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ne peuvent pas s'en tirer tout seuls, on n'a rien de mieux à souhaiter que la mort, car alors au moins ils sont délivrés de tout, et ils ne tourmentent plus personne.
— Qu'est-ce que répondait à cela la femme de Schnitzfritz , demandera-t-on peut-être , car il y a bien des femmes qui font autant de bien derrière la porte, que leur homme fait de mal par devant, et qui cherchent à conjurer dans le cabinet, toutes les malédictions dont l'homme charge son avoir.
Mais ce n'était pas le cas ici, car si l'homme était méchant, la femme l'était encore bien plus; aussi l'appelait-on partout la Pfeffergrite (la Marguerite poivrée). Les pauvres gens la redoutaient bien plus que les corneilles ne redoutent les épouvantails ; mais aussi quand ils pouvaient y parvenir, par les nuits obscures , ils ne manquaient pas de lui arracher ses choux, ou bien de lui faucher son chanvre, sans l'épargner en rien. Les enfants n'étaient pas meilleurs; ils étaient seulement un peu différents: — Beaucoup dépenser et peu faire, c'était leur plaisir. Cela était vrai surtout des deux garçons; pour les filles, elles étaient encore trop petites. Les gens disaient souvent: — Hé! le proverbe ne ment pas; à père avare, enfants prodigues. Mais Schnitzfritz n'avait pas à vendre que des pommes-de-terre. Ses greniers étaient pleins jusqu'au dessus ; car chaque année il sortait de sa grange plus de deux cents muids de graines de toutes sortes, et à peine s'il en consommait annuellement une cinquantaine de muids dans son ménage. Pour cela, il s'arrangeait en conséquence, il était très-conservateur; il aimait ce qui était vieux, la pain en particulier; surtout celui qui avait la plus longue barbe. Dans son Spicher *) , il
l ) Pavillon avoisinant la ferme , où les paysans bernois logent toutes leurs provisions.
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avait toujours de grandes provisions à l'avance; sans compter que cette année-là encore, il avait beaucoup récolté; infiniment plus que tous les paysans de bien loin à la ronde. C'est dans ces années-là surtout que l'on voit clairement combien l'homme est borné ; combien les desseins de Dieu sont impénétrables ; combien ses voies sont différentes de nos voies , et nos pensées différentes de ses pensées. Ici les champs rapportent beaucoup, la terre donne de belles récoltes, les arbres sont chargés de fruits ; là , au contraire , tout a manqué , tout est mal venu, tout est frappé de la maladie. Alors, il est vrai, on se met à parler de contrées sèches, et de contrées humides, de terres fortes et de terres légères, de bise et de vent du sud, de semailles hâtives et de semailles retardées , ce qui réussit d'un côté , et pas de l'autre. Mais le contraire pourrait aussi se soutenir, et avec un peu de franchise , chacun est obligé de reconnaître qu'il y a là une puissance supérieure à la science humaine, et qui n'en fait qu'à son bon plaisir. On s'imagine alors que cette puissance devrait partager sa bénédiction d'après le mérite des propriétaires, en donnant aux bons les belles récoltes, et en frappant de malvenue les champs des mauvaises gens.
Et cependant cela va tout autrement ; il est impossible à l'homme , de pénétrer ni les règles , ni les lois d'après lesquelles tout marche ; et même , s'il voulait absolument dire ce qui en est, il serait presque amené à croire que les plus impies, les plus avares, les plus méchants, sont alors les mieux partagés, et que l'impiété est la meilleure garantie du succès.
Mais le chrétien est convaincu que Dieu est toujours là pour ceux qui l'aiment; tandis que la richesse ou la pauvreté, la santé ou la maladie, les bonnes années ou
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les mauvaises, n'aboutissent pour ceux qui ne l'aiment pas, qu'à leur perte et à leur malédiction. Car c'est sa main souveraine et équitable qui distribue le bien comme le mal, qui tient la balance où sont pesées les Jetions des hommes, et qui à tous les fronts répartit les couronnes de sa justice, ou le stygmate de sa réprobation.
Schnitzfritz et Pfeffergrite étaient heureux quand ils pensaient à leurs coffres et à leurs buffets si pleins, et faisaient bombance dans leur petite arrière-chambre, pendant que les pauvres gens souffraient la faim et. priaient par les nuits sans sommeil, à l'instant ou ils ne songeaient, eux, qu'à augmenter toujours davantage leur trésor, en trafiquant du besoin des pauvres. Que ce fût là de l'usure, ils n'y pensaient pas du tout; y eussentils pensé d'ailleurs, que cela ne les eût guère tourmentés.
Leurs plus beaux moments étaient précisément ceux oh ils avaient de l'argent nouveau à ajouter à l'ancien dans leur coffre-fort , dont ils ne pouvaient rassasier leurs yeux. Les pauvres malheureux ne réfléchissaient pas au nuage noir que cela leur vaudrait devant les yeux dans l'autre monde, quand cet argent dont ils faisaient leur ciel aurait à tout jamais disparu. Il y a trente ans , on n'était pas encore si acharné, parmi les paysans, à mettre son argent à intérêt, aussi vite que possible; on se complaisait naïvement alors à regarder son trésor, comme des enfants regardent leur tirelire. Au milieu de la joie que leur donnaient ces beaux thalers si durs , ils étaient bien loin de penser à la joie qu'ils pourraient faire à des enfants affamés , avec des pommes-de-terre tendres. Des "'Mis pareils ne songent jamais à faire un plaisir aux leurs p. rpiand cela leur arrive sans le vouloir, ils se le
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reprochent comme un crime. Quand ils s'étaient bien régalé de la vue de leur argent, et qu'ils avaient bien refermé la caisse, ils se mettaient à discuter sur ce qu'il serait le plus avantageux d'aller vendre au prochain marché. On ne saurait imaginer tout ce qu'un spicher de paysan peut contenir dans son ventre d'approvisionnements de toute espèce. Le père Noé, qui devait cependant avoir un joli magasin de provisions dans son Arche, ouvrirait lui même de grands yeux , si jamais il lui était donné de voir rien de pareil.
Un jour Schnitzfritz revint chez lui avec beaucoup d'argent, mais avec une mauvaise nouvelle.
— Cela va mal, à ce qu'il paraît, dit-il en secret à sa Pfeffergrite; il arrive du blé étranger; le gouvernement en a acheté, ainsi que d'autres brigands qui ne veulent pas laisser les paysans profiter d'une bonne occasion. On parle d'une grande baisse; ceux qui veulent ne pas tout perdre, n'ont plus qu'à se dépêcher.
Fort heureusement personne ne put entendre les gentillesses que Pfeffergrite débita ce soir-là contre le gouvernement et les brigands en question. On décida alors, en conseil secret, que Schnitzfritz conduirait au prochain marché une voiture de blé chargée pour ses quatre chevaux. Mais afin que personne ne pût se douter de son projet et en bavarder, on décida aussi de remplir les sacs bien en cachette pendant la semaine , après quoi , la voiture serait bientôt chargée à la nuit tombante. Ce qui fut dit fut fait, et par une longue nuit bien noire , Schnitzfritz partit pour le marché avec un énorme chargement.
Le ciel était sans étoiles; mais non pas le cœur de Schnitzfritz; ces étoiles de son cœur c'étaient les thalcrs qu'il allait toucher, et qu'il lui semblait déjà entendra
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cliqueter dans sa poche. Seulement, par-ci, par-là, il se sentait vexé, quand, par cette nuit tranquille, il entendait quelque voiture aller aussi au marché.
— Il faut que ce soit quelque vilain chien, se disaitil, qui voudra se mettre en travers de mon marché. Si j'étais le maître, je ferais publier en ordonnance que désormais personne n'ait le droit de mener de la graine au marché, excepté Schnitzfritz. Mille tonnerres! c'est alors que je ferais joliment sortir la monnaie de la poche des gens, de manière à ne plus leur laisser ni peau, ni poil; c'est alors aussi que Pfeffergrite ferait une mine plus douce qu'un bâton de sucre d'orge ! Il arriva presque le premier au marché. Il fut enchanté que son tour n'eût pas été remarqué, car on commençait déjà à reparler du rabais. Il y avait bien là des acheteurs , mais ils faisaient les indifférents, ce qui confirma Schnitzfritz dans son idée , qu'il ferait peut-être bien de se dépêcher, s'il ne voulait pas voir l'occasion lui échapper. Il parla donc à ceux qui tournaillaient autour de sa voiture beaucoup moins grossièrement que de coutume; et une heure n'était pas écoulée, qu'il avait tout vendu à un beau prix, et qu'il se trouvait les poches pleines d'argent et le cœur plein de joie. Pendant qu'il faisait son marché , les voitures de graines étaient arrivées les unes après les autres, et Schnitzfritz, appuyé contre sa voiture vide, attendait avec une joie méchante que le grand rabais se déclarât. Mais bientôt l'arrivage s'arrêta. Ceux qui avaient voulu venir s'étaient hâté, supposant, à cause des bruits, que les premiers moments seraient les meilleurs pour la vente. Une fois les dix heures passées, la graine devint rare sur le marché; de graine étrangère pas vestige; de celle du gouvernement, ni vu, ni entendu. Les acheteurs se pressaient autour des voitures sur lesquelles il y
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avait encore quelque chose à vendre , c'était une cohue. Les prix montaient d'une minute à l'autre. Il y avait là des meuniers des contrées éloignées dans les montagnes qui voulaient à tout prix s'en retourner chargés. Ils avaient hésité à acheter, et étaient arrivés plus tard ; pendant ce temps-la, ceux de l'endroit et du voisinage, sachant à quoi s'en tenir sur les bruits répandus , s'étaient pourvus à temps, et -maintenant, ils contemplaient cette cohue avec complaisance et satisfaction. Quant à Schnitzfritz, il se trouvait, lui, dans des dispositions bien différentes. Il regardait ce changement inattendu avec une fureur étonnée, promenant autour de lui les yeux sur toute la graine des autres, en saisissant à droite et à gauche, avec une colère croissante, les offres qui croissaient aussi, et les acheteurs qui se bousculaient, et la marchandise qui allait manquer. Sa voiture à lui était vide. Tout-à-coup, il entendit offrir un thaler de plus par sac qu'il n'avait vendu. Cela lui fit presque enfoncer les goussets de sa culotte, avec ses poings fermés. Un instant après, il entendit offrir deux thalers; alors il tira ses poings au grand air et s'en frappa la tête. Midi n'était pas sonné, que le sac valait trois thalers de plus qu'il n'avait vendu. Il ne put y résister plus longtemps; son cœur était sur le point d'éclater; il crut qu'il allait étouffer de fureur et de détresse. Vite, il réatela ses chevaux, qui étaient de côté à manger péniblement dans un filet plein de foin, et franchit au grand trot la porte de la ville, sans mettre le pied dans une seule auberge pour s'y faire servir quelque chose de chaud. Les charrettes des laitiers volaient en éclats de tout côté , et les scieurs de bois lui criaient après, à cause de leurs chevalets qu'il venait de briser. Mais Schnitzfritz ne regardait pas autour de lui, et n'en allait pas plus lentement, tena***
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toujours, avec son fouet levé, ses chevaux au galop, et le monde en respect. Aussi bien avait-il perdu connais* sance; il ne savait plus s'il était à la montée ou à la descente , s'il arrivait une voiture , oui ou non , ni si ses chevaux avaient oui ou non faim et soif. Il ne pensait qu'à une seule chose; c'est qu'il s'était laissé embêter, c'est que s'il eût attendu et fait comme les autres fois, il aurait peut-être cent thalers de plus à rapporter à Pfeffergrite. Il ne sut pas comment il était revenu chez lui, ni le temps qu'il avait mis à ce retour. Seulement ses chevaux ne voulaient plus courir, malgré tous ses coups de fouet, et lui-même il ne pouvait plus fouetter. L'idée ne lui vint pas non plus de taire toute l'affaire à Pfeffergrite, afin de ne pas lui faire partager son chagrin, et de ne pas voir ces cent malheureux thalers réchauffés, comme les femmes ont coutume de le faire pour les légumes , non-seulement une fois ou deux, mais toute sa vie durant. Car, en fin de compte , la plus grosse gamelle de légumes s'épuise une fois ou une autre, tandis que cent thalers ainsi jetés par la fenêtre, c'est une affaire qui n'a plus de fin, et qu'une femme comme la Pfeffergrite ne manque pas de réchauffer chaque jour. L'état dans lequel homme et chevaux arrivèrent enfin, frappa aussitôt tout le monde. Pfeffergrite eut grand'peur.
— Est-ce que tu as perdu ton argent? s'écria-t-elle , est-ce qu'on t'a attaqué? Est-ce que tu n'as pas pu te défendre ?
Schnitzfritz ne répondit rien; seulement il lui tendit de la voiture un vieux manteau de dragon, dans lequel son argent était empaqueté»
— Ahl Dieu soit loué! dit Pfeffergrite, aussitôt qu'elle se sentit cette consolation dans les bras, viens vite me
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raconter ce qui est arrivé. Garçons 1 soignez les chevaux ; ils en ont besoin. Qu'est-ce que tu as? Dieu soit loué! dans tout les cas, voilà toujours l'argent, dit Pfeffergrite, une fois dans la chambre, et, à ce qu'il me semble, tu as bien vendu ; car le petit sac est lourd. Tu auras sans doute bu un peu plus qu'il ne t'en faut; pourvu que tu n'ailles pas t'y mettre!
Quand enfin Schnitzfritz expliqua de quoi il s'agissait, la colère et la douleur de Pfeffergrite ne furent pas petites. Elle commença par habiller son homme du haut en bas, en lui reprochant sa bêtise.
— Oui, oui, pour se laisser enfoncer comme cela, dit-elle, il faut être une vache, et même une des plus bêtes de toutes.
Mais Schnitzfritz lui répondit qu'elle aurait pu s'y tromper aussi bien que lui, et qu'à bien d'autres, il était aussi arrivé la même chose; alors sa colère changea de direction, et elle se mit à jurer horriblement, contre les maudits bernois et contre les messieurs, en protestant qu'elle ne laisserait pas retourner le moindre grain de blé à leur marché; quand même, ils devraient tous en mourir de faim. Ecorcher les paysans; c'avait été là de tout temps leur plaisir; maintenant qu'ils avaient le manche du couteau dans la main , c'était aux paysans à leur montrer ce qu'ils pourraient faire. Si cela ne tenait qu'à elle, ils seraient bientôt obligés de moudre pour le manger les pavés de leurs rues et les tuiles de leurs maisons, les vilains chiens ! La bonne Pfeffergrite était habituée à attribuer tous ses embarras aux bernois et aux messieurs. Que ces faux bruits aient pu provenir de quelques malins meuniers, qui n'étaient ni messieurs, ni bernois, mais bel et bien de bonne origine paysanne , pas un ange n'eût été dans le cas de l'en persuader.
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Après tout , ils se promirent bien de ne plus se laisser entortiller, pouvant très-bien attendre que le temps devînt meilleur pour la vente : — Tant que le sac ne sera pas à vingt thalers, pas un grain ne sortira de notre spicher, tel fut leur dernier mot. Schnitzfritz ne reparut donc pas sur le marché, et le spicher ne fut plus ouvert qu'au meunier qui venait toutes les trois semaines, chercher, pour la moudre , la graine que Schnitzfritz consommait dans son ménage. II avait soin de ne donner que ce qu'il avait de pire , ce qui faisait un pain noir comme un chapeau, et aride comme du sable; et cependant cela lui crevait toujours le cœur de voir revenir ce jour fatal toutes les trois semaines. Il était toujours à calculer combien d'argent il eût pu en tirer, et à se répéter que ce qu'on mangeait ainsi soi-même ne rapportait pourtant rien. Le Seigneur avait eu là tout de même une bien mauvaise idée; et s'il avait eu la main malheureuse, c'était bien en cela, d'obliger les gens à manger. Il aurait aussi bien pu faire la chose autrement. Mais il n'avait fait cela que pour tourmenter les paysans; car tous les seigneurs se ressemblent, y compris même celui du ciel.
Le couple avait aussi d'autant plus de joie à voir la mercuriale des graines. De semaine en semaine elles montaient, en Rapprochant du terme si attendu, et chaque fois que les deux époux se trouvaient ensemble dans leur arrière-chambre, à compter pour combien d'argent ils avaient encore de provisions, chaque fois la somme en était plus forte, et finissait par former un énorme capital, compensant amplement ce que Schnitzfritz avait perdu sur son marché. Plus la disette devenait poignante , plus s'augmentait la joie horrible de leurs cœurs, plus aussi ils se montraient avares du plus petit brin de nourriture, et y veillaient, comme veille Cerbère
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à la porte de l'enfer. Aussi bien était-ce un véritable enfer que le spicher * et la maison de ce couple si dur, contre lequel s'élevaient tant de malédictions quand un pauvre venait à passer timidement devant. Les riches eux-mêmes ne passaient jamais par-là sans colère et sans se dire: — Quelles horribles gens! si tous étaient comme cela, que le monde serait à plaindre! Mais pourquoi aussi le bon Dieu donne-t-il à ceux-là ce qu'il prend aux autres? Cela ne se comprend pas. Comment donc est-ce qu'il entend les choses, et comment cela finira-t-il?
Un printemps magnifique et chaud planait depuis longtemps sur la campagne, et les récoltes se présentaient bien. Tout annonçait une année prospère, et cependant les prix montaient toujours, et la misère était grande dans le pays. En bien des endroits, on en était réduit à cuire du jeune trèfle, ce qui faisait mourir les gens au milieu d'affreuses coliques. Plus la famine augmentait et plus Schnitzfritz avait de joie et d'espérance. Encore un marché ou deux, et ils allaient atteindre leur but; car, que le grain pût baisser, il n'y pensaient pas, et bien d'autres gens ne le croyaient pas non plus. Schnitzfritz et sa femme passaient, en attendant, d'agréables soirées à préparer dans leur chambre secrète de la place pour les nouveaux arrivants, absolument comme d'autres préparent un logement pour des hôtes chéris.
Le soleil de 1817 ne fut pas celui de 1816; aussi peu que le soleil d'Austerlitz fut celui de Waterloo. En 1817, le soleil fut sans nuages, ses taches avaient disparu, et il recommença à faire chaud sur la terre. La moisson fut superbe, et mûrit de bonne heure; mais il n'était toujours pas question de baisse dans les prix. L'orge tomba sous les faux, et on salua le bon pain nouveau avec
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des transports de joie. Puis ce fut le tour du blé, et Schnitzfritz se mit à faucher lui-même avec les autres, tant il avait de plaisir à voir ces épis si lourds. Une chose pourtant le vexait, c'est qu'il ne fût pas seul à en avoir de pareils , et que les autres en eussent aussi. Un mercredi matin , comme il allait précisément se lever pour éveiller ses domestiques, bien avant le point du jour, quelqu'un vint frapper à la porte de la maison. Aussitôt Schnitzfritz ouvrit le guichet de la fenêtre, y passa la tète et demanda: — Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que c'est?
— Ce n'est que moi, répondit une voix dans l'obscurité, je voulais seulement te dire que la graine a baissé hier, au marché, de deux thalers par sac. J'ai pensé que cela me vaudrait de belles étrennes, si je venais te le dire.
— Ce serait bien le diable! s'écria Schnitzfritz; tu veux m entortiller , vilain chien !
— Va lui donner des étrennes avec une bûche de foyard, se mit a crier Pfeffergrite par derrière. Schnitzfritz sortit brusquement en chemise, mais il n'atteignit personne. Il ne put qu'entendre des rires moqueurs dans l'obscurité.
On eût dit que tous les pieux de haies et toutes les tiges de noisetiers venaient d'être nantis d'une bouche, et se mettaient a rire à gorge déployée. Cette nouvelle fit a ces époux l'effet d'une médecine. Ils ny croyaient pas; cependant ils ne pouvaient s'empêcher de se demander: — Est-ce vrai, oui ou non? Fritz n'avait garde d'aller le demander a un voisin; il ne voulait faire voir na. personne l'inquiétude que cela lui donnait. — Si cela cœurs;° F iïisait-il , on l'apprendra toujours assez tôt; si brin de nourjas , il est tout aussi bien que les gens ne
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puissent pas se moquer de ma frayeur inutile. Il alla donc au champ, faucher avec son monde, et fut à l'œuvre le premier de tous. Au point du jour, un paysan vint à passer avec ses domestiques, la faux sur l'épaulé , pareil à un capitaine qui se rend à son poste, avec sa compagnie, le jour d'une bataille. Il s arrêta près de Schnitzfritz et lui cria:
— Dis donc, sais-tu déjà comment c'est allé hier à Berne ? Sans qu'on s'y attende , le blé a diminué de deux thalers par sac.
— Oui, oui, c'est bon; tout ce qu'on dit n'est pas toujours vrai, quand même les enfants et les niais se le répètent entre eux, répondit Schnitzfritz en fureur.
— C'est ce qu'on verra bientôt, répondit le paysan, et il passa outre, en ricanant avec sa compagnie.
— Eh bien, Fritz, sais-tu ce qui est arrivé hier à Berne! le blé a diminué de trois thalers; s'écria un second.
— Pourquoi pas de cinq tout d'un coup, répliqua Fritz sur le même ton.
— Que sait-on? répondit tranquillement le paysan, ça pourra bien venir.
— Ha ! ha ! Fritz c'est joliment allé hier à Berne , cria encore un autre; les prix ont baissé comme le diable, et tout le marché était plein. Voilà un bon moment pour aller au marché, Fritz?
— Va-z-y si tu veux, au moins tu pourras payer une fois tes dettes, qui te tourmentent tant, répondit Schnitzfritz en colère.
— Tâche seulement que ton blé ne te tourmente pas plus que mes dettes, ne me tourmentent, s'écria en riant le jeune paysan, qui entonna là-dessus une chanson joyeuse, à laquelle ses domestiques s'associèrent aussitôt, et il continua gaiment sa route.
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— Eh! Fritz, les grippe-sous ont eu chaud hier à Berne, se remit-on bientôt à lui crier d'un autre côté; il paraît que le bon Dieu se réveille, et veut prouver qu'il aime autant les pauvres que les riches. C'était le premier valet d'une veuve, qui gouvernait chez elle le train de la maison.
— Ma foi, c'est bien tant mieux, si le bon Dieu se réveille , répondit Schnitzfritz , il y a des gens qui ont plus à le craindre que les fermiers; et alors ceux qui ont aux mains des doigts crochus, auront soin de ne pas les sortir de leurs poches, car on dit que c'est à ceux-là qu'il aime le mieux à donner la danse.
— Je le crois aussi, reprit le domestique; oui, cela ira mal pour les doigts crochus des fermiers qui mettent deux sortes de blé dans le sac, de l'eau dans le lait et de la paille dans le foin qu'ils vendent. Un bruyant éclat de rire partit de la bande qui l'accompagnait, et il continua son chemin. Tout cela remplissait Schnitzfritz de colère et d'inquiétude; mais il n'eût pas voulu faire a tous ces gueux le plaisir de quitter son champ, et de laisser voir combien tous ces propos l'agitaient. Il cherchait à se persuader que c'était un parti pris, et que ces gens n'avaient voulu que le vexer. Mais il le leur revaudrait, à tous ces gueux et à tous ces chenapans; cela, il le garantissait dans les termes les plus ronflants. Quand enfin cette matinée si longue fut finie, il rentra chez lui et raconta les événements à Pfeffergrite , qui ne fut pas aussi calme et endurante. Elle se mit a faire un tel vacarme dans la cuisine, qu'on eût dit que tous les pots et tous les poêlons venaient de se déclarer la guerre et se rossaient à mort. Elle se mit à disputer ses domestiques, qui s'imaginaient sans doute maintenant, disait-elle, pouvoir se remettre à manger comme des
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moutons, qui avalent dans un an trois fois plus qu'ils ne valent, de manière à se faire un ventre comme celui d'un vieux bourgmeistre , ou d'un vieille jument de meunier.
A la fin elle se mit à tonner contre son homme: — Et toi, si tu n'étais pas un imbécille, il y a longtemps que tu serais allé voir ton cousin du Saukasus; il t'aurait dit au juste ce qu'il en est , et peut-être auriezvous trouvé quelqu'un à qui vous eussiez pu faire la barbe ; aussi bien ne peux-tu pas faire de gerbes aujourd'hui. Mais Schnitzfritz eut beau courir partout où il voulut, chez le cousin du Saukasus, ou chez un autre; la chose était vraie , et non-seulement elle resta vraie , mais encore d'un marché à l'autre, les prix baissaient toujours davantage, et toute espérance de les voir remonter avait aussi complètement disparu. Quel coup affreux ce fut pour Pfeffergrite et Schnitzfritz, personne ne pourrait le dire. Il leur semblait à tous deux qu'ils avaient dans le corps un gros peloton de vers rongeurs qui dévoraient les parois de leur enveloppe, sans parvenir à les percer. Ils supportèrent leur misère en commun, sans se faire aucun reproche, car en tout cela ils avaient toujours été d'une seule et même idée. Ils furent aussi tous deux parfaitement d'avis de ne pas donner aux gens le plaisir de les voir se décider à vendre leur graine en réserve à meilleur marché. Ils ne voulaient pas se faire moquer d'eux, étant bien a même d'attendre pour vendre, un moment plus favorable. C'était curieux de les voir faire pâtir leur blé de leur colère, a peu près comme des enfants qui se fâchent contre les pierres sur lesquelles ils trébuchent. Us ne pouvaient plus regarder leur blé dans le spicher, et ne l'ouvraient que le moins possible; ils voulaient même n'y plus pen-
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ser, mais ils n'y pouvaient parvenir. Ce souvenir était plus fort qu'eux. Toutes les nuits en rêve, ils voyaient revenir ce blé, et les gens, et les moqueries, source de préoccupations intarrissables. Et c'est aussi pourquoi ils ne voulaient plus en entendre parler.
Cependant un jour l'aîné de leurs garçons s'envint en disant : — Père , viens donc voir ! J'ai voulu aller prendre dans la dernière caisse, du grain pour les pigeons, et voilà que tout y était vivant. Quand j'y ai mis la main ça a commencé à me frétiller dans les doigts, que ça m'a fait une horrible peur. Le père se mit à suivre son fils en jurant; puis, après lui, vint aussi Pfeffergrite, de manière à ce que personne ne s'en aperçut, car elle rêvait toute éveillée et à rien de bon.
Dans le spicher quelque chose d'horrible les attendait; quelque chose de tout autre que le fourmillement intérieur. Dans les gruaux des pigeons tout était effectivement vivant; mais cette vie ne provenait pas de la; elle venait d'en-haut, elle venait du compartiment supérieur. Dans le haut , le blé de l'année précédente , qui avait été récolté humide, y avait été enmagasiné de même. C'est là que s'étaient formés les vers. Plus il y avait de blé dans le spicher, et plus puissante devenait cette vie, car d'autant plus chaud devenait aussi le blé humide. Par toutes les fissures du grenier, les vers tombaient sur le blé d en-bas qui était plus vieux et meilleur; de manière que la vie grouillait effectivement partout, vie qui frappa de stupeur Schnitzfritz et sa Pfeffergrite , en faisant dresser leurs cheveux sur leur tète. Dans leur colère contre ce blé, ils ne l'avaient plus assez souvent regardé; ils n'avaient laissé entrer personne dans le spicher; ils avaient oublié que la graine d'un été humide avait besoin pendant le bel été suivant d'être secouée et transvasée. Us
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avaient oublié, en un mot, tout ce que, du reste, ils savaient très-bien être nécessaire. Ainsi se trouvaient punies leur négligence et leur avarice, quand les chaleurs pénétrèrent une fois solidement dans le spicher.
Ils eurent alors certes assez de bouches à nourrir; non pas, il est vrai, de celles qui viennent mendier à la porte; mais des bouches, qui mangeaient très-bien tant qu'elles trouvaient à manger, et sans même en demander permission.
Schnitzfritz et Pfeffergrite, étaient là, muets et hébétés, comme ils ne l'eussent pas été bien certainement, si le feu eut été aux quatre coins de la maison. Car alors , ils eussent cherché à l'éteindre , ou à sauver quelque chose ; mais là, qui avait-il à sauver et à éteindre? Ce qui vivait, vivait; ni force ni adresse ne pouvait plus rien y faire. Pfeffergrite fut la première à retrouver sa langue, ce qui se comprend très-bien , puisqu'elle était femme.
— Prends bien garde que personne ne s'en doute ; ditelle, c'est là l'important. Schnitzfritz le comprit d'autant mieux que c'était déjà sa propre idée. Us refermèrent le spicher en se promettant bien de tenir la chose secrète. Mais hélas! on sait ce qu'il arrive quand on veut concentrer le feu dans une maison pour l'éteindre , sans être assez en force. Vouloir concentrer des vers pour s'en défaire en cachette, c'est encore une folie bien plus grande.
Sitôt que leurs domestiques furent tous au champ, ils voulurent essayer de remuer le blé et de lui donner de l'air; mais rien n'y lit. Le monde s'aperçut bientôt de quoi ça tournait dans le spicher de Schnitzfritz; et celui-ci reconnut enfin qu'il était temps de jeter là le plus mauvais, s'il voulait sauver le meilleur. Car il en est ainsi de tout: le bon et le mauvais ne peuvent pas
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rester côte à côte; si Ton ne se défait pas à temps du mauvais, le bon lui ressemble bientôt. Mais ils eurent beau faire, et beau se tourmenter, tout fut inutile. A la fin, ils comprirent qu'il fallait se débarrasser de tout ce qui était atteint; mais comment s'y prendre pour ne pas éveiller les sarcasmes et les moqueries de tout le monde ? Cela donna beaucoup à penser à Schnitzfritz et à sa femme.
En fin de compte , on résolut de creuser une fosse au fond d'un bois où il ne passait pas deux hommes tous les cent ans, et d'aller y enterrer ce blé vivant, par des nuits bien noires. Hélas! s'ils avaient eu soin de ne pas laisser enfouir dans leurs cœurs, sous les décombres du monde, les paroles sacrées qu'ils avaient entendues à l'école et k l'église, et de les y conserver vivantes, leur blé ne se fût pas ainsi animé, et ils n'eussent pas eu besoin d'aller l'enterrer au fond du bois par la nuit noire. Voilà ce qui arrive en effet : quand on n'a pas soin de se créer une vie honorable, on est bientôt tourmenté et même déchiré par une autre vie qu'on n'a pas cherchée. Que c'était pourtant triste daller enfouir ainsi son blé dans les bois ! Comme il fallait absolument que personne n'en sût rien , on ne mit dans la confidence qu'un vieux domestique qui était parent de la famille. Au spicher, on mit le blé dans les sacs, aussi secrètement que possible, puis on profitait des nuits bien sombres ou bien orageuses, pour se diriger vers la forêt. Avec le domestique allait aussi tantôt le père, et tantôt le fils. Quant à Pfeffergrite elle n'eût pas voulu y aller à pareille heure, ni pour or, ni pour argent. Elle était superstitieuse ; dès qu'il faisait nuit elle avait horriblement peur du diable et le voyait dans tous les coins. Que la nuit régnât d'ailleurs dans son âme, et que le diable y fût
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continuellement, cela ne l'effrayait pas; au contraire, elle aimait cela de tout son cœur. Hélas! c'était pourtant bien autre chose, de mener ainsi son blé perdu à la forêt, que de s'en venir du marché, avec un trop petit profit. Schnitzfritz aurait pu tirer de tout cela deux à trois mille thalers, tout en s évitant ces courses nocturnes, s'il avait été plus traitable, s il n'eût pas voulu s'enrichir de la misère des pauvres , s'il n'eût pas été un usurier, et même un usurier de la pire espèce. Dans le principe, cet enfouissage resta assez secret; mais il en est des secrets comme des lumières que l'on veut cacher; il se trouve presque toujours quelque fissure à travers laquelle la lumière perce et attire les guetteurs.
On parla d'abord de revenants dans le spicher de Schnitzfritz, puis bientôt après, dans la forêt. On prétendit qu'il s'y faisait un horrible tapage par les nuits noires; qu'on y entendait hennir des chevaux et rouler des voitures , et on mit tout cela sur le compte de l'ancien seigneur de Schùpfen qui revenait sans doute. Cependant les garçons, habitués à courir le soir et la nuit après leurs plaisirs, ont les yeux bien ouverts. L'un de ces garçons chercha donc à savoir pourquoi il y avait de la lumière dans le spicher de Schnitzfritz; un autre s'aperçut que c'était bien une vraie voiture qui revenait de la forêt, et avant que Schnitzfritz n'eût terminé sa besogne, le public se trouva parfaitement au courant des rapports existants entre le spicher de Schnitzfritz et le fossé de la forêt. Il est facile d'imaginer toutes les moqueries et tous les sarcasmes qui plurent alors sur Pfeffergrite et Schnitzfritz, et avec quel empressement chacun applaudit à ce qui leur était arrivé, en souhaitant fort qu'il en arrivât autant à tous leurs pareils. Toute la différence entre les gens se résumait à ceci, que les uns se con-
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tentaient d'en rire de tout leur cœur, pendant que les autres juraient horriblement, en se demandant s'il y avait bien réellement un Dieu juste dans le ciel. — Si ceuxlà ne sont pas punis à faire craquer toutes les couennes, disaient-ils , je ne donnerais pas un kreutzer de sa justice. Y a-t-il rien de plus affreux que de pressurer les pauvres gens, et de mieux aimer laisser manger son blé par les vers que par des enfants affamés? Non, cela ne s'est jamais vu ! Ces gens ne s'apercevaient pas qu'ils tombaient eux-mêmes en grand péché, et ne voyaient pas la poutre qu'ils avaient dans l'œil. Il ne sied pas à un chrétien de se réjouir de la punition d'autrui. Pour son frère, il doit implorer la miséricorde, et non pas la sévérité de Dieu.
— Mon père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font, a dit le Christ sur la croix. Mais ces gens ne savaient pas du tout ce que c'est que la vengeance de Dieu et comment il punit. Ils ne pouvaient donc imaginer que Scbnitzfritz et Pfeffergrite eussent dans le cœur des vers bien plus terribles que ceux qu'ils avaient enterrés dans la forêt. Pour 100 thalers, combien, dans le temps, ils s'étaient tourmentés et disputés: et maintenant c'était deux à trois mille qu'ils avaient k mettre au creux, sans compter la honte, les moqueries, et l'obligation de tout comprimer en soi, pour que personne n'en sût rien; être plein d'angoisses et de chagrins, et n'en pas faire la moindre mine , tout en se disant que pendant la nuit les vers grouilleront et morderont encore, avec plus de violence et de venin que le jour, non pas dans le spicher, mais dans les cœurs!
Les bonnes gens s'imaginent que quand Dieu veut punir, il faut absolument qu'il fasse grêler, qu'il allume la maison, qu'il frappe de maladie les bêtes et les
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hommes , ou qu'il fasse quelque chose d'extraordinaire et d'épouvantable, de manière que chacun puisse s'exclamer bien loin à la ronde, en montrant cela du doigt: — Hein! voyçz-vous? comme Dieu les punit! Ah! il ne l'ont pas volé! Dieu merci! si au moins tous leurs pareils en attrapaient autant!
Ainsi parlent les gens; ils aimeraient bien à avoir une scène, et à faire ressortir par-là leur équité personnelle, et ils ne donnent là, en définitive, que la mesure de leur courte vue. Ils supposent que Dieu ne peut punir qu'extérieurement et sur la bourse; ce qui pour la plupart , malgré ce qu'ils peuvent dire, est effectivement bien tout ce qu'ils ont de plus cher au ciel et sur la terre. Mais les desseins de Dieu sont impénétrables et ses voies ne sont pas nos voies. Combien il en punit à l'intérieur sans qu'on en sache rien ! Souvent ceux qu'il frappe ainsi ne se l'avouent même pas de longtemps, dans leurs nuits sans sommeil , que c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur eux. Schnitzfritz et Pfeffergrite , par exemple , étaient certes bien loin d'imaginer que ce fût Dieu qui avait ordonné les maux intérieurs dont ils souffraient , et qui les brûlaient, à l'àme , dix fois plus cruellement que ne se fait sentir, sur la peau, la plate la plus envenimée. Ils voulurent réparer leur perte, et devinrent encore plus méchants envers les gens et envers les bêtes, et d'une humeur si affreuse , que jamais, ni pour leurs enfants, ni pour eux-mêmes, ils n'eurent plus la moindre bonne parole. Leur maison ressembla dès-lors à une salade poivrée qui vous fait éternuer et tousser aussitôt qu'on en approche.
Bientôt leur (ils aîné se maria, et même avec une femme riche et belle , qui n'avait qu'une sœur assez débile, que l'on croyait ne pas devoir arriver à l'âge de
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se marier aussi. Cela fit encore bien crier dans tout le pays sur la justice du ciel : — Eh bien ! si maintenant celui-là peut obtenir une femme pareille , c'est bon ! tout est dit. Ah ! on voit bien maintenant que plus on en fait et mieux ça vaut; et ma foi, le plus sage, c'est encore celui qui se permet tout ce qui lui plaît.
Ce fils était un beau garçon, fort comme une chêne et pas sot; son père et sa mère le tenaient en bride comme un jeune poulain ; mais avec tout cela , ne respectant ni Dieu ni homme, sans principes, et sauvage autant qu'il est possible de l'être. Dès-lors il se trouva libre, et de l'argent plein les mains, lui qui avait été si serré jusque-là , lui à qui Pfeffergrite comptait de si près chaque batz, et à qui elle reprochait pendant six semaines ceux qu'il avait dépensés. Il fallut voir alors comment le jeune homme fit danser son argent. Cependant il tenait encore des vieux; quand il avait ainsi solidement dépensé , il s'en repentait après. Aussi des vins» chers passa-t-il bien vite à l'eau-de-vie, qui n'est pas si coûteuse, et dont une petite portion suffit pour produire beaucoup d'effet.
Les parents n'y faisaient pas attention. La femme s'en inquiétait peu; on eût dit que puisqu'il fallait que cela fût, elle en était bien aise, parce que d'autant plus vite son homme s'en irait en terre. C'est aussi ce qui arriva. Le beau jeune homme devint un hideux soulard. Les parents voulurent intervenir , mais il était trop tard ; il mourut brûlé par l'eau-de-vie, et trois mois après sa mort, la jeune fille débile dont il avait compté hériter, faisait un brillant mariage. Voilà à quoi aboutissent les calculs des hommes: l'homme propose et Dieu dispose.
Maintenant, il leur restait encore un fils et deux filles. C'est au fils qu'ils donnaient tous deux la préférence ,
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bien qu'il fût le plus désagréable garçon qu'on eût pu trouver dans tout le canton de Berne. Il était laid et brutal, irascible et orgueilleux, grognon, avare et prodigue en même temps , et avec tout cela bête , mais bête comme un Lapon. Jamais il n'avait pu arriver à apprendre a lire passablement. Mais il devait un jour remplacer ses parents, et devenir le mattre de leur bien, c'est pourquoi ils l'aimaient si aveuglement. Quand il faisait quelque vilenie, Schnitzfritz applaudissait.
— Au moins, disait-il, celui-là saura mener son monde, et montrer qu'il sera le maître ; et il fera bien , car sans cela il n'y aurait plus moyen de s'en tirer. On a soin de maintenir les chiens de chasse toujours maigres et affamés : c'est comme cela aussi qu'il faut traiter les domestiques et les servantes; les chiens gras deviennent paresseux: ils dorment au lieu de chasser. Il en serait absolument de même des domestiques; il n'y a pas la moindre différence.
On eût dit que Schnitzfritz et Pfeffergrite avaient les veux ensorcelles: car ils voyaient Hans tout différemment que ne le voyait le reste du monde, trouvant toujours blanc comme neige ce que chacun tenait pour noir. Il n'eût pas fallu s'aviser de leur en dire quelque chose , car il leur eût semblé qu'on voulait leur tirer les yeux, et ils eussent tellement donné sur les doigts au téméraire, que de longtemps ne l'aurait repris l'envie d'enlever la cataracte à ces stupides parents frappés de cécité. C'était une chose étrange que toutes les belles raisons que savaient énumérer ces deux vieux avares, quand leur Hans gaspillait ainsi de l'argent, à un tel point que d'autres parents n'eussent jamais pu l'avaler; c'était une chose étrange que la joie qu'ils éprouvaient en le voyant chasser de la maison les pauvres à coups