambre fermée, et de voir ce qu'il y avait dedans. Il obéit avec précaution, monta l'échelle, regarda d'un côté, puis regarda #un autre, pendant que les femmes en bas s'agitaient comme des poissons dans un filet, en demandant ce qu'on voyait, ce qu'il y avait, en se démenant toujours davantage , en questionnant toujours plus plus haut, parce que le boucher ne disait mot, et se contentait de secouer plus significativement la tète. Enfin il descendit , et déclara qu'il ne pouvait rien préciser, parce qu'une grande redingote pendait à la fenêtre; mais qu'autant qu'il avait pu remarquer, il y avait sur la table un gros tas de quelque chose de rouge , à ce qu'il avait pu voir, et aussi de quelque chose de noir; mais ce que c'était que tout cela, en réalité, il n'osait le décider.
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Le feu avait pris aux étoupes. Toutes voulaient mon* ter, et celles qui étaient une fois là-haut, ne voulaient plus redescendre; Tune croyait voir le dos de son homme, une autre voyait deux dos, mais ne pouvait dire au juste à qui ils appartenaient , et ne voulait cependant pas redescendre avant de le savoir. Les femmes d'en bas réclamaient avec fureur d'autres échelles, et certainement la pensée du fourgon de la cuisine , pour enfoncer la fenêtre et enlever la redingote leur fût aussi venue , si une voix n'eût tout-à-coup demandé : — Qu'estce qu'il y a pour votre service?
A ces mots, toutes se retournèrent avec effroi, celle surtout qui était sur l'échelle, car c'était justement son homme qui avait ainsi parlé.
— Tiens, c'est toi, Babi (Barbe), dit l'homme à sa femme, je ne croyais pas que tu te tiendrais encore si bien sur une échelle; l'an prochain, il faut que tu te remettes à cueillir les cerises. Cependant, l'hôtesse sans se déconcerter, s'était mise à l'apostropher, en demandant ce que cela signifiait, et en disant que chez elle, elle n'endurait pas ces choses-là, il devait bien le savoir.
L'homme répondit bonnement qu'il n'y rien de mauvais dans tout cela, qu'il s'offrait pour une chopine et de bonnes paroles/ à leur montrer tout ce qui se passait; que pourtant elles ne devaient pas faire de bruit, et ne pas le trahir; car il en pâtirait trop.
Ces offres furent accueillies avec joie; les femmes le suivirent doucement, et en se retenant même de parler.
Il ouvrit doucement un tant soit peu la porte, fit signe aux premières de venir regarder, et se retira alors brusquement dans le fond. La première glissa avec précaution son nez dans la fente ; puis tout-à-coup elle poussa un grand cri, ouvrit la porte au large, et derrière elle,
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toutes les autres se mirent aussi à crier, sitôt que leur regard put pénétrer dans la chambre, et elles se précipitèrent les unes après les autres , en vomissant toutes les qualifications les plus énergiqnes qu'une femme en colère prodigue à son mari , comme jadis les anciens héros jetaient leur lance, avant de saisir leur épée, et de se précipiter dans la mêlée. C'est que dans cette chambre, les hommes étaient assis autour d'une grande table. Sur la table surgissait un énorme tas de pots cassés, où chaque homme choisissait ses vieilles connaissances, et se réjouissait tout haut du plaisir de les revoir, en racontant au milieu des éclats de rire, où ils s'étaient connus , combien de temps ils avaient été séparés , et combien ils s'étaient regrettés réciproquement. C'est au beau milieu de cette scène que les femmes tombaient comme des furies. Ces dames se trouvèrent alors presque niai, de colère, et les hommes, de Yire; plus dune aussi, nous devons en convenir, se sentit alors aux mains des démangaisons terribles. Cependant, peu à peu la plai-* santerie commença à se faire jour à travers le tapage; l'orage se dissipa, et bientôt on entendit tomber coup sur coup , des claques pareilles à celles d'armes blanches dans des mains alertes.
Quand une claque plus drue que les autres tombait sur de la chair épaisse, un bruyant éclat de rire se faisait entendre et achevait de chasser l'orage. Comment cela se fit, nous ne le savons; mais enfin pas une des femmes ne croisa la conversation avec son propre mari. Elles se mirent toutes à cingler à coups de langue les oreilles d'un autre, ce qui ôta son venin à l'affaire, et mitonna la réconciliation, à laquelle un verre de vin, présenté par chaque homme à sa femme, servit de transition; puis à la fin hommes et femmes se trouvèrent
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assis autour d'une grande table, sur laquelle il n'y avait plus de briques, mais un bel et bon souper, où chacun put choisir à Taise ce qui lui allait le mieux. Le marchand d'écuelles lui-même était au bas de la table, s'excusant si bien sur sa niaiserie et sur sa pauvreté, que non seulement les femmes lui pardonnèrent, mais que dès lors il se créa dans le village la plus magnifique clientèle.
Cependant, quoique la paix se montrât ainsi au-dehors, la chose n'en était pas moins allée au cœur, et faisait ses ravages ; surtout chez l'hôtesse , qui , ayant les plus nombreuses accointances, devait aussi souffrir le plus de tout cela.
La farce, comme on le conçoit, ne resta pas renfermée entre quatre murs; elle fut bientôt connue, et on ne l'oublia plus. Pas un pot ne se cassait sans qu'on ne dit: — Oh! cela ne fait rien, on en donne maintenant de tout neufs pour des cas'sés, et rarement on entrait à l'auberge, sans demander quand on recommencerait la fête des pots cassés, et sans plaisanter beaucoup sur la bêtise des femmes.
Mais irriter les femmes est une mauvaise affaire; il est rare que la vengeance ne s'en suive pas bientôt; Elles savent même trop richement tout payer, les bonnes femmes, aussi bien les tourments que les baisers. L'été et l'automne se passèrent; mais le tour qu'on leur avait joué, ces dames n'eurent garde de l'oublier.
Bientôt un affreux hiver enveloppa la terre. La tempête se mit à rugir horriblement des monts aux vallées. Février surtout fut un mois terrible. C'est un étrange mois que celui-là; il sait prendre parfois des mines aussi aimables que celles d'une jeune fille qui meurt d'envie d'avoir un mari. Mais il a beau faire l'aimable, ce n'est jamais sincèrement. II fait absolument comme une jeune
fille qui fait lès mines les plus charmantes avant le mariage, et qui, après le mariage, n'est plus qu'une aigre et méchante créature. Il vaut beaucoup mieux que février fasse une mine comme une vieille sorcière expirante qui ne veut pas mourir, et s'efforce de montrer à la mort les dents qu'elle n'a plus, afin de la chasser de son chevet par ses grimaces épouvantables.
C'était précisément une mine de sorcière comme cela que faisait le mois de février dont nous voulons parler. Les chats ne quittaient plus le poêle chaud. Les lièvres s'attroupaient dans les clairières les mieux fermées des forêts, en grandes assemblées populaires ; à peine voyaiton quelques jeunes filles vaguer comme des chauves souris à la nuit tombante. Elles avaient laissé leurs sabots sous le poêle, et sautillaient dans la boue ou dans la neige qui leur montait au genou, avec leurs souliers de bal, en poussant à chaque saut un petit cri, intérieurement, cela va sans dire, jusqu'à ce que leurs sauts aboutissent à la salle de danse, où elles se retrouvaient enfin gaies et sémillantes comme le poisson dans l'eau. Une fois, par la nuit la plus affreuse de ce mois, il semblait que tous les esprits des montagnes déchaînés hurlaient à travers des toitures, cliquetaient aux fenêtres, et tourbillonnaient dans l'air, en grêle, en pluie et en neige ; cela faisait un bruit horrible. Tout-à-eoup on vint frapper à une fenêtre dudit village ; il pouvait être une heure avant minuit ou un peu plus. Le frappage fut aussitôt entendu, et le guichet de la fenêtre ouvert; on demanda ce- qu'on voulait. — Monsieur le Conseiller, dit-on du dehors, levez-vous vite, et habillez-vous. Le pasteur vient de mourir subitement; les parents veulent le faire porter cette nuit à Berne, ou il était bourgeois, pour l'y enterrer. Il faut que les autorités et les pères de famille
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les plus importants lui fassent la reconduite. A minuit, au plus tard, soyez à l'auberge; n'oubliez pas le manteau. (Le manteau noir est non seulement le vêtement de deuil, mais aussi le signe distinctif des autorités; autrefois , elles le portaient toutes les fois qu'elles allaient au temple ; maintenant , elles ne le portent plus que les jours de communion.)
Le Conseiller ainsi réveillé voulait en demander plus long, mais le commissionnaire avait déjà disparu dans la tempête. Dans sa hâte et son inquiétude, le Conseiller ne parvint qu'à peine à allumer sa chandelle, et à réveiller sa femme, si fort qu'il l'appelât. A la fin, quand il y parvint, elle se mit à déblatérer toute furieuse contre une telle prétention dans une pareille nuit; comme si on prenait les paysans pour des chiens caniches; et elle prétendait qu'il n'y avait rien de mieux à faire pour quiconque avait un peu d'intelligence que de les envoyer coucher. Mais le Conseiller se fâcha de la sottise de sa femme, en mettant sur le compte de sa paresse son refus de se lever pour lui faire quelque chose de chaud , et lui dit tout net :
— Tu n'entends rien à cela; mais lève-toi tout de même, donne-moi une chemise; graisse-moi mes souliers, et vite, entends-tu, je ne voudrais pas arriver le dernier.
Même pour beaucoup d'argent le Conseiller n'eût pas renoncé à l'honneur auquel il n'aurait jamais pensé, d'aller ainsi en manteau de conseiller do sa commune, à Berne, où tous les gracieux seigneurs se diraient alors entre eux : — Tiens , voilà le paysan Frenech un des premiers; il est conseiller, et tout ce qu'il peut devenir encore par la suite , Dieu seul le sait. Il reprocha violemment ses lenteurs à sa femme qui prétendait toujours le
faire changer d'avis. Mais qui est homme est homme ; le Conseiller se trouvait à flot, il leva l'ancre,* mit à la voile et gagna le large. C'était réellement la première fois qu'il sentait si bien l'avantage d'être un homme de poids, et non une perche; aussi commençait-il à se faire une juste idée de son importance personnelle.
La tourmente devenait impétueuse comme une force armée, et couvrait la terre de neige et de grêle;, aussi la Conseiller ne savait-il plus, bien souvent, si, avec ses jambes il faisait voile en avant, ou bien s'il reculait au gré du vent.
Dans plusieurs autres maisons aussi , il vit tremblotter de la lumière ; mais dans son saint désir de ne pas être le dernier, il n'eut garde de lambiner en allant aux in* formations, pensant qu'ils savaient le chemin aussi bien que lui, et continua à naviguer de toutes ses forces à travers les vagues neigeuses de l'orage. Cependant, malgré son zèle, il n'arriva pas le premier; un Censeur de la paroisse 1 ) l'avait devancé, mais aussi pour un bon motif. Il espérait devenir Ammann 2 ) , et chacun sait qu'il faut que les Ammanns marchent en avant; aussi pour montrer son aptitude à la chose, n'avait-il mis que le plus nécessaire de ses habits, en fourrant le reste dans sa poche. Quand le Conseiller arriva, notre homme mettait justement sa cravate, avec grands efforts de corps et d'àme; pourtant, il en vint a bout, à son grand étonnement. — On pourrait parcourir trois communes avant
*) Dans les villages réformés les Censeurs sont des notables de l'endroit, qui se réunissent au chœur après le prêche, pour y passer en revue l'état de la moralité de la paroisse. On les appelle en allemand Chorrichter, juges du chœur.
*) Maire.
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de trouver un homme qui sût mettre lui-même sa cravate, dit-il alors avec orgueil.
Ils abordèrent tous les uns après les autres , avec plus ou moins de tumulte dans la chambre à peine éclairée, Les derniers voulaient savoir des premiers de quoi il s'agissait, le quand? le où? lç comment? Mais ils n'en savaient pas davantage les uns que les autres; ils avaient reçu le même message, et rien de plus. On alla à la chasse de l'hôtesse, qui fit un visage maussade et en colère, absolument pareil à celui que chaque homme venait de voir à l'instant chez lui; mais elle ne savait rien non plus. Cependant, son apparition fut bien accueillie par tous; elle était devenue nécessaire, car chacun se sentant transi de froid s'effrayait du voyage, et éprouvait une forte envie de prendre quelque chose de fortifiant et de réchauffant à l'intérieur. L'hôtesse était à même de satisfaire aux exigences du temps et aux besoins du peuple ; elle avait dans sa poche la clef pour cela.
C'était une noble nature que l'hôtesse; obéir au désir du peuple, c'était son besoin, c'était sa vie; l'un fut remis sur pieds avec du vin blanc; elle enflamma l'autre d une noble ardeur avec du rouge , distribuant au gré de chacun les portions selon leur besoin, par demi-chopine ou par chopine entière.
Quand les hommes se furent un peu réchauffés, ils commencèrent à s'étonner qu'il n en arrivât pas plusieurs aussi des autres parties du village.
— Je ne saurais pas, dit l'hôtesse, pourquoi ceux-là viendraient ici; ce serait du chemin perdu. Peut-être sont-ils en bas, chez le bedeau, ou à la cure; ou peutêtre déjà à Y Ours, à Nierenstich, ce qui leur épargne presque une heure de chemin; mais cependant je ne
sais pas. Minuit était passé depuis longtemps; les chopines étaient vides. L'hôtesse venait de satisfaire aux nouvelles exigences, et d'apaiser les besoins supplémentaires; cependant elle ne pouvait tuer le temps qui commençait à devenir long , pareil à un serpent qui a d'abord l'air d'un peloton, et qui finit par se dérouler comme un affreux et insatiable boa. C'est une chose curieuse que les hommes ne commencent souvent à se consulter, que quand l'ennui les gagne. Aussi la plupart de leurs conseils sentent-ils leur horrible somnolence, comme des malades sentent tout naturellement le mercure ou la camomille , les gouttes d'Hoffmann ou le musc, selon leur maladie. De même commençaient aussi à discuter nos hommes — , le manteau sous le bras, afin d'être prêts au premier signal, comme des hussards qui, par des nuits importantes, sont toujours avec la bride sur le bras, — pour savoir ce qui se passait à la cure, et ce qu'il y avait à faire; s'il ne serait pas bon d'envoyer une députation à la cure, pour annoncer, en première ligne, qu'ils étaient là; et, en seconde ligne, pour demander ce que l'on comptait faire. L'hôtesse qui apportait justement de quoi apaiser de nonveaux accès de soif, dit en passant:
— Je ne vous conseille pas de faire cela; pour des hommes aussi sages que vous prétendez être, pour les pères de la commune, ce ne serait pas là tout ce qu'il y aurait de plus adroit; cependant, à de si fortes tètes, je ne veux rien commander. Mais j'aurais cru qu'il vous serait venu à l'idée que l'on ne voyage point par un pareil temps avec un cercueil; plus le temps est horrible, plus sûrement on peut espérer qu'il s'améliorera l'instant d'après, et si vous alliez les presser à la cure, ils croiraient que vous ne pouvez pas attendre que le pasteur soit dehors de la commune; et pour des hommes
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comme vous prétendez être, ce ne serait vraiment pa tout ce qu'il y aurait de plus convenable, et personn ne vous en saurait bon gré.
Le discours de l'hôtesse pesa de tout son poids ; d'ail leurs, il Taisait vraiment un tel temps que pas un homm< de cœur n'aurait eu le courage de mettre un chien à la porte, et si souvent qu'on vidât ses chopines, si bien qu'on prît ses aises pour aller regarder à la fenêtre, rien n'y faisait; le temps était toujours le même. Alors on se rasseyait, on grommelait sur sa propre célérité, et comme cette fois la femme avait bien dit que ce n'était pas si pressant, et avait été la plus sage. C'est pourtant vrai parfois ce ne serait pas mal d écouter les femmes; h» seule chose fâcheuse c'est que l'on ne peut pas savoir quand cela est bon , et quand ça ne l'est pas. Et alors on se mettait à discuter et à réfléchir, s'il ne serait pas sage de faire faire quelque chose de chaud, une bonne soupe au fromage, un foie sauté et un joli morceau do rôti. Mais aussi ce serait par trop fâcheux si on allait être obligé de partir à l'instant où les choses seraient prêtes; on ne pourrait y toucher, et l'hôtesse ne leui ferait pas grâce du compte; car c'en était une, celle-là disaient-ils, qui ne savait ce que c'était que des manières, ni en fait de coup de langue, ni en fait d< compte. Si tout n'était pas si bon chez elle, il y a longtemps qu'elle ne les verrait plus; ils lui auraient bien fait voir qu'ils n'étaient pas des écoliers, et elle, la maitresse d'école.
Pendant qu'ainsi raisonnaient et discutaient nos hommes, les lumières devenaient plus pâles; un rayon de jour commençait à tremblotter à la fenêtre. De l'impatience on passa à la colère, en se répétant de plus en plus que les femmes avaient cependant bien eu raison.
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que les messieurs n'avaient pas le sens commun, et traitaient les paysans comme des chiens, et que c'était honteux que de la cure on n'eût pas fait savoir ce qui se passait, afin qu'on sût au moins où l'on en était. Mais qu'y faire? Ce que le bon Dieu n'a pas donné aux gens, on ne peut l'exiger d'eux; de l'intelligence, ces gens-là n'en avaient pas brin , et n'en auraient pas de longtemps vestige. Cependant, ils avaient toujours leurs manteaux sur le bras , comme à leur sortie d'Egypte les enfants d'Israël avaient toujours leurs souliers aux pieds et leur bâton à la main; lorsque tout-à-coup l'un d'eux aperçut le domestique de la cure qui montait la rue. Il annonça aussitôt la joyeuse nouvelle, courut dehors, pour savoir ce qu'il en était, pendant que les autres saisissaient leur manteau , et se secouaient en tumulte , tout en se disant réciproquement: — Je t'en prie, accroche-moi l'agrafe au collet de ma redingote.
Le domestique de la cure dit bonjour à celui qui était sorti. — Grand merci, Benz, répondit-il; quand estce qu'ils comptent partir avec lui?
— Avec qui? demanda Benz.
— Eh! parbleu! avec qui donc, sinon avec le pasteur?
— Ah! oui! Eh bien, ils ne veulent pas du tout partir maintenant Je vais justement chez le maréchal , pour le contremander. Ils trouvent qu'il fait mauvais temps. Ils ont eu beau s'y prendre de toutes les manières, ils n'ont pu décider le pasteur à partir avec eux. Il faut le laisser tranquille, qu'il a dit; il se trouve on ne peut mieux à la maison.
— Qu'est-ce ? fit l'homme en ouvrant de grands
yeux, est-ce qu'il parle encore?
— Oui, dit Benz, il parle très-bien; il faudrait l'entendre chez lui! Ça lui coule beaucoup plus dru que
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de la chaire. La dame est les autres vont volontiers en visite; mais lui se trouve mieux au logis, et alors il se met souvent en verve. Aujourd'hui, ils devaient aller à Thoune chez un monsieur, je ne sais plus comment il s'appelle, pour dîner, et il na pas voulu. Il a dit qu'il ne s en souciait pas; mais qu'on pouvait aller tout de même, que c'était moi qui conduirais. Ça m'aurait convenu, parce qu'il y avait beaucoup à faire là-bas; mais voilà qu'il leur a passé tout-à-coup autre chose par la tète. Pour le temps, ça ne leur ferait pas grand'chose; quand une fois on est à l'abri, c'est bien égal.
— Ainsi donc le pasteur va bien? demanda le paysan.
— Tout-à-fait! dit le domestique; il me semble qu'il devient tous les jours plus jeune. Mais quand on mange comme lui, ça n'est pas étonnant. S'il n'a pas avalé ses sept pommes-de-terre, de la viande et des légumes en masse, avec du beurre à midi et du fromage le soir, il croit n'avoir rien mangé et se plaint de ne pouvoir dormir à cause du vide de son estomac. Cependant, sauf votre respect, il faut que j'aille, sans quoi le maréchal donnerait inutilement double ration à son cheval, et on me mettrait cela sur le dos.
L'homme resta là debout, dans une position qui n'était vraiment pas des plus agréables, et pourtant il y restait, et y serait resté Dieu • sait jusqu'à quand , si un autre ne fût sorti , son manteau sur le dos , et n'eût demandé :
— Eh bien, Hans; qu'est-ce qu'il y a? Pourquoi n'apportes-tu pas de nouvelles?
Alors, il revint à lui, et se retourna brusquement. — Otez votre manteau, dit-il, que personne ne le voie, et il leur apprit dans la chambre la nouvelle qui , si courte quelle fût, n'avait cependant pas besoin d'être complétée par nouvelle ambassade. Cette nouvelle les satisfit si
bien qu'ils se mirent à discuter tout agités, à tonner horriblement entre eux . et à faire craquer la grosse table de chêne sous leurs vigoureux coups de poing. Il fallait dénoncer aussitôt le fait au bailli ; ce fut là l'opinion générale. Le bailli montrerait un peu ce que c'est que de se moquer des autorités, et de mettre le pasteur luimême dans une pareille turlupinade.
Us se mirent à nommer une députation. Celui qui a quelquefois participé à de semblables opérations doit savoir combien une pareille tache est difficile ; surtout quand presque tout le monde prétend ne vouloir se laisser élire à aucun prix, tandis qu'il brûle du désir d'être élu, comme le cerf altéré soupire après l'eau des fontaines.
— Oui, ce sera encore là le plus beau, dit l'hôtesse en passant, que vous alliez montrer vous-mêmes au bailli comme vous êtes bêtes. Si j'étais le bailli, je rassemblerais demain la commune, et je lui prouverais que je ne peux me servir de ganaches pareilles, et qu'il faut absolument choisir d'autres autorités. Voilà ce que je ferais, et j'aurais bien raison ; si vous êtes assez sots pour aller trompetter vous-mêmes votre propre bêtise.
L'observation porta coup, prit de la consistance, remua intérieurement les esprits, excita la peur; la discussion prit une autre tournure, et la conclusion fut des plus inattendues. Us tombèrent tous d'accord pour rester là, et y passer toute la journée aussi bien que possible, en faisant comme s'ils avalent à traiter les plus importantes affaires, concernant surtout la commune et exigeant le secret. Entre temps, on senquerrerait sous main du coupable, de l'auteur de ce crime de lèse-majesté, car il fallait qu'il fût connu coûte que coûte. Jouer un pareil tour aux fortes tètes d'une commune, cela ne s'était réellement jamais vu ; aussi cela méritait-il la peine