POETES ET CONTEURS
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BÉRÂNGEJl
Je viens de relire les Causeries du Lundi, aujourdlmi complètes; il y a dans le second voluaie un cUa^tre fait:, selon moi, pour racheter Inea des peccadiUes, bien des Chateoêibrkmd romane&qm H amoureux , bien des Regrets^ bien des versets de la litanieLe^inasse, Geoffriii et du 0effand. C'est le chapitre où M. Sainte-Seuve a readu an immense service à la Httéi^ture et à la mor^eu attû" 'Ckant le grelot à la gloire de B^a^ger.
Ce serait, à propos 4e chansons, faire trop penser à uœ chanson célèbre que d'avouer, ^uand on est quelque peu écrivain et homme de leltres, qu'on a Bouveat désiré «&quérir une brillau^e renâmmée. Pour iiiioi^ j'iû raiveuieat éprouvé ce dé^r sans me dire toias bas que« s'il se réalisait jamais, j'aurais hâte d'en pro^Oter p<^ur $)arier liWeuftent de Bérangersans m'exposer à êlrc regardé ct^ifiiiBeutt 4e cesieafi0e*e«iis lillérâii^iquijiiie «aQiilent4c«vai3t «^kswi ,pa-
radoxe, pourvu qu'ils y trouvent une cliancé^de faire du bruit. Mais, comme il faudrait attendre trop longtemps, et que toute patience se lasse à la longue, J*ai découvert un excellent moyen de suppléer à ce qui me manque, tout en me dégonflant au sujet du célèbre chaiisonnier : c'est de prendre les Causeries dtt Lundi pour passe-port et M. Sainte-Beuve pour éditeur responsable. Comment serait-on tenté de me reprocher mon audace, de me taxer d'incompétence ou de m'accuser de fanatisme, quand je me serai placé sous le patronage du plus prudent, du plus compétent et du moins fanatique de nos écrivains?
Seulement, je demanderai à M. Sainte-Beuve la permission d'aller un peu plus loin que lui ; c'est tout simple : je n'ai aucun antécédent qui m'engage envers la gloire de l'auteur de la Gaudnole et de la Bacchante : M. Sainte- Beuve, au oony^aire, en a beaucoup. Vers i834, ainsi qu'il le rappelle lui-même avec sa franchise de sceptique, il traçait un portrait de Béranger, fort embelli, fort idéalisé, comme tout ce qu'il écrivait alors. C'était le beau temps, le temps où les hommes illustres. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, nous apparaissaient, dans les articles de l'ingénieux critk[ue, comme des demi-dieux dont il convenait de ne parler qu'avec nne solennité Bibylline. Il avait donc à revenir de loin, au sujet de Béranger comme de tous les autres ; et, quand on connaît sa méthode d'évolution lente, graduée, circonspecte, savante, on ne peut s'étonner qu'il n'ait pas, dès 4e premier jour, mené jusqu'au bout cette œuvre de bonne justice. Il n'a pas donné l'assaut, mais il a ouvert la tranchée : c'est à nous maintenant d'y passer.
Béranger est resté populaire : tandis que des réputations plus sérieuses que la sienne étaient chaque jour entamées» morcelées, démolies par notre dissolvante époque, tandis
'que des hommes qui lui sont littérairement supérieurs, Benjamin Constant par exemple , disparaissaient dans Tabandon et l'oubli, la gloire de Béranger démettrait intacte. Le jour où il mourra, il est probable que deux cent mille bons citoyens* se presseront à ses funérailles, et que de splendides panégyriques seront prononcés sur sa tombe. Peftdant la courte lune de miel républicaine, dès qu'il paraissait officiellement dans quelques-unes des cérémonies d'alors, il partageait avec'M. de Lamartine les applaudissements des républicains du lendemain . Sous la Restauration, à part un martyre fort bénin dont le libéralisme tressa les couronnes, une station à Sainte-Pélagie, adoucie par des bourriches de gibier et des paniers de vin de Champagne, qui devenaient pour rheure\ix prisonniermatière à chansons nouvelles, aucune attaque réelle, même du côté des par,tis monarchiques, n'a troublé cette inviolabilité poétique, qui date déjà d'un demi-siècle. Les romantiques eux-ipêmes, ces hardis démolisseurs, pour qui rien n'était iacré, ni Malherbe, ni Racine, se sont arrêtés respeclueu- . sèment devant les Chansons de Béranger, comme devant un temple qu'ils ne pouvaient ni conquérir ni renverser. M. de Lamartine, M. Hugo, M. de Musset, ont été, à leurs débuts et même longtemps après, discutés, amoindris, attaqués, critiqués, méconnus. On s'est moqué de la Ballade à la Lune^ on a ri des corps bleus du Candtemar, et M. de Féleiz s'est amusé à relever, dans l'immortelle élégie du Lac, des hémistiches empruntés à Lemierre et à Thomas. Béranger, lui, est entré deplain-pied dans la gloire : quelques couplets, ravissants du reste, sur le Roi d'Yvetot^ y
* Cette prédiction s'csl réalisée : ce qui en rend raccomplisscnnent pliis significatif encore et ce que Tauteur, en 1851, ne pouvait prévoir, c^est que cet enthousiasme funéraire a été accap;iré, discipliné et finalem/^nt absorba par le préfet de police.
2S4 CAUSERIES tlTTÉTRArRES.
ont sufff ; et, dès lors, tout a été bon ;. sans eontestation, sans contradiction^ sans contrôle, il a étérecoctnn pour un. de nos premiers poètes, j*al(ais dire le premier; et ce qu'il y a'de pius curieux, c'est que nos vrais grands poêles aort ' pa» récbmè ; il est vrai qu'ils sont si modestes !
Pour ceux même d'entre nous c[ue leurs (^iniong euirsent rendus moins accommodants ou moins enthousiastes, Béranger a été protégé par des souvenirs de coHége ; car, chose singulière! privilège inouï de cette insolente^ fortune ! des chefs-d'œuvre de l'esprit, tels que les F(û>les de la Fontaine ou le Télèmaque, perdent souvent de leur charme parée qu'il a £allu les apprendre sur les bancs , par ordre du maître, et que, plus tard, on lear en veut des punitions et des ennuis qu'ils nous ont attirés. Béranger, au contraire, conserve un attrait vague et lointain, parce que, sur ces mêmes bancs, on l'a lu et dévoré en cachette, à un âge où ces mots sonores et décevants, gloire^, liberté f tyrannie, patrie^ peuple,, s'illuminent de tous*lejt prestiges du patriotisme antique, de tous les classiques reflets de la Grèce et de Rome.
Eh bien, malgré cette unanimité, que je constate tout en essayant de la contredire, je déclare, après avoir relu attentivement l'édition complète des€/t(m^07?5, qu'au point de vue religieux et politique Béranger a jotié le rdle le plus coupable ; qu'il doit f^urer au premier rang de ceux qui onf fait du mal à l'humanité, à leur époque et à leur pays^ que ce mal, il l'a fait sciemment,, froidement, non pa» par entraînement et par passion, non pas dans celte sorte de fièvre et d'ivresse qn^exeuse la chaleur de la lutte, mai^ avec calcul, en versant la goutte de poison là où il savait qu'elle serait plus corrosive ^ plus meurtrière, et en pre* nant pour auxiliaire, dans son œuvre criminelle, tout ce que l'esprit de parti a de plus méchant et de plus bête.
J'affinne qw'atipOTnt^de vue moral, non-sedlémeHt Béranger a élé eorrapteur, maïs qu'il a choisi de préférence; dans la oorrUption, ce cdté ignoble et grossier* qni n'a rkn de coRunim avec les ardeurs de ramottret*de la jeu-»^ nesse, qiii plaît aux libertins de mauvais ton, aux sexa^^ gènaires; blasés, aar don Jtians de cooiptoir et d^estaminet- En&i, au point de vue littéraire', lout en reconnaissant que Béranger a un gnmâ talent, je prétends que ce talent' est au-dessous de sa cétèbrité. Avant de crier à ricottoclaste, qu'on me permette quelques preuves et quelques exemples.
Bàranger a été comparé à Voltaire : c'est la plus sanglante^injure ou plutôt le plus cruel châtiment qu'ait subi r<Mnbre d'Aroueti Rien n'excuse Voltaire, mais tout l'explique; et^ depuis la R^ence, où il assiste, pour son début, aux premi&"es orgies d'une société qui veut périr , jusqu'à la fameuse soirée d*Jf*èn<?, où il jouit, potir son triomphe, des dermères folies d^un monde qui ne peut plus vivre, Voltaire a toiqours été en face de la même situation et encouragé à la même œuvre. L'édifice croulait : les gardiens les plus intéressés à le défendre en livraient les clefe, en ouvraient les portes, en démolissaient Içs cloisons; ilportale coup dé grâce, et il eut pour complice, dans son attaque meurtrière, ce siéde entier qui aurait dû le maudire comme un fléau et qui Fàdora comme une idole.
Pour Béranger, quelle différence ! s'il aime réellement ce peuple âuqud il a si souvent dédié sa lyre, il sait aussi quels* sont les'vrais intérêts, lés vrais biens, les vrais imlheurs dti peuplé. Sa jeunesse s'est écoulée, son inlelligence amùri devant des spectacles instructifs et concluants: il a vu la' France épuisée demander vainement grâce au génie ivre dfe ivoire; qui ne s'est arrêté qu'en tombant, afHrès le d^roer écu, le*, dernier, homme, le' dernier
. sajig. Il a vu les idées proscrites, la presse bâillonnée, René menacé, Corinne bannie, les lettres forcées d'opter entre la persécution et le servilisme, et ces deux images auxquelles il doit vouer plus tard son culte et ses refrains, laiiberté et la patrie, pleurant toutes deux sur des tom* beaux. Il a même exprimé le sentiment universel k sa manière, c'est-à-dire dams une chanson ; et cette clianson est son chef-d'œuvre : elle s'appelle le Hoi d'Yvetot,
L'Empire tombe; un régime de paix, de convalescence, de restauration, commence pour le pays; une économie sévère, une administration juste et sage rétablit Tordre dans les finances épuisées par de folles guerres et des revers inévitables. Les mères cessent de frissonner en voyant grandir leurs fils. Les plaies se ferment ou se cicatrisent. Dans ce beau pays, qui conserve, à travers tant de misères et d*orages, une vitalité si puissante et si active, tout renaît, tout se ranime. Une liberté jusqu'alors incon: nue rend l'essor à la pensée captive ; l'agriculture, le commerce, l'industrie, se raniment et répandent, par leurs mille canaux, la prospérité et l'abondance. Oui, c'est un convalescent, à qui un régime calme et doux suffira pour reprendre toutes ses forces. Que l'on s'entende, que l'on se connaisse, que l'on évite de changer les méfiances en haines , les malentendus en dissidences, que Ton iéconcilie le passé avec le présent au profit de l'avenir, et une ère nou-' velle, une ère de bonheur, d'aisance, de repos, va s'inaugurer pour ce peuple que Béranger aime tant.
Eh bien, que fait-il? Dès le premier jour, il commence et commande l'attaque contre ce gouvernement qui nous a apporté tant de biens ; au lieu de chercher à rapprocher ce qui était compatible, la royauté et la liberté, il se plait à unir ce qui aurait dû rester inconciliable, les souvenirs de f Empire et les exigences du libéralisme. Il accrédite de
ses refrains celte alliance que l'histoire dément, que le bon sens repousse, mais qui, à (orce d'invraisemblance, devient une vérité. Cet amant passionné des libertés publiques outrage ce qui nous les a rendues. Dans cette guerre implacable, d'autant plus perfide qu'elle prend une forme plus communicativè et plus populaire, toute arme lui est bonne, et la plus empoisonnée est celle qu'il préfère . Qu'on relise les chansons pohtiques de Béranger et l'on y retrouvera sans cesse la même inspiration : le libéralisme étroit et haineux des banquiers et des avocats se ruant contre la monarchie, sous la peau du lion impérial ; les re-" fraîns de gloire et de victoire servant à saper cet ordre nouveau qui demandait qu'on l'affermît. Sainte alliance des peuples contre les rois, c'est-à-dire des révolutionnaires et des démagogues de tous les temps contre les gouvernements réguliers et tutélaires ; réminiscences de Salamine et de Marathon à propos de ^insurrS^tion des Hellènes, assimilation de Louis XVIIl et de Charles X avec Darius et Xerxès ; apothéoses d'orateurs médiocres et factieux dont il disai^ dans un vers fort dur :
Cœur, lête et bras, tout était peuple en lui;
personnification des souverains les plus débonnaires en Denys le Tyran, Tibère et Louis XI; appel à la révolte, dans tous les sens, sur tous les tons, sous toutes les formes ; révolte du paysan contre son curé, de l'accusé contre son juge, de l'écolier contre son maître, du soldat contre son officier; démoUtion perpétuelle de toutes les^ autorités établies, le roi, le magistrat, le prêtre; insultes aux débris de la noblesse, rentrant, pauvres et mutilés, dans le pays qui les avait proscrits ; préparation sournoise à cette table rctse qu'on a Hé si près d^obtenir, et qu'on redemandera^ encore; tel est le fond, telle est la trame sur laquelle cette ,
ââ8 CAUSERIES LITTÉRAIRES.
main desUmàctive lirode constaoïmeot ses cbaasons. Tout ^celâ a éiè^accepté, eofiensé, .«{splaudi, et cettejiuion adultère 'du liliéralisrne âvec la gloire ioij^ériale est devenue aatre Mstoire politiipié ; ei cette défroque de souveoirs faellémques a habillé de sa pourpre en lambeaux la. prose des journalistes et réfequenoe des députés; et ces, perfidies qui eut fisdt leur tenaps, ces lieuxcomuiuiis dont on ne veut plus, ees pariâdoxes montrant la corde, ces renomfiièes libérales éteintes dans un légitime oubli, ces récriminations et ces môiiëonges, depuis longtemps étouffés par la conscience tardive des iionnêtes gens, on les retrouve dans ces refrains ; on les y admire ; ils y puiseot une sorte dévie factice et posibuBie !
Je veux citer un exemple, lui seul e^itçe mille, pour montrer tout ce qu'il y a eu de malfaisant vhe% Béranger, et combien l'esprit de parti peut admettre de contradictions ei de sottisess; et comme Ja société Joue complaisainmenl avec le feu, jusqu'au jpAoment où il éclate et emporte «tout. Parmi les cliansons pofAilaires de Béranger, il en est une qu'on rie peut entendre sans émotions c'est le Vieux capo7'aL Lorsqu'une voix juste et vibrante entonne le motif principal :
CoBsenfs, au pas, 'Marchez au fias,
et que le chœur répète à Tunisson :
Au. pas! au. pas ! au jpas 1 au pas!
l'effet est âaisissant et magique. N'ayant pas lu Bêrânger depuis vingt ans, je me Jûigurais, cha^^ fois que j'entâu- ^ais ce refrain, qu'il s'agissait tout simplement d'une leçon de pas militaire doimée par un vieux caporal à de jeuaes conscrits. Mais non, vous le savez, ce vieux .ca|iieral.e9t.un
^Vleux grognard 4e la grande armée qui a levé la main sur- ^^n lieutenant :
Un morveux d'officier m'outrag&...
Il est condamné à mort ; et c'est aux soldats qui iront le fusiller qu'il chante ces cinq ou six copplets tournés de la manière la plus perfide, «et qui se terminent tous par le refrain:
GoDficriUf ail pas, Marchez au pas ; Au pas ! au pas ! au pas1 au pas'i
Notez bien que cette chanson est datée de 1829, que <juinze ans se sont écoulés depuis la chute de Tempereur, que les luttes de 1 814 et de 4815 commenœnt à se iperdre dans le lointain, que le chansonnier n*a plus pour excuse Tardeur du combat ou le ressentiment de la défaite, que l'expédition de Morée, tant sollicitée par les .poètes^ viesnt de finir glorieusement, qu'on est à la veille de la guerre d'Alger : .de quoi s'agit-il donc? de prêcher l'indiscipline militaire, de surexciter les sergents et les caporaux contre ies lieutenants et les capitaines, d'enseigner aux .troupes, <6n quelques syllabes rapides et sonores,^ notées d'avance pour être chantées en chœur dans les chambrées et les bivacs, qu'un sous-officier qui a frappé son supérieur peut être fusillé, mais qu'il n'en reste pas moins pour les jeunes conscrits un héros, un maître et un modèle : et cette leçon est placée sous le patronage des souvenirs de l'Empire :
Puis, moi, j'ai servi le grand homme 1
Tel est, en définitive, le dernier héritage que «cette muse factieuse recueille sur les champs de Jjataille de Marengo «t d'Au^terlits,
Ainsi cet homme qui a clianté en vers que Ton trouve beaux nos gloires et nos victoires, en arrive , à force de haine, à glorifier rindisciplîne, c*est-à-diFe ce qu'il y a de plus mortel, non-seulement à toute grande action militaire, mais à l'honneur du soldat, à l'existence même de Tannée. On le voit, il n'est plus question ici de formes de gouvernement, de changement de dynastie, de variations passagères dans les hbertés ou les pouvoirs, de préférences républicaines ou monarchiques. Nous en sommes bien loin : nous touchons à une de ces fibres sacrées, vitales, que toute main loyale respecte, et qu'il est impossible de froisser sans attenter au repos et à la dignité de rhumanité tout entière.
La leçon n'est pas perdue : un an après, devant Témeute triomph^ite, sous -officiers et soldats jettent leurs fusils; une révolution est consommée en trois jours; la France, qui commençait à respirer et à revivre, est rejetée violemment vers de nouvelles vicissitudes.
Et la société? Elle tremble, elle regrette, elle s'étonne qu'on Tait conduite jusque-là ; elle s'efforce de sauver du naufrage ce qui peut encore être sauvé. Elle fait, pour ne pas perdre tout, des efforts mille fois plus douloureux qu'il ne lui en aurait fallu, quelques mois plus tôt, pour ne rien perdre. . . Et elle continue d« lire, de chanter et d*admirer Déranger.
El Déranger? Est-il au moins content de son ouvrage? Applaudit-il à ce nouvel ordre de choses s'élevant sur les ruines qu'il a faites? Se donne-t-il quelque peine, aflrontet-il quelque péril pour s'y associer dans les moments do lutte et de crise? A-t-il quelque velléité courageuse de se jeter dans ce gouffre qu'il a ouvert? Non, il s'écarte, il se cache, il se tait : il a la migraine,, comme dit spirituellement M. Sainte-Dcuve : migraine commode, qui permet
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de se tirer d'affaire au moyen de quelques jolies phrases, de se calfeutrer dans un coin et de faire niche aux vainqueurs et auxvaincus !
Mais c'est faire trop d'honneur, à Béranger que de Taccuser uniformément de perfidie, de finesse et de malice .v les niaiseries abondent dans ses chansons ; et ce qu'il y a de remarquable ou plutôt d'impatientant, c'est que, partout ailleurs, ces niaiseries sont aujour' d'hui discréditées par le bon sens public, appuyé sur de douloureuses expériences, et que le recueil qui leur a servi d'asile, de passe-port ou de porte-voix, n'a rien perdu de sa célébrité.
MT Sainte-Beuve en a relevé quelques-unes : il s'est moqué d'une manie de l'illustre chansonnier, qui lui fait voiries rois partout, dans les souffrances de l'humanité, dans les traditions mythologiques, dans les plus gracieuses créations de la nature ; manie qui lui rappelle, par exemple, à propos du rossignol, qu'un roi nommé Térée se conduisit mal à l'égard de cette pauvre Philomèle : souvenir bien concluant, n'est-ce pas? contre Louis XVIII et Charles X? On rencontre, à tous pas, dans Béranger, de ces bévues qu'on pourrait appeler naïves, si l'oixne savait que la naïveté n'est pas sa vertu de prédilection. — « Il y a là, dit M. Sainte-Beuve, tout un côté petit des .chansons de M. Béranger, que l'avenir, même fût-il le plus démocratique du monde, ne relèvera pas. » — Il le relèvera encore moins, j'imagine, s'il prouve que les maladresses de la démocratie ont pour conséquence logique de rendre le despotisme plausible ou possible, et , que les courtisons de la hberté sont, en définitive, les hommes d'affaires de la servitude.
â62 CAUSERIES LITTËBAIBËS.
Laissons là.Béranger politique : Déranger religieux, ou pUU4t irréligieux, mérite bien plus encore la rancune des boanétes gens. Ici M. Sainte-Beuve me semble un peu trop débonnaire : être de race gauloise, descendre de Rabelais .«i de Villon, faire niche fm sacré le plus qu'on peut, est jdiose fort glorieuse : pourtant, je n'envie pas cette triste gloire ; et s'il est vrai, comme l'assurent les critiques et les érudits, que Rabelais soit l'aïeul de l'esprit français et de la langue française, je leur souhaiterais un ancêtre moins malpropre. N'yvaurait-il pas d'ailleurs une distinction im^ portante à faire? Dans cette race gauloise primitive des Ba- -bêlais et des Villon, le grossier n'est que l'élément même âu milieu duquel ils vivent ; ils le respirent dans l'air, dans les mœurs de leur temps, dans les allures de. cette société qui se forme à peine, dans les premiers tâtonnements de c^te littérature qui se dégage de la barbarie . Chez Déranger, au contraire, tout erst raffiné, calculé, étudié ; tout se ressent d'une civilisation arrivée à l'extrême et même au déclin. Ceux ci sont des reîtrès, des rihauds du seizième siècle, à moitié ivres, et laissant percer dans leur langage les habitudes de leur vie : celui-là est un commis voyageur ides plus modernes, ayant lu le Contrat social et VOrigine .des cultes f et fais^t de l'esprit avec ses lectures. Le commis voyageur! j'ai nommé le séide, l'adorateur de Déranger. -Le commis voyageur est pour ses chansons ce que les rapsodes étaient pour les chants d Homère. Cette admiration chronique et passionnée, qui ne s'est pas un moment démentie depuis près d'un demi-siècle, ne devrait-elle pas donnera réfléchir aux hommes d'un goût délicat et fin qui
se sont laissé séduire par celte muse dépravée? Les commis voyageurs admirent-ils beaucoup les Préludes, de M. Lamartine, la Prière pour tous, de M. Hugo, Les Nuits, de H. de Musset? Il est au moins permis de se demander d*où vient cette différence.
Je n'aurais que Tembarras du choix, si Je voulais prouver par des exemples à quel point l'impiété de Déranger «st perfide et haineuse. Dès les premières pages de cette ^ition complète, J'en rencontre une preuve qui^fait monter la rougeur au front. Parny, on le sait, a écrit un poème infâme, une de ces œuvres hideuses qui déshonorent une littérature et un pays. Ce poëme est au premier rang des poisons que s'administrait, dans les collèges mal surveillés, ces malheureux adolescents, fanfarons imberbes de luxure et de vice. Or, dans la chans(m élé^iaque de Déranger sur la mort de Parny, il n'a garde d'oublier, au nombre de ses titres de gloire, ce monument d'infamie : il , écrit ce vers :
Pour lui lous Içs dieux sont d'accord.
Et, afin qu'on ne puisse s'y tromper, il a soin de mettre en note : Alhtsion aux insultes faites à la mémoire de hauteur de la Guerre des dieux. Est-ce clair? Et souligner un pareil hommage rendu à une œuvre pareille, n'est-ce pas s'en déclarer le complice?
Au point de vue delà morale populaire, M. Sainte-Beuve reproche judicieusement à Déranger d'avoir compromis (je dirais sali) ces deux personnes si respectables, la nourrice et la grand'mère. Son instinct démolisseur n'a pas épargné davantage ce qui, dans la religion, semble dominer tous les sceplicismes et toutes les dissidences. Il y a eu, nous le savons, même dans la bonne compagnie, des gens qui ont souri à la chanson des Deux smirs de charité.
%i CAUSERIES LITTÉRAIRES.
comme à un aimable et poétique badinage. A ceux-là nous n-avons rien à dire. Mettre sur la même lignp, parmi les bienfaitrices de l'humanité, la sœur de Saint-Vincent-de- Paul et la courtisane, peut leur paraître, en effet, très-ingénieux, et ce parallèle répond trop bien au secret penchant des imaginations libertines pour qu'elles s'effarouchent de voir comparer la providence et la pourvoyeuse de Thôpital: seulement, lorsque vingt ans, trente ans plus tard, le roman et le théâtre cherchent leurs types et leurs succès dans ce personnage de la courtisane réhabilitée et glorifiée*, lorsqu'on s*obstîne à nous montrer, non pas le repentir, mais l'amour descendant dans ces cœurs souillés et y opérant des prodiges de dévouement let d'héroïtf me, lorsqu'en face de ce spectacle cent fois répété, les gens de goût crient au paradoxe, à la décadence, au scandale, ils devraient bien reporter unpeu plus loin leurs récriminations et leurs colères, et remonter jusqu'à ce chansonnier qui a, le premier, mis en honneur celte monstrueuse antithèse, et célébré, dans un même fredon de sa muse, la cornette blan- •che de la sœur de charité et le maillot rose de la danseuse. Déranger n'a pas borné là ses prouesses : assurément, s'il y a deux croyances, je ne dis pas cathohques, mais simplement chrétiennes, qui soient consacrées par le sentiment public et que les plus effrontés railleurs ne puissent atteindre sans se rendre eux-mêmes ridicules, c'est l'Ange gardien et le jour des Morts. J'en appelle aux Parisiens.
* Ceci s'écrivait en novembre 1851. Deux ou trois mois après, le llicàlre jouai lia Dame aux Camélias, au nrilieu des applaudissements d'un public spécial qui, depuis iors, n'a plus lâcbé prise. Ces petites-^ nièces de la Sœur de Charité de Béranger, ont pris dans la société moderne une si grande importance, qu'un homme d'esprit a pu dire, en répétant, avec variantes, le mot du marquis de MîiscariHc. dans les Pr^cieuses ridicules: a Ce n'est, parbleu! plus un demi-monde, ';'èst bien un monde tout entier. »
■qui ne passent pas, que je sache, pour le peuple le plus dévot de l'univers, et qui, chaque année, le 2 novembre, sentent renaître dans leurs âmes quelques-unes de ces fleurs de piété et de souvenir, qui croissent, hélas î sur les {ombes. Béranger a écrit deux chansons, VAnge gardien et le Jour des Morts : la première est une série d'obscénités et de blasphèmes : en voici le refrain, qui pourra donner une idée du reste :
Tout compta, je ne vous dois rien.
Bel ange, adieu, portez-vous bien I
Ces cinq ou six couplets ont uniquement pour but de dessécher et de flétrir dans le cœur du pauvre cette image consolatrice de l'ange que Dieu nous accorde pour compagnon invisible et dont la douce influence tempère nos fautes, adoucit nos chutes, apaise nos révoltes, calme nos souffrances. Là, comme en mille autres endroits de son recueil, Béranger se trahit. Qu'on y prenne garde en effet! Béranger n'est ni libéral ni révolulionpaire, dans la pure acception du mot : il est complètement et matériellement socialiste : sociahste comme Saint Simon et Fourier, qu'il a glorifiés dans sa chanson des fotu^, La société, ne nous lassons pas de le redire, quand elle a encensé et applaudi Béranger, a encensé et applaudi un ennemi : un ennemi déguisé dans ses premières chansons, mais tout à fait déclaré dans les dernières (les Bohémiens^ le Vieux Vagabondy etc., etc.), ennemi d'autant plus coupable, que là, comme en poUtique, poussant à une destruction totale, il serait Irès-mortifié le jour où celte destrucfîon le meurtrirait de ses décombres et le troublerait de son bruit. Empêcher à tout prix que le pauvre se résigne, le déshériter de toute espérance au delà de cette vie où il souffre, discréditer la charité céleste et la charité humaine,
i66 CAUSERIES LITTÉRAIRES.
1 ange, et la sœur grise, tenir rindigence sans cesse suspendue entre Tironie el la haine, tel est lespril qui anime constamment, chez Béranger, ce genre de chansons. Le Jour des M&i'U est plus significatif encore : cette chanson a lavantage de nous livrer tout entière, dans un petit cadre, la manière de fiéranger dès qu'il touche aux sujets religieux. Comme je prétends que celle manière est nonseulement antireligieuse, mais tout à fait antipoèliquc, il faut bien que j'appuie mon assertion sur un exemple. Voici le premier couplet du tour des Morts :
Amie, entendez les cloches, Qui, par leurs sons gomissants, ^oiis font de bruyants reproches Pour nos rires indécents. 11 est des âmes en peine, Dit le prêtre intéressé :
C'est le jour des morts, mirliton, mirlitaine! Bequiescant in pace !
Et4out le reste est à Ta venant : et l'homme capable d'écrire, de pareils vers sur un pareil sujet est salué comme un de nos premiers po^es !. . . Qu'on ne me dise pas qu'il y a, cliez les anciens, de vrais chefs-d'œuvre où éclate également ce contraste entre l'ivresse du plaisir et les sombres images de la mort. Cette antithèse, à demi riante, à demi attristée, était une des inspirations les plus familières à la poésie païenne. Elle ressortait, pour ainsi dire, ^cs dorrmes mêmes et de l'essence du paganisme. D'ailleurs, qui oserait comparer le^Eheii! fugaces^ le Linquenda tellus, toutes ces merveilles d'élégance, de délicatesse et <le grâce» au Mirliton mirlitaine du chansonnier français? Ah ! ne comparez jamais Déranger à Horace 1 Le rapprochement seul de ces deux noms est une insulte envers >^ la Muse des délicats et des lettrés,' celle qui aime Jes ' sources vives et qui déteste les cloaques.
ily a dans ce couplet un mot que j'ai souligoé : a Le prêtre intéressé! » C'est là encore un des traits qu'affec^ lionne rimpiété de Béranger. Le prêtre, le moine, Tévêque, le pape même, tout cela vend, . achète, brocante, tient marché ; l'un v^id un chapelet, Tautre une indulgence ; «elui-ci gagne un écu, celui-là une province, et mon pauvre Avignon même n'y échappe pas :
Rendons Avignon au saint-père I...
Cette vénalité du sacerdoce, thème favori des Dufeiure, des Dupuis elrautres barbouilleurs agaçants pour les gens bien élevés, est, depuis longues années, reléguée daiis les plus poudreux garde-meubles de l'ancien Constitutionnel : dans un café ou à table d'hôte (ces choses-là ne -se disent pas dans un salon), si quelqu'un renouvelle cet ingénéeux sarcasme, H est immédiatement classé : rien de plus juste ; mais alors pourquoi Béranger garde-tnl son prestige? L'knpiéié voltairienne, passée à la fumée du brûle-gueule et délayée dans l'absinthe, vous semble, non sans raison, une boisson nauséabonde ; mais alors pourquoi ne pas jeter avec dégoût le dernier vase qui la contient, quels qu'en soient Tenjolivement et la ciselure?
le suis prêt à convenir, si on le veut absolument, que " les Jésuites, les ordres religieux, ont été quelquefois attaqués avec esprit, et j'en conviendrai d'autant plus volontiers, que très-souvent, en ce bas monde et en» ce malheureux pays, il y a eu lutte entre les bonnes choses et les bwîs mots. On rencontre, dans les Provinciales, d'éloquentes pages, dans les Lettres Persanes, des saillies charmimtes ; cet esprit gaulois, dont M. Sainte-Beuve parle avec trop d'indulgence, a toujours aimé, même sous Ja plume du k^la Fontaine, à prendre là-dessus quelques hbertèsun peu vives, surtout dans ces temps déjà ioiatains où» les
couvents et les moines tenant encore la société en tutelle, Tespi^lerie avait lieu sans trop de conséquence, et comme d'écoliers à pédagogues. Béranger, qur n*a pas les mêmes raisons d a-propos, a en outre, auprès de ses devanciers de race gauloise j le désavantage d'être resté plat, grossier et vulgaire dans les trois ou quatre chansons où il s'est égayé aux dépens de ces pauvres robes noires qui voulaient enseigner dans les collèges autre chose que Rousseau, Parny, Paul-Louîs et Michelet. Qu'on lise les Révérends Pères, les MissionnaireSj les Capucins, et qu'on nous dise, en conscience, s'il y a là un trait, un seul, digne de faire sourire les gens d'espjrit.
Mais ce qui me révolte le plus chez Béranger, ce ne sont pas ses chansons franchement impies, c'est-à-dire celles qui sont notoirement dirigées contre les dogmes, les cérémonies ou les ministres de notre culte : ce sont celles où le chansonnier prend un air bonhomme, et se fait à son tour le ministre et le pontife d'une religion assez difficile à définir, et que M. Sainfe-Beuvc appelle Abbaye deThélême, Celte religion consiste surtout à n'en avoir aucune, à faire table rase dans le domaine thèologiquo, philosophique et moral, et à installer sur ces ruines universelles je ne sais quelle divinité commode, à Tusage des poètes du Caveau et des filles d'Opéra, une manière de Jupiter sans foudres, portant le bonnet de coton de Géronte ou du roi d'Yvetot, un dieu constitutionnel, gouverné par ses sujets, et priant Béranger luimême de lui rédiger sa Charte. Le Dieu des bonnes (jensy le Bon Dieu à sa fenêtre^ et bien d'autres chansons fort vantées, appartiennent à cette école. Malgré tout leur mérite, elles sont moins comiques qu'une note que je trouve à la fin de cette édition complète, et qui vaut, à elle seule, cinquante chansons. Il s'agit du suicide d'Escousse, cet
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infortuné jeune homme qui, nourri d'excellentes lectures, et sachant, entre autres, tout son Déranger par cœur, ne trouva rien de mieux,, à dix-huit ans, que de s*asphyxier, parce qu'un de ses drames avait été sifflé. — « Une feuille publique, nous dit gravement Béranger dans sa note (page 641), une feuille publique a accusé Escousse d'incrédulité. Pour repousser cette accusation, je me crois obligé de citer les derniers mots de la lettre qu'il m'écrivit quelques heures avant l'exécution de son déplorable dessein : « Vous m'avez connu, Béranger ; Dieu me permettra- ' (( t-il de voir du coin de l'œil la place qu'il vous réserve « là-haut? »
Qu'un pauvre fou de dix -huit ans, préludant au suicide, et dans un commencement d'aliénation mentale, écrive ces deux lignes avant d'allumer son réchaud, cela se conçoit; mais qu'un sexagénaire illustre, s'étudiant à passer pour un sage, ait le courage de les citer et l'air de s'y complaire, voilà qui est plus fort. Qu'il en a dû coûter à M. Sainte-Beuve pour s'abstenir de citer cette note, lui qui aime tant à faire descendre ses personnages de leur piédestal et de leurs échasses ! Le Dieu des bonnes gens devait bien à Béranger cette place d'honneur dans son yaradis ; il y entrera, conduit d'une main par Frétillon, de l'autre par la Bacchante.
Ceci m'amène à dire quelques mots de Béranger au point de vue purement moral, abstraction faite de toute religion ; ici j'aurais trop à dire, mais il ne m'est pas possible de citer. Seulement, qu'on me permette encore une distinction essentielle. La poésie n'est pas l'orthodoxie, et il serait injuste de se montrer rigoriste à l'égard des poètes. Ovide, Tibulle, Properce, ont des pages que le lecteur aus-r tère voudrait déchirer, qui ont mis au supplice le bon père Jlarolle, leur timoré traducteur, mais où se révèledu moins,
sous une forme élégante, cette passion juvénile, cette muse des amours priatanières^ dont rien n'égale les mélodies enchanteresses et les gracieux sourires. Chez les modernes, pour ne citer que deux noms, lord Byron et Alfred de Musset ne passent pas, pour deux puritains ; pouilant des âmes nobles et délicates ont pu répondre, par de sympathiques frémissements, aux faiblesses de dona JuUa, à la poétique figure dllaydée, aux sanglots fébriles de Bolla. Tant qu'il y aura de jeunes cœurs et des mois de mai, tant que les fleurs s*ouvriront au soleil et les âmes à l'amour, les poêles, ces aimables corrupteurs que Platon exile de sa république, et dont se serait bien passée la nôtre, mériteront qu'on leur accorde des licences, et ils les prendraient au besoin, si on ne les leur accordait pas. Hais^ encore une fois, la première condition pour avoir le droit de passionner les jeunes imaginations, c'est d'être soi-même jeuiie et passionné ; c'est d'être entraîné et enivré comme on l'est à cet âge heureux où Ton ne calcule ni ses bonnes actions ni ses mauvaises. Chez Béranger, au contraire, chaque fois qu'il ose effleurer cette corde divine que ne devraient toucher que des mains de vingt ans, qu'aperçoit-on? que devine-t-on ? le vieux garçon podagre, le Ubertin émérile, l'auteur immoral à froid, et qui, dans chaque cadre adopté par sa Muse égrillarde, cherche constamment le mot équivoque, la note secrète, l'idée clandestine, chère aux imaginations blasées. Je glisse, et pour «cause, sur ce sujet délicat. M. Sainte-Beuve, qui s'y connaît mieux que personne, conclut ainsi : <( Quand on a une fois, en âge déjà mûr^ chanté et célébré à ce point la gaudriole et la goguette, on a ensuite beau faire et dire, on peut la recouvrir sous les plus graves semblants et la combiner avec des sentiments très élevés; elle est et restera toujours au fond de l'âme une chose considérable. »
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If. Sainte-Beuve, dans ces lignes comme dans le reste de ^n article, a surtout pour but d'atteindre, chez Béranger, rbomme réel à travers le personnage factice, de le dépouiller de sa draperie, de son rôle officiel de Pindare sérieux, vouant 5a lyre à de grands intérêts et à de hautes pensées. Je le rèpèle, l'érainent critique ne pouvait, pour la première Ibis, en dire davantage ; et pour un homme aussi engagé que lui envers Déranger, c'a été beaucoup d*en dire autant.
Mais, en allant un peu plus loin, en se rattachant un peu mieux que le sceptique causeur du lundi à une morale positive et pratique, on peut ajouter ceci :
Quand un honame en âge déjà mûr, et très -mûr, de cinquante à soixante-dix ^ns, cliante et célèbre à ce point tout ce qui est immoral, effronté et corrupteur; quand il s'y complaît et y revient sans cesse; quand il imprime jusqu'àla fin et propage ces licencieux refrains de sa voix chevrotante, Dieu pourra encore lui pardonner, si cet homme, au dernier moment, éprouve un repentir sincère : inâs lesJionnêtes geas ne l'excuseront jamais.
Un mot maintenant sur Béranger poète, et abstraction faite de ses tendances politiques, religieuses el morales. Mais d'abord rappelons certaines vérités littéraires, trop oubliées de ses admirateurs.
Preaaiièrement le mérite du tour de force, de la difficulté vaincue n'est rien, absolujcent rien dans l'art véritable ; sans quoi les b©uls-rirnés seraient supérieurs, dans l'ordre poétique, aux élégies de Lamartine, sans quoi les cordon-
niers-poët es seraient préférables à M. de Musset; sans quoi M. Ducornet, peintre sans mains, serait plus grand que M. Ingres. A quoi bon insister? on voit où nous conduirait un pareil système.
Ce qu'il importe aussi de bien consiater, c'est que, si les divers genres de poésie n'admettent pas entré eus de supériorité réelle ; si, par exemple, une fable de la Fontaine, une romance de Montcrif ou une ch.in on de Béranger, ont mille fois plus de valeur que le poëme de la Henriade ou quelque glaciale tragédie deCampistron, iln'en est pas de même de ce que j'appellerai la source poétique. Vous aurez beau faire, vous aurez beau vouloir rabaisser ce qui s'élève et glorifier ce qui s'humilie, vous ne me persuaderez pas que l'amour, la foi, les souvenirs d'enfance, la rêverie, les beautés delanalure, l'immortel dialogue de l'homme avec lûi-mëme ou avec les objets extérieurs, ne soient pas des sources poétiques meilleures, plus élevées et plus pures que la Gaudriole, Madame Grégoire ou Fréfillon.
Ceci posé, voulez-vous que nous feuilletions ensemble les chansons de Béranger?
II me semble qu'on pourrait en feire trois parts : Us chansons chevaleresques et sentimentales, avec une dose plus ou moins forte de poésie; les chansons politiques,avec une dose plus ou moins forte de sensibilité ; les chansons gaies, avec une dose plus ou moins forle de sarcasme ou d'ironie.
La clianfion chevaleresque a été peu remarquée chez Béranger; et cependant elle existe. 11 en a écrit quelques-unes, tout à fait dans la manière des poètes de l'Empire, mis en musique par la reine Hortense ou par M. Blangini : Charles VU, les Adieux de Marie Si\iart, etc., :ont ' de cctio école :
Je vais combattre, Agnès l'ordonne Adieu, repos! plaisirs, adieu!
J'aurai, pour venger ma couronne, Des héros, l'amour et mon Dieu.
Anglais, que le nom de ma belle j Dans vos rang», porlc la terreur; J'oubliais l'honneur auprès d'elle; Agnès me rend tout à l'honneur!
Et ainsi de suite. Cela est, en poésie, de la force de Partant pmir la Syrie et du Beau Dunois, Au reste, le Beau Diinois est redevenu, sous toutes ses formes, si à la mode, que ma critique est peut-être un compliment.
La chanson pditique, tel est, suivant les admirateurs de
, Béranger, son titre le plus éclatant à la gloire poétique.
* Ils font à leur insu le procès de celte gloire : car ils là condami\ent à ne durer que ce que durent de nos jours un
'héros, une opinion, un parti Dans cent ans, dans mille ans peut-être, il y aura encore des amants prêts à tressaillir au souvenir de quelques heures fugitives passées sur un beau lac, à la pâle lueur d'une nuit d'été ; il y aura encore des âmes majades que tourmentera le douloureux contraste de l'infini de leurs désirs avec la petitesse de leurs destinées ; il y aura encore des mères prêtes a verser des larmes sur le blanc cercueil d'une jeune fille emportée ejitre deux nuits de bal; il pourra donc y avoir encore des lecteurs pour le Lac^ pour Rollay pour les Fantômes^ Mais, de bonne foi, qui s'inquiétera de savoir s'il y a eu une peuplade^, héritière apocryphe des combattants de Marathon et de Safaminë, et servant aux rhétoriciens et aux rimeurs de matière à déclamation contre Charles X, roi de Perse, ou Xerxès, roi de France? Qui s'en inquiétera, sinon pour songer que,
* Voir les livres de M. About, la Grèce contemporaine et le Boi des Montagnes, dont la vogue, en 1857, contraste singulièrement avec les ent^iouslismes helléniques de 1827.
trente ans plus tard, cette même peuplade, Vouée à rexécratioH générale,, a dû céder aux Turcs le privilège de passionner ses anciens amis? Qui se senvie4idra d'un tribun factieux, nommé Manuel, orateur yiolent, illustré par une insolence et empoigné par un gendarme? Enfin quel érudit, ei^41 la sciaiee hiéroglyphique d'un ChampoUion, pourra s'expliquer comment la gloire impériale a été, petidànt quinzie ans, rauxiliaîre et FaHrée du libéralisme ?'Onra dit sourent, mais il sied de le redire, ii y a dans toute poésie un cAté contemporain empruntant son éclat et son charme aux drecmstânces, aux idées, aux passions du moment, destiné, par conséquent, à s'effeuiller et à [^Hr dès-que change le pekA de vue. L'art' suprême, Tart du vrai poète , consiste , tout en effleurâmt ce c6té inévitable, à le fondre avec ces senti* ments humains, imufiortels, inaliénable héritage qui se lègue et se continue de siècle en siècle. C'est ce qu'ont fait, parmi leir poète» qui ont. mérité de vivre , ceux-là mêmes qui portent le plus profondément l'empreinte à& leur époque, Horace, par exemple^ et Juvèrral^^et- Ihmte, et MUton; Peut-on en dire autant de Béranger? Non, mille fois non: chez lui le côté contemporain et pasâagér^ loin de s'aliter ou de se fondre avec le' sentima^générafl etimmortel, en reçoit, m contraire, k phisfonnd dé^ m^nti. Il suffît que le sièete marche, que vro^^cinq^annëes s'écoulenlypourqo^on regrette eeqn'il o«trage;.poiinqu'on maudisse ce qu'iliglorifie.
Béranger rechète^t*-it du moins ce déisavantage par cette perfection de forme el de détail qui désarme la critique, survit aux opinions et immortalise les œuvres d'àrl^ alors même que les idées qui les inspirèrent sont oubliées ou contredites 1 Tout le monde l'affirme, et pourtant il est. permis d'en douter : ce qui a donné le change, c'est ce..
refrain, dont les exigences, en multipliant les difficultés de là rime, ont rendu le lecteur moins difficile sur les résultais obtenus ; c'est aussi celle tendancenalurelle à Tesprit, qui accorde plus, en fait d'attentions, de louanges et d'hommages, à qui demande moins. Un auteur n'annonce que des chansons ; pourvu qu'il touche à des cordes sympathiques, pourvu qu'il flatte les opinions dominantes, on lui affirme qu'il se trompe et qu'il a écrit de véritables odes. Combien d*odes, au contraire, et de poèmes, et d'autres ouvrages à hautes prétentions, retentissant dans le vide, dont le lecteur est tenté de dire : Chansons que tout cela î
Quant au refrain, si 1 on convient avec moi que les tours de force ne comptent pas en poésie, il sera facile de le réduire à sa juste valeur. Il y a, dans les petites pièces * du bon temps de M. Scribe, VHéritière, lé Menteur véridiqtiey etc., etc., des couplets de vaudeville final, dont le refrain, ramené fort adroitement, faisait pâmer d'aise toute la salle du Gymnase. Faut-il en conclure que M. Scribe est un grand poète? Lamartine et de Musset, j'en suis sûr, me laisseraient dire, niais M. Scribe se fâcherait.
M. Sainte-Beuve a très-spîrituellemenl démontré, à propos d'une des chansons les plus vantées de Béranger , le Dieu des bonnes gens, tous les sacrifices qu'il a été obligé V de faire au despotisme du refrain. Dès le troisième couplet, nous arrivons aux détestables vers que voici :
\qus rampiez tous, àroWqu' on déifie!
Moi, pour braver dôs miiires^ exigeants, etc., etc.
Et au quatrième .
Sur nos débris Aibion noiis défie! (iVlbieiA 1 1; £t au cinquième;
cliérubins à la ptcê bouffie.
Réveillez donc les morts peu àiltgents!.
collection de mauvaises rimes, de tours forcés,'d*idées parasites, d'images criardes. Je le demande en toute humilité, est-ce la langue, la belle langue de Racine, de la* Fontaine, ou d'André Chénier?
Le Cinq Mai, le Voyage imaginaire, le Champ cVAsiley le Vieux drapeau , le Vieux sergent, les chansons, en un mot, qui passent pour les plus sérieuses et les plus belles, pourraient donner lieu à des remarques du même genre. Partout le souffle lyrique est arrêté, pour ainsi dire, et amorti par l'espace étroit où il s'enferme. Partout la nécessité d'amincir son sujet, de le réduire à un petit cadre, de le morceler en couplets ,^d'en tirer, pour le service du refrain, toutes les rimes qu'il contient, a amené Bé-^ ranger à je ne sais quoi d'elliptique, d'obscur et de tendu, qui ôte à la poésie toute liberté d'allure. Mais aussi ce refrain ressemble, pour l'illustre chansonnier, à ces maîtres impérieux qui se font rudement servir, et qui payentr magnifiquement. Il est si attractif, §i. irrésistible pour l'oreille, il réveille si bien à point l'attention languissante, il donne une si haute idée des facultés de l'homme qui le manie sans trop de gaucherie et d^entrave, que Béranger, en définitive, lui doit plus qu'il ne lui donne. Ce que^ le refrain lui coûte en fait de clarté, d'élégance, de correction et de bon goût, il le lui rapporte amplement en succès et en gloire.
En outre, bien que Béranger ait le sens poétique très-fin et parfois très-pur, son talent s'est forcément ressenti de son commerce trop familier et trop intime avec toutes les vulgarités et tous les lieux communs de son temps. Il en est de la poésie comme de toutes les choses délicates, l'honneur, l'innocence, l'amour, la jeunesse, la conscience : ce n*est jamais impunément qu'on les aven-, ture en mauvaise compagnie. Béranger, par exemple,
a célébré le Champ d'Asile, Ce champ d'asile, on s'en souvient, fut un dés plus grotesques épisodes de la croisade libérale. Des Robert-Macaires en primeur, des Mercadets antidatés, créèrent, vers 1817, une société en commandite pour acheter, en^\méri^que, de vastes et fertiles plaines^ et les offrir, comme refuge et propriété d'exploitation, aux vieux soldats de TEmpire. L'idée fut trouvée superbe; les avocats Tappuyérent de leur éloquence ; les banquiers , de leur argent. On souscrivît beaucoup, on parla davantage ; de grosse^ sommes furent perçues ; puis, quand les pauvres grognards voulurent aller chercher leur champ d'asile, il n'y eut plus ni asile ni champ ; ils ne rencontrèrent, hélas, sous leurs pas que les premières mines de . Saînt-Bérain de la gloire impériale. Cela n'a pas empêché Déranger d'écrire sept couplets, très-sérieux, sur le Champ d'Asile. C'est un dialogue entre des Sauvages et des Français. Les sauvages ressemblent aux Inea^ de M. de Marmonlel; les Français, aux héros de M. de Jouy : >
Il se tait; un sauvage alors Répond : « Dieu calme les orages. »
Passe encore ! ce début a de la grandeur; mais la suite î
Guerriers, parlagez nos tr«5sors, Ces cliainps, ces fleuves, ces ombrages ; Gravons sur Varbrc de la Paix Ces mots d'un fils de la Victoire :
Sauvages! nous sommes Français I Prenez pltic de notre gloire!
Plus loin, dans une chanson très-célèbre aussi, les Enfants de la France, on trouve des vers dé la même force ;
En vain l'Anglais a mis dans la balance L'or que pour vaincre ont mendié lesxois...
Aieiiy qui punit le tyran et reaebVe, Veut te voir libre, et libre pour loujouFS'^ Que tes plaisirs ne soient plus une entrave, etc.
Des plaisirs qui ne. sont plus une entrave, For que mendient les rms, paix, victoire, gloire, Français, voilà le Bérangerréel des mauvais jours, le Béranger obscur, inintelligible, bouffi et commun; versifiant sans cesse entre unpremier^Parisà(xConstitutio7iel, de 1820, et un mimodrame du Cirque-Olympique de 1S50.
Restent les chansons gaies; il y en a de deux sortes chez Béranger : celles qui ne sont et ne veulent être que gaies, et celles où la gaieté s'aiguise d*une pointe de satire :1e Roi d'Yvetot, le Ventru, le Sénateur, etc.. Celles là sont ravissantes; la critique se sent muette devant ces petits chefs-d'œuvre : c'est là le vrai genre de Béranger, sa véritable gloire; c'est' par là qu'il vivra, qu'il aura sa place, et, pourvu que l'on consente à fixer cette place un peu plus bas, à mi-côte de la colline sacrée^ pourvu que l'on permette aux âmes poètiqiMB de ne s'y arrêter qu'un moment, puis de monter vers les cimes lumineuses d'oii le poète de la Jeune Captive sourit d'avance et tend la main au chantre d'Elvire; une fois cette distribution bien établie, cette séparation bien admise, le* procès sera terminé : le nom de Béranger sera mis hors^ de cause, et il n'y aura plus lieii de contredire *.
Dans les chansons purement et simplement gaies, Béranger a un grand défaut, le plus grand de tous : c'est qu'il n'est pas gai le moins du monde; c'est que sagaiétè n'est jamais ni franche ni épanouie, ni communicative ;
^ Ceci Fcnib!e-l-il plus sévère que le méfàaeau kmif d^ Mi Ëniile :.i)iiiégui? Kt {Mui-iant M. Érnile Montégut écrit dansk Bâme ém Deua^ Mondes : J'éciivais dans un journal légitimiste.
BÉBANGËR. 27^
c'est qu'il trouve toujours moyen de montrer les dents, bien que ne riant que du bjout des lèvres. Voyez Désaugicrs S que je ne veux assurément point lui comparer au point de vue littéraire : quelle différence ! Comme Désaugiers est.gai ! comme il rit bien, et comme il fait . rire ! Comme il sait, à force de bonhomie et d'entrain, se faire pardonner ses licences et ses fredaines ! Déranger, lui, est toujours sourn(>is, même auprès de Lisette et de ia bouteille ; il a toujours Tair de se demander comment sa gaieté pourra servir à faire bair un peu plus les rois et les prêtres. U*un est un joyeux convive, qui s'anime dés le potage, boit, rit, cliante, boit encore, fait mousser à la fois verres et refrains, et monte, s'il le faut, sur sa chaise, pour mieux chanter, mieux rire et mieux boire : l'autre est un faux buveur, qui s'observe toujours, ne se livre jamais, regarde pai'^dessous son verre, grise ses compagnons sans se griser lui-même, et n'est même pas trop mécontent s'ils se font un peu de mal en se laissant tomber sous la table.
N'importe! grâce au Hoi d'Yvetot, au Sénateur^ et à une vingtaine d'autres chansons où la malice, la finesse et la grâce remplacent surabondamment la gaieté, il y a, dans la gloire littéraire de Déranger, tout un côté inattaquable; je dirai volontiers qu'il est quelquefois poète quand il demeure chansonnier ; mais j'ajouterai qu'il reste presque toujours chansonnier quand il veut être poète.
Peut-être me dira-t-on que des pages sévères sur Dé-
' M. Jules Janin a été plus hardi : en 1832, dans un article sur la mort du duc de Reicfasladt, il a très-nettement préféré Désaugiers â Béranger; ce qui ne Ta pas empêché [bien au contraire), en 1855, de lâcher les écluses de son intarissable prose sur les audacieux contemp> leurs de la Bacchante. E sempre bene!
ranger manquent aujourd'hui de générosité et d'à-propos; que, pour attaquer ce Pindare de la liberté, pour essayer d'amoindrir ce Tyrlée du libéralisme, il eût mieux valu ne pas attendre un temps où le libéralisme est mort et la liberté humiliée. Je le sais et je m'en accuse. Pourtant , qu'on y prenne garde î les vérités politiques et morales qu'on est amené à proclamer où à rétablir en attaquant Béranger ne sont pas sujettes aux variations qui viennent tour à tour changer la face des gouvernements et des 'sociétés; elles ont, pour ainsi dire, un double à-propos : à-propos plus effrayant ou plus triste, suivant qu'il y a dans les âmes plus d'enlrainement ou plus de lassitude, plus de fièvre ou plus d'abattement. Lorsque l'intelligence et la liberté se précipitent vers les aventures et les abîmes, il est permis de signaler les sources où elles ont puisé leurs dangereuses ardeurs. Lorsque l'épouvante et la fatigue les rejettent violemment vers l'extrémité contraire, il est permis encore d'incriminer ceux qui ont préparé l'expiation en préparant les fautes. Égaré ou châtié, adulé comme millionnaire ou interdit comme prodigue, l'esprit moderne a toujours le droit de reprocher sa ruine aux conseillers de ses folies et aux courtisans de ses désordres.
... Quelle nouvelle? monseigneur.
— ' Aucune, monsieur, si ce n'est que vous SQontez, et que je descends.
Quel dommage qu'il n'en soit pas du don de poésie comme de la grâce protestante, de «ette grâce que Cromwell, à son lit de mort, se flattait de n'avoir Jamais perdue, parce qu'il était sûr de l'avoir possédée au moins une fois ! L'auteur charmant de la Cmipe et les Lèvres, de Rolla, de Fantasio et du Capice, n'aurait jamais écrit Pieneet Camille , la Mouche y et le Sea^et deJavotte, et moi, je n'aurais pas à constater le plus triste des événements en littérature : la déchéance d'un poète.
C'est que vous n'avez rien vu de plus médiocre, de plus chétiO de plus désastreux que ces trois contes : Pierre et Camille^ la Mouche, et le Secret de Javotte ! Ni inveulion,
* Nouveaux Contes,
• Scènes et CoiMieft,
ni fantaisie, ni intérêt, ni gaieté, ni émotion, ni style. On s*obstine, on tourne les pages, on croit toujours que le pocle va se révéler dans un mot, dans un trait, dans un éclair, qu on va sentir au moins passer le souffle lointain et affaibli des brises mélodieuses d'autrefois. Rien ! rien î rien ! Cette triple négation, célèbre dans les fastes parlementaires, pourrait servir d'épigraphe au nomeau volume de M. de Musset. Avez-vous quelquefois trouvé sur mie table de toilette un vieux flacon vide ? Peut-être avait- il renfermé les essences les plus suaves et les plus rares : peutêtre en aviez-vous respiré le parfum en effleurant, dans un bal, le gant ou Técharpe d'une femme aimée. Vous vous penchez sur celte pauvre petite relique d'une sensation qui -TOUS fut douce, d'un sentiment qui vous fut cher : hélas ! il n'y a plus là qu'un frêle morceau de cristal, et, au fond, un Je ne sais ^uoi de fade et de rance qui n'est pas même une mauvaise odeur : ou bien vous est -il arrivé parfois, en septembre, de voir un oiseau grisâtre s'enfuir à travers la feuillée en poussant un petit cri rauque qui conviendrait mieux à un marais ^u'à un bocage ? ne le méprisez pas : cet oiseau, c"'estun rossignol; le même peut-être que, trois mois auparavant, vous écoutiez avec délices, prodiguant aux ébéniers en fleur les merveilles de son gosier, et égrenant ses perles cadencées au fil soyeux de votre rêverie de mai. Seulement, c'estun rossignol d'automne au lieu d être un rossignol de. printemps, et il a fini sa chanson avant même que les beaux jours aient cessé. Eh bien ! flacon éventé, t^hilomèle grand'mère, bouquets fanés au fond d'un tiroir, bergers, de trumeau changeant en béquilles leurs houlettes enrubannées, voix de ténor éraillée par le givre des hivers, visage de coquette émérite cachant sous des mouches ou du rouge sa fraîcheur suspecte et ses rides envahissantes, Arthur arrivé à la cinquantaine et ne sa-
chant plus que faire de son nom de baptême, tout cela, c'est la muse qui a vieilli et qui n*a pas su mûrir ; c'est le poète qui a trouvé un rhumatisme au bas de son éclielle de soie ; c'est cet infortuné volume jaune, cadet plus déshérité que les cadets d'ancien régime, et grelottant d'inanition et de froid à quelques pas de ses splendides aînés.
Assurément je ne me donnerais pas le douloureux plaisir d'insister sur la nullité visible de ces Contes, et de pae montrer rigoureux envers un de plus aimables enchanteurs de notre jeunesse, si je n'y trouvais matièce à quelques réflexions plus, générales sur le talent de M. de Musset et sur les causeç de cette rapide décadence.
J'entendais dire récemment à un homme illustre : — « Le malheur de notre temps, c'est que presque tous les grands talents y ont été du parti du \1ce. » — Le vice! voilà un bien gros mot pour une légère causerie ef à propos d'un charmant poète 1 11 faut pourtant avoir le courage de le prononcer. Pendant cette période de prospérité dangereuse et insolente qu'ont marquée pour la littérature française les dernières aimées delà Restauration et les dixhuit années qui suivirent, il est très-vrai que, le sens moral s'affaiblissant peu à peu chez les écrivains et chez les lecteurs, cerlames nuances qu'avaient observées jusque-là la poésie et le roman finirent par s'amoindrir et par disparaître. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple et pour rester au cœur même du sujet qui nous occupe, lorsque M. de Lamartine, dix ans auparavant, nous donnait ses.premières Méditations^ sa muse pouvait ne pas être, en religion, d'une orthodoxie bien rigide, on amour, d'une légitimité bien ofûcielle ; mais elle nous apparaissait à travers ce voile lumineux de l'idéal, qui suffît pour que l'imagination admire sans que la conscience soit troublée. L'héroïne, alors inconnue, de la déhcieuse élégie du Lac, n'était peut-
être bien ni une épouse ni une fiancée : peut-être la voix qui Tn*est chère n'avait jamais prononcé le oui sacramentel, ni ses pieds adorés chaussé le soulier de satin blanc de jeune mariée ; mais enfin nous n'étions pas tenus de le savoir, ni même de nous en informer : entre le poète et nous, il y avait rillusion possible et permis, le lointain, le nimbe de pourpre et d*or qui, de Phidias à M. Ingres, et d'Homère à André Chénier, purifie et divinise les créations de l'art. A dater de 183(ï, et avec M. de Musset pour introducteur, nous entrâmes dans une phase toute différente. Il était trés-jeune, et nous aussi : c'est le moment des fredaines ! Il mit dans ses inspirations cavalières ou sentimentales beaucoup moins de façon et de mystère ; il les rapprocha de nous, et les plaça de plain-pied dans la vie réelle, préparant ainsi la venue des réahstes d'à présent. Ce ne fut plus un lac, un golfe aux rives enchantées, confondant avec le vague murmure des soupirs ou des chants élégiaques le bruit sonore de ses flots, les noms harmonieux de Baïa et dlschia : ce fut une baignoire, comme dans Nàmouna, une mansarde, comme dans Bernerette, et quelquefois pis, comme dans Rolla, Le talent n'était pas moindre, il était même peut-être de qualité plus exquise. Seulement l'optique poétique n'existait plus : au lieu de TElvire à moitié femme, à moitié ange, touchant du pied à la terre et du front aux étoiles, mystiquement aimée par un digne descendant de Dante ou de Pétrarque, nous avions là, sous nosyenx, à notre portée, nous traitant ii pair à compagnon, l'étudiant et lagrîsette, le libertin et la courtisane, l'amant et la Inaitresse ; et cela, sans qu'il fût possible de se méprendre sur les noms, titres, qualités, mœurs et relations de ces héros peu timorés. Elvire s'appelait Belcolor, Marion, Ninon, Bernerette, Mimi Pinson. De scrupule ou do morale, point ; de croyance, aucune ; -de
tentative pour sauver les apparences, pas la moindre : la poésie, le caprice^ Tamour, la fantaisie, le p)rintemps, la jeunesse, s* ébattant librement sur un gazon toujours vert, et se servant les uns aux autres de passe-port et d*excuse. Les cotitemporains de M. de Musset, — nous avions tous vingt ans alors, — se prêtèrent de fort bonne grâce à ces licences, etdécidèrent qu'ils n'avaient pas perdu au change. Après tout, cette Muse leste et fringante était si bonne fille î Ne valait-elle pas les figures éthérées.et impalpables du platonisme chrétien ? M. de Musset devint notre poète, avec une légère nuance de camaraderie qui n*ôtait rien à Tadmiration. Pour la minorité, plus particulièrement préoccupée de goût et de point de vue littéraire, il y eut, en outre, ce plaisir irrésistible qui consiste à former d'avance mie cour d'élite à un talent fait exprès pour le charme des gourmets et des délicats, à en penser, avant le public, ce que le public en dira quelques années plus tard. Tel fut Félèment primitif des succès de M. de Musset. De même que le commis voyageur savait par cœur son Déranger, que les libéraux mitigés de la Restauration avaient fait leurs délices de Casimir Delavigne, que les femmes poétitiques et romanesques avaient savouré Lamartine, et que les peintres en herbe frottaient leur palette aux pages de Victor Hugo, il y eut, dans le monde du dilettantisme lettré, une sorte de compagnie franche, qui se voua à la gloire de M. de Musset, et qui, à force de cueillir la fleur du panier parmi les admirateurs des autres poètes, finit par avoir tout le panier et toute la fleur.
Ah ! ce serait bien beau, si le printemps durait toute Tannée, et la jeunesse toute la \'ie ! Par malheur, il vient un jour où Therbe jaunit, et un âge où le front se ride : un preiryer cheveu blanc, moins bien reçu que celui dont M. Octave Feuillet va nouy parler tout if Theupe, raye d'un
286 CAUSERIES LlTTÉBÂiRES.
inince ûl d'argent cette chevelure blondcque Eyron eût enviée et qui faisait songer à Raphaël. Comment faire? Toujours Ninon? Toujours Sazon? Toujours Ninette? Toujours Bernerette? La rime est riche, mais la chanson est \ieille, et Fair commence à courir les orgues de Barbarie. On a trop d'esprit pour ne pas le comprendre ; on cherche à se renouveler, à changer de manière; à faille acte de maturité. Vain effort î Le pli est pris ; on ne joue pas avec l'élude austère et profonde du cœur humain, avec les grandes lois de la morale, avec les inflexibles enseignements de la conscience, avec l'observation comique ou philosophique de £on temps comme avec cette guitare espagnole qui chantait d'une si vive façon YAndaîause au sein bmni. On imite alors ces fils de famille, ces enfants prodigues qui se rangent, et qui essayent de se croire plus sérieux parce qu'ils deviennent moins brillants. On émouase les saillies, et les facettes sur lesquelles le soleil d'avril faisait gaiement chatoyer tant de diamants et d'élincdles. Du parement brodé de son habit vert, on essuie le sable <d'or versé par la fantaisie sur les pages de la vingtième année : mais on n*a rien à mettre à la place. On se dit .tristement qu'il y a quelque chose de plu6 inorose et déplus k>urd que la vertu, c'est le viccisans jeunesse ; que Chérubin et don Juan ne sont plus, possibles passé le sixième lustre; que Bernerette en cheveux gris devient ouvreuse iûe%ges ou tante d'actrice ; qu'il n'y a qu'une heure pour ces folies, aimables le matin, coupables (à midi, monstrueuses le soir; que la saison des fleurs est passée, que eelle des fruits coivmonce. Hélas ! hélas t les fleurs.fiont tombées, les fruits ne viendront jamais. On n'écrit plusiV«mouna^Rollay le Fils du Titien^ le Ckandeliet', les Nuits; .on écrit Louison^ Pierre et Camille, Javotte, la Mouche; ,Agésilas sans Polyeucte^ et Perthariiessins Nicomède !
Et ne (Htes pas que c'est là un malheur commun à tous les poêles, que les poètes ne devraient pas vieillir! Vous TOUS tromperiez. D^nez à la mission du poète toute sa grandeur, et voua n'imaginerez rien de pins fécond et de plus beau que sa sereine vieillesse. Vous représentez vous Uom^e et Eschyle, ces deux géants de la poésie antique, autrement qu'avec une barbe blanche? Virgile et Horace, placés tous deux aux limites du monde païen qui fmit, du mcmde clu'étien qui commence, je me les figure aisément, au déclin de l'âge, penchés sur l'urne funéraire des amis qu'ils laissent en chemin, Fun avec son sourire épicurien, l'autre avec sa mélancolie presque chrétieiine ; celui ci écrivant le eJieu fugaces,... celui-là personnifiant dans PoOion les pressentiments d'un nouvel univers. Et le vieux "Will? et le^enx Dante ?Cîroyezj vous que le poids des années soit trop écrasant pour le Roi Lear ou pour la Divine Comédie? Racine lui-même, le tfndre Racine, l'élégant interprèle de toutes les délicatesses de Tamour, je ne le condacmne pas à rester toujours jeune ; sa jeunesse c'est Androinaque; sa maturité, c'est Aihalie. Mais M. de Musset ! à l'époque de mon admiration la plus fervente et la plus naïve, je n'avais pu me représenter décemment M. de Masset à cinquante ane i
C'est là le châtiment des époques qui ont traité leurs artistes ei leurs poètes en enfants gâtés, qui leur ont permis, dix ou vingt années durant, de casser les réverbères de l'honnêteté ÎJdurgfeoise et du vulgaire bonsens, de rosser le guet de la religion et de la morale, comme ces mères itidulgeMes qui permettent à leurs fils d'être mauvais sujets parce qu'ils sont aimables, et qui s'amusent de leurs saillies, et qui applaudissent à* leurs équipées, et qui s'empressent de payer leurs dettes, jusqu'à ce que mère et fiU deviennent également' insolvables. C'est là Fexpia-
tion de ces talents pleins de prestige et de charme, qui se sont envolés un beau matin vers les horizons radieux et fiollanls de la fantaisie, sans un seul de ces lests que dédaignent rimagination et Torgueil et dont le génie pour* tant ne saurait se passer pour remplir sa course et achever son œuvre. C'est là la revanche de ces pauvres radoteurs qui s'entêtent, au miheu des huées d'une génération enivrée, à protester au nom de la société, des principes et des mœurs, a en appeler au temps, à l'adversité, à Philippe à jeun, à Fantasio quadragénaire, à Mardoche académicien, à Rolla écrivant Pierre et Camille,
Ce n'est pas à M. Octave Feuillet que l'on reprochera d'être du parti du vice; ce n'est pas lui qui a besoin qu'on lui prêche l'alliance de la poésie avec la vertu, l'ingénieuse et orthodoxe combinaison au moyen de laquelle on peut mettre à la fois dans sa vie le sentiment et le devoir, l'honnête et l'aimable, les satisfactions de la conscience et les joies du coeur. Il a consacré à celte honorable propagande du roman légitimé toutes les exquises distinctions de son talent, toutes les délicates subtihtês de son analyse, toutes les élégantes variations d'un irréprochable thème dont ne se sont encore lassés ni ses lecteurs ni sa muse. Le succès l'en récompense, et c'est à lui que je songeais en rappelant; en tête de cet article, la célèbre réponse du ministre en disgrâce à celui qui va le remplacer.
N*y eût-il dans son ancien volume que Dalila, ce serait assez pour qu'on dût le proclamer supérieur au premier; car Dolila est non-seulement le chef-d'œuvre du recueil, mais le chef-d'œuvre deM. Octave Feuillet. Ily a dans cettepièce une ampleur, une puissance, un souffle, une richesse de tons, une saillie de caractères, dont rien n'approche dans sesprécédentsouvrages.EtpuisDa/tto, il fautledire, répond
d'avance aux objections que pourrait rencontrer encore, parmi les esprits chagrins, ce parti pris de glorification romanesque et poétique du ménage, du foyer, de la vie régulière et paisible. Roswein un jeune compositeur de génie est aimé de Marthe, fille d'un vieux maestro allemand, Sertonus : Sertorius est un musicien sublime qui n'a jamais pu i'éussir au théâtre, mais qui a silencieusement amassé des trésors d'inspiration et de science; et Marthe, sa digne fille, confidente de ces mélodies inconnues qu'il raconte aux nuages et aux étoiles, comprenant comme lui l'art dans son acception la plus haute et la plus pure, aimant Roswein avec le dévouement d'une sœur, la chasteté d'une fiancée et la passion d'une artiste, Marthe doit être pour lui la compagne par excellence, l'épouse choisie de Dieu pour lui faire une vie calme et douce, inspiratrice et recueiUie, où sa verve puisse se développer librement sans jamais être ni surexcitée, ni amortie, ni entravée, ni hâtée. A la bonne heure ! L'art vrai, la vraie poésie sont là ; et lorsque, plus tard, un prince ilalien , mélomane d'une /w?'/a incomparable et protecteur fanatique de Roswein, 5'imagine que le mariage jassoupira son génie; lorsque, pour le dérober à ce péril chimérique, il le présente à une ^grande dame courtisane à couronne ducale, et que l'orageux amour ou plutôt la coqueRerîe infernale de cette Léonora Falconieri devient pour le pauvre Roswein un cratère où s'abîment successivement jon repos, sa santé, son talent, sa gloire et sa vie; lorsque dans une scène finale dont rien n'égale l'effet pathéliquc et funèbre, on voit passer lentement le convoi de Marthe, morte de désespoir, tandis que Roswein court dans la plaine comme le cavalier de Rùrger à la poursuite de sa chimère, et que, dans le lointain, sur l'onde tranquille de la baie, on en- Xend une mélodie dont il est l'auteur, chantée, dans les
bras de Léonora, paru» lénor dont elle s*est éprise et qui a remplacé Roswein, il n'y a pas là seulement un tableau plein de mouvement et de couleur, de grandeur et d'enseignement ;. il y a encore, il y a surtout un plaidoyer dont personne, celte fois, ne contestera la rigoureuse justesse ; il y a l'art et l'amour véritables mis en présence de Tart faclice et de l'amour frelaté. Ce n'est plus la lutte de la poésie et de la prose, de la passion et du ménage, lutte pour laquelle, au point de vue purement humain et mondain, il est difficile d'accepter sans réserves les conclusions de M. Octave Feuillet. C'est Téternel antagonisme de la vérité et du mensonge, de la chasteté et du vice, de Tar-^ tiste se recueillant dans le doux sanctuaire d'une tendresse partagée ou se gaspillant dans l'atmosphère fié» vreuse des salons et des boudoirs, de tout ce qu'une âme pudique et sincère peut renfermer de salutaire et de fécond^ et de tout ce qu'une imagination perverse et souillée peut apporter de corrosif et de dissolvant. Voilà pourquoi cette Daliltty bien différente de ces plates et niaises Filles de tnarbi'e que les Athéniens de 1855 ont eu la bonhomie d'applaudir une centaine de fois, est tout ensemble le plus émouvant des poèmes et la plus irréfutable des leçons. M. Octave Feuillet est-il bien certain que tout le reste soit aussi vrai, aussi péremptoire dans cette cause, si spécieuse et si édifiante d'ailleurs, plaidée'Y^ar lui avec tant de grâce que ni juges ni public ne sont encore tentés de lui dire : « Prenez garde i vous êtes sur le point de vous répéter! » Le procès est toujours pendant, quoi qu'on fasse, entre ces deux éléments de la vie, ces deux mobiles de l'âjne, ces deux voix intérieures dont l'une parle à l'imagination, l'autre à la conscience ; Vune à la rêverie, l'autre à la raison ; l'une à cette éternelle chimère rivée au. cœur de 1 homme pour son tourment, son charme et sa.
A. DE MUSSET. — M. 0. FEUILLET. m
perte; Tautre à celle loi \i vante au fond de son intelligence pour sa sauvegarde ou son châtiment. Volupté où vertu > comme on disait du temps d'Hercule, passion ou devoir, comme nous dirions aujourd'hui, voilà les deux antagonistes face à face, M. Octave Feuillet a choisi le meilleur, et il est réellement passé maître dans Fart de préparer la victoire de cette vertu, de ce devoir, de ce parti du bien ^ qui souvent, hélas ! avaient pu dire en assistant au triomphe de leurs adversaires dans la poésie et le roman modernes : « Nous ne savons pas peindre 1 » — Maintenant qu'il est prouvé qu ils savent peindre , surtout quand M. Feuillet tient le pinceau et la palette, j'oserai lui conseiller de ne pas trop insister, de ne pas trop multiplier ces figures où il excelle. Le Cheveii blanc après la Crise ^ V Ermitage après la Clef d*or, la Fée après VErmitage^ la barmme d'Orthez après la baronne d'Ermel, Hélène a|Mrès Suzanne, Jeanne d'Âthol après Hélène, ce n'est pas trop encore^ mais c'est assez. Le lecteur, le lecteur mondain surtout, — j'ai l'humilité <ie n'écrire que pour ceux-là, — doit être considéré comme ces mauvais payeurs à qui il ne faut pas demander trop si l'on veut obtenir un peu. Espérezvous luipersuader longtemps, lui persuader toujours qu'un homme spirituel, distingué, ayant vécu, ayant connu les délices et les flammes de Faroour romanesque, n'a, pour être heureux, pour vivre^^n paix avec son imagination et son cœur, pour effacer tous les souvenirs de son passé, pour résoudre tous les problèmes de son avenir, qu'à" prendre au hasard dans un pensionnat, dans un couvent ou dans un village de province, une jeune fille de dixhuit ans, honnêtement élevée ? Croyez-vous que le rêveur, le penseur, l'homme de talent, l'écrivain, le poéto, Farliste, empêtrés dans les nœuds d'un mariage illégal, dans les soucis matériels d'un intérieur difficile, retrouvant à
29î2 CAUSERIES LITTÉRAIRES.
leur foyer une femme parfaitement légitime, mais acariâtre ou 1)ornée, incapable de les comprendre et toujours prête à jeter ses vulgarités au travers de leurs songes, croyez-vous qu'ils aient l'esprit plus libre, l'imagination plus épanouie et plus disposée à faire des chefs-d'œuvre que votre pauvre Roswein, dépouillé de son génie et de sa gloire par les ciseaux d'or de sa Dalila? — Non, poète, vous ne le croyez pas, et tous les prestiges de votre plume enchanteresse ne réussiront pas à nous en convaincre. Le plaidoyer a deux faces comme presque tous les plaidoyers. Vous avez adopté celle qui convenait le mieux à la droiture de votre esprit, à la noblesse de votre cœur ; ne Texngérez pas, de peur de la compromettre, et arrêtezvous avant de Tavoir épuisée. La religion seule, dans sa vérité toute-puissante, possède la solution de ce problème qui a, de tous temps, agité les âmes inquiètes; mais, pjus prévoyante et plus infaillible que nous, ce n'est pas dans ce inonde, ce n'est pas dans les limites étroites de celte vie, dans des affections plus ou moins sujettes à notre faiblesse et à notre misère, qu'elle a placé la récompense du devoir accompli, du sacrifice accepté, de la lutte austère et rude, laissant aux buissons du chemin la trace et le sang des blessures. Nous qui ne pouvons disposer de ses cliâtiments ni de ses couronnes, ne plaçons pas dans un cadre humain ce qui n'est pas de condition humaine : ne promettons pas aux natures passionnées et sentimentales ce roman dans le devoir, cette poésie dans le ménage, que l'on rencontre quelquefois, mais pas toujours. Autrement nous finirions par voir arriver les sceptiques, les malintentionnés, les railleurs, tous ceux que nous devons chercher à convertir : ils nous rappelleraient le vieil adage : « Qui veut trop prouver ne prouve rien. » Ils nous citeraient un mot horrible de Balzac que je ne transcrirai
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pas ici, mais où il est question de Judith et de Dalila; et ce parli du vice dont les prospérités et les audaces ont été la plaie et la honte de la hltérature moderne, ahwserait encore, en définitive, de nos efforts excessifs, trop prolongés sur un seul point, pour le parti de la vertu.
Si la première place en littérature comme en toutes choses appartient aux hommes dont le talent ou le génie a rendu tout ce qu'il pouvait rendre, un intérêt sinon plus vif, au moins plus affectueux et plus tendre, s'attache à ceux qui, par leur fin prématurée, la disposition particulière de leur esprit ou la faute des circonstances, offrent, dans l'ensemble de leur vie et de leurs ouvrages, ce je ne sais quoi d'inachevé qui ne s'accorde, hélas ! quetrop bien avec la destinée de l'homme et les tristes conditions de son passage ici-bas. Ceux-là, on les aime à la fois pour ce qu'ils ont fait et pour ce qu'ils auraient pu faire : si l'on regrette qu'ils n'aient pas laissé une trace plus profonde, ce n'est pas à eux qu'on s'en prend ; c'est à leur temps , à l'absence de ces convictions vigoureuses qui sont la sève des âmes, à ce sentiment de lassitude préventive qui arrête en chemin certains esprits très-fins et Irès-justps, faute d'être assez sûrs de leur force, de leur marche et de leur but. Il
* Œuvres complètes. Édition Michel Lévy.
CHARLES DE BERNARD. 2d§
iMHis semble alors que nous sommes tous complices de leurs défaillances, qu'elles établissent entre eux et nous un lien de plus et que c'est pour avoir partagé nos ennuis et nos mécomptes qu'ils ont ainsi disparu sans avoir dit leur dernier mot. Toutefois, conune il ne manque j^as, pendant ce temjf>s, de noms sonores et de vanités bruyantes pour occuper le devant de la scène et absorber l'attention, il n'est pas rare que ces sobres et discrets amants de 1^^ renommée vivent et meurent dans une sorte de demi-siience et de demi-jour, dont ils ne paraissent ni s'effrayer ni se plaindre. On dirait que leur mort ne laisse pas de vide parce ^ue leur existence ne fait pas de bruit. Patience ! au bout de quelques années, l'on revient à eux, non pas par une de ces réactions violentes et criardes qu'eût réprouvées leur bon sens, mais par cet attrait réfléchi qu'ils ont ambitionné et qui leur survit. Leur physionomie s'éclaire par la distance, leur souvenir se ranime en s'éloignant, et c'est, pour ainsi dire, la revanche de ces talents et de ces hommes, que, peu prônés de leur vivant, peu entourés à leur dernière heure; leur gloire commence au moment où celle de beaucoup d'autres finit. Voilà ce qui est arrivé pour €harles de Bernard. ~
Avant de parcourir la hste de ses ouvrages, de caractériser sa manière et de chercher à fixer sa place dans le roman <;ontemporain, disons un mot de sa personne et de sa vie. On a répété bieti souvent que la vie d'un écrivain ou d'un artiste était tout entière dans ses œuvres. L'adas^ n'est vrai qu'à moitié, comme presque tous les adages, ^ans doute, pour ne parler que des auteurs, le principal élément d'inlèrét de leur biographie réside dans les créations de leur pensée ; mais ces créations mêmes, il est difficile de les expliquer ou de les comprendre,. si l'on ne pénètre quelque peu dans ces existences dont elles ne pré-
sentent que le côté extérieur et public. C'est probablement pour aplanir celte difficulté que les écrivains de notre époque ont été en général si prodigues des détails bîographiques et confidentiels sur leur famille, leur enfance , leurs habitudes, sur la filiation mystérieuse qui rattache ce qu'ils ont écrit à ce qu'ils ont vu, fait, senti, aimé, souf^ ferl. Leurs historiens, s'ils en ont jamais, seront fort emï)arrassés d'apprendre au lecteur quelque chose de nou- * veau, à moins d'inventer ou de mentir, ce qui ne serait pas non plus une bien grande nouveauté. Charles de Bernard, lui, a été de la race réservée et silencieuse de ceux qui f oîil consister la célébrité à forcer le public de parler d*éux sans jamais en parler eux-mêmes. Il a tout laissé à faire à son biographe, et s'il y a lieu de restreindre cette partie de noire tâche, de n est pas crainte de répéter ce qu'il aurait déjà dit, mais plutôt de dire ce qu'il eût mieux aimé taire.
Charles de Bernard naquit à Besançon le 24 février 1804. Sa famille, originïre du Vivarais, était de très ancienne noblesse. La branche aînée, qui porte les noms de Bernard du Grail de Talaude, a son chef en Languedoc. Charles de Bernard était de la branche cadette, qu'on appelait aussi de la Villette, du nom d'une terre qu'elle possédait avant la Bévolution. Le grand-père de Charles, cadet plus riche d'honneur et de parchemins que d'écus, servait à Besançon dans la maréchaussée; l'on put remarquer dès lors, entre celte ancienneté de race et cette médiocrité de fortune, un contraste dont l'auteur de Gey*faut et du Nmid gordien semble s'être souvenu. Il y a, pour observer et pour peindre ce qu'on est convenu d'appeler le monde, bien des points de vue différents: il y a le vif désir de lui appartenir, le regret de n'en pas être, le chagrin de s'en voir repoussé, se traduisant en enlumi-
nures chimériques, en récriminalionsamères, enblessanles caricatures ; il y a la fâcheuse manie de confondre l'exception avec la règle et de. prendre pour' des types de la bonne compagnie ces existences déclassées par une abdication volontaire, qui n'en sont que la honte, l'épouvante et le rebut ; il y a encore ce désabusement spirituel et résigné," cette ironie délicate et polie, aussi éloignée de l'éblouissement que de la satire, et où devait parliculiérement se complaire un homme que je définirais volontiers le contraire d\m parvenu. Mais me voilà déjà effleurant d'avance une des inspirations familières de cet aimable talent, et nous n'en sommes encore qu'à la jeunesse et aux débtits de Charles de Bernard.
11 débuta par la poésie, car c'est toujours ainsi que l'on commence, sauf à descendre plus tard à la prose, et à fondre, dans une proportion plus ou moins juste, les rêveries du premier jour avec les réalités du lendemain. C'est en 1829 que nous voyons son nom pour la première fois dans un concours des jeux Horaux de Toulouse. L'académie toulousaine couronna une pièce de lui, intitulée une Fête de Nérony litre qui rappellera aux amateurs de synchronismes littéraires une tragédie de Soumet et une ode briffante de M. Victor Hugo. Peu après la Révolution de juillet, Charles de Bernard, alors âgé de vingt-six ans, se lança dans la polémique politique, autre illusion, moins gracieuse que la poésie, et qui partagea avec elle l'honneur de passionner la jeunesse de ce temps-là. 11 prit part à la rédaction de la Ga%efte de Franche-Comté^ une de ces gazettes monarchiques destinées à attaquer la nouvelle monarchie, et prêchant au pays le plus centralisateur du monde une décentralisation toujours espérée et toujours déçue. Èa politique, avouons-le, devait peu convenir à CliArles de Bernard : non pas qu'il ne fât très-capable
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de toucher d'une main ferme aux questions positives et se* rieuses, mais parce qu il faut, pour réussir et persévérer dans ('Cite voie, un <fonds de passion ardente ou d'exaltation factice peu conciliable avec cette observation pénétrante qui ue se laisse longtemps abuser ni sur les mots, ni sur les choses, ni sur les caractères, ni sur les partis. L'homme qui devait, quelques années après, dessiner d'un crayon si fin et si vrai les femmes chevaleresques , les tribuns austères, les Philaminles politiques de V Anneau d'argent, du Pied d'argile, d'un Homme sérieux, àe^ Ailes d'Icare^ ne pouvait avoir un penchant bien vif ni bien obstiné pour ce travail de journaliste qui condamne trop souvent à subir l'opinion des autres sous prétexte de la former. Un heureux hasard vint lui indiquer ou lui faire pressentir sa vocation véritable. En 1831, M. de Balzac publia la Peau de chagrin. Jusque-là, malgré le Derniefr Chouan et les premières Scènes de la vie privée, la réputation dé M. de Balzac était fort problématique ; l'on ne pouvait prévoir que bien confusément la transformation laborieuse qui se préparait dans cet étrange cerveau' et qui allait faire de l'auteur de Jane la Pâle et du Vicaire des Ardennes, l'auteur d' Eugénie Grandet et de Baltha%ar Claês. C'est par la Peau de chagrin qu'il abordait décidément cette nouvelle veine où il devait trouver de précieux filons, beaucoup d'alliage, une gloire peut-être trop contestée de son vivant, trop exagérée après sa mort. 11 y eut autour de cet ouvrage, longtemps annoncé et prôné d'avance, un des premiers coups d'essai de ce charlatanisme littéraire, qui en était alors à ses débuts, et qui depuis nous en a fait voir bien d'autres. Ceux qui s'amusent aux menus détails de la littérature anecdotière peuvent se souvenir encore de celte épigraphe cabalistique empruntée à Tristram Shandy^ei qui bigarra, un mois durant, la qaa-
trième page des journaux. M. de Balzac comme tout auteur qui franchit un pas décisif, lut tout ce qui fut écrit sur son livre, et un article publié dans IdiGawttede Franche- Comté attira particulièrement son attention : cet article était de Charles de Bernard. M. de. Balzac lui écrivit et ce fut là le point de départ d'une correspondance, et, plus tard, d'une amitié où les sympathies personnelles tinrent autant de place que l'imagination ou même que l'analogie du talent : imitation et analogie passagères, partielles, discutables, assez visibles cependant pour qu'on ne puisse, dès Tabord, méconnaître Tinfluence de Balzac, sinon sur les livres mêmes, au moins sur l'ensemble de& idées, du talent, des tendances et des procédés littéraires de Charles de Bernard.
Il vint à Paris pendant l'hiver de 1832 ; il se lia avec Nodier, autre Franc-Comtois, autour duquel aimait à se grouper la nouvelle école et dont la vieillesse spirituelle et fantasque, souriant à la jeune littérature et payée par elle en hommages hyperboliques, faisait songer à ces faxnles viveurs en cheveux gris aventurés dans une partie de jeunes gens. Charles de Bernard fut des soirées de l'Arsenal; il y vit MM. Hugo, de Vigny, Sainte-Beuve, Deschamps, de Musset, Dumas, et il y prit une légère teinture du romantisme à son déclin, non pas, bien entendu, pour en partager les ardeurs, ni surtout pour en être dupe, mais pour être de son temps et de son moment, ce qu'un homme d'esprit ne doit jamais négliger. Cet hiver de 1 851 - 1832, malgré les préoccupations pubUques, fut encore très-brillant pour la littérature romantique, que menaçaient déjà les défaillances des maîtres et les défections des disciples. M. Hugo venait de publier les Feuilles d* automne, le plus parfait et le plus humain de ces recueils lyriques; M. Dumas faisait joua* avec toutes sortes de
mouvement et de tnpage ses drames, si vite oubliés, de Teresa et de Richard d'Arlington; M. de Balzac, à l'aide de ces channautes esquisses, le Message^ la Fenitne d<i trente ans, le Rendez-vmis, achevait de réparer les péchés pseudonymes dllorace de Saint-Aubin et du comte de Villerglé ; M. de Vigny mettait la dernière main aux délicates arabesques de Stello;}A. Alfred de Musset lisait à un cercle d'intimes, fiers de pressentir sa gloire, les pages étîncelantes de la Coupe et les lèvres et de Namouna. MM. Sainte-Beuve et Gustave Planche fondaient, à vrai dire, la critique contemporaine, en y introduisant, Fun l'analyse familière et pénétrante de la vie intérieure, s'èclairant par les détails de la biographie et les fines inductions de la curiosité lilttTaire, l'autre l'étude sérieuse et profonde des passions et des caractères. Enfin Ton commençait à murmurer dans le monde des lettrés et des artistes un nom bizarre, a demi voilé sous un déguisement masculin, et destiné à signer quelques mois plus tard ^ Indianu et Yaleniine.
C'est à ce moment que* se rattache la publication du [ recueil poétique de Charles de Bernard, Pliis Deuil que
j Joie (devise des Beauffremont). Ce recueil parut en mars
! i 832 . Le ton général en était chevaleresque, élégiaque, mo-
I narchique, empreint çà et là d*un scepticisme hautain qui
i contraste avec force réminiscences évangéliques ou bibli-
ques, — un peu suranné déjà lors de son apparition, lui peu plus aujourd'hui, tel en un mot qu'en le relisant à vingt-trois ans de dislance, on est forcé d'avouer que la poésie proprement dite n'était pas précisément la vocation de Fauteur. Ses vers furent lus pourtant par ce petit nombre de connaisseurs qui composent un succès d'estime. La préface fut plus généralement remarquée; c'était un morceau politique d'une netteté et d'une vigueur peu corn-
munes, où l'auteur semblait vouloir essayer ses forces avant de laisser là le lyrisme et la rêverie, et de se mesurer virilement avec la société ou Thisloire. En somme, le succès ne fut pas assez vif pour retenir M. de Bernard à Paris. Nous le retrouvons à Besançon dès Tautomne de 1852 ; M. de Balzac alla Ty chercher en* 1834. Il est assez piquant de rappeler les conseils qu*il lui donnait à cette époque. « Vous avez la teie épique, lui disait-il avec ce grain d'exagération qu'il mêlait à tout ; écrivez de grands ouvrages, où le roman s'associe à Thisloire sans la défigurer, et qui soient pour votre pays ce que les Pîiritains sont pour l'Ecosse, ce que Ivanhoé est pour l'Angleterre. » On sourit lorsqu'on rapproche ce conseil des jolis tableaux dé genre que Charles de Bernard allait écrire et qui ne gardent pas trace de prétention épique. Et pourtant^ bien que le sens critique soit, — avec le sens commun peut-être, — celui qui a le plus manqué à M. de Balzac, je suis tenté de croire que cette fois il était dans le vrai. Je n'avais jamais vut]harles de Bernard, maïs j'ai pu, grâce à un affectueut accueil, contempler son portrait religieusement conservé comme lîne relique de famille. A voir cette figure énergique et martiale, Ces épaules carrées, celte fière attitude, *n se demande si l'auteur de Gerfaut, venu quiilze ans plus tôt, n'aurait pas suivi une voie plus large et plus historique, s'il n'a pas été un Walter Scott volontairement amoindri, ou plutôt un Bergenheim lettré, un descendant des fortes et vieilles races, obligé par le malheur dés temps à échanger contre une plume la rapière et Tépée.
Diaprés Tavis de M. de Balzac, il se mit à fouiller dans les chroniques franc-comtoises, et commença quelques grands romans empruntés à l'histoire locale, dans le geûvù de ceux que Frédérie Souhê, vers la même époque, taillait de sa rude main dans les archives du. Languedoc.
Mais si Charles de Bernard avait des velléités chevaleresques qui le reportaient vers le passé, il avait aussi, et à un plus haut degré, cet esprit d'observation qui le rame»nait au présent. Revenu à Paris en 1835, il regarda autour de lui; comprit que le moyen âge et l'imitation de Walter Scolt avaient fait leur temps, s'initia aux rapides vicissitudes du goût public, et se décida, non sans regret, à monnayer ses lingots. M. de Balzac le fit entrer avec lui à la Chronique de Paris ; il y publia comme ballon d'essai la Femme gardée, qui n'eut pas de succès et n'en méritait guère. Quelques semaines après, la Femme de quarante ans et un Acte de vertu, paraissant presque coup sur coup, vinrent révéler un nom qui ne devait plus périr et un talent qui a en dés nos jours des égaux ou même des supérieurs, mais qui, dans son cadre et son genre, n'a point été dépassé. Au même moment, il débutait au Gymnase par la jolie pièce d'une Position délicatey et ce double début semblait déjà le rattacher à deux écoles bien distinctes, nous allions dire bien contraires : celle qui se personnifie dans M. Scribe, et celle qui a trouvé son type le plus éclatant dans M. de Balzac.
Loin de nous l'idée de rechercher ici des contrastes et des parallèles l Loin de nous surtout l'envie de grandir Charles de -Bernard en rabaissant, parmi ses contemporains célèbres, ceux dont le talent a le. plus côtoyé le sien! U est une de ces écoles d'ailleurs qui échappe au contrôle et à la comparaison littéraire par ses succès mêmes, par cette popularité à la fois facile et constante, qui, partie du boulevard Bonne- Nouvelle, a fait si lestement le tour du monde. M. de Balzac, au contraire, offre un sujet d'études trop complexe pour qu'on puisse, sans légèreté ou sans prévention, lui assimiler celui-là même ^ju'il a le plus accepté comme son émule ou son disci-
pie. Il n'en est pas moins vrai que ces deux écoles si opposées, rune toute de surface , l'autre ne croyant jamais avoir creusé as§ez loin ni assez fort, laissaient entre elles ■et à dislance égale une place que Charles de Bernard aurait pu prendre, qu'il a devinée souvent, qu'il a prise quelquefois, et qu'il importe d'autant plus d'indiquer, que la conscience s'y intéresse c mme le goût, la morale <5omme la critique.
On a si fort abusé depuis quelques années du mot réalisme^ qu'il est devenu difficile de s'y reconnaître. Pourtant, en le ramenant à son sens naturel, à sa signification primitive, nous dirions volontiers que le réalisme dans l'art est le sehtiment vrai ou excessif de la réalité se passant de toute poésie ou ne la cherchant qu'en lui-môme. il peut donc, sans manquera son nom, se développer dans des conditions bien différentes : ou il ne saiifira de la vérité que ce côté banal, vulgaire, que tous les hommes comprennent et qui plaît à presque tous, parce qu'ils s'y, retrouvent, parce qu'il les remet en face de leur propre nature;- ou il la prendra par le côté contraire, par celui qui touche à l'exception, à la rareté belle ou hideuse, sublime ou immonde, mais toujours raffinée, dépravée, exagérée, montée en couleur et en ragoût. C'est au milieu, on le conçoit, c'est dans les zones intermédiaires que la vérité peut garder sa justesse, son enseignement et sa ^râce, que l'étude du monde et de la vie, l'analyse des sentiments et des caractères, peuvent lui ouvrir des sources fécondes, qu'elle peut touchera la poésie sans s'y perdre, se combiner avec l'idéal sans y disparaître. Relisez les chefs-d'œuvre du roman dans les genres les plus divers, vous y trouverez, avec des nuances inégales, suivant que l'auteur a voulu serrer de plus près ou dominer de plus haut la réalité, un même trait de physionomie, — • la vé«
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rite ne devenant jamais ni vulgaire, ni excessive, et gardant ces qualités d'harmonie, d*élégance et de mesure dont Tensemble a un nom dans l'art comme dans le monde : il s'appelle la distinction.
Âvons*nous besoin maintenant de rappeler ce qu'a été au théâtre H. Scribe, dans le roman M. de Balzac, et d'indiquer ce qu'aurait pu être le talent On, ingénieux, observateur,venant se placer à leurs côlés?ÎJn accommodement bourgeois, mais d'une bourgeoisie émancipée, intelligente, plutôt arrivée que parvenue; une moyenne romanesque, mais d*un roman passé au crible des petites capitulations mondaines; une observation comique, mais d'une comédie superficielle, effleurant Tépiderme au lieu de plonger dans le vif; une teinte sentimentale, mais d'un sentiment plus arrangé que sincère, plus artificiel qu'attendri, toujours prêt à transiger et même à passer à l'ennemi ; une velléité paradoxale, mais d'un paradoxe chélîf et frileux, faux brave qui, pour échapper au péril de ses hardiesses, se déguise vite en lieux communs : ^oilà, avec mille dons charmants de dextérité, d' à^propos, d'invention agréable, l'heureuse et légère muse du Mariage de raùon et de Michel et Christinej telle que je me la représente, en la dégageant un peu de cette auréole du succès qui a, comme celle du pouvoir, ses fascinations et ses prestiges. Parlerons-nous de M. de Balzac? et pourquoi pas? 11 n'est jamais inutile de contrôler les caprices de la postérité du lendemain, réagissant avec une égale violence contre les rigueurs et les ovations de la veille. M. de Balzac, comme les empereurs romains, est devenu dieu par le plus énergique et le plus sûr de tous les moyens : il est mort. Aux yeux d'une certaine école, il n'est plus question de le contester, ni même de l'admirer, mais de l'adorer. Toute critique à son endroit est une
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impiété, tonte restriction un sacrilège. Faut-il souscrire en silence à ces redoublements d'enthousiasme? Les discuter un moment, n'est-oo pas justifier nos réserves d'autrefois, montrer qu'on peut y persévérer sans obstination chagrine, et toucher encore au rôle littéraire de Charles de Bernard, qui eût été plus éminent et plus complet, si, non content d'échapper à cette influence, il eût plus franchement protesté contre elle ?
Non, la morale, le bon sens et le goût ne peuvent pas se laisser prescrire par ces apothéoses tardives et posthumes. Non, Fauteur de la Vieille Fille et de la Physiologie du Mariage, de la Raboxiitleuse^ei des Parents patwresy ne comptera jamais parmi ces génies qui éclairent, fortifient, rassérènent l'humanité. Que dis-je? H lui a manqué un grand nombre des qualités du génie, — la simplicité d'abord, puis la vérité, la clarté, la proportion, la mesure, et ce sens moral dont l'absence abâtardit les facultés les plus riches, et ce sens du possible qui sait s'arrêter dès que l'impossible commence. Remarquable surtout par l'invention, il a le défaut des inventeurs incomplets ou excessifs; il s'éblouit, il se grise de sa pensée, de sa création, de son ouvrage. Tel caractère esquissé d'une main ferme et magistrale, telle description commencée avec une puissance et un souffle que rien n'égale, telle analyse dé sentiment et de passion ouverte, comme une tranchée ti^ goureuse, à travers les voies souterraines de la vie sociale ou de la vie intime, telle page écrite d'un style solide, éclatant, viennent tout à coup s'effondrer dans des fouillis alarmants, où tout s'embrouille, se surcharge et se contredit, la ligure et le crayon, la phrase et l'idée. Que serait-ce si nous voulions nous tenir à ces hauteurs austères où l'âme se sent inaccessible aux vapeurs enivrantes, aux miasmes capiteux, aux effluves magnétiques des
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grands talents insalubres? M. de Balzac n'exalte pas Timagination, il n'égare pas le cœur conmme la muse éloquente et le lyrisme effréné de Lélia : peut-être fait-il pis, il dissout. Il s'infiltre et se distille goutte à goutte dans le cerveau comme un poison subtil, rare, insaisissable, qui ne tue ni ne déchire, mais dont Teffet immédiat et lointain est d'énerver les bonnes facultés de rintelligence et de surexciter les mauvaises, d'affaiblir l'âme pour les vraies luîtes de la conscience, pour les dangers réels du monde, et de l'armer en guerre pour je ne sais quelles aventures chimériques ou coupables qui ne sont plus la défensive de riionnête homme, mais l'offensive du héros hasardeux et équivoque, éternellement suspendu entre le /panthéon et le bfîgne. De là aux rêves monstrueux qui font les révolutions et les crimes, il n'y a plus qu'un pas ; et s'il est vrai, comme on l'a dit, que la Révolution de juillet ait été faite par la politique, mais que la Révolution de février ait été l'œuvre de la littérature, M. de Balzac, bien .qu'affectant d'envelopper dans un même dédain le libéralisme et ta démocratie, a coopéré plus que personne à celte dernière catastrophe.
En somme, pour rentrer dans notre sujet, on peut dire ij«e Fécole superficielle inaugurée par les succès de M. Scribe, ne plaira jamais complètement aux esprits élevés,, et que celle de M. de Balzac a pour ennemis naturels les esprits justes.
Les esprits justes ne pouvaient manquer d'adopter i'^harles de Bernard ; il est de leur famille, il parle leur langue, et c'est par là surtout qu'il se détache du conteur célèbre avec lequel on a trop souvent voulu le confondra. Que M. de Bakac, gentilhomme écrivain, inventeur de la oonnétablie liltéraire, exubérant d'idées, de projets, de -conceptions puissantes, de plans gigantesques, ayant le
génie de Toriginalité plus encore que Foriginalité du génie, réalisant en sa personne une des physiono'nies les plus accentuées, les plus saisissantes, qu*ait jamais produite la verte vieillesse d'une littérature, se soit fortement emparé de l'esprit de M. Charles Bernard, cela n'est pas douteux, qu'il lui ait même donné sur la société, sur le monde, sur les femmes, sur les coulisses de la comédie humaine y des idées qui reparaissent çà et là, en se tempérant, dans les récits de notre aimable auteur, c'est incontestable. Seulement, ces deux manières, qui se coftfm.'nt presque au point de départ, se séparent de plus en plus en avançant. Un spirituel admirateur de M. de Balzac a remarqué que ses personnages occupaient vivement l'imagination, restaient gravés dans la mémoire, mais qu'il était difficile de leur trouver des analogues dans la vie réelle. En effet, à quelque monde que Ton appartienne, nous défions que l'on nous cite un héros, un type de M. de Balzac, qui ait réellement vécu, ou qui ait seulement pu exister. Où a-t-on jamais vu des duchesses de Langeais, des vicomtesses de Beauséant, des marquises d'Espart, des ile Marsay, des Vandenesse, des Baltliazar Claës, des David Séchard, des Dudley, des Vautrin, des* Rubempré, des Mortsâuf? On s'est étonné souvent de cette persistance de l'écrivain à faire reparaître de roman en roman les mêmes noms et les mêmes figures, à établir entre les acteurs et les épisodes de ses nombreux récits ces points de repère, «es airs de famille et de connaissance qui existent dans on salon, entre gens qui s'y renconti^ent tous les soirs. ■Cette obstination, qui, dans les derniers temps, avait pris tous les caractères, d'une manie, ne pourrait-elle pas s'expliquer par l'impossibilité de faire croire à ses personnages, s'ils ne se servaient les uns aux autres d'attestations vivantes et de certificats en action? Créer tin monde
à part, placer dans ce monde des êtres exceptionnels, et, pour que le lecteur puisse s'y accoutumer et s'y reconnaître, leur donner, non pas une vérité absolue, non pas Oléine une vérité relative, mais une vérité miiiueUe, tel a été le procédé de M. de Balzac. Il avait, on le sait, la prétention de cultiver des ananas dans le potager des Jardies, et de s*assureravec ce produit cent mille livres dé rente. Il nY manquait que la température, le degré de chaleur, la qualité du terrain, Fengrais, Farrosage, la bâche, le Jardinier, que sais -je? A deux qui risquaient ces objections timides, il répondait qu'avec des gens minutieux il n'y avait moyen de rien faire. Eh bien ! ce rêve d*ananas impossibles, il Tavait tenté et à demi réalisé dans la vie idéale et fictive : il avait commencé à priori par y cultiver des fruits rares et exotiques, de forme bizarre, de couleur éclatante, de parfum pénétrant, d'arriére-goùt vénéneux. Puis il s'était aperçu que ce& fruits ne pouvaient pas vivre de la vie commune, sur notre sol, dans notre atmosphère, à côté des plantes indigènes classées dans nos herbiers ou nos catalogues. De là celte Comédie htimainey qui n'est, à trai dire, ni un monument, ni une galerie, ni un hôtel, ni une maison, mais plutôt un vitrage calossal, un palais de cristal immense, fabriqué tout exprès pour acclimater une végétation lointaine et fantasque, pour la rassembler dans un même espace, pour la feiire paraître vraisemblable ou possible par la réunion et le voisinage, et faire oublier au visiteur ébahi, au protneneur émerveillé, qu'à cent pas de là, sous notre soleil et dans notre air, elle ne vivrait pas une heure.
Les personnages de Charles de Bernard sont d'une vérité telle que, retrouvés après dix ans, dans une nouvelle lecture, ils font Teffet de ces gens que Ton a connus, puis perdus de vue, et qui, mêlés de nouveau au courant de
CQARLES DE BERNARD. 509
notre existence, nous rappelle tçut un ordre d^idées, toute une série d'incidents, tout un chapitre de souvenirs. 11 a eu la vérité du moment, et il a encore, — chose plus diiïficile et plus rare, la vérité rétrospective. Qui de nous n*a rencontré M. Chevassut, Vhotnme sérieux, Taigle parlementaire, éclos dans un barreau de province, Mirabeau de mur mitoyen, rêvant les honneurs politiques, et ne sachant pas ce qui se passe chez lui, plus orgueilleux de ses quatre cents ans de roture prouvée qu'un Montmorency ou un Rohan, n'acceptant de la vie que les choses graves et ne s'apercevant qu'elles ont aussi leur futilité, se croyant appelé à gouverner le monde, et oubliant de surveiller sa fille, et de morigéner son fils? Et Groscassand (de la Gironde), le tribun incorruptible, le Spartiate égaré sur les bords de la Seine, l'Hercule démocratique de l'Opposition de 1827, soupirant et filant auprès d'une Omphale royaliste, qui, pour désarmer l'humeur farouche de ses discours et de ses votes^ fiatte des deux mains ses vanités de grand homme. en herbe et d'amoureux émérîte! Et Dernier, le Journaliste tricéphale, légitimiste à Toulouse, ministériel à Orléans , républicain à Strasbourg, Tartufe intelligent et subalterne, qui est aux dévots de la tribune et de la presse ce que le vrai Tartufe est à Orgon et à madame Pernelleî Et tous ces vieillards si spirituels, si fins, si bons vivants, personnifiant le si vieillesse pouvait ! — Mais c'est surtout la galerie féminine de M. Charles de Bernard qui fait , à chaque instant , sourire ou rêver, comme devant des portraits dont on pourrait nommer les originaux. Combien n'en ayons-nous pas vu, après 1830, de ces comtesses de Ghâteauvieux, femmes chevaleresques accomplissant des miracles d'héroïsme et de fidéhté monarchiques avec le courage d'autrui, se posant en Alice Lee ou en Diana Vernon, sans autres frais que quelques
loteries on quêtes aussi profitables à leur gloire que fatales à notre bourse, — fières au besoin d'envoyer en Vendée les amoureux de leur fille, pendant qu'elles la mariaient à un héros de Juillet enrichi par un héritage! Quel adolescent élégiaque et sensible ne serait heureux de compter les étoiles avec madame de Flamareil, ce typé délicieux de la civilisation sentimentale, cette charmante femme de quarante ans, dont la beauté, les grâces, la jeunesse, le €œur, ont le privilège de renaître de leurs cendres et de faire de ces cendres tièdes un nouveau foyer de coquetterie douce et d'amoui" tempéré? Quel salon politique n'a eu pour habituée ou pour souveraine une madame Piard, ne cherchant ses romans que dans le Monitetir, jjréférant le rôle d'Egérie constitutionnelle à celui de femme à la mode, et disant à son mari, convaincu à la fois de galanterie surannée et d'opposition intempestive : « En mo mariant avec vous, j'avais cru épouser un homme d'Etat? » Qui ne s'est rencontré avec ces vieilles filles à marier, ces mères indulgentes, ces belles-mères clairvoyantes et goguenardes, ces jeunes femmes jouant avec nos vanités, nos habiletés, nos colères, comme avec un jeu de cartes dont elles ont les atouts dans la main, tout ce personnel aimable, enjoué, sentimental, adroit, malin, espiègle, mélancolique, passant devant nous avec une larme au coin de l'œil, avec un sourire au coin des lèvres, et méritant peut-être de s'appeler la comédie féminine tout aussi bien que l'étrange musée de Balzac s'est appelé la comédie humaine? De quel côté, je vous le demande encwe une fois, se trouvent la vérité, la possibiHlé, la vraisemblance? Chez le prétendu maître, l'observation pèche presque toujours par son excès môme : elle ressemble à ces microscopes d'un numéro tellement fort qu'ils comm^cent par nous montrer nettement ce que nous n'ait-
rions jamais découvert, mais finissent par troubler le re- *~ gard au point de no plus distinguer même ce que nous ^ verrions à l'œil nu. Chez le prétendu disciple, l'observation s'arrête juste à l'instant où elle vient de condenser et de fixer la lumière sur le trait essentiel de la figure. Chez, l'un, la science reste dans ces limites prudentes, discrètes, instructives, qui font les chimistes et les astronomes. Chez l'autre, elle se lance dans ces sphères ténébreuses^ compliquées, troublées, dangereuses, indéfinies, qui faisaient les alchimistes et les astrologues.
On le voit, les esprits justes peuvent goûter Charles de Bernard : a-t-il aussi de quoi plaire aux esprits élevés? C'est , . ce que nous indiquera peut-être la suite de cette étude.
Après que ces jolies perles, la Femme de quarante ans y la hose jaune, un Acte de vertu^ V Anneau d^arg'ent, le Pei^séaiteur, eurent paru successivement dans divers recueils périodiques, M. "Charles de Bernard les réunit et les publia au printemps de 1838, sous le titre de Nœud gordien. En même temps, pour affirmer et agrandir ce premier succès, il fit paraître Gerfaut, qui est resté, sinon le plus considérable, au moins le plus célèbre de ses romans.
Pour bien des gens, en effet, Gerfaut est le chef-d'œuvre de Charles de Bernard, comme Eugénie Grandet a été * le chef-d'œuvre de Balzac. Un écrivain, presque inconnu la veille, publiant d'nn seul coup deux volumes de Nouvelles charmantes, accompagnées, en guise de porte-res-pect, d'un roman taillé dans les grandes proportions d'alors, — on n'avait pas encore inventé le roman en vingt Tolumes, -^ il y avait là de quoi faire espérer, sinon plus, au moins autre chose que ce qu'a tenu l'aimable conteur. Sans partager là- dessus l'opinion générale, nous croyons que GerfatU mérité d'autant plus de fixer Tattention et
d'éveiller l'intérêt, que Ton peut y trouver des renseignements et des aperçus surîauteur lui-même, sur celle vie intérieure, si discrète et si cachée. Gerfaut, cet écrivain de haute naissance^ n'ayant pu ou voulu retremper son blason que dans la gloire littéraire, faute d'une autre vocation ou d'un autre emploi, cet homme du monde qui fait des pièces pour le Gymnase et des romans pour ia Hevue de Paris, que la bonne compagnie regarde un peu comme une exception inquiétante, mais qu'elle accueille pourtant et traite comme un des siens; ce sceptique chevaleresque qui a passé par le romantisme de 1850 et parle salon de M. de Talleyrand pour arriver à une passion à la fois sensuelle et mystique, mi -partie de Byron et de Swedenborg, Gerfaut représente évidemment, non pas ce qu'a été Charles de Bernard, mais le type le pîus présent à sa pensée pendant cette première phase où son talent, cherchant sa voie, se composait peu à peu à l'aide de ses lectures, de ses souvenirs, de ses impressions personnelles. En d'autres endroits du livre, Gerfaut offre quelques trails de cet égoïsme du poète, qui reste froid et positif au milieu de ses effusions lyriques : caractère vrai, que le coup d'œil pénétrant de Charles de Bernard saisissait déjà, que d'autres depuis lors ont essayé de peindre, et qui, mieux approfondi encore, pourrait fournir une des figures les plus instructives de la société contemporaine. Les paysages ont un relief et une ampleur qu'on chercherait vainement dans les autres ouvrages de l'auteur. 11 y a du Walter Scott dans la création de ce Bergenheim, descendant non dégénéré d'une forte race, exerçant autour de lui cet empire de la vigueur physique, dernier vestige des féodalités du moyen âge , ne comprenant rien aux raffinements du sentimentalisme moderne, mais gardien terrible de-son honneur, et donnant à ses vengeances
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une attitude grandiose, aussi éloignée du ridicule que de la vulgarité. Le rôle de Marilhac, le rapin à la suite, est fort amusant, et le dénoûment émeut par son origmalité sombre et sinistre, bien qu'on y trouve un premier symptôme de ces légers accès de mélodrame dont Charles de Bernard ne se préserva pas toujours. Malheureusement, les scènes d amour sont vulgaires ou surchargées. Lambernier est un traître du boulevard, Clémence une héroïne de théâtre ; l'analyse des sentiments et des passions, au lieu de ne toucher qu'aux points nécessaires, s'alourdit dans des digressions inutiles, s'égare dans des à peu près métaphysiques, et fait l'effet d'un crayon qui s'écrase en appuyant, d'un scalpel qui dépasse la fibre et s'enfoncç inutilement dans la chair. C'est là, dans cet excès d'analyse où il n'est plus retombé depuis que Charles de Bernard se montre bien réellement le disciple de Balzac, de Seraphita ou du Lys dans la Vallée^ on sent qu'il n'a pas encore dégagé Svi véritable manière, qu'il est poursuivi par le souvenir de ce qu'il a lu ou par l'influence de ce qui s'écrit prés de lui. Plus tard, il recherchera une autre filiation, d'autres modèles, bien mieux appropriés aux qualités de son talent, au penchant de son esprit. Nous aurons alors le vrai roman, ou, pour mieux dire, la vraie comédie de Charles de Bernard, V Homme sérieux^ les Ailes d*Icare^ Y Arbre de Sdetice, le Pied d'argile^ le Paratonnerre^ la Cinquantaine, et, en dernier lieu, bien qu'avec plus de diffusion et de lenteur, le GentUhomm& campagnard. Il y redevient tout à fait lui-même et parfois supérieur. Pendant cette période de dix ans qu'il a si bien occupée, on se demandait souvent ce que devenait la comédie. Je ne voudrais pas dire qu'elle se trouvât tout entière dans ces romans de Charles de Bernard ; les exagérations ne valent rien, surtout à propos d'un homme
qui eut en horreur l'enflure et le charlatanisme ! Mais h coup sûr la comédie y existait en germe, et peut-être s'en aperç5oit-on mieiTX aujourd'hui ; elle y existait et ne demandait, pour se développer dans toute sa sève, rfu'mie main plus ferme et plus convaincue.
C'est ici qu'il sied de toucher, au point délicat, sans lequel notre appréciation serait trop incomplète. Ni rélévalion, ni la finesse, ni la distraction, ni le sentiment vrai de la justesse et de la mesure ne mancpèrent à Charles de Bernard. Il entrevit, sans nul doute, ce rôle qu'il pouvait remplir, cette ligne qu'il pouvait suivre entre les excès et les banalités du réalisme, le service éminent qu'il pouvait rendre à la société, à la littérature, en réagissant contre les tendances déjà visibles qui commençaient à précipiter le roman vers les bas-fonds d'une popularité grossière ou d'une exploitation industrielle. Mais on eût dit que, soit défaut d'éducation littéraire,, soit hésitation naturelle, il était partagé entre deux penchants contraires, l'un qui le ramenait aux choses distinguées, sa vocation véritable, l'autre qui le rapprochait de la vulgarité, sa distraction fortuite. Il ressemblait alors quelque peu à un homme de bonne compagnie qui, fourvoyé par hasard ou par le malheur des temps dans une société moins choisie, s'y résigne d'abord par philo- . Sophie, et s'y accoutume ensuite par faiblesse. 11 comprit admirablement ce qu'il avait à faire; la conviction et la volonté ne fiirent pas au niveau de Tintelligence. H voyait l'art de son temps égaré en deux voies extrêmes^ Son judicieux esprit, son obsen^ation sagace, lui disaient qu'en marchant au milieu, il serait dans le" vrai <^t arriverait au but; mais il se fatigua trop vite, et trop souvent même il côtoya ce qu'il aurait dû et voulu combattre. C'est ainsi qu'il mît un pied dans le roman-feuille-
ton sans en approuver le genre, sans en partager les écarts, uniquement pour s'habiller à la mode du jour, et faute de croire assez en lui-même pour protester contre ■ce qu'il blâmait. Chose remarquable ! c'est de 1 838 A i 847 que parurent à d'assez courts intervalles, presque tous les récits de M. Charles de Bernard, et il serait facile de signaler une sorte de mystérieux accord entre ces ouvrages ^t cette période de dix ans à laquelle ils se rattachent : période indécise et désenchantée sous ces sécurités apparentes, où- il n'y avait plus, d'enthousiasme, pas encore d'agitation ni d'angoisse, et où, en poésie comme en politique, dans le roman comme dans le monde, le caractère passionné de la génération précédente s'amoindrissait en se tempérant. La carrière littéraire de M, Charles de Bernard, dans ses allures extérieures et pour ainsi dire matérielles, se modifiait aussi et s'assouplissait aux vicissitudeij de cette fugitive époque. Il ne fut pas, pendant cette seconde phase, assez insensible aux amorces de la grosse littérature, et, s'il y résista, s'il, évita de tomber dans les excès d'alentour, ce ne fut pas sans une sorte de regret, sans une secrète envie peut-être d'y essayer ses forces, d'égaler les maîtres du genre, de s atteler, lui aussi, à quelqu'une de ces énormes machines dont le succès retentissant étourdissait les plus sages. Parfois, pendant' ces alternatives de découragement et d'excitation, il s'en ouvrait à ses amis ; il développait des plans gigantesques, il s'irritait de voir s'accroître, dans des proportions extravagantes, la Hste civile de ces grands inventeurs, inférieurs à lui par le goût et le talent. Après tout, à qui la faute ? Si ce conteur ingénieux, fin, digne de n'écrire que pour les délicats et les lettrés, parut prêt à sacrifier aux exigeneesde son temps, sauf à y compromettre la grâce sobre et discrète de sa physionomie littéraire, fut-il le seul coupa-
ble? Et raccnsâtion ne pouvait-elle pas remonter jusqu*à celte société frivole et discrète qui ne reconnaît pas toujours ce que Ton a fait pour elle ? N'allons pas trop loin cependant et surtout ne généralisons pas trop. Il y avait alors, il y aura constamment en France une société d'élite, supérieure aux entraînements passagers du goût public, attentive aux choses vraiment délicates, vraiment exquises, qui se produisent dans Fart, et les accueillant avec un empressement sympathique, comme on accueille, au milieu^ d'une foule indifférente, un parent ou un ami. Celle-là ne s'égare jamais dans ses préférences, et quand paraît une de ces œuvres sjiaves, où le roman et le moiidë s'inspirent Tun de l'autre avec une distinction suprême, cette œuvre est aussitôt saluée et adoptée par des intelli* gences et des cœurs dignes de la comprendre.
Mais ce n'est là que l'élite, l'exception, dans la société comme dans la littérature. Va peu au-dessous* et parmi les distributeurs les plus bruyants de succès et de renommée, combien de gens qiri ne demandent, et surtout qui ne demandaient alors que la satisfaction et la pâture d'une curiosité puérile ! combien à qui peu importait que l'on gaspillât dans l'imprévu d'une production hâtive des qualités naturelles de finesse et d'élégance, pourvu que l'on réussit à les amuser et à les émouvoir ! Et ce n'était pas seulement en matière de goût que se révélait cette indifférence. On ne faisait pas moins bon marché de la question sociale et morale : on n'avait pas pour l'œuvre des imaginations honnêtes plus d'empressement ni d'accueil que pour les fictions monstrueuses des imaginations déréglées. Un des grands fournisseurs de ces histoires violentes et brutales, à celte époque de délire trop punie et trop expiée, répliquait aux critiques avec, une amertume qui cachait un fonds de vérité : « Vous nous reprochez nos
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conceptions hardies, nos figures poussées au noir, nos entassements de crimes et de vices, ces flagellations ignominieuses et sanglantes que nos romans font 'uubir à la société ? Eh bien ! elle vous charge de nous attaquer et de nous maudire, cette société qui vous a choisis pour les organes attitrés de ses opinions ; mais en même temps elle nous lit, elle nous applaudit, elle nous paye, elle nous fait riches et célèbres, et, si nous n6 racontions que d'honnêtes et morales histoires, elle nous laisserait obscurs et pauvres. La flétrissure d'apparat, c'est vous qui nous l'infligez par son ordre; Tencouragement clandestin et furtif, c'est elle qui nous le décerne, à votre insu et malgré vous : il en est de ceci comme des mauvais livres du dernier siècle que la police faisait poursuivre ou saisir, et que les grands seigneurs de Versailles oudeTrianon, les ministres, le roi et le lieutenant de police lui-même dévoraient en cachette; c'est vous qui étés la police : triste rôle lorsqu'on n'a derrière ^oi aucun de ceux que l'on est censé défendre, lorsque ceux qui vous déUvrent un mandat d'arrêt contre nos ouvrages en ont tous Un exemplaire dans leur poche ! a II y avait du vrai dans ces boutades, quoiqu'il ne soit jamais permis à l'écrivain réellement honnête de rompre avec le bien sous prétexte que ses lecteurs capitulent avec le mal. Figurez - vous un Jeune homme pauvre, ayant ou croyant avoir du talent, et arrivant à Paris pendant ces années qui furent justement celles où débuta Charles de Bernard. Ce jeune homme vient du fond de sa province, où il a lu et pris au sérieux les anathèmes fulminés contre la mauvaise littérature : il s'imagine, dans sa candeur, qu'il lui suffira de rester fidèle aux saines doctrines de la morale et du goût pour être soutenu, fêté, enrichi, ou du moins pour gagner de quoi vivre. Il regarde autour de lui et il reconnaît qu'il
s'est trompé. Que vouiez- vous qu'il pense et qu'il fasse? Montez, lui dira t- on, dans une mansarde ; vivez de peu \ acceptez rdSolûment le froid, la soif et la faim ; mortifiez en vous tout ce qui n'est pas abnégation, renoncement matériel et moral. — Cela est bientôt dit, el le culte de la mansarde est d'une prédication facile, surtout lors» qu'on a soi-même un château et un hôtel. Eh bien ! j'y consens encore ; j'admets que les préoccupaliotis de lucre et d'argent soient indignes de l'écrivain et de l'artit^e véritable ; je suppose qu'ils naissent tous avec vingt-cinq mille livres de rente, ou qu'ils ont lu de bonne heure le traité de Sénèque sur le mépris des richesses. J'oublie que ces natures délicates, fines, nerveuses, ardentes, aussi promptes à s'exalter qu'à s'abattre, sont justemenl celles qui ressentent le plus vivement les privations et les souffrances de la pauvreté. — Mais, encore une fois, la vanité, l'amour-propre : ce besoin de succès et de bruit, celte ambition de célébrité et d'hommages qui, vous le savez et vous le dites, fait le fond de ces caractères? — les condamnerez-vous aussi à 4a faim, à la soif, au renoncement continu, à l'abnégation chronique? Il est triste et dangereux, soyez-en sûr, de pouvoir se dire chaque malin : Je n'aurais qu'à changer de manière et de milieu pour avoir plus d'éclat et faire plus de bruit. Il y a là de quoi déconcerter bien des consciences, fatiguer bien des courages ; et c'est en face de cette idée dissolvante que se trouvaient, à l'époque dont nous parlons, les hommes tels que Charles de Bernard. Eussent-ils voulu réagir, diriger le roman dans d'autres voies, le ramener à des conditions de sobriélé, de précision, de sévère et exquise justesse, le public n'auraitprobablement pas récompensé leurs efforts. Heureux encore Charles de Bernard, dans cette espèce de désarroi htléraire, d'avoir rencontré çà et là, à mi-côte.
CHARLES DE BERNARD. o19
quelques aimables et sûrs abris, où sou talent, son genre, ses types préférés, se sont développés sous un jour propice dans leur atmosphère naturelle, et où il a pu, sinon donner toute sa mesure, au moins la faire deviner !
C'est dans la Revue des Deux Mondes, avec un Homme sérieux et le Paratonnerre, c'est dans le Journal des Débats, de 1840 à 1847, qu'il faut chercher le vrai Charles de Bernard, se- révélant dans les ouvrages qui donnent la plus exacte idée de sa manière : il y publia successivement les Ailes d'Icare, où«e trouve cette figure si comique de madame Piard ; la Cinquantaine^ étude tour à tour plaisante et touchante des eiïets d'un amour romanesque à Tâge où il n'est plus permis d'avoir que des souvenirs; la Chasse aux amants^ spirituelle esquisse de mœurs mondaines, dessinée avec une remarquable finesse de trait ; enfin, à la veille même de nos révolutions nouvelles, le Gentilhomme campagnard, qui en renfermait €omme les pressentiments, qui nous montrait des scènes de démagogie villageoise, des émeutiers compromis par des pillards, des intérieurs de petite bourgeoisie haineuse, partagée entre l'ombrage que lui donne le château et la frayeur que lui inspire le club ; le Gentilhomme campagnard, dont le principal personnage, le baron de Vaudrcy, est encore une de ces figures que Charles de Bernard pemt avec amour d'après ses souvenirs ou d'après luimême : gentilhomme de race et de cœur, las de lutter
contre son siècle, se résignant à sa défaite, pourvu qu'on lu* permette d'avoir plus d'esprit que ses vainqueurs, et mêlant au regret du pa. se assez de science du présent et de prévision de l'avenir pour se contenter de peu, s'enthousiasmer rarement, ne s'irriter jamais et ne s'étonner de rien. Ailleurs, son talent faiblit, sans disparaître pourtant tout à fait. Ainsi, le Pied d argile, la Peau du lion, sont deux
piquantes esquisses, offrant, chacune dans son genre, un grain de caricature. Il eut aussi quelques excursions moins heureuses du côté de cette lilléralure à émotions fortes, à laquelle, si les circonstances Ty eussepl aidé, il eûl peutêtre fini par se livrer un peu trop. Dn Beau-pèi^e, par exemple, après s'être annoncé comme un pendant de Tamu- Sante esquisse du Gendre, s'achève au milieu de complications mélodramatiques. V Innocence d\m forçat, histoire entremêlée de bagne, d'adultère, d'assassinat et de cour d'assises, appartient encore à cette manière qui n'eut pas le temps de se développer tout à fait, et qui tient, en somme, peu de place dans l'ensemble de ces jolis ouvrages. Nous venons d'en donner la liste à peu près complète : Gei'fauty les Ailes d* Icare, un Homme sérieux, la Peau du lion^ un Beau père, le Gentilhomme campagnard ; ajoutez-y les Nouvelles qui composent les trois charmants volumes du Noexid gordien, du Paravent et de VÊaieil; joignez-y les Nouvelles inédites, les deux pièces de théâtre : Une Position délicate et Madame de Valdatinaie, le recuei! poétique : Ptu$ Deuil que Joie, et les pages inachevées du Veau d'or; rappelez pour mémoire la coopération de M. Charles de Bernard à un recueil monarchique, France et Europe, où il publia, en 1838, le Vieillard amottreuxet de belles pages sur la mort du prince de Talleyrand, et vous embrasserez d'un coup d'oeil cette carrière littéraire,, qui fut courte, mais laborieuse, et qui, sans rivaliser de production incessante avec les colosses aux pieds d'argile du roman-feuilleton, eut pourtant ses heures de fécondité. Cette carrière finit au moment où allait co/nmencer une nouvelle ère politique ; ère d'angoisses et de trouble, d'expériences fatales et d'expiations douloureuses, où le regard si juste de Charles de Bernard aurait pu trouver des sujets d'observation et de satire, mais où rinquiùtude et la me-
nace coudoyaient de trop près le ridicule pour laissera la comédie tout son jeu. Peut-être Charles de Bernard, ennemi né de l'exagération, du bruit, du sentimenialisme hypocrite et doucereux, eût il reculé devant ces nouveaux modèles et se fut-il replié sur lui-même, comme le firent à cette époque bien des esprits distingués. Il n'eut psi3 même le temps et la force de choisir entre la parole et le silence. Atteint dès longtemps d'une maladie organique qui le minait lentement, il vécut deux ans encore, de plus en plus taciturne, renfermé, ne recevant que quelques amis qu'il affligeait de sa tristesse, et qui durent même cesser leurs visites de peur de l'importuner ; mais ils se retrouvèrent tout près de son lit de souffrance, car cet esprit sceptique et morose, uni à un noble cœur, eut le secret d'inspirer de profondes et durables affections. Ce fut à Sablonville, le 6 mars i 850, que Charles de Bernard mourut, âgé de quarante-six ans, après avoir reçu Tavant-veille une visite de M. de Balzac, dont Tamilié ne s'était Jamais démentie, et qui ne devait lui survivre que six mois à peine. Ajoutons qu'il mourut comme fût mort un de ses ancêtres, courageusement et chrétiennement.
11 est facile maintenant de se faire une idée de sa vie, dont l'histoire est presque tout entière dans ses ouvrages; Ciir il a mis à la cacher le soin que d'autres mettent à prendre pour confident de leurs moindres actions le public, à qui suffisaient leurs livres. Cette vie, si nous l'avons bien comprise, fut tour à tour, sinon dominée, du moin^, influencée par des tendances diverses qui s'y succédèrent sans la fixer. Venu trop tard pour être entraîné dans le grand mouvement du romantisme, trop tard surtout pour imiter ou continuer Walter Scott, il en garda pendant quelque temps la trace lointaine, qui s'effaça bientôt sous le large pied de M. de Balzac. Trop clairvoyant, malgré les illusions
5â2 CAUSEUIES LITTÉRAIRES.
de l'amitié, pour ne pas comprendre à quel point ce mo* dèle était peu sûr, trop spirituel d'ailleurs pour consentir à n être qu'une copie, il se préserva de celte inftuence, sans cependant la combattre assez puissamment pour qu'on jMit accepter ses œuvres comme une franche réaction contre les excès d'un mauvais genre et d un grand talent. Ce fut là sa première manière, une nuance adoucie plutôt qu'un contraste, un ingéuieux mélange de divers courants plutôt qu^une source vive. Puis celle manière se dégagea, chercha sa véritable veine, y réussit souvent, et il en résulta cette physionomie aimable et piquante. qu'on peut aisément recomposer d'après ces livres. Mais il y avait dans celte seconde phase de dangereux voisinages, une littérature qui grossissait en s'abaissant, un genre de roman où l'industrie absorbait l'art, et qui, à force de mouvement et de bruit, confisquait à son profit la mcnjorité des
lecteurs ou du moins des curieux. Sans se perdre dans celte cohue, Cliarles de Bernard s'en approcha, envia presque ceux qui y remportaient leurs opulentes victoires, et, au lieu de se complaire à rester leur supérieur, fut presque tenté de devenir leur égal. C'est au miheu de ces directions contradictoires, heureusement neutralisées par son bon esprit et son bon sens, qu'il fut surpris d'abord par les événements politiques, puis par la maladie et par la mort, n'ayant pas fait rendre à son talent tout ce qu'en eussent tiré une volonté forte et une conviction profonde, ayant assez fait cependant pour mai'quer à son moment sa place dans son siècle, et la défendre contre l'oubli.
Si incomplète que soit cette étude, elle pourra donc renouveler chez les lecteurs de Charles de Bernard quelques-unes des impressions de leurs lectures, replacer sous leurs yeux le titre de ses œuvres, et réveiller dans leur mémoire le souvenir des qualités qu'il y déploya. Insiste-
GUARLËS DE BERNARD. r.23
rons-nous, en finissant, sur une des plus remarquables et des plus rares, cette distinction, cette connaissance de la vie mondaine que nul, pendant la même période, ne posséda au même degré? A voir cette justesse, cette exacli* tude dans tous les détails de la véritable élégance, on pourrait supposer que Cbarles de Bernard allait tous les soirs dans le monde, et cependant il n'y allait jamais; on Fy voyait si peu, que bien des gens s'obstinaient à croire qu'il n existait pas. Chose singulière, M. Eugène Sue M. Alexandre Dumas, qui ont eu leurs heures de prétentions ou de frottements aristocratiques, leurs essais réitérés de flatteries et d'avances à ce que les journaux appellent le monde élégant, n'ont jamais su faire que des caricatures quand ils ont essayé de le peindre; les portes leur en étaient ouvertes, une curiosité imprudente, mais irrésistible, leur servait de passe-port ; les modèles posaient sous leurs yeux. En vain ils s'efforçaient de persuader à leurs lecteurs qu'ils vivaient de la même vie, qu'ils respiraient le même air, qu'ils n'étaient pas naturalisés, mais indigènes : la fausse note arrivait au plus bel endroit, le bout de l oreille perçait au plus touffu de la crinière. Charles de Bernard, calfeutré, solitaire, presque nnsanthrope, inaccessible ou sourd à tous les bruits du dehors, semblait avoir éceulé aux portes ou pdnt d'après nature; il devinait ce qu'il ne voyait plus, il entendait ce qu'il n'écoutait pas : divination originelle, instinct de race plus fort que ces admissions fortuites ou factices, que ces élégances A'après coupj sans cesse démenties par les Yulga> rites primitives de l'éducation et de la naissance!
On a pourtant adressé à certains romans de M. Charles de Bernard un reproche qui n'est pas toujours immérité : on les a accusés de manquer de sens moral, ou du moins àjd ne Jamais dépasser ce qu'un homme bien élevé doit
exiger de ses lectures pour avoir le droit d*y revenir et de s'y complaire. Ce déiaut chez notre conteur est Tenvers d'une qualité. Son dédain profond pour toute hypocrisie de sentiments ou d'idées, son talent particulier pour réduire à leur juste valeur toutes sortes de charlatanismes, charlatanisme d'esprit, de cœur et de conscience, son antipathie pour l'emphase, pour la vertu déclamatoire, pour la sensiblerie mignarde, pleurarde et criarde, pour toutes les fausses monnaies auxquelles le monde donne cours en les frappant à son effigie, tout cela chez lui finit quelquefois par déteindre sur les sentiments véritables, et le lecteur superficiel peut alors s'imaginer que Charles de Bernard a fait pour les corruptions mondaines ce que Mithridade avait fait pour les poisons. Chaque conteur, on le sait, a un texte favori, une manière de deus ex machina qu il appelle volontiers à son aide daris la composition de ses œuvres et surtout dans ses dénoûments. Le detis ex machina de Charles de Bernard, c'est un peu trop le bienjouéy la casuistique complaisante des amoureux spirituels et joHs garçons, bernant les disgraciés et les sots. Dans quelques-uns de ses récits, il semble que la vie, l'amitié, l'amour, le mariage, la foi jurée, la fidélilé conjugale, les serments tenus ou trahis, la diplomatie sociale, se réduisent, après tout, à un tapis vert et à un jeu de cartes, dont il s'agit de jouer aussi bien que possible sans tricher absolument. En d'autres termes, l'auteur de GerfatU et des Ailes d'Icare a un peu trop sacrifié à Tesprit comme moyen de succès et d'absolution finale : c'est là la seule marque d'égoîsme et de préoccupation personnelle qu'il ait donnée dans ses omTages..
Charles de Bernard n'en reste pas moins la personnification attrayante d'un genre et d'un moment, Texpression juste et vraie de ce qu'un homme d'esprit a pu penser.
observer, sentir, regretter et peindre pendant ces années de tranquillité apparente et de tiraillement intérieur qui ont précédé et pressenti nos catastrophes. Bien qu'au-dessous des maîtres et des chefs-d'œuvre, ses ouvrages, placés à cette date exacte et significative de 1838 à i847, seront lus, relus et consultés comme d'ingénieux commentaires delà vie du monde pendant cette phase fugitive, comme de précieux matériaux qui pourront plus tard servir à reconstruire, sous sa forme piquante et légère, l'histoire de notre société à ce moment précis où elle ne croyait plus et ne tremblait pas encore. Charles de Bernard luimême, avec ses velléités d'épopée se réduisant de bonne grâce à de jolis tableaux de genre , avec ce mélange de regret pour toutes les choses du passé, et de méfiance ou de rancune secrète contre les représentants de quelques-unes de ces choses, avec ses concession:» aux réalités de la vie, aux faiblesses du cœur, aux petitesses de l'homme , avec son antipathie profonde contre plusieurs préventions modernes et bourgeoises , tempérée par une résignation courtoise à tout ce que le triomphe de ces préventions exige des gens d'esprit, représente, seloi^ nous, dans quelques-unes de ses contradictions et de ses nuances, la société qu'il a si bien peinte ; — et aujourd'hui, en rapprochant dans un même ensemble et sous un dernier regard cette vie solitaire et courte, ces œuvres aimables, cette mort silencieuse, il nous semble que, pour parler dignement de Charles de Bernard, il eût fallu Charles de Bernard lui-même se soumettante l'analyse pénétrante, à l'observation délicate et fine qui ne lui a jamais fait défaut en parlant des autres, et qui lui eût servi à décrire, en parlant de lui, le plus^ intéressant, le plus vrai, le plus désabusé et le plus spirituel de ses modèles.
U, HENEI COHSCIENCE'
&t*il donc vm que nous «oyonâ le peuple le plus immarAl 46 la terre coaime nou^ ea 3a0unei> le plus spirituel? fmi'A «'buioilier en 4<w)0eaiU que* ppur «ivojr dç^ livres {>«fMtenient irrépipchable», 4ign^ de figura sur ]s^ l^le de fmojikf capable» d'éaiouyoir sans trpubjkr et de ^e |ileur«r sans fairejraugir, nfuis soounes forcés de jceç^iuririà Vimpùri9iim, ceiAeoQèeeu»^ s^^ryitMdedeslerr^^ ingrats et stériles? Fâiit41ii]KMi€ir <|u'il i^it plus facili? de Irom^^ ^ France des ^itifiies j^vèr^, de» préçjicateurs élpqueiUs, des publictstesoitiMMloi^es, dfiis casuisli^s rigides, en un tml 4»i}Hej*a|^ell«rw YoJ^tierslagross^artillç^^^^ d^M Yi^rtû» i^ufi ces tro!m>6s légères qui n^ 3ont pas toMJûurs ipifUlie^ m reste de Tsimèe; oe^ coipt^urs qui, sanç sortir du dpxQ9i|ie •des éoiolions dmoef et pures» ;saveut pourtant s!^fîjipdr«r deg im^inatiûas et des cosurs? U y a d^n^ le meimle, fort iMureus^neat, d'honnêtes et j^racieuses femnae^ qui ne soot iiicoqaeites ni prudes, quiu'encour^geatni l'hypocrisie, ni le mauvais eK«i^ple,qi|i^e savent assez jolies po^r n'être
* Scènes de la vie flamande^ V* fiérie.
te. HENRI CONSCIENCE. 32Ï
jpoint médisantes, asse»-vertueuses pour n'être point faroudies, et auprès desquelles un homme d*esprit peut passer une heure charmante sans avoir ai déclaration à faire, rii sermon à redouter : pourquoi donc ces femmes, qui sont Tornement, la grâce, la joie décente de notre bonne cotnpagnie, n*ont^lles pas des équivalents dans notre littérature ? Quelle est cette manie de l'extrême en toutes choses, qui n'admet pas le modus in rébus d'Horace, et qui pense, comme dit Sgauarelle, que tout mt perdu, s'il n'y â pas, d^im cAté^ enseignement corrupteur, propagôhde échevelée, cri de révolte sentimentale, casiLS betti sans cesse renaissant entre la piassioâ et le devoir; de l*^utre, aiiathèmes fulihinés, bonnets de doctieurs i)iis de travers, sacs de cendres vidés par des mains aUstéres sur les chevéui Wonds et les joues roses de là Nouvelle et du Roûiah? Il y aurait là tout un chapitre de notre histoire lilléraii^, et ce ne serait pas le moins piquant ; il consisterait à ntontrer qu'un graiii de contradiction, de polémique, de réaction, d'arrière-pensée personnelle, se mêle constamment, chez nous, même à nos effolrts de morale. Quand nous écrivons un drame, un vaudeville, un récit plein de glorifications domestiques et matrimoniales, d'hommages rendus à la vertu, au foyer, au ménage, aux mères de faihllle et aux marmots barbouillés de confitures', nous avons toujours l'air de vouloir faire la contre-partie de quelque chose ou de quelqu'un, de chercher noise à tel écrivain ou à tel Kvre qui a plaidé le contraire^ de saisir aux dieveux, comme Une occasion de succès ou de bruit, l'envers d'une thèse, d'un système, d'un paradoxe, exploités ou épuisés par des talents malfaisants ou pervers : si bien qu'avec un peu de pessimisme et de mauvaise voloiité^ on pourrait, croire, — bien â tort, — que nous avons embrassé le parti du bien parce qfue celui du mal était pH^ dé^à, que leB
bonnes places y étaient occupées^jjue les principaux effets y étaient, produits, qu'il y avait ailleurs mieux à faire. Voilà peut-être notre véritable infériorité vis-à-vis des littératures étrangères, de ces conteurs qui vont de Waller Scott à Henri Conscience, sans passer par ï Oncle Tom : ils racontent des choses aimables, touchantes, pathétiques, , ndoraïes, sans y mettre tant de façon, deformahlé et d'étiquette, sans prévenir le lecteur qu'ils viennent de scanner de toutes pièces pour rompre une lance contre les mauvaises passions, et notamment contre tel ou tel chevalier félon que Ton voit caracoler là-bas, un peu trop applaudi par les belles dames. Le récit y gagne en simplicité, en
fraîcheur, en vérité, en franchise. C'est là, selon moi, ce
qui nous manque, plutôt qu'un groupe de romanciers honnêtes que nous possédons, Dieu merci, tout comme les autres : je pourrais même les énumérer en détail si je ne craignais de ressembler à ces maîtres de maison qui, au moment où ils reçoivent chez eux un étranger, lui nomment complaisamment les habitués de leur salon, et ne s'aperçoivent pas que, sous prétexte de faire plus d'honneur à leur hôte, ils diminuent son importance.
J'arrive donc tout droit à Henri Conscience, et aux quatre récits qui composent ce prunier volume : le Gentilhomme pauvre. Ce que peut smffnr une mère, le Conscrit et Rikke'tikke-tak. Toutefois, avant d'y toucher, permettez-moi, je vous prie, une réflexion consolante pour notre amour-propre national. Si notre littérature indigène a peu de droits au prix Hontyon, elle pratique du moins une vertu qui peut obtenir grâce pour ses peccadilles : l'hospitaUté. Qu'un auteur étranger ait vraiment du mérite, qu'il fasse même de ses qualités autant d'épigrammes * contre nos défauts, qu'il se présente à nos frontières avec son bagage; au lieu de douaniers vétilleux et tracassiers^
prêts à fouiller dans ses poches pour y trouver des objets de contrebande soumis aux droits de la critique et à la régie des compositions indirectes, il a affaire à des lecteurs intelligents, empressés, sympathiques, qui lui font encore plus d'accueil qu'à leurs propres compatriotes. Walter Scott et lord Byron ont été, en bien peu de temps, plus populaires en France qu'en Angleterre. Nous avons accueilli à bras ouverts mistriss Beecher Stowe, et cette verve hospitalière a eu d'autant plus de mérite que nous étions moins intéressés dans la question négropbile, et que le livre prêtait davantage à notre humeur goguenarde. Qui de nous, il y a un an, connaissait Henri Conscience? Maintenant son succès gagne de proche en proche ; il est aujourd'hui dans toutes les mains, il sera demain dans toutes les bibliothèques ; nous le fêtons, comme on fête la bienvenue d'un ancien ou d'un nouvel ami ; et n'y a-t-il pas à la fois de l'ancienne et de la nouvelle amitié dans ces livres où se rajeunissent, sous une forme originale et sous une plume étrangère, ces sentiments, ces joies, cesdouleurs, étemel patrimoine du cœur de l'homme, vieux et jeunes comme lui? Cen'estpas tout, etje pourrais donner à ma remarque un tour plus consolant encore. Un dilettante me disait récemment: « Nous admirons le Prophète plus que ne l'admirent les Allemands; ils apprécient encore mieux que nous les opéras de M. Auber; donc ils sont plus légers que nous en musique. » — Ne pourrions-nous pas dire : Il est trèsvrai que MM. Eugène Sue, Dumas, Balzac, sont des Français, et que leurs œuvres sont moins honnêtes que celles des conteurs anglais, allemands, belges, flamands, suédois ou espagnols; mais, d'une part, Londres, Vienne, Bruxelles, Munich, la Haye et Madrid ont plus de goût pour nos romans que nous-mêmes; et, d'autre part, les romanciers vertueux des autres pays sont mieux accueillis chez nous
53t> CACSERIBS LÏTTfiRAIRBS.
que chez eux. Donc notre inrérioriU morals nt (voindra qu'elle n'en a l'air au premier abord , car, enfin, il y a des milliers de lecteurs pour un seul auteur, et la vertu, en France, se rattrape sur la quantilô.
Hais, raicore une fois, au lieu de tant discourir et de tant raisonner, ne vaul-il pas mieux arriver entin à ces quatre perles enchâssées dans l'or flamand, cet or pur 'que linlthatar Claës cherchait à grand renfort de fourneaux et d'alambice, et que Henri Conscience a trouvé, en fouillant dans la veine inépuisable? Le volume s'ouvre par Ce que pt'jil souffrir une mère; c'est moins qu'un drame ou un récit, c'est une larme, rien de plue i une scène d'une simplicité navrante; le tableau d'une de ces misères qui ne sont possibles que dans les ^andes villes, et que la charité vigile comme un rayon de sol^l. 11 y a un vers proverbe que j'ai toujours trouvé, pour ma part, d'une légèreté criietle ; c'est celui qm dit : i J'ai ri, me voUà désarmé !• CeLto façon de se faire désarmer parle rire pourrait mener bien loin les compatriotes de Rabelais et de Voltaire. H me semble qu'on est bien mieux et plus innocemment désarmé quand on a pleuré I Ainsi, après avoir lu Ce gue peut s<mf- [rir Us axar A'vue mère, je serais tenté peut-être de reproclier à ce titre de trop grandes promesses pour l'exiguïté du sujet et du cadre , de demander si ce n'est pas noua faire passer un peu trop vitede l'eau-dé-vie à l'eau sucrée, &i ces deux dames de charité onversoises, montant dans un galetas, y trouvant des pauvres et des malades, y apportant des provisions, soulageant ces misères et ces dëses' poirs, et sortant consolées et raR'ermies par leur bonne œuvre, ne sentent pas un peu trop X enfance de Vart. Mais que dis-je? Une larme est twibéQ sur la page ; il n'en faut paa plus pour délayer et rendre illisible toute l'encre de la critiqua
IL lENBi GON^GIENGE. 551
Le Gentilhomme pauvre est vraimeni une belle chose» H. de Vlierbeck, — ikurez«vou8 un Crito ou un MonI* mor^ncy de Flandre, ^-^ » est ruiné par le plus noble, le plus généreux des dévouements, en s'engageant pour soa frère, qui, par suite de fâcheuses spéculations à la Bourse» allait être exécuté et déshonoré. Sa femme, après liû avoir vaillamment conseillé ce sacrifice^ ^est morte en se débattant contre les premiers assauts de la pauvr^^é, et M. de VUerheck est resté seul avec sa fiUe iénora^ dans sou vieux château ou plutôt sa ferme du Grinselhof, dont le revenu est grevée et au delà, par des dettes hypothécaires. 11 a promis à sa femme mourante de ne rien négU^ ger pour assurer le bonheur et l'avenir de leur chère Lé-' nora* Que feit-il pour y parvenir? Il profite de ropinion générale qui le compte encore parmi les riches, et se fait passer pour lin avare plein de caprice et de manies, eiu^ fermé dans une solitude volontaire pouff éviter touto ooeà* sion de dépense^ Au moment où s'ouvre le récit, M^ da Yherbeek s'apprête à recevoir che^ lui, par grand extraor-* dinaire, un riche négociant, son voisin de campagne, Ml Denecker, dont le neveu, Gustave, a rencontré Lénorai h réglise,et a commencé avec elle le chaste et doux roman de la vingtième aimée. Les préparatifs de i^tte réception, la visite de M, de Yherbeek diez le notaire d^ Anvers, qu| seul est au courant de sa détresse, ses pathétiques instances pour obtenir un prêt, si minime qu'il soit, qui lui per» rnette de traiter convenablement lif . Denecker ; ses angoisses de pauvre honteut portant au moiit-de-piété sa tabatière d'or, dernier reste de wm opulence, et dont il a soin de ^atter Técusson ; les laborieuses veillées de oe faux avare, se^levaui la nuit pour recoudre ses habits et rapiécer ses bottes, ses transes pendant le dîner, lorsque H* Denecker , après nvoir vidé leâ trois seules bouteilles que le gentil^
CADSEEIfiS LITTÉEAIRSS.
homme ah pa tromrer dans sa caTe, demande gaiement dn châtean-margam, toot cda est desôné de main de maître, et forme nne série de scènes d'antant plus saisissantes, qu'elles effleurent à chaque instant le cmnique, et restent émouvantes et grandioses arec tous les âéments d'une triviale réalité. (Test tout à fait la peinture flamande entrant dans la littérature, un Ostade éclairé par Rembrandt, mais avec un rayon de spiritualisme chrétien que n'a pas toujours le peintre merveiUeux de la Ronde de mût. Messieurs les réalistes français ont là une belle leçon à prendre. Henri Conscience ne nous fait assurément grâce de rien, ni des moyeux usés de cette vieille calèche, ni des coups de grattoir sur cette tabatière d'or, ni des trous et des déchirures de cet habit, ni des fentes de cette botte, ni des toiles d'araignée artistement enroulées au goulot de ces bouteilles pour faire croire à leur vétusté. Mais, au milieu de ces détails, quelle grandeur! quelle émotion ! quelle tragédie domestique ! Comme Tâme de ce vieux gentilhomme se débat dans toutes ces misères, tantôt vaincue, tantôt victorieuse, toujours visible!
Le dîner, malgré l'épisode du château-margaux, se termine sans trop d'encombre, grâce à des prodiges d'énergie, d'adresse et de savoir-vivre, d^loyés par M. de Vlierbeck. Son riche voisin, ravi de cet accueil, heureux de l'amour de son neveu pour là charmante Lénora, revient quelque temps après, et la demande en mariage pour Gustave. M. de Vlierbeck lui révèle alors sa situation véritable : la scène est très-dramatique, parce que H. Denecker ne veut pas le croire, lui faithonte de son avarice, et qu'à chacun de ses reproches et de ses doutes le gentilhomme est forcé de faire un pas de plus dans ses douloureuses confidences. A la fin, le négociant, convaincu et courroucé, signifie à M. de Vlierbeck la nécessité de rompre l'alliance projetée,
et de séparer au plus tôt les deux amants. Cette séparation amène ua très-beau développement du caractère de Lénora, qui se résigne à ne plus vivre que pour son père. Hélas ! il n'est pas au terme de ses malheurs. Il faut vendre le Grinselhof pour payer les dettes. M. de Vlierbeck et sa fille se retirent à Nancy, où ils vivent du travail de leurs mains. G*est là que nous les retrouvons, et que les. retrouve aussi, fort heureusement, le fidèle Gustave, devenu millionnaire par la mort de Toncle Denecker. 11 demande avec plus de ferveur que jamais la main de Lénora, et le rideau tombe sur un souriant tableau d'intérieur qui nous repose et nous égayé après tant de traverses et de souffrances : le vieux gentilhomme rentré dans son cher Grinselhof et faisant jouer sur ses genoux ses deux petits^nfants, Isidore et Adeline, sans trop se préoccjp^r des déchirures, quil ne sera plus obligé de raccommoder iui-ihème.
Tout est bien qui finit bien, et il faudrait être tout à fait en garde contre ses propres émotions pour trouver quelque chose à redire à cette touchante histoire. Elle n'a pas cent cinquante pages, et je donnerais pour le moindre de ses chapitres tous les gros romans que vous savez. La figure de ce gentilhomme pauvre, qui serait digne d'avoir Galeb pour domestique, est de celles qui se gravent dans la mémoire pour ne plus s'en effacer. Dans chaque trait, chaque détail qui précise et dessine ce caractère, Henri Conscience a atteint une réalité photographique qui n'exclut ni la largeur, ni le mouvement, ni la vie, ni l'interprétation hbre et pittoresque. Cette histoire, en un tnot, est un diamant sans tache et de la plus belle eau. Quel bonheur pourtant qu'elle nous vienne d^un étranger, et que notre hospitalité la protège contre cette manie de chicane qui n'eût pas manqué d'intervenir s'il se fût agi d'un compatriote! En vérité^ je crois l'entendre : -^ Tout cela est
^4 CA98BBIB» UTTtRAIRBS.
fori taiouvant, nous diraîtrelle; mais la waiagmWance! CominenU voilà un geaiilhomme de haut Ugoage que son souyerain laisse languir dans cette borrible et humiliante détresse! Ces cboses-là ne sont possibles qu'aprè% de longues et radicales révolutions, c*est-à-dire dans la France du dix-neuviôme siècle, et dans des moments on d^inexorables abîmes pouYttent se creuser ento'e la Royauté et la Hljloblesse. En Hollande ou en Belgique, elles ne sont pas acceptables. Ceci n'est rien; mais, seconde invraisemblance! comment croire que^ dans un petit pays où tout le monde se connaiti un bomme aussi en évidence que H< de Ylierbeck ait pu s'engager pour son frère, payer publiquement pour lui des sommes énormes afin de lui épargner le dédionneur et le suidde, grever son château d'hypothèques chez les notavei voisins» pleurer sa femme morte de douleur dans les premières étreintes de la misère, et que les témoins de tous ces sacrifices s'obstinent à le regarder eomme richeet avare^ au lieu de le regarder tout simplement comme ruiné? Je sais bien que le contraste de cette avarice simulée et de cette pauvreté réelle amène de merveilleux effets» et qu'il forme, en partie du moinsi l'originalité et la saillie de cette figure : on ne l'achète pas moins par une grosse invraisemblance. Il en est une autre bien plus grave encore, car elle rentre dans le domaine des sentiments et de la conscience, et non plus dans celui des faits extérieurs ; c'est une invraisemblance de caractère et non plus d'événement : — Quoi ! dirait la chicane au malheureux auteur français, vous nous donnes H. de Ylierbeck pour un type d'honneur et de loyauté gentilhommière, et vous nous le montrez étayant sa via sur un mensonge, et cela dans quel but ? de marier sa fille à un honnête jeune homme qui la croira riche, et qu'il admettra dans son intimité jusqu'au moment où il lui avouera sa détresse I Et si, dans
M. HENRI GONBQtBIfCB. 1911
«6 romanMque pr^gue dont iVo» peut prévoir te dèAotf^ ment, le repos du jeune homme ou celuî de sa flUe est I jamais perdu? Et si le jeune bemme n'est pas un «fodèle de délicatesse^ d'abnégation et de dévouement eomœe eèt excellent Gustave? Et si Lénora^ le el^ur déchiré par cette séparatioi^ néoesseire et tardive^ demande comple à son père de s^ tranquillité, de son avenir, dé son honneitf pe»t*étrei eempromis dfule cette périlleuse expéHence? Savez'Vous bien que II4 Denecker, malgré sa l^ulgarité^ est dans le vrai lorsqu'il accable le gentilhomme» lonik* qu*il Taceuse d*av^ surpris sa t>ewie foi, d'avcnr qpét culé sur le ^vénile confiance et le ce^r inflammable de Gustave^ et que H. de Vlierbeck fait dans ee mornectl une assez sotte figure^ malgré ses qus»^^rs de noblesse? — Enfin, ajouterait Ghrysale le oritiqûCy toujours parlant à Bélise la Française et non à Philamiiite la Flamande, votre histoire est datée de 1842^ elk se passé enpteinô civilisation mod^ne ; comment est^U possible que M^ de Vlierbeek et Lénora quittent leur château, s*eipatrient, s'établissent à Nancy^ et que (kiBtave, millionnaire, semant Targent à pleines maine pour retrouver lews tjraoee, i^ant à ses ordres la police de France et eeUe de Belgîqtie, ne rattrape pas dans la huitaine ceui qu'il cherche si ardemment et si richement ? C4 retard nous vaut» je le sais, l'intérieur de cette mansarde de Nancy, qui serre lectiiury arrache des larmes» et complète ces deun beaux caraet^ee * de Vlierbeck et de sa fille ^ mais^ unederraére foie^ \m vraisemblance \ -^ Et moi, si je me permet» d'indiquer ces objections, c'est pour applaud»* de toutes mes forcée Henri Conscience, qui a dû se les faire à kii-méme, qui vl%^ a pas tenu compte^ et qui a eu bien rason } o'èst parce qu'elles n'ôtent rien, absolument rien à la valeur de son petit ehef-d'ceuvre;. c'est aussi pour demander en
faveur de ceux qui essayent, à son exemple, de raconter d'honnêtes histoires, un peu de cette spirituelle indulgence qui nous réussit si bien à Tégard du Gentilhomme pauvre. Eu France, nous permettons, ou du moins nous ayons pennis aux gros feuilletons-romans d*être aussi absurdes, aussi impossibles que Texigeaientia poétique du genre et le dessein de Tauteur ; mais, quand on nous apporte des récits de proportion moindre, d'allure plus modérée, d'intention plus littéraire, oh ! alors nous devenons intraitables. Nous démolissons pièce à pièce ce frêle édifice que l'auteur avait bâti peut-être d'une main émue et convaincue. Gela n'est pas juste ! La vraisemblance entre les mains d'un pédant, comme je viens de l'être tout à l'heure, ressemble un peu trop à ces textes en langue morte à qui Ton fait dire tout ce qu'on veut. Le Gentilhomme pauvre est bien moins invraisemblable que Paid et Virginie^ Atalay Corinne^ Eugénie Grandet j André^ et autres romans qui n'en ont pas plus mal fait leur chemin dans le monde; et tous ensemble sont bien moins invraisemblables qu'un roman ennuyeux et triste, qu'il n'en faut pas moins feuilleter jusqu'au bout, et qu'on appelle la Vis humaine.
Le Conscrit ne le cède en rien au Gentilhomme pauvre; peut-être même a-t-il de plus le mérite de la difficulté vaincue; car, avec des éléments vulgaires, un conscrit qui tombe au sort et qui devient aveugle, une jeune fille qui va le chercher et qui le ramène, un chirurgien-major qui se trouve sur la route et qui le guérit, Henri Conscience a su garder toute son individualité et être à la fois original comme un paradoxe et touchant comme un lieu commun. Le voyage de Trine, la jeune fille, son arrivée à Venloo, la ville de garnison, son retour avec Jean, le conscrit aveugle, peuvent se comparer à deux des plus belles créations du roman moderne, la Jeanie Deans de Waiter Scott^ allant à
Edimbourg demander la grâce de sa sœur, et la petite Marie, de la Mare au Diabley égarée en rase campagne avec l'homme qu'elle doit finir par épouser. Â propos de la Mare au Diable, ajoutons une remarque, tout au profit de rhonnêteté. Supérieur comme œuvre d'art, ce court récit, au point de vue de la morale, est irrépréhensible : mais il est de George Sand, et Ton a toujours peur de rencontrer dans son voisinage quelque Létia, Sylvià^ Indiana ou Isidora, de mœurs quelque peu suspectes ; il n'en faut pas davantage pour que le cercle de famille se resserre avec méfiance et que le rayon de la bibliothèque choisi^ s*ouvre avec difficulté à rapproche de cette douce et charmante visiteuse : la Mare au Diable est une honnête fille qui trouve difiQcilement à s'établir, parce que ses sœurs ont trop fait parler d'elles.
Rikke-likke-taky refrain d'une chanson flamande beaucoup moins dure qu'elle n'en a l'air, ne dépare nullement le volume. Ce dernier conte est moins prés que les autres de la réalité. Il tient davantage de la poésie et de la légende; il flotte un peu plus entre la terre et les nuages : vous diriez un Ruysdaël après un Ostade ou un Terburg. Constatons ici une autre qualité ,de Henri Conscience : excellent peintre d'intérieur, il eist paysagiste remarquable. Grâce à lui, voilà les bruyères de la Gampine sorties de leur obscurité, et classées dans l'aristocratie des paysages romanesques, à côlé des bords de la Clyde, de la Creuse et die la Vienne. 11 en est un peu, vous le savez, de cette noblesse pittoresque comme de l'autre : un trait de plume des rois, c'est-à-dire des grands écrivains, suffit à la donner. Combien de sites tout aussi beaux attendent vainement cette faveur royale, et disent tristement, en variant le mot du lion de la fable : « On ne sait, pas noua peindre, i
33S CAUSEBIES UTTÉRAIBSS.'
En s(Mnaie, le GeaUlhamme pauvret ^ ComcrUp Rikketikke-tak, sont, non pas trois grands drames, coinine disait Diderot, mais trois charmants récits, dont le succès est un bonnour et un bonheur, que tout le monde lit, que tout le monde voudra relire, et qui viennent bieu à point grossir la famille de ces livres aimables et doux, affectueux et simples, familiers et touchants, amis et compatriotes de tous les coeurs honnêtes et de tous les bons esprits. Ce sont bien là ces sourires mouillés dont parle Homère, ces modèles d'enjouement attendri où nous avons tous quelque chose à apprendre en fait d'art caché» mais réel, de touche délicate, d'émotion sincère, de grâce naturelle, de ces secrets de justesse, de proportion et de mesure qu un rien altère, qui vivent de peu, que le talejit même ne donqe pas toujours, que l'on peut atteindre &ik trente pages et chercher vainement en trois cents volumes.' Pour achever de vous rendre compte de l'impression que me font éprouver ces œuvres exquises, de la joie que me cause leur réussite» et aussi peut-être de l'involontaire sentiment d'envie ou du moins de regret qui s'y mêle, je terminerai par une anecdote. Puisqu'il s'agit d'un conteur, ce n'est pas tout à fait sortir de mon sujet.
Quelque temps après la Révolution de 1830, et au plus fort de nos enthousiasmes semi-officiels pour les révolutions indigènes ou étrangères, un député influent voyait souvent arriver ches( lui un jeune homme de son pays, spirituel, paresseux et pauvre. Ce jeune homme, après avoir vainement sollicité une foule de places, depuis la préfecture de première classe jusqu'au bureau de tabac, finit par dire à son protecteur ; « Kh bien, monsieur, fai^ tes-moi naturaliser Polonais ; comme tel, je recevrai un subside; comme Français, je meurs de faim. » La boutade de cet ingénieux solliciteur me revient en mémoire au
moment où je ferme le volume de Hemri Conscience. Faisons-nous tous, croyez-moi, naturaliser citoyens de Bruges ou d'Anvers, afin d'être plus sûrs de plaire^ d'émouvoir et de réussir comme lui. Gil Blas, à Tapogée de ses grandeurs, espérait qu'on le prendrait peut-être pour un fils ^nalurel du duc de Lerme : mon ambition, à moi, est plus légitime et plus honnête : je viens de louer Henri Conscience ; je Tadipire, je Taime, je l'étudié , je veux essayer de l'imiter : quel hotineilr si, ati bout de tous ces efforts, ou pouvait, pendant un quart d'heure, me prendre pour un Flamand !
Bien que nous ne connaissions pas un seul vers de madame' Sand, nous croyons que peu d'écrivains ont mieux mérité, de nos jours, de figurer dans une galerie de poètes. 11 y a plus; contester ce titre à l'auteur de Valentine et de Lélia^ ce serait à la fois dénaturer le caractère de son talent et en amoindrir la valeur; car la poésie est tout ou presque tout chez madame Sand : le mérite ou le tort de ses meilleurs récits, c'est qu'il y arrive toujours un moment où les événements et les personnages sortent, pour ainsi dire, du cadre de vérité ou de vraisemblance qui les maintenait d'abord, pour entrer dans ces spbères supérieures, idéales, invraisemblables souvent, parfois impossibles, qu*onnepeul admettre, comprendre et définir qu'en
* Romans. — Théâtres. — Lettres (fun voyageur. -^ Hittoire de TMvie»
les appelant poétiques. Inventeur médiocre, penseur pjus médiocre encore, observateur sujet à s'abuser, arrangeur ignorant ou dédaigneux de l'entente dramatique, madame Sand n'a droit qu'à titre de poëte à la place légitime et incontestée qu'elle occupe dans notre littérature. Il y a dans son roman d'ylndr^ une page où elle prouve (toujours comme prmivent les poètes) qu'en dehors de l'art des vers et des alexandrins d'académie la poésie ne peut pas mourir. L'idée qu'exprime cette page charmante, madame Sand la démontre en sa personne ; la poésie est tout ensemble sa vocation et son excuse.
Il serait piquant de rechercher, dans la littérature d'un siècle, les éléments qui se rattachent au siècle précédent, mais en y mêlant leurs tendances propres, le fruit de leur expérience et l'inévitable empreinte des vicissitudes publiques. Pour qui s'appliquerait à cette espèce de métempsycose intellectuelle, il serait clair que Voltaire, par exemple, s'est continué parmi nous, quoi qu'on en ait dit, et l'on en trouverait aisément la trace dans tel pamphlet dePaul-Louis, dans telle chanson de Béranger, dans une boutade de Henri Heine, dans une page de H. About, dans un roman de Stendhal, et même dans les mille feuilles éparses de la presse et de la polémique courantes. Seulement, c'est Voltaire de l'autre côté de l'abîme, Voltaire après 89, n'ayant plus devant lui de privilèges à fronder, d'abus à démolir, de puissances à saper, et forcé de butiner çà et là sa gerbe de sarcasmes, au lieu de moissonner largement comme au temps de Candide. Ce que nous disons de Voltaire peut se dire encore mieux de Rousseau, et cela au risque d'être assimilé par un scepticisme moqueur à ces prédicateurs de village qui concentrent obstinément leurs attaques sur ces deux pervertisseurs de la pensée humaine : après tout, ont-ils donc si grand tort? Tous les malheurs et toutes les
foute» de Fh^mme, toutes le» défaillances de la société et de rindtvidu, toutes les catastrophes des siècles qui floish sent» toutes les folies des siècles qui commencent, toutes les douleurs du passé» toutes les angoisses du présent, ne peuvent-elles pas être rapportées à ces deux causes générales qpii se personnifient dans Voltaire et dans Rousseau : ici la révolte de Fidée contre la vérité ; là la révolte du sentiment contre le devoir?
Vous ètes^vous quelquefois figuré Jean-Jacques, — le Jean-Jacques de la Nouvelle UéUme, du Contrat social et des bonnes p^ges des Confesmnêy— revenant au monde ea plein dix-neuviéme siècle, après que deux ou trois révolutions et une législation nouvelle ont changé de fond en comble eette société dont il s'était fait le détracteur pas* sienne? Le voilà, regardant autour de lui, cherchant les sujet» habituels de ses colères, demandant ce que sont dévoues ces inégalités de conditions^ ces omnipotences des grands, ces coupables accommodements du vice mondain aux dépens de la morale et de la loi naturelle, tous ces textes qui lui ont jadis inspiré de si éloquentes invectives. Groye^^voua que, ne les retrouvant plus debout, il ^ condamne désorniais £f Tassentiment et au silence, et,^ jetant haâ I^ ârnies, Mlle grossir les rangs des défenseurs de cette société m^oindrie, purifiée et nivelée? Non : les esprits de eett^ tren^ peuvent changer de point de vpe, inais non de fôle. L^r vocation et leur instinct les entralneni tmijoiir» vers les mêmes points d'attaque, encore qu41s ne reoopiaissent plus dans la place assiégée les métnes moyens de défense. Maintenant, au lieu d'un misâBthrOpe de quarfflite ans^ morose et farouche, en garde contre un m(Hide qui le koime en le caressant, aigri pur les misères de sa vie intérieure, et faisant de sa pauyjfîXë superbe V&Vment et la torture de son or jfueil, figurea-
V0OS iM feçmn» ^aiw ioule te fop^ de rk^lel%enee et dc^ la jeunesse, «enflant coulev dans 86» veiiies, ^ ce sont sea Ménunres qui bous la diaent, ^- un mélanga da sang |mu trkieii et bohème^ n'a^ajot guève^ pour s'ir litar contre le» lobsoeialê», d'antraaprèleiitaaqua lea vagues souffrances; d'une imagination inquiète dans un lien inégal et Tâpra dédm» d'ime âme hautaine pour le joug àes conditions ooimfiUBâ» ; supposez cette femme se déclassant elle^niêmè d uile main bardie^»*enfeyant^ relûM mmbene parmulâ, vera aes bernons ineonnu» où elle (diercbe la liberté plu^ tôt que le bonbeuTy airi^ant à Paria dans un de ces mo^ ment» où il semble qtie, de chaque pavé fraîchement remué par mk» révolution^ surgisse une idée paradoxale^ dissblVante eu desiructivef et entrant d'un bond dans cette chaude atmosphère^ aspirant d* un trait cet air fébrile ;-« supposez tout eela, et vous aurez unnouveau Jean-Jacques^ phis séduisait, plus inutile^ plus dépaysé, aussi éloquent» austt dangereux qua le pi^emier ; un Jean^ Jacques s'appelant George Sand.
On a dit que le» preimers réoitsi de madame Sand avaient été d'ardents plaidoyers de la passion contre le mariage. fjli définition a^ incomplet» : ils nous semblent, à nous, les poêhies d^ la passiez essayant de^ se dévdopper et de s'assottw en ddi^ des 1ms soci^les^ n*y réusrissant p^, et s'en prenant tantét à te société eUe-méine, tantôt à te £iiblefl(ie^ à Tégoîsme oi| à te petitesse des honunes. Aspiration inquiMe, désabusement douloureux , impuissance anale, telle est la triple phase par où nous fait passer l'auteur é'Indéana^ de Vdmtine et de Lélia. Raymond de Ramîère, c'est Fég^me mondain et poh ; Bénédict, c'est l'orgueil dédamateur ; Stémo, c'est le lyrisme impiûssant* Aucun de ces trois héros ne peut donner le bonheur à ces liérmes^ quî les doimiKnt tous troia du haut de (eur dèf
544 CAUSERIES LITTfiRAIRES.
Touement» de leur beauté oa de leor gême ; dans ses hymnes qui paraissaient consacrés h ta gloire, bpasskm finit par succomber, faute de trouver un homme digne de la comprendre, de la mériter ou dePinspirer. Or, comme la passion et l'orgueil, son étomel com|4ice, ne se tiennent jamais pour battus ; conmie il leur Caut, au moment même de la défaite, des dédommagements et des revanches, où iront-ils les chercher? Ils se sont yiolemment détachés des réalités de la vie régulière qui les bumiGait et les froissait ; Us se désabusent de l'amour romanesque, qui ne leur oflre, pour son damier mot, que déception et lassitude : dans leur fièvre d'indépendance, dans leur irritation croissante contre ce qui les gène ou les trahit, dans leur dépit de ï\p pouvoir réalisa cet idéal de grandeur morale, d'héroïsme sentimental qui les tourmente, ik le cherchent, ils le trouvent, ils le saluent dans ces r^ons extrêmes où la société rqette ceux qui la menacent, la troublent ou la déshonorent; — chez les forçats et les courtisanes.
Telle est, selon nous, l'inspiration doniinante, caractéristiqno, de madame Sand, pendant cette première période, la [)]iis remarquable de sa carrière poétique, qui va de 1852 à 1857, dlndiana à Mauprat et à Simm. Elle y prend les choses au point où les a laissées Rousseau, mêlant, comme lui, un profond sentiment d'impuissance à SCS récriminations et à ses colères ; frappée, comme lai, de la destinée douloureuse des imaginations passionnées qui ne peuvent ni se contenter dans les limites du devoir, ni se satisfaire en dehors, et, comme lui aussi, s'autorisant de ce double point de départ pour envelopper le genre humain tout entier dans ses sophismes et ses anathèmes, pour substituer aux grandes notions du bien et du mal un individualisme inquiet, soucieux, mobile, qui n'a ni le calme
de la vertu, ni les sécurités du vice ; l'individualisme que nous voyons percer dans les Confessions, et qui régne en maître dans les Lettres d*un voyageur. Seulement madame Sand est jeune ; elle est femme ; ello écrit après i830 au lieu d'éarire avant 1789 : c*est assez pour expliquer qu*à de visibles analogies avec le rêveur de Genève elle entremêle de notables différences et sa propre originalité. Il en est une que Ton a signalée, et qui tient, pour ainsi parler, au sexe de son talent : soit grief personnel, soit esprit de corps, madame Sand semble irrésistiblement portée à rapetisser, dans ses romans^ la supériorité offidelie et légale que s'arroge le sexe masculin. Cette tendance ne se révèle pas seulement dans les personnages habitués, hélas! aux rôles sacrifiés et qui s'appellent modestement les maris, mais dans ceux que le roman aime d'ordinaire à parer de toutes les séduirions et de toutes les grâces, dans ces héros dont la tâche est de rendre la passion aussi attrayante que le devoir est fastidieux et vulgaire. Nous avons dit tout à Theure ce qu'étaient Raymond et Bénédict dans Indiana et dans Valen- Une. Avons-nous besoin de rappeler Sténio, Jacques, Octave, André, Lionel, Leone Leoni, Bernard de Mauprat? Sténio est un enfant enthousiaste et faible que Lélia dépasse de dix coudées ; Jacques est un grognard mélancolique qui ne sait pas défendre son bonheur ; Octave un amoureux fantasque dont le cerveau absorbe le cœur ; André une âme timide et molle qui semble à peine digne de l'amour de Geneviève ; Lionel un dandy sentimei tal qui ne sait que regretter Lavinia après Tavoir compromise trop tôt et appréciée trop tard ; Mauprat un rustre qui ne devient un homme que parla bienfaisante influence d'Edmée; Leone Leoni un escroc, un être avili, que le plus audacieux paradoxe féminin pouvait seul songer à
Uê GÂUSEBIBd LiTTfiiAlRBS.
donner peur pendant on pour antithèse à Hasien Leseaiil. A côté de eee tristes héros, qnettes héroïnes beHes et lértes, grandes et viriles ! Évidemment^ — et nous né sommes pas les premiers à (e remaïqtter^ — madame Sand a tiiteryerti les rdles dans ee monde fietif qu'efie créa^^ eomme eMe eût aime peat-étre à les déplaeer dMs la «îe réelle. Aux femmes elle prodiguait^ «vee la hoauté et la gràee, Ténei^e, la volonté, la vig«em* morale, la vailr lance, je ne sais f[ueHe allure à 4a Ms libre et ùèieey chaste et résolue, toutes les quiriités, on un mot, qui donnent droit au eommaadement et à l'initiative dans la communauté du mariage ou du roman ; aux hommes <eUe arguait un rôle seeondaire, dcmt Fh(mneur snpréme eonsistait à être totéi^, aimés, assainis ^ eorrigés, punie ou récompensés par ces créatures d'une essence supérieorei qu'elle ptaçàit à leurs cétés.
Grief personnel ou esprit de oorps, nvons-noUs dit. Nous nous trompons , ce n'est pas là qu'il feut aher(^r la cause de cette partialité de l'IHustf^ écrivain. La vraie cause, c'est que, s'étant faite la mandataire de {a passion insurgée contre la société et le devoir, elle«ent que la tâohe est au-dessus de ses forces^ que son orageuse cliente, affranchie de tous les jougs, délivrée de toutes les entraves, s*affaisse sur elle-même avec désespoir ou fatigue, se débat dans son infirmité et sa misère, et finit par périr faute d'obstacles comme eHe eût péri faute d'aKinent. Voilà la vérité douloureuse et terrible qui lui apparaît comme le dernier anneau de ces chaînes nouées par le libre arbitre, au lieu d'être consacrées par la religion et ia loi. Qui sera responsable, à ses yeux, de cette suprême défaite de ia passion, servant de conclusion à toutes ses victoires, de dénoûment à toutes ses conquêtes^ Ceux qui, après avoir lumoncé ou montré la terre promise, ne savent pas la
iiËOHOE SAN«. S4f
donner ; ceux qni, ehoieis pour guides dansées voies âpres et sublimes, chancellent dès les premiers pas et se plaignent des aspérités de la rouie ; ceux qu^une imagination exaltée et déçue avait faits grands, coinrageux, dévoués^ héroïques, et qui s^at en réalité petits, té€kes, égoïsles, corrompus, mesquins. S'il était permis de profaner ces poétiques sujets par te langage des affair^Sj nous dirions Volontiers que ces romans de madamiS 8and ressemblent au bilan d'une faillite, dressé par un créander d'autant plus irrité qu'il a été plus confiant. Si nous insistons sur ce point, c'est que nous y trouvons ie secret de la première période romanesque de tna^ame Sand^ en même temps que des gradaticms logiques qui lui firent pei^ à peu qniitter le domaine de la poésie pure pour s'élever en plu* tôt pour descendre jusqu'à la prédication philosophique et Tapostolat sodaMste. Ajoutons, pour être vrai, qu'à part Laviniay Afidré^ et quelq|u^ parties de MavfHtU et de Leme Leoniy ces f^emiers romans de madame Sand ont singulièrement vieilli. On les appelle beaux par hebittide, et parce qu'il a fatiu un ^nd talent pour ies écrira, il y a encore d'ampleur du souffle, et ce courant du ri(»t, puissant et facile, qui semble eoiiler de source et ne tarir jamais. Mais les personnages, les caradÀr«s,les sai^ïm^tSy le dialogue et même le style, relus à distance, lont, avec plus d'élévation et de grandeur, |e même effet que leç drames de la même époque, écrits par M. Alexandre Dumas pour le public à demi lettré, à demi populaire, de k Porteèainft-Martin. Gda répond à un mouvement d'idées, de passions, de modes et de coi^umes, quiii'existe plus. Ces Lélias, cesSylvias^ ces Métellas, entendes robes ou en poui:points de velours noir, aceoudées sur les de^és d'un palais vénitien, sous des portiques de marbr^ n'appartiennent ni au vrai moade^ ni à la vem i^itéy ai
à la vraie poésie. Ce sont de fausses héroïnes de Byron, datant du siège de Hissolonghi et dignes d*être aimées par H. Bocage dans la langue amphigourique du romantisme à son déclin, toutes ces Corinnes démocratiques et humanitaires semblent déjà plus vieilles que lancieniie Corinne, leur aînée de trente ans, qui, dans son emphase et sa beauté de convention, s'adresse au moins à des sentiments plus universels et plus durables.
Nous voici arrivé à la seconde période de madame Sand ; celle-là est plus délicate à raconter que la première, moins encore parce qu'elle a peu servi à sa gloire que parce qu'elle est inséparable de certains détails de caractère, que la critique ne doit aborder qu'avec discrétion et réserve. Un homme, qui se vantait d'une sorte de paternité littéraire à l'égard de madame Sand, et dont on eût pu dire qu'elle était son plus bel ouvrage, M. Delatouche, qui a eu des mots, quelques pages et pas un livre, prétendait «qu'elle était un écho qui embellissait la voix. » — Une femme qui a d'autant plus de mérite à l'admirer, que tout son cUnquant ne vaudra jamais une parcelle de l'or de Lavinia et de la Mare au DiablCy a dit d'elle avec malice que « nulle ne justifiait mieux l'axiome de Buffon : Le style, c'est Thomme. » — C'est entre ces deux mots que je voudrais me placer, sinon pour expliquer, du moins pour faire entendre le genre d'influence que subit et refléta madame Sand, lorsqu'elle cessa d'être elle-même, c'est-àdire conteur et poète, pom' devenir, à l'école d'autrui, moraliste, sectaire et utopiste. Après avoir écrit Indiana, Valentine, Lélia^ Jacques^ Leone Leoni, André, Mauprat^ Simon, la DetmièreAldinif Lavinia, Metella, la Marquise^ récits d'une valeur inégale, mais où se reconnaît ce premier jet puissant et magnifique, heureux don de cette riche nature, elle devait en arriver un jour à se demander
comme ce géomètre sortant d'une représentation dAndromaqm : « Qu'est-ce que cela prouve? » — et à s'avouer, en se relisant, que Cela prouvait presque constamment le contraire de ce qu'ellç avait désiré, rêvé, cherché, du triomphe définitif de Fimagination sur la conscience, du libre arbitre sur la règle, de la passion sur le devoir. Hé* contente de ce premier résultat, oubliant que la poésie se passe aisément de conclusion et que ces pages qui la montraient impuissante suffisaient à la faire illustre, elle dut penser que le meilleur moyen de dédommager ses diimères de cet échec évident était de le» ériger en système, et que, leur déroute étant le fait des vices de la société et des hommes, tout serait réparé et sauvé le jour où on aurait réformé les hommes et la société. Par malheur, madame Sand avait, grâce à ses amitiés et à son entourage, toutes les facilités possibles pour être initiée aux diverses doctrines qui se disputaient dès lors l'honneur de débarrasser le genre humain de ce qu'il avait de trop en lui donnant ce qui lui manquait. Elle n'eut qu'à tendre la main pour que les chefs des différentes sectes du socialisme y fissent tomber une grêle d'idées qui étaient déjà des fictions avant qu'elle en fit des romans. Or l'émiiicntc auteurde Mta était très-syjette à accueillir ces influences, à prendre au sérieux tous ces génies incompris, nous allions dire incompréhensibles. Parmi ceux-là, les plus obscurs, les plus emphatiques, les plus boursouflés, lu trouvaient attentive, docile, petite fille, prête à abdiquer son rôle de poète pour celui de catéchumène et de néophyte. Chose étrange et cependant naturelle, qu'on puisse avoir à la fois tant de talent et si peu de clairvoyance, tant d'intelligence et si peu d'esprit ! Chose bizarre que cette femme, qu'on pourrait croire, d'après la fière physionomie de ses héroïnes et le caractère timide de ses
feÔ CAUSERIES irrTÉRAlRES.
héros, obstinée à maintenir en sa personne la suprématie, féminine, soit, au contraire, faible, obéissante, humble fet crédule ids-à-ris de ce que le sexe laid peut assurément offrir de moins beau : iin sectaine absurde et crasseux I C'est pourtant ce qui arriva : madame Sand eut la faiblesse et rhumiiité de traduire, dans son style, ces théories extravagantes dont les inventeurs durent être bien étonnés de se trouver si clairs en se mirant dans ces pages limpides. G* est à cette désastreuse époque que se rattadient Spiridion, le Compagnon Cu tour de France y les Sept tordes de la lyre, Isidora, Gonsuelo, Horace, le Meunier d'Angibaut^ \e Péché de M. Antoine. Au moment où parurent ces divers romans, on s'effraya moins du tort que Tauteur faisait à la société en vulgarisant des doctrines dangereuses que de celui qu'elle se faisait à elle-même en étouffent dans ces digressions interminables le charme et l'intérêt de ses récits : non pas que son talent disparût entièrement dans cette fâcheuse épreuve î il y avait plutôt aberration que décadence. Même lorsqu'elle se trompe, — et elle se trompe presque toujours, — miadame Sand conserve un air de sincérité qui n'est pas tout à feit la certitude d'avoir raison iii surtout la vraie franchise, mais qui ressemble presque à la erédulit^ naïve d'unie femme abusée. On dirait que les mécomptes de son imagination et de son cœur, au lieu de détruire son péndiant à la confiance, n'ont fait que le déplacer et l'ont transporté du domaine des sentiments dans celui des systèmes. Au point de vue purement littéraire, ces œuvres dé là mauvaise phase de madame Sand ne méritent pas d'être traitées avec mépris. Spiridion est un vrai tour de force, où la faculté d'exposition et la spontanéité dû réeit réussissent parfois à donner le change sur les folies de ce long réquisitoire contre lorlliodoxie catholique, écrit évidem-
. maai seùs la dictée àe l^iUustre et infortuné transfuge d» V Essai sur l indifférence, Uy a, dans ConsuelOy toute une partie qui livalise d'élévatM>n et de poésie avec le» plus belles oeuvres de madame Sand, et dédommage le lecteur adsez persévérant pour la chercher à iraversun dédale de diseussioifts philosophique»^ encadrées dans un mélodrame allemand. Le premim* volume du Péché de M. Antoine est d'une fraîcheur délicieuse, et le sentiment descriptif qui s'y révèle appartient à la meilleure manière de l'auteur. Jusque dans ses plus faibles oifvrdges de cette ^époque, dans le Meunier d'AngtbatU^ hOêrai Jeanne^ Lucreùa FlmaniiOift sent tout à coup s'élever des bouffées d'air pur qui circulent au milieu de ces pages impatientante», et semblent vouloir en dissiper les lourcN miasmes. On sent l'effort tnvolontaîré d'une énergique nature subissant de nuisibles influences, eedoctrinée par quelque avocat bouffi mt quelque utopiste chevelu , trouvant dans la souplesse qu'elle met à les traduire une raison de les ad* mârer, se croyant leur diseipte parce qu'elle se fait leur interprète, puis réagissant malgré elle eontre ces précepteurs qui la gàteftt, leur échappant pour comrir çà et là dans le libre champ de ses rêveries, s'y retrouvant, par moments, tout entière, sauf à se laigserf quelques instants après j reprendre par cette feseination bizarre de l'en-?' nuyetix sur le poétique et du pëdantisme sur le ta? lent.
En résumé^ cette période de madame Sand pourrait se caractériser ainsi : seconde étape d'une imagination brilf laote dans les régions de TimpossiMe ; revanche demandée aux chimères de l'intelligence après le naufrage des chi* mères du cœur ; application du roman au bonheur de la société après le mauvais succès de ses tcintalives pour lè t^onheur de l'individu. Cette période d'égarement et d'é^
fô2 CAUSERIES LITTERAIRES.
clipse va de 1857 ou i8S8 aux approches de la Révolution de février.
L*artiste véritable ne peut rester toujours dupe des autres et de lui-même ; il y a, en matière de goût, un sentiment invincible du bien et du mal comme en affaire de coiiscienc{^ ; il y a surtout un sentiment dn succès obtenu ou perilu, delà popularité conquise ou décroissante, de l'admiration éveillée ou lassée, indépendant des enthousiasmes de secte et de coterie, et qui finit par surmonter, sinon les croyances les plus fermes, an moins les crédulités les plus robustes. Bien que ce sentiment soit moins immédiat, moins magnétique pour un romander que pour un auteur dramatique, bien que les sympathies ou les répulsions du lecteur parlent un langage moins éclatant que les bravos ou les sifflets du théâtre, madame Sand dut comprendre qu'en persistant dans cette voie elle compromettait son passé et son avenir, sans autre dédommagement que l'honneur de servir de secrétaire à des apôtres problématiques. Elle comprit que les théories les plus savantes, les systèmes les plus ingénieux, les dévouements les plus intrépides en vue de l'amélioration de la race humaine, ne sauraient rien changer aux simples lois de la composition littéraire, et qu'une œuvre d'imagination renfermant cinquante pages de récit et cinq cents de sermon humanitaire ressemblerait toujours à un vaisseau dont la cargaison trop lourde menace de noyer les passagers. En même temps, par une sorte de pressentiment qui fut commmi à presque tous les esprits supérieurs pendant ces années inquiètes et troublées, elle devina peut-être que ces doctrines subversives, cachées jusque-là dans ses pages sentimentales et pittoresques comme un serpent dans l'herbe, — anguis in herbâj — allaient passer du monde des rêveries dans celui des faits, cesser d'être des ficiiof^
pour devenir des pouvoirs, et que leuravénanent serait le signal d'une réaction énergique delà part de cette société, moins résignée à se laisser démolir qu'a se laisser insulter. Elle devina que le vrai public, indulgent pour des paradoxes poétiques, serait impitoyable pour des sophismes en action, et qu'après avoir toléré dans les livres ce qui allait paraître dans la rue, les spectacles de la rue lui inspirerment contre les livres tout un arriéré de méfiances et de rancunes. Quel parti madame Sand avait-elle & pren* dre? La seconde phase de son talent sd)Outissait à des déceptions comme la première, et cette fois ce n'était pas seul^nent la lassitude de ses héros, c'était celle de ses lecteurs» qui lui conseillait d'abandonner une fausse route et une veine épuisée. Dans les moments critiques, quand on a quelque chose à redouter du jugement public et d&la rumeur du monde, il reste une ressource : on part pour la campagne; c'est ce que fit madame Sand; elle écrivit la Mare au Diable.
Lorsque l'on quitte les romans socialistes de madame Sand, Cansuelo, Isidoray le Péché de M. Antoine, le Meunier d*Angibauty pour les trois récits qui ont sauvé son talent d'un naufrage inévitable et son nom d'une déchéance certaine, — la Mare au Diable^ François le Chafn(fny la Petite Fadettey — on éprouve une impression analogue à ceUe du voyageur en chemin de fer, lorsqu'il passe d'un tunnel & l'air libre *et à la lumière du sdeil. C'est peut-être cette sensation qui a agrandi outre mesure le succès de ces trois ouvrages, dont nous ne contestons pas les mérites, mais qui nous semblent, pour le jet, l'inspiration et l'ampleur, inférieurs aux créations du bon temps de madame Sand, f ^alentiney k Andréa à Mauprat, Pouvait-on dire, d'ailleurs, qu'en écrivant ces idylles d'une physionomie si inoffensivei madame Sand s'était convertie ?
Jiotii die 8'èlaH dégiiftsée. Ces iordies soeiafete» qu'en lui reprœhait d'avoir allumées et même un moment braodies, elle les changeai! en houlettes ; elle les enrubanait des grâces rustiques de son style, et délayait en patois berrichon la langue des ateliers et des clubs. Le stratagème réussit à menréille : la société est un peu comme ces femmes qui aiment à être trompées, pouTu (pfbii s'y prenne ateé charme et «fee adresse. Du momcffirt qu'au lieu dé Mirabeaux de village et de Babeufs de earrefouf où kri montra d'hortnètes paysans ^ dis^mulant sotls un tas de vrai foin ou un paquet de vrai chanvre leur catéchisme démagogique, et exhalant, dans leur coéttimé et dëns leur langage, les agrestes senteurs des bords de la Oreuse et de la Viènncj la société se tint pour (intenté. Elleaussi> comme l'auteur de ces récits, éprouvait le besoin d'échapper aux réalités bi^uyarites de ces moments d'angoisse publique^ à l'attente Atmosphère de villes, aUx sinistres images qui s'agitaient sous ses yetix. Elle aussi, au miHfeu dé ses seu!ft»anée6 et de sefe tttartnes, se âéMtait secrètement attirée vers cette ii)teê^ëdÉé champs à laquelle aspirent les civilisations ftitiguéés etmaladeâ, pehdaht ces heures tiêftistes où le fracas des pasisiotls et des homnlès redouble notre soif de repos, de isilence et de Quiétude. Là ftit le triomphe de madame Sand, et celuirlâ ftil mérité. Elte répondit au séritimeilt général, in^inctif, qtii nous entraînait au fottd des boi^; sur le vertjarit de^ collineè, au seitt d'ùnë nature sauvage et l^cijeillte, Ibiri, bîén loin de ce qui bMéVërsait hds âmes et értrayâit hos regards. Oii fît moîris d'attention à ëés Héros qu'Ii ses paysages î et ses paysages êtaieht ^i beau* ! si frais ! si imprégnés de k vie châmpétt^é I Observateui* suspect, elle était peintre si admirable ! Elle mettait dahfe ^e^ rustiques tableaux tatil de vérité et d'exactitude, que ses personuagi^s ^ertiblâfeni
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vrais par la seul oontact^le seul reflet de ces objets extérieurs, si bien sentis et si bien dèerits. Parfois même cette vérité s'élisvait jusqu'à la grandeur, c<>faine dans le début de la Mare au Diable, dans celle seène de labourage od ridylle rappelle les pures beautés de la poésie antique et fait songer au divin génie de Virgfle.
Nous n'analyserons, à Dieu ne plaise! ni là Mare an IHablej ni François le ChAnipi^ ai la PeUia Fad&Ue; ces trois agrestes légendes sont dans toutes les méndôires. U n'est pas jusqu^à leur archaïsme plus ou radins naïf^ leurs idiotismes plus ou nnoins frottés de couleur locale, qui n'aient trahsporté le public des délicats et des lettrés. Faut-il prmidre 6u sérieux cette tentative où Hiadarae Sand a persisté beaucoup trop, cet essai de restauration d'une vieille latigue retrouvant sa pureté prinûtive parmi tous ces Amyot de olooh^? Nous ne le croyons pas^ L'auleur avait besoin, avant tout, que l'on crut à ses payeians, qu'cm les aimât, qu'on saluât dans ces types de bonhomie et d'ingénuité villageoise la conversion d'un talent longtemps fourvoyé^ se détournant des zoneis torrides de la révolution pour rev^r à. des horizons plus doux. L'exactitude archaïque du langage n'était qu'un détail de plus, destiné à compléter le costume et l'illusion d'optiqdé; Qkels que soient les agréments de ce vocabulaire et le oharmé qu'on peut trouver à être dupe volontaire, nous oro)fons que ces idylles sont au fond tout aussi faussés qUê peuvent Fêtre des idylles : aussi fausses que les ègioguès de Gessner^ les pastorales de Florian et les bergeries d'opèracomique. Quiconque a pratiqué un peu la vie des champs reconnattra qu'aueun de ces seritiments n'est juste, qti'au^ cune de oes passions n'est vraie^ que pas un de eescarao^ tères n'est possible. Tout ce qu'on peut dire eh l'honneur de madame Sand, c'est qu'il y a dent iliàitié^e§ d'être feùit t
S5S CAUSERIES LITTSRAIRES.
l'une, vnigaire, plate, affadie, niaise, rontiniëre, h l'nsage des beaux esprits de compiler et des grisettes sentimentales ; l'autre, neuve, raffinée, délicate, artitte , quelquefois préférable et BOurent proférée à la vérité.
HaUieureusonent , un des débats de notre temps , oi litlérature, est de ne pas savoir s'arrêter. Les bonnes veines sont devenues si rares, les chercheurs d'or sont à nomlH'eui et si avides, que cehii dont la piodie a rencontré un Dion, au lieu de se demander ce qu'il vant et où il va, séjourne et creuse dans la mine jusqu'à ce que le par métal y devimme billon et alliage. Tontm^pplaudissant à celle transformation nouvelle du talent de madame Sand, on pouvait lùsémait prévoir que ce serait là un gaire très- ■ restreint, une veine très-vite épuisée, et que, si l'auteiv reproduisait à satiété ses rustiques figures et ses dialogoes berrichons, le succès ne tardo^it pas à se lasser en se répétant. Déjà, dans ces trois histoires dont l'heureuse torlune n'était chicanée par personne, il y avait dégradation éndente : François le Ckampi ne valait pas la Mare ont Diable, et la Petite Fadette ne valait pas François le Cliampi. La simplicité factice du premier rédt «e trahissait peu â peu en se manièrant, Avec les héros de la Mare au Diable, nous avions eu la poésie des champs ; avec les deui: Bessons et la Fadette nous enavions l'aBélerie. C'était là le moment où se fût arrêté un talent sobre et circonspect : il eût compris que sa moisson était faite, qu'il fallait chorcfacr ailleurs, au risque de se reposer, de se recueillir dans un de ces silences qui ne sont jamais perdus pour les imaginations fécondes. Mais il ne faut pas demander i madame Sand les qualités qui lui manquent. Elle a l'abondance et l'ampleur ; elle n'a pas la sobriété et laréserve. François le Champi avait réussi dans la double épreuve du Ihrre et du théâtre. Madame Sand se répéta, A
nous eilmes le drame de Claudie. Cette réci^ve, dont les amis de Tauteiir ne purent prolonger le succès, joua, dans la phase ciiumpétre de son talêi^, le rôle de ces enfants ter ribles qui trahissent le secret de la maison. Tous les sophismes caressés par le poète dans ses œuvres les plus orageuses reparaissaient cette fois en cornette, en jUpon court, à l'ombre d'un gerbier qiû ne les rendait ni plus honnêtes ni plus rassurants. Rivarol avait reproché jadis à Florian de ne pas mettre de loup dans ses bergeries : on reconnut qu'il y avait un loup dans les bergeries de madame Sand, et ce loup devenu berger commença à-inspirer de sérieuses inquiétudes.
Cette pièce de Claudie nous amène à parler d'une partie du bagage littéraire de madame Sand, qui s'esifort accrue depuis quelques années, et qu'elle semble disposée à grossir encore : la partie dramatique. Nous n'en dirons qu'un mot, par la bonne raison que, malgré le nombre de ces tentatives, elles ne nous paraissent pas trèsHSoncluantes. Madame Sand n'a jusqu'ici obtenu au théâtre qu'un seul succès, François le Chamjri^ et ce succès, tout accidentel, n'a rien de commun avec les vraies conditions de la scène : François le Champi n'a été qu'une idylle dialoguée, succédant à une idylle racontée et réussissant par les mêmes moyens, le même mouvement d'idées , le même caprice du goût pubUc, qui avaient fait réussir lo livre ; le naturel et la grâce des détails ne sauraient donner le change sur l'absence complète de composition et d'art. Claudie est une églogue encore, - mais une églogue poussée de ton, où le bout de l'oreille du paradoxe et du vice citadins percent à travers l'innocence villageoise et la simplicité patriarcale. La senteur classique d'épis mûrs et de foins coupés s'y mêle à un vague parfum de musc et d'ambre qui fait de Claudie une parente rustique des élé-
gantes péekere^Ms réhabilitées et glorifiées par le thé&tra moderne. Le Mmiage 4^ Victorine est un agréable pastiche de Sedaine^ où l'on cherche en Tain une trace de seiti^ienl dramatique. Le Démon du Foyer n'a qu'une scène. Le Fressoir, à force de vouloir être simple , fmit ]^redsembieF à une gageure, et.nK>ntre, en maint endroit, le r€fvers <te ee genre qui ne pouvait avoir qu'un moment. Quant aux Yaetmces de Panéolphe et à Flami-' nio^ il eH charitable de n'en p^nt parler. L'archaïsme «p^ pliquè à la comédie italienne n'a pas réussi à madame Sand^ et son contrebandier suisse ou lombard a eu le mat heur de paraître encore plus ennuyeuit ^e les honnêtes gens*
On pouvait donc regarder comme terminée cette troisième phase de la carrière littéraire de madame Sand; et, m elle voulait renouveler sa manière et ses sueoès, elle avait évidemment à chercher ailleurs. Après ses derniers romsuis^ Mont-Revédiej la Filleule^ les Maîtres sonneurs, Àdriani^ cette nécessité était devenue ptiis incontestable. Au heu de ehercher, madame Sand a mieux aimé se souvenir ; -^ et elle nous a donlié ses Mémoires^
Nous Tavôné dit, et d'autres l'ont dit avant nous : les Mémoires^ dans leur acception véritable et primitive, n'ér laiént et rie devaient être que le côté intime et familier de rhistoire, retraôé par les témoins ou lés acteurs des grands événements. Ce que l'histoire écrite après coup, d'après
t Histoire Oâ ma vie.
tes livres, avec méthode ou systèrtie, a nécessairement de convenu et d'arrangé, disparaît dans ces révélations originales des hommes d'Etat, des généraux d'armée, des né^goctateurs , de tous ceux qui, ayant mis la main atlx af< faires, en connaissent le jeu, et souvent se dédommagent, en les racontant pour eux-mêmes ou pour l'avenir, de la contrainte, des réticences ou des mensonges qu'ils se sont imposés en s'y mêlant. C'est par là, c'est par ce caractère essentiel de renseignement ou plutôt de supplément historique, s' éclairant par le dedans et non plus par le dehors, que les Mémoires peuvent être à la fois la plus instructive et la plus piquante des lectures, et qu'une collection de souvenirs personnels se trouve, à distance, faire partie de la tradition d une époque, de la vie publique d'une société et d'un pays.
Nous avons changé tout cela ; le privilège de parler de soi, de raconter sa vie, a passé peu à peu en d'autres mainSj et s'est étendu à des gens qui, pour nous passionner et nous instruire, ont cru n'avoir besoin que de leur propre célébrité et de leurs propres mérites. Les Mémoires sont devenus des confessions, des confidences, un moyen de se faire le centre et le héros de son récit, et, la vanité httéraire trouvant son compte dans ces expâhsives évolutions du moi complaisamment promené à travers des milliers de pages, ce genre A' autobiographie est arrivé, par des gradations successives, à une exagératien si déplorable ou si grotesque, qu'il semblait ne plus pouvoir aller au delà. Après les hâbleries intarissables de l'auteur des Mousquetaires y après les fatuités bouffonnes du Bourgeois de Paris, on pensait que rien n'était plus possible : e\ bien. Ton se trompait; il y avait encore un pas à faire, et madame Sand vient de s'en acquitter à la stupéfaction générale, il y avait l'écrivain, l'artiste, la femme célèbre,
annonçant & grand bruit ses Hëmoires» et se croyant le droit et le pouvoir d^intéresser ses lecteurs en leur faisant l'histoire de sa yie.... avant sa naissance.
C'est là, en effet, ce qui a sauté aux yeux tout d*abord à la lecture de cette œuvre bizarre, qui s'était interrompue au neuvième volume» laissant son héroïne âgée de sept ans et fort affairée avec sa poupée. Est-ce une mystification ? est-ce une gageure? s'est-on demandé de toutes parts ; et celte première impression a été si unanime» que la critique même a paru d'abord ne pouvoir s'exprimer qu'en parodie. Une attrape pour les curieux» un désastre pour l'auteur, un déboire pour son éditeur ou son journal, il n'y avait rien de plus à dire, et c*était se montrer tout à fait dupe que de s'en occuper plus longtemps.
Qu'on y prenne garde, cependant ! Madame Sand a un trop grand talent, un nom trop fameux» un cortège d'admirateurs trop fervent et trop zélé, pour que cet étrange épisode soit déclaré non avenu, et qu'on la traite comme un naufragé ordinaire, en lui parlant de l'inconstance des flots et des vents. Elle ne s'est pas trompée, elle n'a pas déçu notre attente à ce point, sans qu'il y ait à cela des causes, et, si ces causes comptaient panni les symptômes de la littérature contemporaine, si elles se rattachaient à l'ensemble de nos travers, de nos erreurs, de nos illusions d'optique morale et littéraire» la critique pourrait s'y arrêter un moment sans qu'on Taccusâl de se tromper à son tour, en prenant au sérieux ce qui n'est que ridicule.
Comment madame. Sand est-elle arrivée à écrire ainsi ses Mémoires ? Comment lui était-il, à tout prendre, difficile de tes écrire autrement ? Et comment, à son insu et malgré elle, ces Mémoires, ainsi conçus, jettent-ils sur les <Mrigines de son talent, sur les orages de sa vie et sur les
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inspirations favorites de ses romans, tout autant de jour qu'en eussent jeté ses Mémoires véritables? Yoijà ce que nous nous proposons d'examiner.
Madame Sand, nous le répétons, est très-célèbre, et il y a lieu de croire que son entourage lui en dit encore plus là-dessus que nous n'en saurions dire ; elle est célèbre par ses ouvrages, célèbre aussi par les circonstances qui ont entouré son avènement romanesque, et qui, tout en restant à demi voilées, ont ajouté/ sinon à Téclat, au moins au prestige de ses succès. Une femme jeune encore, — je parle de ses débuts et de 1852, — arrivant à Paris après avoir brisé sa cage, entrant virilement dans la vie d'artiste, s'y créant des amitiés durables ou passagères, et, du premier coup, après quelques mois à peine de noviciat et d'apprentissage, prenant, j^armi nos plus éminents conteurs, un rang que, depuis un quart de siècle, elle a souvent compromis, mais jamais perdu, il y avait là, disonsle sans songer à mal, de quoi monter l'imagination et exalter la curiosité ; il y avait surtout de quoi passionner ce public, qui, derrière les fictions du roman, s'obstine à chercher la personnalité de l'auteur et les réalités de sa vie ; public qui n'est complètement satisfait de ses lectures que lorsqu'on lui souffle à Toreille le vrai nom des Sténio, des Bénédict, des Raymond de Ramière, des Jacques, des Sylvia, des Indiana, des Lélia, des Lavinia, des Metella» des Yalentine, qui l'ont ému et attendri. Aussi, sans manquer de respect à madame Sand, en évitant d'effleurer du regard ce que l'homme poli etl'hohnête homme ne doivent pas même paraître savoir, peut-on dire que jamais antécédents, physionomie littéraire, talent, genre d'ouvrages et situation personnelle , ne furent plus propres à mettre la littérature et le monde en émoi à la seule annonce de ces Mémoires, qui avaient, croyait-on,
tant de clefs à donner, tant de pseudonymes à trahir, tant de voiles à déchirer, tant de confidences vraies à écrire en marge des confidences idéalisées. C'était assez pom* que les esprits les moins inQammablcs se sentissent attirés vers l'œuvre inconnue et annoncée, par une sorte de charme mystérieux, vague, un peu inquiet, pareil à celui qu éprouvent, dit- on, les voyageurs en Orient, lorsque, par une belle nuit, bercés sur les eaux bleues du Bosphore, leurs regards interrogent les blanches murailles du Serai. Que madame Sand en soit bien sûre et qu'elle. n*attribue pas notre remarque au parti pris d*une orthodoxie ombrageuse ou d une réaction systématique : quelle que soit la magie de son style, quelque piquant quajoute à ses récits le plaisir de savoir que le sang d'Auguste H, roi de Pologne, et de Maurice, maréchal de Saxe, coule dans ses veines, isi grande et si légitime que soit sa renommée d'écrivain, quelque satisfaction que l'on ressente à être suffisamment reniseigné sur sa généalogie directe ou indirecte, authentique ou apocryphe, sur ses oncles, ses tantes, ses bonnes, ses précepteurs, ses servantes, ses poujïées, ses oiseaux et ses chiens, il faut toujours en revenir là : pour l'immense majorité du pubUc, rintérêt copital de ses Mémoires n'était et ne pouvait être que l'espoir, coupable et irrévérencieux sans doute, mais irrésistible, d'apprendre de madame Sand elie-mênie ce que sa vie avait fourni à ses romans, et de la voir traduire sous nos veux, ses ftctions en souvenirs, comme elle avait traduit en fictions, quinze ou vingt ans plus tôt, ses iseniiments et ses aventures.
C'est là ce que tout le monde comprit à démi-onot dèj qii'il fut question de ces Mémoires, et ceqno comprit mieux que personne le très-habile directeur du journal 4r!i ils ont paru : c'est là fort j^robablemefilt ce q/à l'^engagea
à en donner une somme exorbitante qui, rapprocliée aujourd'hui du lamentable effet produit par ces volumes, semble une épigramme de plus. Pour le dire en passant, n'est-ce pas encore un trait bien significatif de nos mœurs littéraires que cet étalage d'argent à propos des ouvrages de l'esprit, cette théorie de l'annonce servant à payer un peu plus chéries révélations, les confidences, les testaments, les Mémoires à' mitre-tombe ou à! avant berceau des écrivains illustres? En dehors de toute question, de morale et de goût, n'est-il pas douloureux de voir ces enchanteurs de notre jeunesse, le frère d'Amélie, l'amant d'Elvire, l'ange de Sténio, défiler tous l'un après l'autre sous ces fotffches caudines de la réclame, • et Tindustriel qui les pensionne supputer tout haut et d'un air superbe ce que lui coûtent, à tant la ligne, Chateaubriand, Lamartine, George Sand*? Si du moins il leur avait porté bonheur! s'il n'y avait pas dans ces surenchères, régulièrement suivies de cruels mécomptes, un je ne sais quoi qui caractérise les littératures et les talents à leur déclin ! Nappuyons pas trop sur ce détail, qu'il suffît, hélas ! d'indiquer ; le sujet que nous traitons est trop triste pour qu'il soit utile de l'attrister encore par ses accessoires.
Si le public avait réfléchi, il aurait prévu ce qui est arrivé. 11 aurait deviné que madame Sand ne voulait ni ne devait satisfaire le genre de curiosité et d'intérêt qui s'attachait d'avance à ses Mémoires. Ses romans, dans leur
* M. de Girardin aurait pu, dit-on, en être quitte à meilleur marché. Madame Saud, qui lui envoyait de Nohant les feuilles manuscrites de ses Mémoires, l'ayait loyalement autorisé à en retrancher ie tiers, «'est-Â-dire huit volumes sur vingt-quatre. S'il faut eii croire la chronique, ce fut madame de Girardin qui, avec son merveilleux sens d'artiste •et de femme d'esprit, ne pouvait manquer de prévoir l'énorme flascû renfermé d'avance dans celte volumineuse préface d'un livre manqué, — ce fut, dis-je, madame Emile de Girardiny la grande Delphine, di-
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insaisissable mélange de fiction et de vérité, ses LcUres^ (Tun Voyageur, dans leurs effusions fantasques ou lyriques, avaient bien pu se prêter à des espèces de demi-confîdences; mais delà à préciser, à dater ou à nommer tout ce qui s'était maintenu jusqu'à présent dans l'idéal et le lointain poétique, il y avait un abime, et madame Sand ne pouvait le franchir sans avoir Fair de demander au scandale lin succès inutile à son talent et funeste à sa gloire. Assez clairvoyante pour soupçonner ce qu'on attendait d'elle, décidée à n'y point répondre, résolue pourtant à écrire ses Mémoires, et, — c'est elle qui nous le dit, — regardant comme un devoir de les publier, elle a dû éprouver un singulier embarras : nous savons comment elle en est sortie : c'est dans son sixième volume, à la page 208, qu'elle arrive au jour où elle est née : « Ma mère était sur le point d'accoucher, nous dit-elle dans un style qui ressemble bien peu à celui de Valentine et d'André.^ j'étais donc déjà au camp de Boulogne, mais sans y songer à rien comme on peut croire; cslt peu de jours après j'allais voir la lumière^ sans en penser davantage. Cet accideni de quitter le sein de ma mère m'arriva à Paris, le 16 messidor an XII (5 juillet 1804), un mot^ juste après lejour où mes parents s'engagèrent irrévocablement l'un à l'autre. » — A la fin du neuvième volume, madame Sand a six ou sept ans. Les drames intimes qui agitent sa vie sont
rectrice atlitrée du leuillelon de )a Presse^ qui ne voulut pas qu'on en relranchàt une ligne. Au risque de compromettre les intérêts de son Journal et de son mari, madame de Girardin fut enchantée d'attirer cet inévitable échec à la femme dont le génie avait souvent porté ombrage à son talent. Ce qu'il y a de plus curieux, c*est que cette anecdote me fut racontée par M. Paulin Limayrac, au moment même où il écrivait dans la Tresse ses plus belles phrases sur l'amitié de ces deux femmes illustres et ses phrases les plus touchantes sur l'état de santé de roa~ dame de Girardin... Oh! quel beau livre il y aurait à faire 1 Mémoires, pour servir à V histoire littéraire de mm temps.
d'un intérêt discutable, mais d'une innocence parfaite : c'est tantôt un trou que l'on pratique dans une allée et que Ton recouvi*e de branchages et de sable pour y faire tomber le Jardinier ou le précepteur; c'est tantôt une cuvette que Ton répand dans la chambre pour simuler une rivière; d'aulres fois c'est le pédagogue Deschartres\ — une espèce de Dominus Sampson exagéré et manqué, — dont on s'amuse à tacher de boue les bas blancs et les souliers à boucles; ailleurs, c'est une grotte en miniature que l'on fabrique arlistement à l'aide de petits cailloux, et où la cascade traditionnelle est figurée par une cruche ; plus loin, un papier de tenture représentant une nymphe et une bacchante, et devenant pour la petite fille l'objet d'une contemplation hallucinée , moitié fièvre, moitié rêve. On comprend que, de cette façon, la difficulté principale ait été éludée; on comprend aussi que ces souvenirs et ces détails enfantins aient pu remplir plusieurs volumes et retarder indéOniment les années intéressantes, les années dlndiana eideLélia, S'il était permis d'appli- » quer aux livres ces procédés mathématiques qu'employait le tailleur de Gulliver pour lui prendre mesure d'habit, il y aurait lieu de faire là un calcul de proportion et de s'effrayer des dimensions probables d'un ouvrage dont l'auteur ou l'héroïne, écrivant l'histoire de sa vie, a eu besoin de six volumes pour arriver jusqu'à sa naissance , et de trois ou ([uatre autres pour atteindre sa seconde dentition Quand on songe qu'elle a aujourd'hui cinquante-cinq ans, qu'elle fait parler d'elle depuis vingt-neuf, et que ces derniers vingt- neuf ans ont été prodigieusement remplis, on se demande avec épouvante ce que pourrait être un monument dont le péristyle tient tant de place. Les entassements gigantesques des cités bibliques, des Balbeks ou des 6abylones, semblent dos masures en comparaison. Reste à
savoir si madame Sand, par. cette interminable préface, a voulu nous préparer aux longueurs du livre ou remplacer le livre lui-même. Dans le premier cas , nous lui dirions que jainais vanilé littéraire et féminine n'alla plus loin ; dans le second, nous aurions à lui demander compte de la supercherie et du subterfuge. Or, malgré son goût de paradoxe et ses équipées socialistes, nous croirions lui faire injure en supposant qu'elle a entrepris, de sang-froid et sérieusement, de se raconter en trois cents volumes : nous somiïiesdonc forcé d'en revenir à Fautre conjecture. 11 est évident que madame Sand, quinquagénaire, châtelaine^ mère de famille, rédigeant ses Mémoires par raison et par devoir, écrivant en tête celte rassurante et évangélique épigraphe : Chanté envers les autres, dignité envers moi-même, a reculé devant ce qui ne l'eût peutêtre pas arrêtée dans son beau temps ; qu'elle a voulu déjouer la malice des curieux, c'est-à-dire de tout le monde, et que, pour être bien sûre d'écarter de ses souvenirs et de ses écrits tout ce qui pourrait alfriander celte curiosité maligne, elle n'a pas trouvé de meilleur moyen que de raconter, au lieu des années de sa jeunesse et de son âge mûr, celles où elle n'était pas née ; au lieu d'elle-même, son père, sa mère, sa grand'mère, son bisaïeul, son trisaïeul et une certiine quantité d'ancêtres. A-t-elle au moins réussi? Son œuvre de raison et de devoir est-elle, grâce à cet ingénieux détour, beaucoup plus morale, Iveaucoup plus digne de son épi^-raphe? Thut is tiie quesiioUy dirait Hamlet.
Bien qu'elle nous ait avertis qu'il n'y a dans son récit aucune espèce d'arrangement ni d'art, et qu'elle ait été cette fois parfaitement véridique, on peut cependant diviser ce qui a paru jusqu'ici en trois parties principales : sa généalogie, les amours et le mariage de son père et de sa
mcro, et enfin sa première enfance, entre sa mère el sa graïKrmère.
Pour conjurer l*impalionce et le désappointement de ses lecteurs, pour justifier tant bien que mal celte étrange substitution de ses aïeux à elle-n1ônie et de sa filiation à sa vie, madame Sand a développé, en commençant, toute une théorie qu'elle afjpelle Vhémlitê d'organisation. D'après elle, il serait impossible de s'expliquer bien clairement un artisle, un poêle, un héros, un saint, un criminel, un homme d'esprit ou un sot, si Ton ne remontait, bien en deçà de son éducation et de son berceau, J travers trois ou quatre générations. On le voit, cette théorie a deux avantages : elle dispense du respect envers les parents, et elle ôte aux actions humaines, à la vertu et au vice, toute responsabilité, attribuant à la force et à Tinfluence du sanfj ce qui ressortait jadis de la conscience et du libre arbitre. Peut-être, si l'on cherchait bien, trouverait-on là, dès le début, une première exphcation de la méthode de madame Sand, et serait-on amené à reconnaître qu elle a beaucoup moins mystifié ses lecteurs qu'on ne le prétend. Si Ton accepte ses idées sur Vhérédité d* organisation, elle pourrait à chaque détail di^s existences qu'elle retrace, ajouter en marge : A bon entendeur salut. Autrement, comment comprendre qu'elle eût mis, elle si démocrate, si dédaigneuse des vanités nobiliaires, tant de complaisance à rappeler qu'elle a eu pour trisaïeul Auguste II, roi de Pologne, « le plus étonnant débauché de son temps, » et pour bisaïeul Maurice de Saxe, « l'Ajax homérique, dénué de sens moral (t. Il, p. 250), le fougueux Saxon, presque toujours en proie à une fièvre physique et morale, qui rêva la royauté de Tabago, puis celle de la Corse, puis enfin celle des Juifs {ibid., p. 261); le rêveur qui propose qu'on ne se marie plus que pour cinq
ans (p. 251); l'aventurier hardi, capable également d*aclcs odieux et d'actes généreux, impétueux dans le vice comme dans les combats, etc., etc., qualifications d autant plus concluantes qu'elles nous viennent, non pas de madame Sand elle-même, mais d'un grave historien, d'un historien supérieur (M. Henri Martin), admiré et cité par elle? Gomment comprendre qu'elle nous redise (p. 41) avec une insistance plus cavalière encore que démocratique, a que, par cet Auguste II, roi d** Pologne, elle se trouve d'une manière illégitime, mais fort réelle, proche parente des rois Louis XVIII et Charles X? » Elle a soin seulement d'ajouter que tout cela est du côté gauche, et que, a par les femmes, elle tient au peuple, aux pauvres et aux petits. » Ici nous arrêterons madame ^and. Nous ne sommes pas démocrate ; mais si nous l'étions, nous redeviendrions sérieux pour un moment, et nous lui dirions que ce n'est pas tout d'aimer le peuple, qu'il ne faut pas le calomnier. Sans remonter à la célèbre Aurore de Kœnigsmarck, maîtresse d'Auguste 11, et n'ayant rien, que nous sachions, des vertus ou des origines populaires, ni Marie Rainteau, dame de l'Opéra, s'appelant, de son nom de gueire, mademoiselle Verrières, une des innombrables victimes du maréchal de Saxe et arrière-grand* mère de madame Sand, ni Antoinelte-Victoire-Sophie Delaborde, qui lui tient encore de beaucoup plus près, et qu'elle nous peint elle-même « livrée, dans sa jeunesse, par la force des choses, à des Imsards effrayants ; » ni l'une ni l'autre de ces deux femmes n'est du peuple, de celui du moins que nous connaissons et que nous aimons. Les distinctions de caste, aristocratie ou démocratie, noblesse, bourgeoisie ou peuple, n'ont. Dieu merci I rien à voir dans des existences comme celles-là : c'est affaire de morale, et quelquefois de police. Madame Sand ne se vante
pas^quand elle parle au sang royal ou priiiciei% du sang des aventurières illustres, des rois libertins et des Âjax homériques, qui coule dans ses veines ; mais elle se vante quand elle croit reconnaître dans ces mêmes veines le sang du peuple ; il est vrai que le peuple de madame Sand n*a jamais ressemblé au nôtre.
Quoi qu'il en soit, nous ne nous lasserons pas de le demander à l'illustre écrivain : A quel titre prétend-elle être illustre? est-ce comme auteur d'indmwa, de Valentine et de trente autres romans remarquables ? est-ce comme arrière-pelite-fille illégitime du maréchal de Saxe, fils naturel lui-même d'un roi de Pologne? Si c'est comme poète ou romancier éminent, elle ne peut pas se dissimuler qu'en nous.parlant trop longtemps de ses ancêtres elle a manqué à la fois d'humilité démocratique, et, ce qui est pir.e, de tact, de proportion et de mesure. Si c'est comme rejeton de souches ducales ou souveraines, il faut convenir que le public, depuis vingt-cinq ans, a fait bien fausse route vis-à-vis d'elle, et que notre admiration ou notre curioshé s'est singulièrement trompée d'objet! Nous nous imaginions qu'il était plus difficile, et, par conséquent, plus glorieux d'écrire des récits émouvants et éloquents, de développer dans une belle et limpide prose de poétiques paradoxes, de remuer toute une génération d'artistes et de jeunes femmes, que de descendre, en ligne bâtarde, de princes, de maréchaux ou d'aventurières , lesquels, d'après les mœurs que leur attribue, non sans raison, leur petite-fille, ont dû parsemer toute l'Europe de leur postérité clandestine. Madame Sand ne se fait pas assez d'illusion sur la moralité de ses augustes ascendants pour être là-dessus d'un autre avis que le nôtre. Elle a donc voulu uniquement, non pas se donner un plaisir d'aristocrate et affliger ses amis les humanitaires en étalant ses
litres de noblesse, mais s'applique»* à elle-même sa fkmeuse doctrine de Thérèdité d'organisation et de Tinfluence des aïeux et des parents sur la nature morale et physiqiie de leur lignée. Voilà la vraie clef de ces Mémoires, de qui Ton avait attendu des clefa d'un autre genre; voilà le fil indicateur qui doit nous conduire à travers ces nombreux, volumes, où il est question de tout excepté demadameSand . Avions-nous tort d'affirmer que cela revient au même, ei que Tauteur, grâce à sa doctrine, nous a donné un. corn* mentaire de sa vie et de ses ouvrages, — non pas tout à fait celui que nous espérions, qui se fût mal accordé peutêtre avec la dignité pour soi et la charité pour les autres^ mais un commentaire plus détourné et plus commode^ qui, en le dépouillant de l'étiquette solennelle, inventée par madame Sand, pourrait, en langue vulgaire, s'appela ainsi : « Mes œuvres expliquées par les traditions, les leçons et les exemples de ma famille. »
Emparons-nous donc de ce fil qu'elle nous présente de ' si bonne grâce, et surtout n'avançons pas un détail qui ne nous soit fourni par elle-même; sans quoi la démonstrâ* tion serait à la fois moins polie et moins complète.
Et d'abord écartons les grands ancêtres, les trois illus^ très, Auguste IL la Kœnigsmarck et Maurice de Saxe : bien que madame Sand les ménage assez peu et les traite avec ce détachement des grandeurs terrestres qui sied à la verto républicaine, Auguste, Aurore et Maurice nous^font l'effet de ne se trouver là que pour la montre, pour justifier la vanité que Ton n'a pas, et mieux se parer du mérite de ne pas l'avoir. Ils commencent d'ailleurs à se perdre dans la nuit des temps, dans une sorte d'idéal historique qui ne s'accommode plus guère à nçs idées et à nos mœurs^ bourgeoises. Quand on aura redit, avec madame Sand, que tous trois furent plus ou moins infectés de la licence et
des corruptions de leur siècle, qu'il y eut, chez le premier, du débauché et du prince; cliez la seconde, de la courtisane et de l*héroïné; chez le troisièine^^ de l'aventurier et du hénos ; diez tous les trois», du grand seigneur et du bohème, il restera le soin ou le plaisir de rechercher la trace lointaine de tout cela dans les œuvres de leur descendante : la recherche pourra être piquante, elle ne sera pas infructueuse; mais elle ne sera pas concluante.
II n'en est plus de même quand nous arrivons à des existences, plus rapprochées des nôtres, à des parentés plus directes, plus immédiates, moins perdues dans la brume des légendes romanesques. Là, le récit de madame Sand prend pied dans la vie réelle : elle n*est pas née en- ' core ; les choses, avec elle, ne vont pas si vite I mais enfin les bâtardises princières sont à peu près finies, et nous nous trouvons en présence des trois personnes qui touchent de plus près à notre auteur î sa grand'mère, sa mère et son père.
Ici encore nous ne pouvons nous empêcher d'adresser une observation à madame Sand, Tout le monde, ou à peu près, savait qu'elle était l'arrière-petite-fille du- maréchal de Saxe; et, quant à ce qu*il fallait penser de ce glorieux Maurice, il suffisait, pour le savoir aussi, de feuilleter au hasard les histoires ou les Mémoires de son temps. En nous disant un peu de mal de son. bisaïeul, madame Sand faisait acte d'austérité démocratique ; elle ne nous étonnait pas et ne nous apprenait rien. Personne, au contraire, ou presque personne ne savait ce qu'avait élé sa mère, et elle nous donne à son sujet un luxe d'informations dont nous avouons ne pas très-bien comprendre la nécessité, la décence, la délicatesse et le bon goût. Mais n'anticipons pas sur les événements, et restons-en, pour le moment, à sa gra.id'mère. Madame Sand nous en fait une très-séduisante
572 CAUSERIES LlTTÉfiAIBES.
peinture ; cette grand'inère, madame Dupîn, était bonne, aimable, spirituelle ; elle écrivait comme madame de Sevîgné; elle chantait comme les anges; elle aimait avec passion son fils unique, et il y a, en effet, dans les lettres qu'elle lui écrit et dont sa petite-fille nous cite de trèsnombreux fragments, beaucoup de naturel, de tendresse jet de grâce. Son fils aussi, le jeune et brillant Maurice, le père de notre héroïne, paraît avoir été ce que Ton appelait alors un homme charmant. Quoiqu'il n'ait jamais pu arriver au grade de capitaine, dans un temps où un peu de bravoure et d'intelUgence suffisait à faire des généraux, bien qu'il critique ses supérieurs, Harville, Dupont, Brune, Caulaincourt, Ordener, avec une aigreur qui donne une assez mauvaise idée de son goût pour la discipline, on ne saurait pourtant douter ni de son esprit ni de son courage quand on a lu ses lettres; et madame Sand ne nous les a pas marchandées ! Ces lettres forment à peu près les cinq sixièmes des six ou sept premiers volumes, et elles en sont assurément la partie la plus agréable, Fauteur dlndiana ayant poussé le dévouement filial jusqu'à défigurer son propre style pour nous faire mieux apprécié^r celui de son père. Il ressort évidemment de cette correspondance que M. Maurice Dupin réalisait, dans tous ses agréments tradt- '' tionno'.s, le type Elleviou, le type de l'officier de hussards, tel qu'on l'applaudissait, sous l'Empire, à l'Opé'a -Comique et au Vaudeville. Mais il en ressort également une vérité qui, pour les esprits chagrins, gâte bien des lawners et dQS guerriers^ bien des gloires et des victoires, bien des belles et des infidèles : c'est qu'entre ces deux êtres distingués et aimables il n'y avait pas une idée religieuse ; — que dis-je? pas une idée morale telle que renseignerait la religion la plus tolérante et la plus relâchée. Ainsi, de temps immémorial, l'on sait que les mères, même les plus pieu-
ses, ont une certaine indulgence pour les fredaines de leurs mauvais sujets de fUs : seulement, c'est à la condition d'ignorer ou d'en avoir Taîr. Madame Dupin la mère n'avait pas besoin, à ce qu'il paraît, de ménagements pareils : c'était bon pour les dévotes, ces dévotes que madame Sand déteste si cordialement, et qui, d'après elle, ont toutes^ commencé par être des femmes perdues ; comme s'il était indispensable de (inir ainsi, pour avoir commencé par là ! M. Maurice Dupin, en écrivant à sa mère, précise les choses de façon à ce qu'elle sache bien que,- dans telle ville, il a èié l'amant d'une chanoinesse; que, dans telle autre, il a séduit une baronne; que, plus loin, il a Iralù un honnête M. X...,'qui l'avait àccueilli.à merveille et qui lui offrait de l'argent. Que tous ces galants épisodes fussent de bonne guerre; que M, Dupin de Saxe, en s'y livrant et même en les racontant, ne fit que se conformer aux mœurs du temps, â son rôle d'officier-EHeviou ; que même, — nous ne voulons pas être trop rigide pour ces contemporains du- Directoire, — le fils écrivît tout cela à sa mère, et que la mère gardât ces lettres dans quelque tiroir bien fermé, nous l'admettons encore. Mais que, cinquante ans après, la fille de l'un, petite-fille de Tautre, aille fouiller dans ce même tiroir et publie. ces fugitives amours dont le héros, lacon^» fidente et les fragiles objets sont depuis longtemps descendus dans Tasile suprême et sacré ; que cette femme, qui, elle-même, est une mère, joue ainsi en public avec ces fleurs fanées et ces cendres éteintes, voilà ce qui nous paraîtrait peu convenable et peu explicable, si madame Sand n'avait eu ui^i but, un but manifeste et déclaré : celui de nous bien faire comprendre ses ouvrages par la biographie de ses parents.
Ce que nous disons de la morale, on peut le dire aussi de la religion. Nous voudrions bien n'avoir pas à parler
religion à propos de madame Sand ; elle est femme, elle* est artiste, elle est poète, elle a dès longtemps sacrifié la vérité au roman : elle n*a donc, en fait de prétextes pour déraisonner j que Fembarras du choix, et c'est peut-être, en ce sens, lui flaire trop d'honneur que de discuter et de dogmatiser avec elle : on sait d'ailleurs que ses opinionsreligieuses j métaphysiques, philosophiques, sociales, ne lui appartiennent pas ; qu'elles ne sont guère que les échos de ce qui se dit à ses côtés, et que, parmi les amis qui la soufflent, elle a soin de ne jamais choisir les plus intelligibles et les plus sages. N'importe, rien n'est indifférent ni insignifiant pour qui s'applique à observer dans . un fait particulier les symptômes d'une maladie coïlective. Tout se tient et s'enchaine dans cette littérature qui a eu sa large part dans nos erreurs, nos périls et nos misères : le sophiitine irréligieux y touche au paradoxe romanesque; l'extravagance socialiste y confine la bévue philosophique. Les hommes sérieux, ou simplement les gens d'esprit, sourient et haussent les épaules. Les artistes, les rêveurs, les aspirants littéraires, la jeunesse des étioles, les demisavants de la mansarde et de l'atelier, les natures ardentes et maladives, ne font pas de distinction entre toutes ces chimères, et, buvant à longs traits ces philtres grossiers, acceptent avec la même complaisance celui qui déprave leur raison et celui qui égare leur imagination ou leur cœur. Nous sommes donc*", malgré nos répugnances, forcé de nous occuper quelque peu de la religion de ma* dame Sand... dans la personne de sa grand-mère.
Cette grand'mère, madame Bupin de Francueil, née de Saxe, Verrières ou Rainteau, était philosophe. Elle ne croyait pas au diable et fort médiocrement à Dieu. Elle . était cependant aristocrate, ce qui se conciliait assez bîen^ dans ces années de transition entre les futilités du dernier
GEORGE SANO. m
siècle et les leçons du nôtre. Elle Tétait surtout parce qu'elle avait assisté aux horreurs révolutionnaires, parce qu'elle avait failli en être victime, et,, si ses rancunes ne remontaient pas de Robespierre à Voltaire, c'est que, comme plusieurs de ses comfeoiporains, elle haïssait leseffets dont elle avait souffert , sans avoir encore le courage de haïr les causes qui l'avaient amusée et charmée. Ses idées aristocratiques ne Tempêchaient cependant pas d'avoir figuré m parmi les plus ardentes contre la eoterie' de la reine Marie-Antoinette. » Ici, nous laisserons parler sa petite-fiUe (t. I, p. 186) : — « J'ai trouvé, nous ditelle, des cartons pleins de couplets, de madrigaux et de: satires sanglantes contre Marie-Antoinette... Les plus^ honnêtes sont écrits de la main de ma grand-mère, peutêtre quelques-uns soiU-ils de sa façon... J'en ai brûlé de tellement obscènes, que je n'aurais osé les hre jusqu'au bout. . . Au reste, je regrette fort l'accès de pruderie qui me fit, à vingt ans, brûler la plupart de ces manuscrits» Venant d'une personne àtis€i duiste, aussi sainte que m» grand'mère, ils me brûlaient les yeux ; j'aurais dû pourtant me dire que c'étaient des documents historiques... » — Nous comprenons ces regrets rétrospectifs de madame Sand sur \&^ pruderies de sa vingtième année. Ces madri^ gaux, ces couplets infâmes, copiés ou composés par sa chaste et sainte grand'mère, auraient admirablement encadré son panégyrique de Robespierre.
Le caractère de cette grand'mère ne se dément pas u» instant dans tout le cours de ôes Mémoires. Plus tard,, beaucoup plu^.tard, au neuvième volume, lorsque la mort tragique de son fils Maurice, tué roide, à trente ans, d'une chute de cheval, aurait dû, seinble-t-il, donner quelques* idées sérieuses à cette vieille lectrice de Rousseau et de Voltaire, son petit-fiIs Hippolyte (un frère apocryphe de
madame Sand] fit sa première communion. Vous savez ce que c'est, dans les familles pieuses ou seulement honnêtes, que le jour de la première communion du fils delà maison. Quelle joie, quelle fête sur les habits et dans les regards î Quelle émotion dans le cœur du catéchumène ! Quel redoublement de foi et d*espérance dans Tâme de ses parents ! Et, si cette touchante cérémonie a lieu à la campagne, dans une église de village, par une matinée de printemps, comme on dirait que la nature entière s associe au rayonnement intérieur de cette jeune conscience, éclairée et affermie ! Quel azur dans ce ciel ! Que ce soleil est beau, celte verdure suave, ces fleurs souriantes ! Gomme tout, au dedans et au dehors, est fraiclieur, harmonie, douceur, paii, pureté, allégresse ! Nous en appelons aux souvenirs des plus indifférents et des plus tièdes. Eh bien, voici comment les choses se passaient, ces jours-là, chez la grand'mère de madame Sand (troisième partie, chapitre iv) : 4... Le jour, nous dit-elle, où Hippolyte fit sa première communion, le curé (un vrai curé de Péranger,' il n*'y a que madame Sand pour avoir de ces curés là ! ) l'invita à déjeuner après la messe. Gomme ce gros garçon n'était pas trop ferré sur son caté(^hisme, ma grand'mère, qui désirait que sa première communion fût, comme elle le disait, une affaire bâclée^ avait prié le curé d'user d'indulgence. Le curé avait été indulgent, en effet, et Hippolyte fut cliargé de lui porter un petit cadeau: c'était douze bouteilles de vin muscat. On se mit à table, et on dèbouclia la première bouteille. « Ma foi, dit le curé, voilà un petit vin - « blanc qui se laisse boire : c'est doux, c'est gentil, ça ne « peut pas faire de mal ! » ^.Ic; etc.... Vous devinez aisément le reste : le curé, le catécliumène, le sacristain, la servante, se grisent de compagnie; Hippolyie va cuver son vin sous-un buisson ; il s'y endort ; il ne rentre que fort
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tard, et cette grand'mère, qui n a pas même eu Vidée d'assister à la messe, est fort édifiée, pendant le reste de la journée , de la sobriété et de la gravité de son petitfils.
On voit que la bisaïeule de Pulcbérie et de Trenmor, de la courtisane vertueuse et du galérien héroïque, devait préparer parfaitement sa petite-fiUe à la religion et à la moraie qu'elle a toujours professée.
Vers la même époque, cette madame Dupin et sa bellefille (la mère de madame Sand) avaient souvent des dis* eussions philosophiques et théologiques. Ce n'étaient pas les seules, car les deux, bonnes donnes se haïssaient cordialement , et notre auteur n'a que très-légèrement voilé ces plaies de famille. Quand elles se chamaillent sur la religion, elles sont vraiment curieuses. Madame Sand a la prétention (tout est relatif) que sa mère était très-pieuse, quoique non dévote. Voici la différence qu'elle étabht entre la piété qu'avait sa mère et la dévotion qu'elle n'avait pas : (( On ne me parlait, dit-elle (troisième partie, chapitre iv), d'aucune religion; on me laissait libre de croire et de rejeter à ma guise les miracles de V antiquité,... Pourtant ma mère était très-pieuse.... Elle n'allait jamais à confesse et faisait gras le vendredi (quels intéressants détails !), mais elle allait à la messe lé dimanche, et, quand elle Ja manquait, elle faisait double prière.... Quand ma grand'mère la chicanait là-dessus, elle répondait : « J'ai a ma religion; de celle qui est prescrite , j'en prends et « j'en laisse ; je ne peux pas souffrir les prêtres : ce sont « des cafards, » etc. Nous n'irons pas plus loin dans notre citation : Sophie- Victoire Delaborde, cette fille du peuple, — du peuple de madame Sand, — a le verbe haut et la parole crue. Bien que sa fille nous affirme qu'elle fit, après son mariage, des progrès étonnants dans l'écriture,
5i;8 CAISEJIIES LITTKRAïnES.
Torthographe et les beaux-arts, qu'elle devint musicieiiue et peintre du premier inéi itc , elle n*en reste pas mûias, dans ses Mémoires, wipetitrop fort£ en gueule^ et y garde des allures qui font songer, tairtôt à la halle, tantôt aux foyers des petits lliéàtrcs du boulevard. « Elle était, nous dit toujours sa fille, un véritable enfant de Paris ! )> I/enfaiît de Paris et la douairière voUairienne se disputaient donc de omni re scibili^ et leurs querelles deyaient être bien instructives et bien édifiantes pour la naïve enfant qui s'élevait sous leurs yeux ; l'une se moquant^ non sans quelque raison, de sa belle-fille» qui, qtLoiqne trèspieiisey en prend et en laisse^ déteste les prêtres, les^appelle cafards, fait gras le vendredi, m; va jamais à confesse^ et n'en persiste pas moins à prier Dieu et à aller quelquefois à l'église ; l'autre répliquant à sa belle-mère, non sans motif, qu'il n'est pas juste de la troubler dans sa croyance et sa prière; qu'elle a souvent, à l'église, au milieu de distractions innombrables, un bon moment où elle prie Dieu do tout son cœur, et que cela la soulage ; que le déisme philosophique est bien froid pour son ignorance, etc.... a On voit par là, ajoute madame Sand, et par l'éducation <j[ui m'était donnée, ou plutôt par l'absence d'éducation religieuse raisoiinée , quB ma grand'mère n était pas du tout catholique. Ce n était pas seulement les dévots qu'elle haïssait, comme faisait ma mère; c'était la dévotion, c'r?iait le catholicisme qu'elle jugeait froidement et sans pitié. Elle nctait pas athée , il s'en faut de beaucoup ; elle croyait à cette religion enseignée et peu définie (nous le ci.oyons bien ! ) par les philosophes du dix-huitième siècle. Elle<9<? disait déiste, et repoussait tom les dogmes, toutes les formes de religion. Elle tenait, disait-elle , Jésus- Christ en grande estime^ et, admirant l'Évangile comme une philosophie parfaite, elle plaignait la vérité d'avoir été
GEORGE SAND. ài9
entourée d'une fahdation plus i^imoins ridicule. ï> (Troisième partie, chapitre ix.)
Nous sommes-nous trompé? Ne trouvez-vous pas comme nous qu'avec une pareille institutrice toute la littérature, toute la métaphysique de madame Sand, s'expliquent clairement, sans qu'elle ail besoin d'y mêler un mot de s{< propre personnalité? Et notre prétendu mécompte ne se borne-t-il pas à une confidence en langue morte au lieii d'une confidence en langue vivante T . Avançons encore, ou plutôt reculons dé quelques pas^^ comme devant ces tableaux dont l'ensemble et la perspective s'embrassent mieux à dislance. Il est facile de concevoir ce qu'a pu êtrç, au point de vue religieux , la correspondance entre cette madame Dupin et son Ois ; là encore,, nous ne serions pas bien exigeant ; nous ne leur demanderions pas d'échanger des sermons et des professions de foi. Non; il faut savoir faire la part du temps, de l'éducation d'alors, de la table rase qui avait eu lieu depuis la Régence , de la licence des camps , où les Vendôme étaient plus communs que les Bayard. Et pourtant, lorsque ce fils^ écril à sa mère, à propos d'un mariage qu'on lui propose et donl il ne veut pas (il avait ses raisons) : — « D'abord tu sauras que cette demoiselle est fort pieuse , dévote en d'autres termes. Comment t'arrangerais-tu, dis- moi, d'une belle -fille qui se scandaliserait de tes opinions? » — lorsque, sortant de Notre-Dame, où s'était célébrée la fête du Concordat, il se répand en sarcasmes de corps de garde contre cette cérémonie, contre la croix, contre le légat, contre les évêquos, contre tous les détails de cette restauration du Christianisme ; — lorsque, plus tard, parlant des aides de camp et des généraux qui ont refusé de se mettre à genoux pendant l'Élévation, il les approuve de ne s'élré pas « agenouillés à Notre-Dame pour saluer le retour
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des grands ot^peaux, • la conscience, le cœur, le sens moral, Tinstinct des plus simples convenances, éprouvent ce genre de soullrance que ressent une oreille juste, agacée par de fausses notes ; et, comme on ne peut pas soupçonner madame Sand d'avoir sciemment ciianté faux^ on se dit qu'il a fallu qu'elle fût bien pénétrée de son devoir, bien convaincue de la nécessité de révéler m public les filiations et les origines de ses opinions et de ses romans, pour nous montrer son père et sa grand'mére jouant ainsi, dans une correspondance badine, avec les vases de Tautel !
La Providence, — nous ne le savions pas, et c'est madame Sand qui a eu soin de nous l'apprendre, — ménageait un châtiment et une leçon à cette grand'mére philo* sophe à qui son fils ne croyait pas pouvoir donner unebelle-fille pieuse. 11 lui en donna une d'un autre genre, et ce mariage, précédé de détails peu édifiants, fil le désespoir de madame Dupin, empoisonna ses vieux jours, lui aliéna le cœur de son fils, et transporta' dans son intérieur ces déchirements et ces haines dont rien n'égale la sourde amertume. Encore une fois, ce n'est pas à nous, c'est à madame Sand seule, que le public a dû la connaissance exacte de tout ce qu'avait été, de tout ce qu'avait fait, avant son mariage, Antoinette- Victoire-Sophie Delaborde, sa mère. Ces antécédents fâcheux, cette jeunesse livrée à d'effrayants hasards^ cette haute et riche protection (un général imbécile), quittée pour un beau lieutenant, ce 'diamant emporté par mégarde, cet argent du riche protecteur prêté au jeune officier par sa maîtresse, qui aime l'un et trompe lautre, ce vieil oncle de Maurice Dupin, Tabbé de Beaumont (autre bâtard du maréchal de Saxe), conseillant paternellement à Sophie Delaborde de laisser là son amant pauvre pour retourner auprès de son amant riche^
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celle adolescence passée en pleine bohème, dans les coulisses d*un petit théâtre, tout cela ne se ratlachant, après tout, à aucun événement historique, serait resté éternellement ignoré, si madame Sand ne s'était chargée d'en mettre au jour toute Thistoire et de s'en faire le minutieux biographe. Elle se plaint, il est vrai, en un passage de son livre, des personnes qui lui ont appris là-dessus des choses qu'elle eût mieux aimé ne pas savoir ; mais elle fait justement pour des milliers de lecteurs ce que ces personnes indiscrètes ont fait pour elle ! Il y a là un défaut apparent de logique qui cache tout un système, et qui nous livrerait en entier la pensée de ces Mémoires, si nous ne lavions pas déjà saisie page par page. Madame Sand a beau, en dé-^ taillant les antécédents de sa mère avec un orgueil plébéien fort mal placé, appeler cela être dti peuple^ et y abriter superbement son humilité vaniteuse contre les parchemins un peu maculés de sa ligne masculine ; elle a beau trouver dans le désagréable passé de Sophie-Victoire, réhabilitée plus tard par son amour, un texte à ses déclamations ordinaires sur l'innocence baptismale des filles jetées dans le vice par la misère, sur la dépravation universelle et avérée des femmes du monde, sur les pécheresses rache-. tées et régénérées par une passion sincère, sur le sublime héroïsme d'un honnête homme donnant son nom et sa main à une femme flétrie, toutes ces digressions antisociales, mais très-filiales, sont trop vieilles sous sa plume et traînent depuis trop longtemps sur les théâtres et dans les livres pour que nous y attachions une bien grande imporlance. Evidemment madame Sand ne nous a pas donné sur sa mère des documents si précis pour la glorifier ; elle a encore, nous le parierions, assez d'esprit et de bon sens pour savoir qu'en pareil cas le plus sûr hommage, ta meilleure marque de re?;>ect, c'est un silence absolu. Non,
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telle n'a pas été son intention véritable. Elle a voulu, par lin dernier sacrifice, en nous immolant la mémoire de sa rnèrc, achever, dans un exemple suprême et sans réplique, la démonstration de sa théorie sur VhérédUéA* organisation : avouons, à mesure qu'elle approche de sa naissance €t de sa vie, qu'il était impossible de mieux s'y prendre!
Suivrons-nous maintenant ce jeune ménage, réhabilité par l'amour, dans son union courte et troublée, en face de cette mère qui, en dépit de sa philosophie, ne pardonna jamais? Énumèrerons-nous le& incidents de cette vie à trois, afm de mieux constater sous (]uels auspices, sous quelles influences naquit et grandit notre héroïne? Vous ferons -nous assister à une scène hideuse, que madame Sand aurait bien dû épargner à ses lecteurs, et où Ton voit ce père et cette mère, ayant perdu un enfant en bas âge ets'imaginant qu il a été enseveli trop tôt, se lever pendant la nuit, déterrer ce pauvre petit corps et aller ie porter sous un arbre du jardin, sans que leur fille s'émeuve le moins du monde de celte exhumation sacrilège ? C'est inutile : ces révoltantes images ajouteraient peu aux preuves que ces Mémoires nous ont fournies et ne préciseraient .pas davantage le caractère de ce livre. Ou il ne signifie absolument rien et n'est qu'une mystification effrontée, ou il signifie que madame Sand , déterminée à rester digne et charitable, a voulu nous offrir, dans la vie de ses parents, léclaircissemeut qu'elle nous refuse dans sa propre vie. Et, en effet, rien n'y manque : un BerzéHus ou un 6ay-Lussac, si l'on pouvait faire de la chimie avec des souvenirs comme avec des gaz et des métaux , reconnaîtrait qu'en combinant cette grand'mère èlewe au biberon d'Emile et de Candide, ce père scandalisé du retour des grands oripeaux, cette mère, Claudicr anticipée, plëbèieime avariée par des hasards effrayants^
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en y ajoutant, ù légères doses, «n peu d'Auguste' de Pologne, de Maurice de Saxe et d'Aorore de Kœnigsmarok, et en jetant sur tout cela comme un voile d*or, un immeuae talent d'écrivain, on devait arriver à produire celte cpéation bizarre, complexe, peii raisonnable, logique pourtant : l'auteur de Lélia!
Il s'agirait, à présent, de savoir s'il n'eût pas été plus courageux, plus loyal, plus honnête, plus conforme à la dignité et à la charité, invoquées par madame S&nd, d'accepter simplement les conditions imposées par ce titre ; Histoire de ma Vie, que de so cacher ainsi derrière ses parents et de leur faire subir tout ce qu'elle esquive. Elle nous en a tant appris sur leur compte, et elle nous en eût, après tout, si peu appris sur le sien! La grand'mère, le père, la mère, c'étaient là, autrefois, dans ces sociétés corrompues que madame Sand voudrait régénérer, trois figures saintes, honneur et amour du foyer domestique, chers et doux objets d'une piété tendre, qui se fût effrayée d'un souffle, d'une ombre passant sur ces mémoires vénérées. Il semblait, à cette piété, à cette tendresse, priant et pleurant sur des tombes, que la religion des souvenirs de famille ne pouvait jamais être assez scrupuleusement ren^ fermée au fond de l'âme, assez soigneusement dérobée aux regards curieux et profanes, assez précieusement conservée dans le sanctuaire. Une fille surtout, ayant à parler de sa itière, eût éprouvé ces pudeurs de sensitive qui vont si bien à l'amour, et à l'amour filial mieux qu'à tous les autres: délicatesses d'ancien régime, timidités surannées, faites pour disparaître dans la société nouvelle, dans le diristianisme épuré et dégayé que réViC madame Sand! Lorsqu'on publia les Mémoires de M. de Chateaubriand, les Confidences de M. de Lamartine, il n'y eut qu'une voix pour regretter que ceâ hommes illustres eussent» «ux*
as* CADsEniKS httébaibes.
aussi, enlr'ouvert la porle de la maison paternelle ; qu'à ces mômes places où le roinan-feallleton avait fait parader ses grossières et sensuelles images, ils eussenl laissé mettre eu étalage le portrait de leur mère. Et pourtant ils ne racontaient, ils ne traliissaîent que des vertus ! Nous avons fait bien du chemin, et il est Irisle de songer que c'est une femme, une fille, une mère, qui vient de poussa" les révélations domestiques dans celte voie extrême, dans ce dernier excès au delà duquel il n'y a rien. Une fanme, disons-nous? Ne l'oublions pas nous inâmc, et que cette pensée reUenne noire plume, si nous avions eivie de trop insister. N'abusons pas de nos avantages ; respectons cette sœur-de Cham qui ne s'est pas respectée. Nous avons d'ailleurs mieux à faire, avant de terminer c^tte étude. Laissons-là le cétè personnel, les détails biographiques, l'interprétation du présent par le passé et de la vie par la mort, et voyons, en deux suprêmes exemples, dans quelles idées générales madame Sand encadre ses confidences privées, par quelles doctrines elle les accréd.to, sous quels patronages elle les place.
Quoiqu'elle ait, le plus souvent qu'elle l'a pu, laissé la parole aux auteurs de ses jours, et que ses huit ou dix premiers volumes ne renferment pas, tout compte fait, deux cents pages de sa prose originale, elle n'a pu pourtant SK dispenser d'intervenir au commencement ou à la fin de ses chapitres, ne fût-ce qu'à l'instar du chœur des tragédies antiques, célébrant les grandeurs, tes infortunes et les vertus de ses héros. Voici un ét^hantillon des opinions religieuses de madame Sand, lorsqu'au lieu de nous parler de la sainteté de sa grand' mère et de la pii'té de sa mère, eDe échappe à la tutelle de ces deux femmes de bien, pour faire résolument de l'histoire à larges vues.
Après avoir déploré le Concordat et indiqué ce que KiH
poléon aurait dû tenter f pour faire assister le inonde entier, la France particulièrement, à la condamnation de l'absolulisme calholique et à la réstirrection dèrEvangile, pour que le monde ^ût enfin à quoi s'en tenir sur ces doctrines ésotériqnes de la papauté, de Tinstitut des jésuites et des différents corps, » etc. (tome VI, chapitre v, pages ?0 et 51), madame Sand ajoute : « Le mouvement qui avait porté Robespierre à établir une sorte de culte sorti de son cerveau, mouvement sans lumière suffisante, sans conscience assez profonde de soi-même, est au moins un monvemeni naïf; et, tout éphémère et inefficace qu'ait été cette tentative, elle a laissé une trace plus sensible qu'on ne pense dans l'esprit du peuple... c'était naîfeX ignorant comme un sacrifice offert far les sauvages au grand Être (oui, des sacrifices humains) ; mais les sauvages ne sont pas sceptiques, ils adorent Dieu du mieux qu'ils peuvent... Robespierre, dans sa rapide et informe ébauche d'une société nouvelle, avait du moins évité cet écueil (celui où tomba Napoléon) ; il avait rêvé la concentration du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dans un symbole unique; il avait jeté comme première base de son système une pierre , brute comme une pierre druidique ; mais sur cette pierre, par la suite des temps et le développement des idées, un temple pouvait s'élever qui réunirait la religion et la société dans une indivisible unité. Je suppose que Robespierre et Saint-Just eussent voeu quelques années de plus, et que leur système eût dominé, la France aurait eu un culte que chaque année aurait épuré. Le CImst n*eût certainement pas été exclu de ces honneurs rendus à la Divinité, puisque la Révolution l'avait déjà qualifié de sans-culotte Jéstis^ expression grossière et cependant/)r(?/b«d« qui révélait un sentiment énergique de la vérité. Ni Robespierre ni Saint-Just pourtant
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n'étaient les IjowiHies^ capables de inoner ]mm loin une œuvre si grande. Grands eiix-mèmesy mais souillés par l*époque terrible qui les avait produits, ils eussent laissé du moins des traces certaines de leur p(^ssage, » (Tome VI, . .chapitre v, p:.^ s 42 et suiv.)
Quel dommage que ces grands hommes, Robespierre et Saint-Just, n'aient pas eu à eux .quelques bonnes [>etites^ aanées de plus pour laisser de leur passage des traces encore plus certaines ! Que de belles choses ils nous auraient fait voir 1 quelle belle religion ils eussent fondée ! Madame Sand ne nous dit pas si la déesse Raison eût fait partie du catéchisme ; elle ne nous dit pas non plus si Victoire-Sophie Delaborde avait concouru pour la représenter. Il y a eu sans doute, aux yeux de sa fille, des hasards plus effrayants que celui-là !
Voilà la rehgion de madame Sand ; voici maintenant sa politique:
a De tous les terroristes, Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi , par nature et par conviction, des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système de la peine de mort. Cela est assez prouvé aujourd'hui, et on ne peut pas récuser à cet égard le témoignage de M. de Lamartine... Soyons juste enfin, et ne craignons plus de le dire : Robespierre est le plus grand homme de la révolution et un des plus grands hommes de l'histoire. Ce n'est pas à dire qu'il n'ait eu des fautes, des erreurs, et, par conséquent, des crimes à se reprocher ; entraîné par une pente rapide, il fut au niveau des tliéories du moment, bienquesupériait à tous les hommes qui les appliquaient. Hais dans quelle carrière politique orageuse l'histoire nous montra-t-elle un seul homme pur de quelque péché •
mortel contre l'humanité? Sera-ce Richelieu, Césa^ Ma- l
homet, Uonri IV, le maréchal de Saxe, Pierre le Grand,
Charlemagne, Frédéric le Grand, etc., etc.? Quel grand ministre, quel grand prince, quel grand capitaine, quel grand législateur, n'a commis des act«s qui font frémir la nature et révoltent la conscience ? Pourquoi donc Robespierre serait-il le bouc émissaire de tous les forfaits qu*engendre ou subit noire malheureuse race d<ins ses heures de lutte suprême? » (Tome 11, chapitre iv, pages 108 et suiv.)
On ne discute pas de pareilles pages, on les cite, et il ne saurait y avoir de critique plus cruelle, de châtiment plus sévère. Quel châtiment aussi pour M. de Lamartine, de trouver son nom dans ce panégyrique de Robespierre, de voir son témoignage invoqué en l'honneur de l'homme dont la mort a été, pour des milliers d'hommes, un signal de délivrance et de vie ! Comment ne pas être frappé de cette marche progressive et parallèle entre les crimes de la littérature et ceux de l'histoire ? Hélas! on va des paradoxales peintures du livre des Girondins à cette brutale apothéose du pontife et du bourreau de la Terreur, comme • on va des indiscrétions délicates de certains chapitres des Confidences aux révélations hasardeuses de cette Histoire de ma vie.
Heureusement, — car enfin il faut bien cherch<ir quelque consolation au militHi de tous ces sujets de tristesse, — dans cette œuvre monstrueuse où la He des sophismes démagogiques sert à délayer les taches de famille, dans cette œuvre que nous croyons sans antécédents, mais non sine matre creatam, il y a un préservatif qui sera toujours très piii^spnt en France : l'ennui. Après les premiers moments de désappointement:, de jnystification et de sujv prise, c'est l'ennui qui a le dessus et.qui nous poursuit à travers cet indigeste mélange de citations é['istolaires, de divagations philoso^Dhiques, d'éncnnilés historiques^ d'à-
ZSS CAUSERIES LITTÉRAIRES.
necdotes enfantines, de simplicités prétentieuses, de moralités suspectes, de lyrisme filial, le tout ressemblant à la vraie morale, à la vraie tendresse, à Tenfance et à la simplicité véritables, comme le fard d'une joue quinquagénaire ressemble à la fraîche rougeur d'un visage de seize ans. Oui, ce livre est ennuyeux, et, chose plus étonnante quand il s'agit de madame Saiid, ce livre est mal écrit. Ainsi que Ta remarqué déjà un critique éminent^ on y passe constamment de l'emphase à la trivialité : on y voit tantôt c les grands artistes drapés des nuages de la foudre ou des rayons de la gloire, » — « la France renier sa foi et s* accroupir sous VaUe d'un homme plus puissant et plus fort que tous les despotes de l'Europe, » — « les glaciers majestueux de VHelvétie » et une foule de phrases du même genre qui rappellent Thomas ou Âmauld de Baculard, tantôt des familiarités de caserne, d'atelier, de divan ou de cuisine., telles qu'on en voyait poindre déjà dans ces Lettres d'un voyageur beaucoup trop vantées. Là du moins , en cette première bouffée juvénile du personnalisme de madame Sand , il s'y mêlait assez de souffle poétique pour faire illusion aux hommes de bonne volonté. Aujourd'hui, ce beau style s'en est allé. Des répétitions innombrables, des négligences qui ne se donnent pas même la peine de se déguiser, des traces d'improvisation visibles à chaque ligne, des plaisanteries trés-peu communicatives sur le gros âne et le grand cuistre Descharlres, cette manie puérile et agaçante des célébrités modernes s'imaginant qu'il leur suffit d'avoir aimé im chien, apprivoisé un oiseau, bâti un château de carton ou de terre glaise, d'avoir joué avec une poupée, de s'être battues avec un chat pour que ce chien, ce chat, cet
' M. Guvilliei'-Flcury, Journal des Débatê du 28 janvier 1855.
oiseau, ce château, cette poupée, passionnent immédiate^ ment le public et deviennent les pensionnaires de leur génie et de leur gloire ; par là-dessus, des digressions à grand orchestre, s'élevant vers les nuages socialistes et humanitaires pour retomber dans les mares de Nohant ou dans les ruis- . seaux de Paris; des métaphores centenaires, accommodées tant bien que mal à des actualités dithyrambiques; les falbalas d'Aurore de Kœnigsmarck ou de Marie Verrières, découpés et rajustés à la hâte en forme de carmagnole, de bourgeron et de robe de docteur; telle est cette Histoire de ma vie^ dont la chute* éclatante simplifie, sans Tannu- 1er, le rôle de la critique : livre qui nous donne le dernier mot d'un mauvais genre et d'une mauvaise littérature, quî explique par ricochet les a1>errations d'un grand talent, qui compromet un nom écrit au bas de bien des pages dangereuses, qui fournit une arme aux défenseurs de la vérité et du bon sens, et que, par conséquent, nous accueillerions avec joie s'il était permis de se réjouir du bien obtenu par Texcés du mal, et si Futilité des résultats pouvait faire amnistier les causes. En somme, faut-il se fâcher? faut-il rire ? Trop de colère, ce serait honorer beaucoup une œuvre informe, et probablement trop bien répondre à l'ambition secrète de l'auteur; trop de rire, ce serait tomber dans un autre excès et traiter légèrement des choses sérieuses de peur de se montrer trop grave à propos de choses risibles. Que de pensées ne suggère pas celte' irréligion presque naïve, cette immoralité presque ingénue, toujours prête à généraliser ses révélations personnelles, à ériger en systèn e ou en doctrine ce qui n'a été; Dieu merci ! que le tribut payé par unç famille aux licences d'un temps, 5 l'éducation d'une époque, aux traditions coupables de quelques existences déréglées ! Que serait-ce si nOus placions en regard des tirades de ma-
daine Sand les cris de colère et de haiiie des vieux parlîs voltairiens et démagogiques, les irrécusables symptômes d'un complot contre la réaction religieuse amenée par nos malheurs? Mais non, aborder ces considérations collectives au sujet de biographies romanesques, œuvred'uoe femme illustrée par toutes sortes de romane, ce serait décidément exagérer l'importance de l'auteur et du livre. Mieux vaut se rassurer et passer outre, en songeant que ce livre ne peut pas vivre longuement : il n'a pas respecté le précepte du Décalogue : Père et mère honoreras ^
* Comme pièce justificative de celte étude si violemment attaquée, quand elle parut, voir entre autres, dans le roman Lui et Elle, de %. Puul de Musset, le passage suivant :
« Olympe raconta que, dans«e lemps-là, sa mcre accoinpagnfait à Tar- , mée un orficicr supérieur, à qui son père l'enleva pour l'épouser, et que sa naissance avait été un résultat si prompt do. cette union que la célébration du mariage avait précédé d'un mois seulement son entrée dans le monde... a Trouvez bon, mon cher (dit Olympe â Edouard), que je parle de mes proches et de moi-^méme comme j,e l'enleuds... Ma mère était une i'cmme forte, et parce qu'elle obéissait au vœu de la nature, à son cœur, à son caprice, si vous voulez, je la liens pour égale en mérite, sinon pour supérieure, aux filles bien élevées, dociles et hypo~ criles, 9 etc., etc.
Tout ce roman de Lui et Elle, et l'œuvre qui a provoqué ces cruellesreprésailles, et les rumeurs suscitées par cet étrange duel entre une femme et un moTt, tout cet ensemble ne nous donne-t-il pas trop raisou? C^O mai 1«59.)