‹ Nouvelles bernoisesChapitre 8 sur 12 · L'HOMME PROPOSE · texte numérisé non relu

L'HOMME PROPOSE

Un ciel gris s'arrondissait en voûte sur la terre assombrie. Dans un champ noir on voyait une ligne de travailleurs. Les uns piochaient la terre; les autres ramassaient quelque chose. Derrière eux se trouvait debout, et aussi rangée en bataille, une superbe ligne de sacs. Pas loin de là s'étendait un village bien caché dans les arbres. De ce village, arrivait une voiture à quatre chevaux. Comme les chemins étaient boueux, sur le cheval de selle était assis à la manière des femmes, c'est-àdire les deux jambes pendantes du même côté, un homme trapu, à large figure, qui se balançait complaisamment à I unisson des mouvements du cheval , en regardant devant lui avec satisfaction.

Cet homme sur ce cheval était un paysan. Le champ sur lequel étaient les sacs était le sien. Les sacs étaient remplis de pommes-de-terre, qui presque partout avaient manqué; car alors c'était l'année 4816 qui roulait sur le monde; cependant ce champ avait beaucoup donné. Mais ce paysan n'était pas hégélien; ce n'était pas son Moi qui était son Dieu; c'était son argent; aussi en avait-il entassé à peu près cent mille thalers.

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Quand cet homme tourna vers lé champ, il sauta du cheval, et sa figure devint toute différente. Il se mit à regarder avec aigreur, en brusquant ses gens à droite et à gauche, et en leur demandant si cela tenait à ce qu'ils avaient moins travaillé, ou bien à ce qu'il y en avait moins, qu'ils n'avaient là que quinze sacs, tandis qu'il çn avait emmené dix-huit à midi; et en prétendant qu'une demi journée en devait donner autant qu'une autre. Mais quand on n'est pas là, ajouta-t-il, cela va toujours ainsi; on se met à bavarder, en volant à Dieu le temps , et au maître le prix de la journée.

— Nous avons fait ce que nous avons pu, et nous avons ramassé ce que nous avons trouvé, lui réponditon tout bref; mais plus sombres encore que le ciel, devinrent les visages avec lesquels on se mit à aider le paysan à charger ses sacs. Il eut bien des maux pour sortir du champ humide, malgré la vigueur de ses chevaux, car les roues entraient très-profondément dans la terre amollie. Domestiques et journaliers étaient obligés de pousser à la roue; si la voiture eût été un peu plus chargée , elle se fût engloutie comme une dame indolente sur un moelleux canapé; et, quant à partir, il eût été inutile d'en parler. Dès qu'il arriva sur le solide, le paysan s'éloigna lestement, en recommandant à ses gens de ne pas perdre leur temps, et de s'en venir bientôt, afin qu'on pût finir de décharger avant la nuit. Mais commander et obéir font deux. Il n'eut pas sitôt tourné le dos, qu'on se mit à lui tomber dessus, de telle façon que le diable n'eût plus voulu de sa peau. — Ce Schnitzfritz est l'homme le plus abominable qui soit au monde, se mit-on à dire. Déjà si riche , et cependant n'en avoir jamais assez! Il va faire au moins deux cents sacs de pommes-de-terre, à deux quintaux le sac. Partout ailleurs

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elles ont manqué; à quel prix il va les vendre, personne ne peut le savoir; et cependant, il trouve encore qu'il n'en a pas assez , le vilain chien ! Comme il va écorcher les pauvres gens, s'ils s'avisent de venir acheter chez lui de quoi manger, maintenant qu'on ne pourra plus en trouver dans tout le pays, même pour son argent.

Mais à cet égard ces gens se trompaient bien. Schnitzfritz n'écorcha pas de pauvres gens, il ne leur vendit même pas pour un kreutzer vaillant. Vinssent-ils même l'argent à la main, et les larmes aux yeux, le prier, pour l'amour de Dieu , de leur donner seulement de quoi 13ssasier six enfants affamés qui étaient chez eux assis autour d'une table nue , avec de grands yeux et des estomacs vides , il les renvoyaient tous avec de grossières paroles, en demandant quelles idées leur étaient donc venues, de croire quç Schnitzfritz allait descendre ainsi à sa cave pour deux misérables batz? — Mais si une fois je me mettais sur ce pied-là, disait-il, je n'aurais plus à faire, toute la journée, qu'à monter et à descendre, et pour un peu de mauvaise monnaie, à mesurer à ces gueux-là mes belles pommes-de-terre? Oui, sans doute, je veux les vendre, mais lestement et un bon prix, tout d'une fois et pour une belle somme. Et en effet, il vendit ainsi à un spéculateur tout ce qu'il avait de trop, à raison de huit thalers le sac. Aux pauvres gens, Schnitzfritz ne vendit rien du tout, et leur donna encore bien moins n'importe quoi. Les mendiants entouraient sa maison comme les souris défiantes la souricière. De lui on pouvait dire non-seulement que sa gauche ne savait pas ce que faisait sa droite ; mais aussi que sa droite ignorait ce que faisait sa gauche; car elles ne faisaient rien ni l'une ni l'autre. — On n'est pas au monde pour toute cette canaille, disait Schnitzfritz, et ma foi, à ceux qui

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