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HISTORIENS DE LA LITTERATURE FRASÇAISB

M, ALFKED NETTEMENT

« Heureux, nous disait récemment un homme illustre qui a été ministre et qui est reslé académicien, heureux celui qui peut se cpnsoler avec la littérature des déceptions de la politique ! » — Plus heureux, ajoulerai-je, celui qui, en revenant à la Httérature, peut y retrouver et honorer encore la cause politique qu'il a servie î

Dans le domaine des idées comme dans celui des faits, dans Tart comme dans h politique, il y a toujours eu, il

* Histoire de la littércture française sous la Restauration.

M. ALFRED NETTEMENT. iOl

y aura toujours lutte et antagonisme entre le principe d'autorité et le principe de liberté. De la victoire trop^exdusive d'un de* ces deux principes sur Tautre découlent tous les malheurs des sociétés, toutes les défaillances des littératures ; dfe leur alliance trop rare, trop eourfe, trop souvent troublée, naissent les bons gouvernements et les sociétés heureuses, les brillantes phases littéraires et les belles œuvres d'art. Ce fut le trait disitinctif de la littérature de la Restaiuration, qu^ayant pour origine lointaine

Ja réaction des idées de pouvoir contre les idées de désordre, pour précurseurs naturels les, éloquents interv prètes de celte réaction, elle put cepeudant éclore, se derelopper et grandir sous le patronage de cette liberté dorit elle goûta tous l«s charmes avant d'en subir tous les dangers. Joseph de Maistre, Chateaubriand, de Bouald, furent i^es vrais ancêtres ; ces hommes illustres^ venus à un mo-* ment où les excès de la liberté politique et philosophique éclataient dans les convulsions sanglantes et les ^oris de

' désespoir d'une génération toutentière, n'eurent qu'à consulter à la fois rinstinct de leur génie etle^malheur de leur temps pour «e faire les prédicateurs de l'autorité morale, mteliectuelle et religieuse, réagissant contre l'esprit de contrôle, d'examen et de destruction. Le Génie du chris* tianisme, les Soirées de Saint-Pétersbourg, la LégiskUibn frimitive^ ces trois livres d'origine si homogène quoique de physionomie si diverse, sont les protestations collectives de l'humanité outragée, écrites par trois hommes supérieurs, signées par des milliers de victimes, apostillées par d'ineffables douleurs.

Mais entre ces premières origines, que M. Nettement a retracées de main de maître, et le mouvement littéraire

• qnt se manifesta dès le début de la Restauration, il y eut un kitervaik, il y eut quinze an^^ grande mortalis œvi

m . CAUSERIES LITTÉRAIRES.

spatium. Pendant ces quinze ans^ il arriva . une chose singulière et pourtant logique. Une main de fer confisqua toutes les libertés, concentra tous les pouvoirs : elle détourna violemment le courant révolutionnaire, et lui creusa un lit à travers l'Europe, entre deux k*angées de batailles. Il semblait que cette main ne fit que compléter et rendre visible dans la société l'œuvre commencée dans les livres par les régénérateurs du principe d'autorité : il n*en fut rien. Parmi les guerres que Napoléon eut à soutenir et qui furent tout ensemble la gloire et la plaie de« sou règne^ il y en eut une dont les bulletins ne parlaient pas, qui n'inscrivait pas au Moniteur ses victoires et conquêtes, et qui eut pourtant, elle aussi, son Austerlitz et son Waterloo : ce fut cette guerre intérieure, ce duel bizarre auquel le condamnait sa position de soldat domptant une révolution, mais couronné par elle, restant son héritier en devenant son maître, la continuant sous une autre forme en ayant Tair de la détruire, forcé de flatter ses instincts en réprimant ses désordres, et mesurant de son œil d'aigle la distance qui sépare le fait du pouvoir, même le plus fort, du principe d'autorité, même le plus modéré. 11 faut lire et relire, dans l'ouvrage de M. Alfred Nettement, les pages où l'historien de la Restauration littéraire nous rappelle à grands traits la situation de la littéi^ature pendant VEmpire^ et nous montre cet étrange contraste : des voltairiens, des adeptes de l'école sensualiste et irréligieuse du dernier siècle, des républicains émérites, des échappés de la Convention et du Comité de Salut Public, des armateurs blanchis dans cette orageuse croisière de la raison contre le dogme et de l'esLamen contre la foi, acceptant, en définitive, le rôle de littérateurs officiels, passant dans la garde impériale des publicistes.et des poètes, en enrégimentant ces idées dont

rindiscipline ^vait bouleversé le monde au service de

' rhomme qui imposait aux intelligences comme aux conscrits la discipline et le pas de charge, l'uniforme et la consigne. Et en même temps, pour que le contraste fût plus instructif et la situation plus nette, ceux qui, pendant ces années de déchirements et d'orages, avaient paru le mieux préparés à seconder de leur génie tout effort de gouvernement, de répression et de pouvoir; ceux qui, le

. pied. posé sur des ruines, Toeil fixé sur un horizon vide, avaient entrepris de reconstruire un édifice avec ces décombres et d en faire sortir, ravivée par le sang et par les larmes, la fleur céleste des croyances et des poésies chrétiennes, ceux-là restaient soUtaires, méfiants, presque ennemis, en face d*un homme trop grand pour ne pas se sentir attiré vers leurs personnes, trop clairvoyant pour se

' méprendre sur la vraie portée de leurs doctrines, trop habile pour méconnaître ce qu'il aurait pu en attendre et

' ce qu'il devait en redouter. Ainsi, pendant cette période, ils représentèrent rindépendance des lettres, eux, lesmandataires de Tidée d^aqtorité et de soumission intellectuelle, tandis que leurs adversaires en représentaientla servitude, eux, les champions des révoltes et des licences de la pensée : anomalie remarquable, d'où jaillissent ces vérités qui peuvent servir à l'enseignement de toutes les époques, parce qu'elles résultent de Texpérience de tous les temps: c'est que le pouvoir n'est pas toujours l'autorité ; c'est que Tesprit révolutionnaire peut être le contraire de l'esprit de liberté ; c'est que la révolte superbe des intelligences contre tout ce qui gêne leur essor ou humilie leur orgueil n'a rien de commun avec la véritable indépendance et la vraie dignité morales.

La littérature de la Restauration s'inaugura donc avec ce double caractère : émancipation et autorité ; elle fut.

pour ainsi dire, ravénement libéral des idées réparafrices. Elle put profiter de tout ce qu*H y a de fécond et de vivifiant dans ces deux principes lorsqu'ils se combinent ab lieu de se combattre. Au sortir de ce réjfime, qui, fatalement entraîné parles conditions de son existence et de son origine, avait fini, de méfiance en méfiance, par peser même sur la chaire chrétienne et fermer la bouche éloquente de l'auteur des Conférences de Saint- Sulpice, il y eut, dans toutes les poitrines, comme une respiration immense-; et ce souffle frais et pur qu'elles respirèrent avec délices, ce fut le souffle de l'esprit nouveau effleurant de l'aile le passé, et nous en rapportant tous les souvenirs, toutes les grandeurs, toutes les harmonies. Plus tard, lors» que réquilibre se rompit, lorsque la génération nouvelfe parut prête à abuser de cette liberté contre le pouvoir qui la lui avait rendue, lorsque tout pencha vers l'excès et présagea la rupture des deux principes destiner? à se déchirer quand ils ne se fortifient pas l'un par l'autre, on put prévoir que la littérature allait participer aux tendances extrêmes de la politique et que cette re-^ naissance nouvelle serait suivie de près par une nouvelle décadence. Mais aujourd'hui, à distance, encadrée entre la phase de compression qui l'avait précédée et la phase d'exagération qui l'a suivie, échappant aux désolantes doctrines du philosophisme et aux plates monotonies de la tradition académique pour se retremper dans le christianisme, dans le Moyen Age, dans l'Aude des chefs -d'œUvre étrangers, dans ces eaux profondes de la mélancolie moderne, fille dii doute désabusé de lui-même et trop faible encore pour se relever jusqu'à la Foi, cette littérature nous apparaît sous son vrai jour, comme un moment de glorieuse (rêve et de pacifique conquête, comme une restau^ration idéale des imaginations et 'des intelligences, comme

fl ALFRED I^ETTEMENT. 19$-

«n titre de/ plus pour celte royauté qui nous rap)K>rta dans un pli de son manteau, avec d'autres biens encore^^ plus précieux^jplus méconnus et plus gaspillés que celui-là.

Tîous ne croyons pas que cette première floraison littéraire, cet avènement de la poésie nouvelle se révélant^ sur les traces de Chateaubriand, dans les œuvres de Lamartine, de Victor Hugo et de letirs glorieux énriules,. aient jamais été racontés avec plus de jeunesse et de fraîcheur, de sentiment et de vie, que dans le livre de M. Alfred Nettement. Il a su rajeunir des textes qui. semblaient épuisés, refaire avec nouveauté et justesse des portraits cent fois lithographies par nos admirations ou nos blâmes, ramener nos regards sur des statues ou des statuettes que l'on rencontre à tous les étalages de la critique centeftîporaine. Il montre comment ces poètes, les premiera^ de tous, ont pu, pendant cette période trop fugitive», incliner leur muse devant cette royauté antique dont ils diantaient les douleurs et les espérances, et comment les Belmontet et les Lesguillon de ce temps-là s'appelaient Lamartine, Hugo, de Vigny, Soumet, Guiraud. Cette partie de l'ouvrage de M. Nettement a le charme délicieux, mélancolique, attendri, de ces souvenirs de jeunesse qu'ont troublés bien des orages, qu'ont suivis iiieti des mécomptes, mais qui, à mesure qu'on s'en éloigne, reprennent toute leur fraîcheur matinale et semblent s'éclairer du voisinage des ombres où ils ont fini. Cette remarque ne s'applique pas seulement à l'ensemble, à la physionomie générale de cette époque; elle s'applique aussi à la plu-, part des hommes qui comptèrent parmi ses gloires. Ce ne fut que pendant ces années rapides qu'ils dpnn^ent toute leur mesure, qu'ils accomplirent toute leur tâche^ qu'ils réalisèrent tout leur génie. Supposez, par e^em»

pie qud MM. de Lamartiney Victor Hugo el de Lamennais eussent été engloutis dans le cataclysme de 1850, ou, pour nous borner à. une hypothèse moins tragique, qu'ils eussent simplement cessé d'écrire; assurément, ils seraient plus grands aujourd'hui qu'ils ne le sont. Un de nos plus ingénieux critiques, à la suite des premières rébellionsreligieuses de M. de Lamennais et des premières déviations poétiques de H. de Lamartine, se demandait par quelle pente bizarre ces deux hommes éminents, se laissant gagner, Tun par rhérésie socialiste, l'autre par le matérialisme oriental, semblaient pencher vers deux autres génies d'une venue plus récente, madame Sand et M. de Balzac. M. de Balzac et madame Sand appartiennent déjà, on le sait, on le sent, à une phase toute différente, où le faisceau primilif se relâche et se brise, ou Félément dissolvant, et destructeur recommence à dominer la littérature, où le désordre intellectuel et moral regagne le terrain perdu, où tout s'assombrit de pou veau, s'envenime et s'exagère entre l'autorité et la Uberté. Supprimez 1850, et vous n'aurez ni madame Sand ni M. de Balzac, ou du moins vous les aurez différents, ce qui n'eût pas été un grand mal pour la société et pour la morale, mais vous aurez' jf.M. de Lamartine, de Lamennais et Victor Hugo dans toute l'intégrité de leur inspiration, de leur talent et de leur gloire. Il est permis de croire que ce fut le heurt des événements donnant raison à l'esprit de jévolte qui les jeta hors de leurs voies naturelles, et que la Restauration, si elle eût duré, les eût préservés de ces tentations dange^ . reuses qui saisissent les grandes imaginations dans les temps mauvais. Il est permis de lui savoir gré, non-seulement du présent qu'elle nous ût en nous les doiniant, mais du mal qu'elle leur eût épargné, — et à nous aussi, — en les maintenant dans cette ligne hors de la

quelle ils n'ont trouvé qu'aberration, déclin et chimère. Il y a encore une réflexion qui ressort du tableau de M. Nettement, et qui prouve à quel point la Restauration fut un régime favorable au développement libre et réglé de la pensée : c'est qu'avant die et de son temps, pendant ces trente premières années du siècle qui se divisèrent en deux parties égales, deux littératures se côtoyèrent constamment, lune bonne, l'autre mauvaise; Tune originale, l'autre imitatrice; l'une grande^ l'autre petite, et que la bonne fut celle qu'elle anima de son esprit, la mauvaise celle qui combattit son principe et comproifiit sa durée. C'est là, selon nous, un signe infaillible et qui peut servir à apprécier parallèlement un régime politique et une phase littéraire. Les plus éminents écrivains de l'époque impériale, de Maistre, Chateaubriand, de Bonald, Frayssinous, Lamennais, Ducis, Delille, Michaud, Fontanes lui-même et madame de Staël, et la brillante pléiade du Journal des Débats se débattant sous son titre officiel de Journal de r Empire, tout cela appartient d'avance à la Restauration par niille liens plus ou moins secrets, plus ou moins visibles, suivant l'indépendance d^s positions et l'énergie des caractères : tout cela désire, appelle, attend, espère; pressent cette ère nouvelle qui va consacrer l'autorité morale en émancipant la hberté intellecluelle. Qu'avez -vous à opposer à ces hommes dans les rangs de la littérature im<* périale proprement dite ? Arnaud, Esménard, Luce de Lancival, Etienne, Morellet, des esprits d'Athénée, des versificateurs de collège, des critiques soufflés par le maître, de pâles et chétifs continuateurs des traditions affaiblies, dont chacun pourra plus tard devenir un itte'ral, mais dont aucun ne sera jamais un homme de talent. Quand la Restauration a passé de l'état de pressentiment à celui de fait accompli, sans doute la disproportion est

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moindre ; quelques ennemis naturels du régime déchu. Benjamin Constant par exemple, désertent avec armes et bagages, et vont s*allier aux ennemis du nouveau régime; d'autres défections nous menacent encore; dans la poésie, Casimir Delavigue et Béranger s'élèvent en face de Lamartine, de Victor Hugo, de leurs amis et de leurs disciples : à la tribune, le général Foy balance. Laine et de Serre. Paul-Louis Courier, beaucoup trop vanté, cisèle sa haine . en phrases savamment négligées et élève le pamphlet a la hauteur d'un pouvoir politique. Pourtant regardez-y de près, et vous verrez que, dans' tout cet ensemble littéraire, ce qui est vraiment digne d'admiration et de sympathie n est que le commentaire naturel, la conséquence logique^ Finterprétation marginale des idées, de l'origine et do Tessence même de la Restauration, tandis que ce qui la combat ou la renie n'est que la combinaison factice, l'alliance paradoxale de souvenirs et d'opinions, d'inspira-' tions et d'images qui devraient s'exclure au lieu de s'en<tr aider. Madame de Slaêl, si elle avait vécu, aurait peut-être attaqué la Restauration ; Benjamin Constant l'a; combattue, Béranger aussi, Paul-Louis Courier aussi. Mais ni l'exilée de Coppet, ni l'auteur. de V^sprit d*itëui^tion et de conquête y ni le chansonnier du Roi d'Yvetot, ni l'officier réfractaire haïssant chez l'Empereur l'homme qui méprisait le plus les épaulettes indisciplinées, ne pouvaient être dans le vrai en devenant, sous une forme quelconque, des écrivains de l'école impériale. La Restauration leur avait donné la liberté ; la liberté devait les donner à la Restauration; et, s'il yeutdissendence, malentendu, aigreur et rupture, c'est que la logique de nos passionsn'est pas la même que celle de nos idées, et qu'il est plus facile d'être entraîné par la première que dirigé par la seconde. Voilà ce qu'établit H. Alfred Nettement avec une auto-

rite remarquable. Il démontre que dans cette période brillante, rapide et malheureusement transitoire entre les excès de pouvoir ^ les excès de liberté, tout ce qui fut grande et bon, fécond et durablç, appartient, par quelque points à la Restauration, représente par quelque endroit ce sentiment de proportion, de mesure et d'équilibre qu'elle apportait à la France, et que le reste ne fut que Texpression envenimée, artificielle, mensongère, de haines transformées en opinions, -ei de rancunes déguisées'en idées. On retrouve cette vérité dans chacune des pages que l'éloquent écrivain a consacrées à Béranger, à Casimir Delavigne, à Paul-Louis Courier, au général Foy, aux luttes de la tribune et de la presse, aux formes diverses et multiples que prenait Topposîtion de ce temps- là. Ces pages forment à la fois d'excellents morceaux historiques et de beaux fragments littéraires. Je veux bien vite vous dédommager de mon style en vous donnant une idée de celui de M. Alfred Nettement, et je choisis au hasard, dans^ son volume, un passage sur M. Laine, et un autre sur la mort de Paul-Louis. Courier :

« M. Laine se manifesta le premier. Il avait commencé à paraître, on le sait, à la fin du règne de Bonaparte. C'était lui qui avait rédigé cette adresse du Corps législatif où retentissait le cri de la France épuisée : Napoléon, ir* rite, s'était écrié: « M. Laine est un méchant homme et « un factieux ! » L'Empereur oubliait que si un souverain peut disposer quelquefois de la vie d'un honnête homme^ il ne lui appartient jamais de disposer de sa renommée- U, Laine n'était ni méchant ni factieux : c'était un esprit fier et un cœur tendre. Sa fierté avait vivement ressenti la disparition de toutes les libertés publiques ; sa sensibilité patriotique s'était émue des soufb^nces intolérables de la patrie. H porta à la tribune comme dans les Maires publi-

ques ces deux qualités distinctives de son éminente na« lure, Félévation de Tesprit, la tendresse du cœur. Il aima à la fois la royauté et les libertés publiques, la première comme la condition essentielle des secondes dans notfe pays. Quand la nouvelle du retour de l'Ile d'Elbe arriva, il s'éleva, par T'énergie de son caractère, la vigueur de ses résolutions, l'intrépidité de sa parole, jusqu'à l'héroïsme civil. Il avait oHert sa tète aux vengeances de la victoire qu'il avait regardée du haut de sa vertu, et ce fut un honneur pour la Chambre d'être ainsi présidée en ces circonstances difficiles et solennelles où les assemblées se personnifient dans un homme. On comprend quelle autorité apportait à la tribune le grand orateur escorté de pareils souvenirs. C'était des profondeurs de son âme qu'il tirait son éloquence. Il éprouvait Témotion qu'il voulait inspirer : tous les sentiments généreux trouvaient un écho éloquent dans sa parole, où l'on sentait les vibrations de son cœur. Ce n'était pas un homme de parti ; c'était l'honUme de la patrie, planant au-dessus des passions du moment, cherchant toujours la justice et l'utilité publique, et, quand il reconnaissait s'être trompé, revenant sans vaine honte sur ses opinions, parce que le motif qui le faisait changer n'était jamais un intérêt, mais toujou|*s une inspiration de sa conscience.... »

Voici maintenant le passée sur Courier :

« Cet homme avait une âme, il était né chrétien. Peutêtre à son heure dernière les premiers sentiments'^de son £nfance se sont-ils réveillés en lui : peut-être, suivant la belle parole de ce général chargé par le gouvernement impérial d'arrêter le souverain pontife, sa première communion lui est-elle apparue dans ce moment suprême ou IMnlelligence de Thomme, à demi penché sur les gouffres de réternité, ne voit plus le temps que comme une oinbre

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qui sVffacè et qui blanchit à l'approche du jour sans fin. Les yeux du mourant ont alors interrogé les profondeurs de la forêt, et leur ont demandé celui qui soulage les consciences du fardeau des souvenirs qui les accablent. Le mourant est demeuré seul. Cette suprême consolation n'était pas réseryée à son agonie. Aucun prêtre n'a pressenti que, dans les détours cachés de ce bois, il se passait une scène de mort qui réclamait son ministère sacré. Quand tout a été dit, que l'homïne a rendu le dernier soupir, qu'on a trouvé le cadavre, l'affaire a dû s'instruire, la justice a dû rechercher les auteurs du crime. Mais le voile qu'on s'efforçait de percer s'appesantissait et s'épaississait toujours. Un mystère étrange environnait le crime. Cet homme assassiné sans qu'on ait pu le sauver, dont l'agonie est demeurée sans consolation comme la mort sans vengeance, qui n'a pu être protégé moralement par les lois, sauvegardé matériellement par la force publique, ni assisté dans ses derniers moments par la religion ; cet homme, pour lequel l'ordre judiciaire n'a rien pu, quoiqu'il ait tout tenté ; cet hondme, dont la vie a été tranchée par la main d'un de ses serviteurs, vous l'avez nommé. C'est lui qui attaquait tout dans la société : les lois, l'ordre judiciaire, le clergé, la force publique, Tautorité et les instruments de l'autorité, la hiérarchie des rangs et l'honneur des familles. C'est Paul-Louis Courier. »

Cette page et celles qui suivent me semblent d'une rare beauté ; il est difficile de caractériser en traits plus vifs, plus indélébiles, cette terrible- loi du talion qui frappa le haineux pamphlétaire dans sa vie et dans sa mort, dans son honneur et dans sa mémoire. Écrire ainsi, c'est élever l'histoire littéraire à la hauteur d'une grande teçon sociale et morale.

âdâ CAUSERIES LlTTËIUlfiËS.

M. Nettement, dans son premier volume, est donc remonté aux origines de la Restauration littéraire. Groupant son sujet en grandes masses, il nous a montré comment ces sources primitives, semblables à celles du Rhône, «vaient paru, en certains endroits, se oacher et se perdre pour jaillir, un peu plus loin, en nappes plus impétueuses €t plus larges. Surtout, -^ et c'est là, selon moi, la clef -de cette première partie, — il nous a fait voir comment, par une combinaison providentielle, les précurseurs monarchiques de celte Restauration littéraire avaient représenté, sous l'Empire, l'indépendance de l'esprit et l'originalité des lettres, tandis que les continuateurs amoindris <le la tradition révolutionnaire et philosophique avaient -été enrôlés et enrégimentés par le maître sous le drapeau déteint d'une littérature d'imitation servile et glacée. L'esprit nouveau, sortant des ruhies du passé à la voix de <[uelques hommes de génie et fécondant de son souffle l'alliance de la monarchie et de la liberté, la vieille école voltairienne tombant avec ce pouvoir absolu qui Tarait •contrainte à tout accepter dans le domaine des faits après avoir tout démoli dans le domaine des idées, telle est la double injage que M. Nettement, dans ce premier tableau, a fait passer sous nos yeux.

Que ne peut-on s'arrêter plus longtemps à cette phase radieuse et fugitive d'accommodement et de trêve entre l'autorité et la liberté, entre ces deux principes qui pourraient faire tant de bien au monde en unissant leurs forces, et

qui lui font tant de mal en les usant à se eombattre ! Que ne peut-on faire halte devant les grands noms» les beaux ouvrages qui préparèrent ou inaugurèrent cette litléra* lure, et saluer cette brillante aurore comme on salue, par , ime matiiièe d'été, le soleil levant, sans s'inquiéter encore de la chaleur étoufïante qui aggravera le poids du jour" ou des orages qui en assombriront le déclin l On voudi ait prolonger ces moments rapides, ralentir la marche inquiète des esprits et des années vers de nouveaux périls et de nouveaux abîmes. Hélas 1 il faut avancer : on n'arrive pas àes'Soûres de Saint-Pétersbourg y de .la Législation primitive et du Génie du Christianisme à la préface de Cromwdly et un peu plus tard à celle de Hernani; on ne se laisse pas entraîner de la réhabilitation du passé, des restaurations du Moyen Age, de l'inspiration royaliste et chrétienne d'une jeune et fraîche poésie, de la réforme ^pirilualiste des méthodes philosophiques et historiques, aux allures hostiles et révolutionnaires que prirent , eu i829 et 1830, la philosophie et l'histoire, la poésie et l'art, sans faire beaucoup de chemin et parcourir de grandes distances. Ce sont ces étapes intellectuelles que M. Nettement décrit, dans son second volume, et que je vais essayer d'indiquer après lui.

Ce serait une étude mélancolique et piquante à la fois, que celle qui consisterait à rechercher dans notre histoire, depuis soixante-dix ans, les époques, — et il y en eut plusieurs ,--m)ù les éléments divers dont se compose la société iuodeme semblèrent près de s'allier et de s'entendre. Ces -époques, je le répète, ont existé, quoique passagères et bientôt troublées ; et quand on se demande ce que serait la France si elle avait su faire de ces situations transitoires son état normal, l'imagination s'abandonne à des rêves qui ont le charme des conjectures et la tristesse des

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regretjs. Pour ne pas nous écarter du cadre qui nous est tracé, rappelons quel fut, sous la Restauration, ce court et heureux moment, soit dans cette partie sérieuse de la littérature qui touche aux plus importants problèmes de notre destinée ou fait peser sur le présent et l'avenir l'appréciation du passé, soit dans cette partie plus brillante qui est le luxe et la grâce des civilisations paisibles ; rappelons aussi quels hommes le personnifièrent, et comment la plupart de ces hommes, par une déviation insensible et fatale, s'écartèrent de leur point de départ, rompirent l'équilibre de leur pensée, et finirent par se trouverdans les r^ngs ennemis, sans profit pour leur talent, sans bénéfice pour leur gloire, et avec un dommage immense pour leur siècle et pour leur pays.

Le premier travail des idées nouvelles échappant à iiii régime oppresseur et prenant possession d'elles-niêmes devait s'appliquer à Tllistoire, le genre le plus éminont de toute la littérature profane, quand il tombe en de dignes mains. L'Histoire, c'est de la politique faite avec les temps écoulés, comme la politique est de l'histoire à faire avec les temps qui vont venir, et il était naturel que le jour qui donnait à la nation une part de son propre gouvernement lui donnât aussi le sens et le goût de ces études, destinées à servir de préface et de commentaire à son entrée en fonctions constitutionnelles. Il y eut donc, à cette époque, un grand mouvement, un éclatant progrès dans les travaux historiques. On rompit violemment avec l'école voltairienne, dont le but avait été d'inspirer la haine du passé et de le couvrir de ténèbres pour faire mieux ressortir, par la contraste, le bienfait des lumières philosophiques. Ce fut là un généreux effort, une innovation salutaire, un heureux retour vers l'équité, la vérité et la science, et, pour qui se borne à considérer les honimes

et les œuvres, la régénération des méthodes historiques peut compter parmi les plus solides gloires littéraires de la Restauration : car voilà ce que nous ne devons jamais perdre de vue en parcourant ces diverses branches qui se couvrirent alors de si belles fleurs, sauf à donner plus tard des fruits malsains ou amers. Ces talents et ces ouvrages, ces explosions d'idées, ces aspirations ardentes vers quelque chose d'inexploré et d'inconnu, tout cela restait un immortel honneur pour le régime qui en favorisait Fcssor, lors même qu'il s'y mêlait des germes de destruction et de péril. Les chefs-d'œuvre de la pensée honorent et illustrent, même en l'attaquant, le règne qui les laisse naître; le silence peut faire quelque chose pour le salut ou la durée d'un gouvernement, mais il ne fait rien pour sa .'gloire.

Malheureusement, dans cette histoire régénérée, se manifestèrent trois tendances qui devaient, à la longue, se changer en autant de périls.

En s'abreuvant aux vraies sources du Moyen Age, en combinant un génie d'artiste avec une érudition de bénédictin, en empruntant au sublime chroniqueur d'Abbolsford quelques-uns de ses procédés, il semblait que M. Augustin Thierry ne pût être que l'auxiliaire de cette réconciliation monarchique et libérale entre le présent et le passé. Hélas ! il n'en fut rien. Qu'on se reporte à l'époque où parut la première édition de VHistoire de la conquête d'Angletejre, et qu'on se souvienne de Teffet que produisit ce beau livre. La partialité passionnée de l'historien pour les vaincus et pour les petits, son affectation à ^ prendre pour lignes dominantes de ses récits, non plus les dynasties et les régnes, les grands événements accompli» par les souverains ou leurs ministres et s'agitant dans les hautes sphères de la vie sociale, mais les origines popu-

laires, les natiwiialités, les races diverses se surperposani l*iine sur l'autre, et tout cet obscur travail perçant peu à peu les couches inférieures pour s'élever jusqu'aux surfaces; — enfin son injuste persistance à nous moiMi^er ces deux grandes Spires du Moyen Age, le chevalier et le prêtre, comme deux tyrans sous lesquels gémissait là plèbe opprimée^ toutes ces nuances paradoxales mêlées à tant d'admirables qualités, dépouillèrent, dans les premiers temps, son livre de sa physionomie monumentsde et scienUfique pour ne laisser apercevoir que son caractère d'hostilité systématique contre les hiéi^rchies, les pou* voirs, l'autorité religieuse et politique. Aujourd'hui, à un quart de siècle de distance, dix fois courohné par l'Académie, purifié et corisacré, pour ainsi dire, par ses infir* mités et ses souffrances, M. Augustin Thierry ne nous apparaît plus que comiEie un Mlustre vétèraA de l'audition et dé l'hisloire. Mais, en 1825, dans ce temps de4utte où tout était aliment pour les partis, qui semble maintenant fabuleux à nos jours de désenchantement et de lassitude, il fut facile aux passions libérales de s'emparer de cette œuvre ; et, chose étrange l la fenêtre ogivale de cette cellule bénédictine servit à tirer sur ce passé que l'historien avaitretrouvé avec tantd'amour et raconté avec tant d'éclats A côté de lui, sous les auspices d'un maître plus illustre encore S une autre fraction de notre nouvelle école historique tournait aussi ses regards vers l'Angleterre, mais en s'arrêtant à une époque plus rapprochée de nous et plus sujette à d'inquiétants' parallèles. Le régime parlementaire inauguré par la Restauration offrait, trop d'analogies avec la Constitutiou anglaise, pour que les. esprits :fitudieux ne fussent pas inV 'isUblcjuent amenés à corn-

* M. Guizot.

parer les deux pays et à chercher les similitudes et les difiêrences. On comprend qu'une fois sur cette pente, ilsarrivassent vile à cette date de 1688, seconde révolution greffée sur la première, poteau indicateur placé au rond-^ point de l'histoire de l'Europe moderne, comme pour con* slater que les races royales ne peuvent pas survivre à Tor-^ dre d'idées et à la forme de gouvernement qu'elles ont personnifiés. Curiosité ou malice, réflexion ou pressentiment, on se mît à tourner autour de cette date comme on tourne autour d'un attrayant problème qu'on ne peut ni abandonner ni résoudre, et Tonfitde ce nom mélancolique des Sluarts quelque chose de çareil à ces anciens manuscrits où il suffisait de gralter le mot apparent pour trouver audessous le mot véritable. « Les Stuarts ont passé, les Bour* bons resteront, » écrivait M. de Chateaubriand, « parce qu'en nous rapportant leur gloire, ils ont adopté les libertés récentes douloureusement enfantées par nos malheurs» Charles 11 débarqua à Douvres les mains vides; Louis XVÎÏI s'est présenté à Calais tenant d'une main l'ancienne loi», de l'autre la loi nouvelle; il était à la fois Charles II et Guillaume 111; la légitimité déshéritait l'usurpation,» etc., etc. Mais par ce magnifique passage couronnant un récit rem-^

. pli d'allusions inévitables, par le soin même qu'il n^tail à établir les différences, l'éloquent grognard de la monar-

, chie selon la Charte prouvait tout ce que ces allusions avaient de séduisant, et ces différences d'illusoire aux yeux des hommes qui regardaient de gauclie à droite, aui lieu de regarder, comme lui, de droite à gauche. En somme, par une condition bizarre, contradictoire de la situation, cette histoire d'Angleterre, fouillée par de studieuses recherches, fécondée par des talents de premier ordre, destinée en apparence à inspirer le goût d'un réghïie qui était devenu le nôtre, et que l'antique monar-

chie nous avait apporté avec elle, se chaiig^cait en une arène où le libéralisme méfiait en présence ses souvenirs et ses espérances, affectait de prophétiser en racontant, et se proposait d'avance, comme prix de sa victoire, une révolution nouvelle complétant la symétrie entre les deux peuples et continuant la révolution accomplie.

Mais ce n'était pas assez; ces empiétements de l'histoire dans la politique et du passé dans Tavenir restaient trop lointains au gré de quelques esprits plus ardents et plus pressés. Ce fut dans notre Révolution même, sur ce terrain encore chaud de nos luttes, encore trempé de notre sang et de nos larmes, qu'ils allèrent se placer ; ce furent ces récentes images de bouleversements et de crimes, atténués plutôt qu'effacés par de hauts faits miUtaires, qu'ils ramenèrent complaisamment sous nos regards, rendant ainsi plus difficile la réconciliation commencée, ravivant des blessures à peine cicatrisées; remettant en question ce qu'il eût fallu ensevelir, des deux parts, dans un éternel oubli, et préparant une seconde rupture par cette persistance à retracer les détails de la première, à en énumérer les causes, à en justifier les violences, à en glorifier les héros. Tout a été dit sur les Histoires de la révolution française^ par M. Mignet et M. Thiers; l'une si élevée, l'autre si vivante; l'une acceptant comme nécessaires tous les principes d'où avait découlé cette gigantesque crise sociale, l'autre saluant comme logiques tous les faits qui en avaient ensangjanlé la victoire; l'une renfermant, dans sa brièveté éloquente et «a modération calculée, tout ce qui pouvait consacrer la révolution comme idée; l'autre déroulant, dans sa claire et attrayante abondance, tout ce qui pouvait la grandir comme événement : toutes deux substituant aux desseins de la Providence, à l'ordonnance divine telle que l'expliquait Bossuet, ia fatalité révolution-

naire, et dès lors s'appliquant à montrer comment tout ce qui avait vaincu avait mérité de vaincre, et comment la cause de la justice pouvait bien n'être, en définitive, que la cause du succès. Singulier contraste ! Tandis que réminent historien de la Conquête de V Angleterre afTaiblissait les principes monarchiques et l'idée de pouvoir en prenant parti, à des siècles de distance, pour les vaincus contre les vainqueurs, pour les petits contre les grands, pour les faibles contre les forts, les brillants historiens de la Révolution française concouraient à la même œuvre agressive en prenant parti, dans un temps tout rapproché de nous et dont nous respirions encore les émanations brûlantes, pour les forts contre les faibles, pour le triomphe contre la défaite, pour les exécuteurs contre les victimes !

' Ainsi Histoire du Moyen Age, Histoire des Révolutions d'Angleterre, Histoire de la Révolution de 1789, vivifiées toutes trois ^ar des talents supérieurs, toutes trois illustrant, au point de vue purement littéraire, Tépoque de la Restauration, mais combattant son esprit, entravant ses tendances, aggravant ses périls et compromettant sa durée, tel fut, en résumé, la caractère de cette renaissance historique, personnifiée dans ces hommes dont les travaux honoraient ce dont ils préparaient la chute. Lés pages que M. Nettement a consacrées à expUquer cet antagonisme, à analyser ces ouvrages, à apprécier ces écrivains, forment une des parties les plus intéressantes de son livre. Il déploie la même sûreté de vues et d'analyse dans son étude de la littérature religieuse et de la philosophie sous la Restauration^

Le dix-huitième siècle, on le sait, en amoindrissant autant que possible l'âme et la conscience, avait dû frapper de stérilité ce qui, dans la littérature écrite ou parlée,

910* CAUSEMES LITTÉRAIRES.

y touche de plus près. La chaire chrétieilne était restée draette ou à demi profanée par de futiles èlèganoes, et l'éloquence inculte du missionnaire Bridaine, glorifiant les amis de non Dieu aux dépens des heureux et des riches, a[Tait seule troohlé ce mutisme de glace ou protesté contre ces recherdies mondaines. Sous l'Empire, la langue Sacrée avait mani^ué de cette liberté dont elle a besoi» pour accomplir tonte sa tâche ; car elle ne commande aux hommes qu à la condition de ii*obétr qu*à Dieu. La Res* tauration fut pour elle un signal de régénération et de réveil : mais là encore,, et jusque dans ces régions saintes où il -semblait que nos passioni» ne pussent atteindre, une influence funeste et délétère égara le génie «pré» son pre* mier pas, et fit' d'an chef-d'œuvre de pensée et de style^ nouvelle gloire de l'époque qui le vît naître, le point de départ d'une carrière orageuse, mauvaise, funeste à ce qu'elle auraitdû défendre, secourable à ce qu'elle aurait dûcombattre, et finaianent perdue «feas des abûnes sans fond et sans nom.

Le récit des déviations successives de M. de Lamennais, depuis le premier vdkime de ï Essai mr Vlnàiffàrence jusqu'au Progrès de la révolution et de la guerre contre l'Église (1829), a, d»is ce second volume de M. Nettement, tout l'intérêt d'une étude psydiologique,, toute l'a^ nimation d'une controverse, toute la gravité d'un jugement sans appel,' dès son début, et à l'époque où oi> pouvait le dire pfus ortliodoxe que l'orthodoxie et plus^ papiste que le pape, M. de Lamennais laissait voir, en parliuit des puissances de la terre et de ces pauvre» monarchies battues par de tels orages, entourées de telles menaces, je ne sais quel dédain mêlé d'acrimonie et de haine qui annonçait le factieux et le rév<^tioiuiaire. Jusiemeul û^ do soa admirable talent, les

hiérarchies religieuses lui pesaient comme des démentis domiés à sa supériorité intellectuelle, et messeîgneurs de Quélen et Frayssinous eurent tour à totnr* à subir les attaques de ce fougueux génie, qui, sous prétexte de mieux servir la religion, commençait par en répudier la discipline, Tordre et Tobéissance. Son fameux principe du témoignage des hommes, de l'autorité universelle, substitué,, dans son système philosophique, à tout autre motif de connaissance et de certitude, avait cela de dangereux et d'effrayant qu'il n'était séparé de la souveraînelé dépeuple que par la souveraînelé du pape, installée sur les ruines de toutes les royautés et de toutes les législations humaines. Sans doute, dans cette première phase, M. de Lamennais, pour échapper aux conséquences logiques qu'il sentait déjà se remuer au fond de son âme,: se rejetait avec une ardeur sincère vers cette autocratie de la cour de Rome, gouvernant le monde au nom de Taulorite et du témoignage du genre humain ; mais il y avait dans celte ardeur même quelque chose de violent et de fébrile qui prouvait que, ce dernier refuge venant à manquer à cet esprit superbe et déréglé, il ne s'arrêterait^plus et reculerait au besoin les limites de Terrreur et jie la démence. M . Nettement caractérise ce génie et celte destinée^ et pour en rendre plus frappante» encore les inégalités cl les fautes, il leur oppose la calme et noble figure de M. Frayssinous, de ce saint et éloquent évèque dont les belles Conférences, inteirompues en d'autres temps parle , despotisme, s'étaient rattachées d'elles-mêmes à la ren»ssance de ^a littérature sacrée sous la Restauration..- M. Frayssinous travaillait à tout cahner pendant que son. impétueux adversaire s'efforçait de tout aigrir. L'un, attentif au mouvoment des idées nouvelles, placé pcr s^ fonctions au oœur de la jeune génération, ne pégligeait

âlâ GAUSEUIËS LITTERAIRES.

rien pour les réconcilier avec Tantique' foi et Tantique royauté de nos pères ; Tautre, au lieu de cimenter et de couvrir celle.aUiance du prestige de sa naissante renommée, réclamait pour la religion le chimérique, demandait au gouvernement l'impossible, et, entre ces deux impossibilités évidentes, ouvrait aux jeunes esprits une large voie vers toutes les révoltes et toutes les aventures. M. Frayssînous, c'était la vertu et le bon sens servis par un talent supérieur, mais le subordonnant à la vérité. M. de Lamennais, c'était le génie passionné, se nourrissant de son orgueil, se dévorant de sa flamme, et ne reconnaissant d'autre arbitre et d'autre loi que lui-même. Voilà pourquoi le seconda été longtemps populaire, et le premier n'a jamais été que vénéré ; voilà pourquoi celui-ci n'est parvenu à rien sauver, et celui-là a contribué à tout perdre.

lif

Le beau travail de M. Nettement eût été incomplet si, avant de le terminer, il n'eût abordé le grand mouvement littéraire et poétique qui marqua les dernières années de la Restauration, et en couronne, pour ainsi dire, l'histoire intellectuelle. C'est ce chapitre qu'il ^a intitulé : Révolution tentée dans la littérature. Suivons-le un moment sur ce terrain dont nous sommes aujourd'hui si loin, et tâchons d'être plus fidèle à nos souvenirs que ne l'ont été à leur gloire les hommes dont la jeunesse illustra celte époque, et dont le déclin attriste celle-ci.

Avant tout, il faut s'entendre sur ce mot romantisme^

M. ALFRED KETTEMENT. ^15

qui rappelle laut de discussions et de colères, tant d'enthousiasmes et d'invectives, mais qui n'offre peut-ôlrc plus un sens bien précis à la génération actuelle.

La tradition nationale, Tart chrétien, la poésie du Moyen Age, toutes ces richesses de Timagination et de la pensée que le christianisme avait apportées au monde qu'il transformait, en écJiange des fables et des mythes de Tancien monde, tout cela dormait enfoui dans les ténèbres du passé ; tout cela semblait défuiitivement répudié par Tesprit français, comme ces maigres successions de famille que rejettent superbement les parvenus, enrichis par leurs propres forces. Deux siècles nous en séparaient, et quels siècles ! Le plus grand et le plus orageux, le plus magnifique et le plus hardi ; le dix-septième et le dix-huitième : deux larges abimes comblés de gloire et de génie, de sang et de larmes. Chez le dix-septièine siècle, cet abandon avait eu pour cause un scrupule moitié religieux, moitié classique, un culte réfléchi pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne, et cet instinct supérieur qui, pour former une langue et une littérature, avait cherché les quaUtés les plus essentielles de cette littérature et de cefte langue : la clarté, Télégance, la précision, le tour vif et net. Le dix-huitième avait renchéri sur son devancier, car ce n'était plus pour lui affaire de scrupule ou de respect, de réserve pieuse ou de délicatesse littéraire, mais de haine el de propagande philosophiques : il s'agissait d'entourer d'une triple barrière de moquerie, de dédain et d'horreur ce passé dont il sapait les croyances, et de faire supposer que, jusqu'au moment où il avait allumé ses flambeaux, la raison et l'humanité avaient gémi dans une sorte d'obscurité barbare, sillonnée de livides éclairs, n'ayant pour toute harmonie que le bruit des chaînes, le Cri des bourreaux et le sanglot des victimes.

214 CAUSBrnîES LlTTÏRArRETS'.

Mais, lorsque ces flambeaux furent devenus des torcîie»^ lorsque la ruine des croyances eut amené celle des pouvoirs, et la ruine des pouvoirs celle des sociétés, lorsquele monde éclaire, émancipé, affranchi, eut m^ché à pas de géant de Voltaire à Mirabeau^ de Mirabeau à Danton et de Danton à Robespierre, une réaction dut s'accomplir parmi ceux qui survivaient à cette destruction universelle. Ils durent tendre la main aa-dessus de tous ces décombres, vers quelque chose qu'ils ne connaissaient plus, dont rimage même s'était effacée de leurs âmes dévastées, mais qui était nécessairement plus consolant que YOiigine des cultes, plus humain que le Comité de Salut Public, plus aimable que le Père Duehesne. Comme ces orphelins^ qui, ramenés parleurs souffrances et leurs privations aux souvenirs de leur berceau, recherchent partout les traces de leurs vrais parents, ils se demandèrent si, en deçà de la philosophie et de la Révolution, il n'y avait pas eu pour les opprimés et les malheureux, pour les cœurs blessés, pour les âmes malades, pour les esprits fatigués de doute et de chimères, d'autres berceaux, d'autres foyers, d'autres abris. C'est à ce sentiment, vague encore et aussi peu raisonné sous le rapport religieux que hltéraire, que répondit le Génie du diristiamstne. C'est ce réveil, non pas^ de convictions, mais d'aspirations chrétiennes, que ren* contra ce livre célèbre^ et qui en fit le succès.

A dater du Génie âudiristianisme, à dater'desintelHgents efforts de madame de Staël pour nous réconcilier avec rAHemagne, dont le génie était resté plus fidèle (^ue le nôtre au Moyen Age et à la tradition nationale, l'art gothique, ou, si vous aimez mieux, l'art romantique^ fut, sinon retrouvé et restauré, du moins pressenti et enlre\'u.' Setîlement, ainsi qu'il arrive presque toujours aux précurseurs. Chateaubriand ne se douta qu'à moitié de la

réy<^ilk)n qu'il préparait, et celle révolution d'ailleurs fut retardée par la période impériale, où une littérature glacée, compassée, artificielle, traditionnelle, enrégimentée, tirée au cordeau, suffisait tant bien que mal à une génération distraite par le bulletin des batailles et enivrée par la fumée du canon.

Interrompu ou amorti pendant quinze années, ce mouvement recommença, sous la Restauration, avec plus de force, de certitude et d'issue ; car il y retrouvait les deux élément^ dont il devait se former, et dont lalliance eut été le salut de cette belle époque, comme^ leur antagonisme en fut le péril : d'une part, le retour au passé, de l'autre l'émancipation des idées nouvelles. La société, rcstaurée par la monarchie, allait être irrésistiblement attirée vers toutes les images, toutes les formes, toutes les poésies lointaines qui se groupaient autour d^ cette monarchie dix fois séculaire ; et en même temps Tespi^it de liberté, inauguré par la Charte, allait souHler sur tous ces débris, et en faire sortir, comme une plante fécondée par les orages, la poésie du dix-neuviéme siècle. Ainsi, par les conditions mêmes de son existence, par son point de départ et par le but où il tendait, ce mouvement dut avoir et eut en effet deux périodes : la période chevaleresque et la période révolutionnaire.

La période chevaleresque s'associa au sentiment monar- ^

chique ; elle en fut l'alliée et l'interprète ; elle se chargea 'i

de rénouer avec les temps à demi perdus dans l'éloigné- ^,

ment et dans l'ombre, de les venger d'un injuste oubli, •*

d'en ressusciter les principales figures, de populariser et de mettre à la mode, sous une forme attrayante, ce goût des choses d'autrefois qui avait alors le charme d'un souvenir et le piquant d'une nouveauté; Ce fut une tentative ; anal(^ue à celle qui eut Heu en Allemagne, vers la même

époque et que les souverains favorisèrent de toutes leurs forces, comme un préservatif contre les progrès et les exigences de ia démocratie. De là cette opinion, longtemps accréditée et justifiée par plusieurs exemples, que les royalistes en politique étaient les romantiques en littérature, et que les classiques en littérature étaient les libéraux en politique. Ces combinaisons, malheureusement, n'existaient qu'à la surface, et Falliance, commencée dans les imaginations, fut bientôt rompue par les amours-propres. Le romantisme chevaleresque, il faut bien l'avouer, avait un côté puéril, factice, qui, chez les maîtres comme Chateaubriand, se sauvait par les hardiessçs et les virilités du génie, qui, chez les rêveurs comme Nodier, se déguisait en fantaisies aîniables, mais qui,, chez les imitateui^s et les disciples, arrivait à des exagérations bouffonnes, et ne dépassait pas, comme sérieux, l'importance d'un engouement de salon ou d'un caprice delà mode. Il ne pouvait contenter des esprits jeunes, ardents, ambitieux, enivrés d'avance du bruit qu'ils voulaient faire, rêvant de gigantesques mêlées et de splendides conquêtes, et respirant par tous les pores cet air excitant et libre qui était l'atmosphère du moment. 11 y eut là un instant rapide, fugitif, plein d'enchantements et de promesses, qu'on pourrait intituler : avant la rtipturej et où tous ces talents, tous ces noms, tous ces orgueils, toutes ces muses, parurent s'unir et faire groupe, sous un même drapeau : illusion décevante ! union impossible î

Du royaliste, hélas ! d(5jâ par maint endroit, Le front du novateur brisait le masque étroit.

Ne fallait-il pas triompher à tout prix, devenir les idoles d'une brillante, bouillante et intelligente jeunesse à qui

les flattenes et l'encens étaient prodigués de toutes paiis, et qui, se croyant maîtresse de Tavenir, se souciait peu du passé? Les chefs de Técole nouvelle eurent, pendant quelque temps, une situation mixte qui ne pouvait èlre que transitoire. Parfois ils semblaient revenir à leurs inspiralions primitives. Un mot charmant de Charles X, une violente bordée du Constitutionnel d'alors, une marque de bienveillance du gouvernement, un souvenir des premiers engagements et des anciennes amitiés, réconciliaient pour un moment la monarchie et le romantisme, et relardaient l'explosion finale ; mais il en était de ces rapprochements passagers comme de ces raccommodements des mauvais ménages sous lesquels on senl gronder de prochaines tempêtes. L'époque était entraînée par des souffles trop impétueux, emportée par des courants trop irrésistibles, pour que les hommes qui voulaient lui plaire et la dominer ne cédassent pas les premiers à ces courants et à ces souffles : ils cédèrent ; ils coururent là où ils vovaient l'éclat cl la foule, là où se distribuaient les renommées et les couronnes, là où de fougueuses recrues n'attendaient qu'un signe pour s'enrôler au service de leur gloire. Ce pacte, M. Hugo le formula en une ligne : « Le romantisme, écrivit-il, est le libéralisme en littérature. » On disait alors libéralisme^ parce qu'on n'osait pas dire Révohtlion. Pour être plus exact et plus clair, M. Hugo aurait dû écrire : « Le romantisme, c'est la révolution littéraire, et elle accepte toute responsabiUté et toute alliance avec la révolution politique. » M. Nettement, dans cet important chapitre de son livre, indique, avec sa supériorité accoutumée, ce moment de transition où l'école romantique, se dégageant de ses origines, rompant avec ce passé chevaleresque et monarchique qui n'avait été pour elle qu'affaire de forme et de costume, devint un fait révolutionnaire, et, comme tel, fut

Slg CAUSERIES LITTÉRAIRES.

atteinte de tous les dissolvants que les révolutions portent en elles. Le cadre adopté par Téminent écrivain ue lui permettait pas de dépasser i 850 et de nous conduire au delà de cette catastrophe qui résuma et couronna ces années de fièvre, d'agitation, de surexcitation intellectuelle, politi* que, sociale, philosophique, littéraire. Hais si, comme nous le croyons, le légitime succès de ce premier ouvrage rengage à écrire V Histoire de la littérature après Juillet ^ il sera curieux et instructif de suivre, sur les traces d*un pareil guide, les diverses phases par lesquelles ont passé, sous rinfiuence des événements extérieurs, ces génies si superbes à leur début ; de voir le romantisme enjambant résolument les barricades, tout préparé à recevoir le mot d'ordre de la révolution triomphante et à le traduire en des œuvres de plus en plus violentés, agressives, poussées de ton, écrites en Tue d'une popularité turbulente et tarée ; d'observer oe groupe des premiers jours, uni par de pré- ^^ tendues croyances qui n'étaient que l'orgueil de chacun intéressé dans le succès de tous, se dispersant peu à peu, substituant la jalousie à l'enthousiasme et la méfiance à Famitié; et, après tous les liens rompus, toutes les affections brisées, toutes les convictions abjurées, toutes les promesses déçues , Tindividualisme s*asseyant sur ces ruiner et y installant en maître ses vanité et ses fantaisies. Piquante gradation qui commencerait au parterre A'Hernaniy où le poète avait réuni tous les |eunos gens distingués des salons et des écoles ; passerait par la soirée du Roi s'amuse, où déjà tout un autre public, coinposé de ripins et de bohèmes, révékit la tentknce et la

* M. Alfred Nettement n'a pss Urdé » justifier nalre aKeotc : st libelle Histoire de la littérature française, aujourd'hui dan^ toalcs les BMÛns, aura sa place dans notre Iroîsicme volume.

M. ALFRED NETTEMEKT. «9

pente; irait ensuite chercher les épaves du romantisme dans les ateliers, dans les dubs, dans la boue du roman-feuilleton, dans les oripeaux pailletés des réalistes, des fantaisiste, des matérialistes littéraires, et ne s'arrêterait qu*â la strophe d'hier ou au journal de demain ! Piquante, ai-je dit? Non : celte gradation serait profondément douloureuse pour quiconque ume les lettres et ne peut assister de sang-froid à la profanation volontaire des dons de rintelligence et du talent. L'homme passionné pour les beaux vers, qui ent^idrait Phèdre ou Esther dédamés, dans une grange, perdes garçons épiciers et des filles de cuisine ; le mélomane enthousiaste dont l'oreille serait martyrisée par des voix fausses écorcliant Guillaume Tell on Freysdiûti; Tamant romanesque rencontrant sur un trottoir la femme idéalisée dans ses rêves, ne souffriraient pas plus que ne souffrent les sincères amis de la littérature au spectacle de pareilles déchéances!

€es douloureux contrastes entre les débuts des grands hommes du romantisme et leurs tristes déviations redoublent rintérêt et le charme du livre de M. Nettem&ai; ils renferment une grande leçon que nul mieux que lui n'est capaUe de rendre éloquente et efficace. Oui, ces intelligences si bien douées et si désastreusement fourvoyées eussent porté leâ fruits qu*on devait en attendre ; elles eussent honoré leur temps au heu d'en être Taffiiclion ou le ridicule, si la révolution n'avait passé par là ; la révolution avec ses influences destrucU- -ves qui brisent le faisceau des affections et des croyances, tarissent la source des sentiments vrais et des pures inspirations, déconcertent les consâences, allèrent, chez les esprits supérieurs, l'idée de leur re£|>onsabilité et de leur mission, les livrent ^ pâture à leur orgueil, et reH^)la* cent par les caprices ou le vertige de l'individualisme ces

lois immortelles, sacrées, aussi essentielles au goût qu'à la morale, à la composition des œuvres littéraires qu'au gouvernement de la société. Eft reprenant à son point de départ, en nous montrant dans toute la fraîche splendeur de son aurore cette littérature qui a tant promis et si peu tenu, M. Nettement a été à la fois historien, critiquo et moraliste. Historien, il nous a fait voir la marche des idées parallèles à celle des événements, commentée par eux et leur servant de commentaire, la littérature s'épanouissant librement sous un gouvernement libre, trouvant dans ces conditions nouvelles de la vie politique de nouveaux éléments de force, de rajeunissement et d éclat, mais aussi participant aux excès de cette liberté périlleuse, agitée des mêmes secousses, surexcitée par les mômes luttes, entraînée vers les mêmes abîmes. Critique, il a noté d'une main sûre ce point délicat, fugitif, où Tinnovation fécondait tous les talents sans propager encore toutes les révoltes, et proclamait ses droits en reconnaissant ses limites. Moraliste, il a indiqué comment les imaginations les plus riches et les plus belles sont condamnées d'avance à la stérilité ou au déhre, si, enivrées d'elles-mêmes, elles se font le centre de toutes choses et n'acceptent d'autre arbitre que leur bon plaisir, d'autre vérité que leurs iiclions, d'autre idole que leur gloire, d'autre culte que leur vanité. Enfin, et ce n'est pas là le moindre honneur de son livre et le moindre hommage que je lui doive en fmissant, il a rappelé à une génération blasée, désenchantée et positive, qu'il y avait eu une époque où l'on avait pu croire à une renaissance générale de tout ce qui élève l'âme , ennoblît la civilisation, charme ou affermit l'intelligence, et il a dit de quel nom s'appelait le gouvernement qui avait favorisé ce généreux essor et disparu avec lui.

Si nous ne nous trompons, void comment M. Janin a été amené à écrire ce livre, dont deux volumes nouveaux viennent de paraître, et qu'on lit avec tant d'entraînement et de charme, mais aussi avec un .peu d eblouissement et de surprise.

Dans un moment où nous nous montrons tous, — ou presque tous, — un peu trop pressés peut-être de recueillir nos feuilles volantes et de disputer à Toubli du soir ces chefs-d*œuvre du matin, M. Jules Janin, roi légitime et incontesté du feuilleton dramatique, ne pouvait ni ne devait laisser périr ces merveilles d'esprit hebdomadaire qui firent, il y a vingl-cinq ans, une révolution littéraire, et qui ont survécu à trois ou quatre révolutions politiques. Ses éditeurs, ses amis, ses lecteurs, c'est-à-dire le public tout entier, lui demandaient de rassembler , sous une forme portative et durable, ce qui n'avait été jusque-là qu une cauiserie éparse sur des milliers de ces carrés de papier, si puissants et si fragiles. Mais il avait un senti-

* Histoire de la Ultérature dramatique^ iroisièmc et ({natrièuid volumes. [V<Mr )e premier volume des Causeries littéraires.)

2f2 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

ment trop vif, trop sincère, trop passionné de l'art d'écrire et de la bonne littérature poui* ignorer que, avant de convertir ainsi se^ mémoires en histoire, il fallait leur faire subir un nouveau travail ; travail de rajustement et de refonte, qui, élaguant les détails inutiles, les actualités passagères, la carte du jour de toutes ces friandises des imaginations heureuses, en conservât les parties substantielles et solides, y établît, en les rapprochant, l'harmonie et Tunité, et fit si bien, que les feuilles devinssent de pages, les pages des chapitres, et les chapitres des volumes. Ajoutons, sans songer à mal, que si, par hasard, M. Janin avait eu envie d'oubher cette vérité élémentaire, il n'eût pas manqué de gens pour la rappeler, soit à lui, soit à ses confrères.

tl s'est donc mis à l'ouvrage, tout le monde croyant, — et lui le premier, -- qu'il ne s'agissait que de retouclier ceci, d'abréger cela, de raviver en tel passage un Hnéament effacé, d'amortir en tel autre une saillie trop vive, de procéder par groupes et par phases aii lieu de procéder par individus et par heures ; ne perdant jamais de vue m le point de déprirt, ni le but d'arrivée, ni les jalons, nilesre-" lais, ni les bornes milliaires. Mais, bah ! dites à l'oîseau qui vole à travers resp:^ce, au vent d'été qui courbe en. jouant les épis mûrs, à la brume matinale qui promène sur les prés ses goutteleltes de diamant, dites-leur de s'informer du chemin, de savoir où ils vont et où ils s'arrêtent. Une fois en train de parcourir à nouveau ce quart de siècle SI encombré de prodiges et de misères, de constructions et de ruines, de catastrophes et de sarcasmes, de drames et de vaudevilles, voilà celte plume qui part, qui va, qui galope, bride sur le cou, bride abattue, trouvant plus facile et plus court d'écrire que de raturer, de créer que de corriger, de faire un nouveau livre que de rajuster un livre

déjà faitv Pour les habitués des lundis de M. Jules Janin, — et quel homnie un peu lettré n a pas suivi ave j exactitude cette étincelante gageure gagnée vingt-einq ans dé suite et cinquante fois par an? — il y a là un sujet d'êtonnement^ d'inqiiifude, j'allais presque dire de mécompte, ainsi quil arrive toujours quand on ne trouve pas quelque part ce que l'on y cherchait, et quand on y trouve ce qu'on n'y cherchait pas. Ce sentiment bizarre, perplexe/ compliqué^ que me causeM ces deux volumes, et où un léger regret se mêle à un vif plaisir, je vais essayer de l'exprimer en rappelant ce qu*eût pu être ce livre si l'auteur l'avait moins transformé, en indiquant ce qu'il est devenu, dans cette métamorphose, et en appliquant à ce double point de vue le Amiens PlatOySed magis arnica veritas : devise trois fois chère^ j'en suis sûr, à M. Jules Janin» puisqu'elle est honnête, spirituelle et latine.

Sans doute la littérature au jour le jour n'est pas la meilleure; l'improvisation a ses inconvénients et ses pé* rils, et plus on est doué de la faculté de sentir et de rendre ces impressions vives, rapides, changeantes, où vibrent les événements de chaque semaine, plus on doit les soumettre à une révision sévère, quand vient le moment de trier, dans ses soufenirs, le faux et le vrai, l'épliéraère et le durable, le sérieux et le futile, lo lingot et la paillette* 11 faut convenir pourtant que cette vibration a son charme,, et que, chez un esprit comme celui-là, à la fois juste et prompt, elle ressemble à ce premier mouvement dont il faut se méfier y parce quHl est presque tonjourshon. J'appliquerai volontiers ce mot aux appréciations littéraires ou dramatiques, générales ou personnelles, d'un écrivain pri» mesautier, aisémait ouvert à Témotion, à la surprise, à ia joie, au deuil, à la malice du moment, et habile à en re« fléter dai; j ses pages le trait décisif, la silhouette moqueuse

OU triste, le profil majestueux ou risible. Qu'il y revienne vingt ans plus tard, ^vec d'autres sentiments, d'aulres idées, d'autres amitiés, d'autres haines; qu'il y apporte le culte généreux des royautés tombées, des gloires proscrites, des causes perdues, et qu'il déploie dans ce culte cette ferveur habituelle aux natures mobiles et sincères» variables et passionnées ; évidemment ce nouveau travail, écrit sous de nouvelles influences, sera tout autre que le travail primitif : à la louange, à la satire, à la critique, à la sympathie spontanées, auront succédé la satire et la louange, la sympathie et la critique d'après coup. Toutes deux seront aussi franches, aussi consciencieuses l'une que l'autre; seulement, ceux qui, comme moi, ont gardé un charmant souvenir de la version originale, ceux qui venaient y chercher chaque lundi leur esprit, leurs bons mots, leur fête httéraire, leur enthousiasme et leur épigramme de huit jours, ceux-là, tout en admirant ce prodige de facilité et de souplesse, ce nouveau livre créé en corrigeant des épreuves, pourront éprouver quelque regret.

Supposons, en effet, que M. Jules Janin se fût contenté de retoucher, de condenser et de refondre, il ne nous eu eût pas moins donné une très-fidèle et très-spirituelle histoire de la littérature dramatique au dix-neuvième siècle. Remontant à ces fécondes années de la Restauration, date de ses éclatants débuts, il eût trouvé dans ces premiers bulletins de victoires ou de défaîtes, groupés autour de Henri ///, de Hemaniy de Christine^ de Manon De^ lorme, matière à un premier chapitre, à un premier livre qui eût été, dans toute sa fraîcheur printanière, le livre des espérances, des illusions et des promesses. Que de soirées orageuses ou triomphales, décisives ou douteuses» que d'Austerlitz ou de Malpla^uet il avait à nous raconter!

M. JULES JANÏN. . 225

ou plulôt que de récits déjà faits, et d'une façon merveilleuse, — faits par lui 1 — il n'avait qu à changer en chapitres ! Que d'études crayonnées ou peintes sur place et d'après nature, à transporter sur la toile '/ et que de noms célèbres on naufragés, que de gloires vivantes ou infirmes, que de portraits dessinés au photographe ou au pastel, à rassembler sous le péristyle de ces théâtres, d'où allaient sortir, semblait-il, des enseignements et des modèles, des constitutions et des chefs-d'œuvre, marchant côte à côte à la conquête du monde î Victor Hugo, Lamartine, Alexandre Dumas, de Vigny, Soulié, Énrule Descbamps, Mérimée, Sainte-Beuve, Nodier vieux déjà, Musset adolescent encore! Et auprès d'eux, morts de leur vivant, galvanisés par la colère, mais luttant en vain contre le torrent envahisseur, les vétérans du poème et de la tragédie de l'Empire, les Arnault, les Parseval, les Jouy, les Etienne, les Duval, les Andrieux, les Jay, les Baour, secoués sur leurs fauteuils séculaires par cette poétique tempête, et se réveillant en sursaut pour crier anathéme à ces novateurs qui les troublaient dans leur sommeil et dans leur gloire ! Et cette lutte bizarre, — paradoxale,-- trop courte, hélas î -^ où la révolution Kttéraire s'alliait au royalisme politique, et où le libéralisme politique faisait cause commune avec l'ancien régime littéraire : à ce point que ces libéraux, ces émancipateurs attitrés de la société moderne, ces héritiers directs de l'esprit de 89, mi-partis de Voltaire et de Mirabeau, ces philosophes tragiques, amants sexagénaires des hbertés grecques et romaines, ne trouvaient rien de mieux^ dans leur détresse, que. de pétitionner auprès de Chartes X pour qu'il réprimât, par une loi, parune ordonnance, et, au besoin, par quatre hommes et un caporal, cette invasion de barbares insultant à là statue de Racine et détrônant Pertinax au profit deHernanil

226 CAUSERIES LlTTËRÂlftES.

Situation singulière ! antagonisme piquant, qui Teût été plus encore, si le \ieux roi, au lieu de leur répondre par un mot charmant : « Je n'ai que ma place au parterre, » eût cédé à leur detnande, et si Ton avait vu paraître, dans la même feuille du Moniteu7\ cette ordonnance dramatique que le ConstihUionnel réclamait dans une requête, et ces ordonnances historiques qu'il combattit dans une révolution ! Assurément il y avait là, à le prendre par ses épisodes hebdomadaires, tout un premier livre d'histoire qui, sous celle plume si fme et si leste» aurait eu de quoi satisfaire les plus difficiles. Puis fût venue, de 1851 à 1838, une seconde période. Le combat finit faute de combattants ; les invalides du libéralisme classique sont morts ou à SaintePérine : mais la désunicm et le doute se glissent dans les rangs vainqueurs; les uns abusent de leur victoire, les autres ne savent pas s'en servir ; ceux-ci succombent à leurs vieilles blessures ; ceux-là reviennent à leurs goûts de compagnie franche et de maraude ; les programmes paraissent gênants aux maîtres, arriérés aux disciples -, le cénacle ouvre ses fenêtres et appelle à lui la foule distraite; le gros public de la Porte-Saint-Martin achève le bravo commencé dans le salon de la place Royale ; le dogme passe à Fèlat de légende ; on écrit encore, on s'admire toujours, mais on ne croit plus. Le théâtre ne va plus de Pertinax à Hernani et de Sylla à Chnsiine ; mais, ce qui est pire, il va de Hernani et de Christine à AngelOy à Ruy-Blas, à Caligula. C'est la période de décadence; et que d'enseignements utiles, de moralités frappantes, de salutaires réprimandes, pour l'historiographe attentif et successif de ces désertions, de ces défaillance», de ces profusicms, de ces faillites! Quoi de plus instructif^ pour qui sait domier de l'esprit aux chiffres, que ce compte de chaque semaine : tant de reçu, tant de dépensé^

M. JDLES JÂMN. 227

et l'actif qui diminue, et le passif qui augmente! 1858 inaugure une troisième phâse> camprise tout entière dans un fait : les débuis de madetnoiselle Racliei I Nul n'a mieux parlé de mademoiselle Racbel que H. Jules ianin. Dès les premiers^ jours, quand elle jouait Éryphlle et Améiiaîde devant les banquettes vides, ce fut lui qui la révéla au publie, et qui résolut d'emblée celle difGculté inouïe : amener une première fais la foule, en août 1838^ à cinq actes de tragédie 1 faire passer Camille et Hermione de cent francs de recette à cinq mille t On comprend aisément, sans que j'aie besoin d'y insister, tout ce que le début de mademoiselle Racbel arrivant juste au terme de la décadence romantique, tout ce que cette restauration factice, mais spécieuse, d'un art sortant de ses ruines, a pu fournir d'ingénieux commentaires à un critique désintéressé dans les querelles d'école, et qui, — je le dis à sa louange, — n'avait alors aucune faiblesse pour le chef du romantisine, bientôt académicien et pair de France. Quatre ans après, comrme pour donner un sens à l'avènement de mademoiselle Rachel, à la résurrection de Melpomène, on joue Utcrèce ; on annonce une foule de Virginie^ d'Agrijh jdne ; la réaction classique se développe et s'installe : noiv velle phase qu'on retrouverait tout entière dans les feuilletons de M. Janin ; feuilletons charmants, critique excellente, et qui, au 'moyen d'un très-léger effort, pouvait être parfais ^ment ajustée aux points de vue de ce tempsci. Mais le romantisme vaincu ne s'avoue pas sa défaite ; comme ces gens ruinés qui veulent qu'on les croie encore riches, il se jette dans un luxe de couleurs, d'étoffes, de costumes et d'images, qui achève sa perte. Il s'aigril et s'exagère, malheur commun à tous ceux qui ont eu leur nîmnenl et qui ne l'ont plus î Au lieu de succomber noblement, dans sa croyance et dans sa force, il se fractionne.

s*amoindrit et s* éparpille en des fantaisies puériles. Après avoir l^tè une belle el noble révolution littéraire, il n'est plus qu'un vieil enfant, s'obstinant à Tarabesque, faisant du style, mettant du rouge et. déguisant ses rides précoces sous le masque de Colombine ou la farine de Pierrot. Et> comme la société, pendant ce temps, garde ses curiosités imprudentes et ses coupables complaisances, comme elle se passionne, à vrai dire, fort médiocrement pour ces Lucrèces et ces Virginies ressuscitées, comme il se trouve que sous ce bric-à-brac renouvelé des tlomains et des Grecs il n'y a pas plus d'âme, de sentiment et de passion que sous les pourpoints moyen âge, un art mixte et frelaté se forme entre ces deux arts qui s éloignent de plus en plus de leur but véritable : et, de chute en chute, il finit par nous conduire dans le boudoir de Marguerite Gautier, dans Fatelier de Paul Aubry, dans le chalet de Flaminio ; dernier mot d'une littérature qui délaisse les hauteurs d'un système pour les banalités d'un succès!^ Là, encore, dans cette dernière période, le feuilleton est à son poste, vigilant, l'oreille fine les yeux ouverts, véridique et inflexible sous ses légères allures, signalant toutes ces décadences qui passent en haillons ou en robes de soie, et yônt où va toute chose, les lauriers du héros de roman et les roses de la courtisane. Maintenant rassemblez ces feuilletons, liez-les entre eux avec ce fil de soie que Jules Janin dévide d'une main si habile, faites jouer aux alentours, comme comparses et utilités de théâtre, ces fortuits et singuliers caprices de la société pohe, ces récréations violentes d'Athènes ennuyée, Mayeux, Robert- Macaire, Bilboquet, le chiffonnier, le bandit, l'empoisonneuse» le saltimbanque, le galérien beau parleur, le paillasse vertueux, le bouffon héroïque, la lorette sublime, monde à part que Jules Janin sait décrire avec la verve

d'ilogarihct la grâce de Gavarni ; et, diles-iuoi, ce feuilleton ainsi fait, ainsi arrangé, ainsi pris sur le nu et sur le vif, ne sera-t-il pas Thistoire, la véritable hisloire de la littérature au dix-neuvième siècle ?

Au lieu de cela, M. Janin, — du moins dans ces deux volumes, — a mieux aimé prendre pour cenlre le tliéâlre de M. Victor Hugo et préparer son avènement par une éblouissante peinture de tout ce qui amusa, émut, attrista, effraya, agita, séduisit ces années toujours chères a nos souvenirs et aux siens, qui précédèrent et suivirent la Révolution de juillet. Ces chapitres préliminaires peuvent être comparés à ce que sa baguette de fée a tracé de plus brillant. 11 y a là des portraits à remporte pièce, des croquis de maître, des modèles d'esprit et même de bon sens, sur les célébrités et les ruines d'alors; sur le général la Fayelte, sur Benjamin Constant, sur là Contemporaine, sur Marlainville, sur les enfants perdus de la presse, sur les bégayements du drame moderne, sur les colères et les brochures des vieux classiques, sur les théâtres étrangers, le théâtre anglais surtout, cette mine d'or du vieux William, où la jeune littérature chercha son premier million et ne put jamais le compléter. Si j'avais plus d'espace, je citerais tout au long la page sur la Fayette, bonne à relire et à méditer pour les violents de tous les partis. Par malheur, quand nous arrivons au héros du livre, j'avoue que mon attrait diminue et que mon embarras commence.

Je sais tous les égards, tous les respects qui sont dus au malheur et à l'exil. Pourtant il ne faudrait pas trop exagérer cette généreuse tendance de notre pays, cette promptitude à ériger les victimes de leurs propres erreurs en martyrs d'une cause vaincue. Les poètes, — on le leur a trop dit et ils se le sont trop laissé dire, — ont le droit de

230 CAUSEWES LITTÉRAIRES.

changer d'opinions, de «uîvre, dans ses préfendus pro grès, cet esprit public qu'il serait plus noble de conlenir que d'exalter. Ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être retardataires ; ils ne peuvent pas se laisser dislancer par les générations qu'ils enchantent et parler du passé à l'avenir, qui doit répéter leurs poèmes et consacrer, leur nom. SMl plaît à un peuple de pencher vers les abîmes, il faut que ses poètes soient là pour faire du lyrisme avec sa chute et s'y Jeter avec lui. Tout cela est connu, avéré, dogmatique, parmi ces courtisans du génie qui ne valent pas mieux que les flatteurs da la puissance. Pourtant les hommes d'osprit qui lisent M. Janin, — et plus ils sont spirituels, plus ils ont de plaisir à le lire, — auront quelque peine à accepter cette apothéose d'un Olympio poussé vers les extrêmes par les mécomptes de son ambition et les désappointements de son orgueil. Qu'on se donne à la République rouge après avoir chanté les Bourbons et taillé un manteau de pair dans le linceul d'un jeune prince ; que même on siège au plus haut sommet de la Montagne après s'être fait nommer comme conservateur par les bons bourgeois de Paris, il faut, pour justifier des évolutions pareilles, une conviction bien forte, bien ardente, un de ces coups de foudre, remplis de flamme et d'éclairs, qui renversent et régénèrent. Si tout se réduisait, par hasard, a des amours-propres froissés, ù des échecs de tribune trop vivement ressentis, à des portefeuilles convoités et manques, à une soif de popularité quand même transportée du parterre d'un théâtre sur les bancs d'une Assemblée, alors l'excuse serait moins valable, la conversion moins héroïque, la disgrâce moins émouvante, l'exil plus voisin de M. Félix Pyat que de Dante Alighieri. Mais n'insistons pas trop, et, pour garder nos coudées plus franches, tenons-nous-en à la littérature.

Est-il juste, eât-il exaet de faire de M. Hug©, poète dramatique, ta plai>ète autour de laquelle gravite tout le théâtre moderne ? Est-il équitable de nous peindre avec tant de séduction et de nr>agiè cette grande époque de renouvelleinent, de préparation et d'attente, ce magnifiq^ie mouve» ment littéraire de 1827, ces lois nouvelles promulguées sur le Sinaï d'une préface, ces théâtres étrangers ouvrant leurs poétiques trésors, cette société, cejeune siècle, cette littérature en travail, le tout pour servir de prélude h quoi? A Vhomme rouge de Marion, aux poisons de Lmci^e Borgia, à la marotte de Triboulet, au bourreau de Marie TudoVy aux guenilles de don César, au caveau perdu des Burgraves? M. Hugo, grand poète dans ses odes, gramf prosateur dans son roman, n*a jamais eu de véritable succès au théâtre; il n'y a pas laissé de traces profondes, et aujourd'hui, après vingt ans à peine, pas une de sespièces n'est restée au répertoire. M. Sainte-Beuve, à l'époque de ses admirations les plus vives pour le grand Victor y se plaignait qu'il ne ménageât pas assez ses drames. A part Eeifianiy Marion Delonne et quelques scènes du Roi sarmise^ oii éclate le génie lyrique, mais non dramatique, son théâtre n'est qu'un démenti formel donné nonseulement à l'histoire, à la raisbn, à la morale, à Thonnêteté publiques, mais encore à ses propres doctrines^, aux doctrines de la fameuse préface de Crwnty^//. Il y a plus: c'est par le théâtre de M. Hugo qu'a commencé l'avoftement du romantisme ; c'est en passant du public de Beinani à celui du Roi s* amuse et de Ruy^Bias, que lea esprits d'élite, enrôlés au début sous les bannières de l'école nouvelle, sentirent quelque chose qui s'abaissait, qiri se dégradait, qui se grossopit, qui passait du salon dans l'atelier, et du cénacle dans le club. Si l'on consulte les indice» matériels de cette popularité que

M. Hugo poursuivit loujours et qui l'a conduit à Jersey, on est forcé de convenir que M. Dumas a eu des succès plus vifs, plus populaires, H. Scribe une fortune plus durable, plus universelle, plus incontestée, que Casimir Delavigne même a été plus généralement applaudi : non pas que je sois très-enthousiaste de ces trois auteurs et de leurs pièces ! je veux simplement replacer les noms et les œuvres sur un pied d'égalité relative, et rappeler qu'une histoire de la littérature dramatique qui ferait du théâtre de M. Victor Hugo le dernier mot, la clef de voûte, Yoméga du théâtre moderne, manquerait, au moins sur ce point, de proportion et de justesse.

M. Janin a donc trop cédé, cette fois, à ce sentiment généreux qui l'attirait vers la disgrâce et le malheur; il a trop sacrifié à des amitiés, honorables sans 'doute, mais qui devraient toujours s'arrêter au seuil de ces vérités immortelles, garanties delà société et de la morale, nonotoins que de la littérature et du goût. Les amis que M, Janin compte dans nos rangs — et il en a de bien sincères — ne sont pas tous, qu'il le croie bien, intolérants et fanatiques : ils ne lui demandent pas d'adorer ce qu'il brûle, et de brûler ce qu'il adore ; ils ne lui demandent pas de lancer un anathème ou de réciter un sermon contre ces élégants plaisirs de l'imagination et de l'esprit, ces fêtes de l'art, ces émations du théâtre dont il est le chroniqueur si ingénieux et si brillant. Ils ne lui demandent pas même de maudire — ne maudissons personne ! — ces écrivains dangereux qui, en des oeuvres malfaisantes, ont malheureusement donné des modèles de verve et d'esprit : qu'il ait lu avec profit, qu'il relise avec délices Zadig et Candide, Mefiu non et le Neveii de Rameau ; que même il se moque des ennemis de Voltaire quand ces ennemis sont des maladroits, passe encore ! Mais qu'il ne glorifie pas Voltaire

M. JULES JA^:iN. 255

(Tune façon absolue; qu'il n ail pas Fair d'oublier cet odieux crime de la Pucelle, lui qui, dans celle Histoire de la littérature dramatique, a rendu un nouvel hommage, si ému et si touchant, à la mémoire de la princesse Marie, celte douce et sainte vengeresse de la vierge inspirée, lui qui, admirateur de M. Ingres, Yillustre ami de M. Berlin, s'est incliné comme nous tous devant cette sublime figure de Jeanne d*Arc, nouveau chef-d'œuvre de celle verte vieillesse, nouvelle réparation offerte à la chaste héroïne par le génie de la France ! — Qu'il pratique et honore la confraternité littéraire, rien de mieux; mais qu'il ne prodigue pas les caresses de sa plume charmante à ces absurdes séides de grands poètes fourvoyés, à ces pitoya^ blés glaneurs de regain socialiste, qu'il faudrait traiter, non pas par de§ objections et des critiques, mais par des douches et de Tellébore. Au fond il est des nôtres ; il fut le premier, en des temps mauvais, à protester contre la dém^ogie triomphante en Thonneur de ceux qui tombaient ; il est des nôtres, lui qui écrasa d'un si puissant et si merveilleux sarcasme les risibles et honteux succès du sieur Proudhon ! Qu'il ne préfère pas, qu'il ne préfère jamais ceux qui T^areraient en le fialtant, à nous, qui, en l'avertissant, l'aimons encore, et qui voudrions faire de nos réserves mêmes un témoignage de nos sympathies !

Je ne sais si je me flatte, mais il me semble que je puis risquer aujourd'hui ce que je n'aurais pas osé Fan passé. Lorscpill y a, d'une part, travail consciencieux et loyal, de Taulre indulgence attentive et sympathique, il s'établît à la longue entre l'écrivain et le lecteur je ne sais quelle familiarité douce et amicale qui amène des concessions réciproques et finit par ressembler à un droit. Eh bien , ce sont deux concessions que je vous demande, deux privilèges que je vous prie de m'accorder : le droit de parler d*un éminent critique et d'un excellent livré en m'élevant au-dessus de twite préoccupation personnelle, et le droit plus difficile et plus délicat d'aborder cerlains souvenirs, de loucher à certaines questions, d^effïeurer certaines nuances en me maintenant dans ces régions purement intellectuelles où les faits se traduisent en idées, et que j'appellerais volontiers la philosophie de la politique : il est bien entendu que nous oublions notre grec; sans quoi nous serions obligé de nous souvenir qu'en grec philosophie veut dire amour de la sagesse, et

* Portraits politiques et révolutionnaires 1843-1851. — Études historiques et littéraires. 1851-1854.

vmia me demanderiez comment h sagesse et la politique peuvent marcher de compagnie.

Ce serait faire ou du moins préparer un glonenx chapitre de notre histoire que de recherdier les afférents effet» que produisit sur les diverses familles d'esprits et dans les partis divers la Révokttion de février. Vous comprenez^ bien, n* est ce pas? que je, ne veux pas parler de cet effet d'angoisse immédiate et matérielle que nous éprouvâmestous en voyant cet admirable pays livré à des utopistes , à (les rêveurs et à des bandits ; non, ene<M*e unefois, je fais de l'histoire métaphysique, le suppose que nous n'étionsinquiets ni pour nos tètes ni poin* nos poches, le ne songe qu'à ce mouvement, à ee pêle-mêle qui s'accomplit dans nos cerveaux en face de cette catastro{^e soudaine. Si l'on avait pu pénétrer dans les intelligence» comme Âsmodée dans les maisons, que de variétés piquantes, que de contradictions bizarres, que de querelles de iiïènage n'y aurait-on pas aperçues ! Il y avait le républicain prévoyant et spirituel, tout embarrassé, tout penaud de son succès,. i>e demandant ce qu'il i^lait en faire, et regrettant déjà répoque où il pouvait se borner à adorer sa chimère a» lieu d'être forcé de la pratiquer ; il y avait le démagogue fanatique ou niais, s' enivrant de son triomphe et y trouvant deux sujets d'inépuisable surprise : avoir eu raison urtë fois en sa vie, et être, contre toutes ses habitudes, da parti du gouvernement ! H y avait l'bomme dévoué à la monarchie qui tombait, frappé dans ses affections, dans desintérêts, et, plus que cria^ dans se3 croysices, dans s^ espérance? publiques et privées. Il y avait le légitimiste sincère, s'e^rçant de se prouver à hii-méme qu'il était enchanté et qu'il figurait parmi les vainqueurs; il y avait aussi le moins ému, le moins agité de tous, le touriste d'i-< dèes se préparant à un voyage à travers les impressions^

336 CAUSERIES LITTÉRAIHES.

républicaines ; le plus grotesque et le plus comique, le républicain antidaté, affirmant à ses voisins, à ses amis, à ses électeurs futurs, qu'il avait toujours prévu, prédit et désiré la république ; et enfin, le pliis bouleversé et peutêtre le plus malheureux, Tesprit fin, délicat, altique, littéraire, académique, s'avouant avec horreur que le dernier hurleur de club et de carrefour était en ce' moment un personnage plus important que lui dans l'État, et se pro* mettant in petto^ si jamais on sortait de cette phase de constitutions et de barbarismes, d'être héroïquement et indéfiniment du parti du plus fort.

Cette énumération rapide et incomplète, jsi je tentais d'y insister et de l'approfondir, me mènerait trop loin, et dépasserait de beaucoup les limites de cette causerie. Je me borne donc, et je prends parmi ces différents types deux de ces variétés intelligentes, séparées par un principe, rapprochées par un malheur : l'homme dévoué à la monarchie de 1830, et l'homme resté fidèle à celle qui l'avait précédée. Je répète à satiété — cette étude serait impossible sans cette précaution capitale — que ce ne sont pas des êtres actifs que je mets en scène, mais des êtres pensants; que je n'analyse pas deux partis, mais deux cerveaux ; que je ne suis pas historien, mais psychologiste. C'est de la critique, rien de plus, et, puisque je m'occupe en ce moment d'un de nos critiques les plus illustres, j'ajouterai que c'est de la couleur locale. -

J'en appelle à la bonne foi de notre première insonuiie républicaine, de cette pâle et morne nuit d'hiver dont chaque minute fut partout marquée par ce tocsin sinistre, piarcil au glas funèbre d'un agonisant ou d'un royaume, mélopée lugubre des incendies ou des révolutions. Étionsnous contents, triomphants, tranquilles,en paix avecnotra conscience intellectuelle et avec nous-iiièmes? Non, nous

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ne l'étions pas, ayons le courage de le dire, et profitons de nos malheurs pour rentrer à fond dans le vrai; nous ne Tétions pas, nous ne pouvions pas l'être. Nous n'avions nîaîmèni servi la monarchie qui s'en allait. Associôs^ à Toppositiou et à la lutte, il semblait que nous devions l'être aussi à la victoire; et pourtant un impérieux instinct ou plutôt une inexorable évidence nous disait le contraire: nous parler, en ce lïioment néfaste, de contentement, de joie et de triomphe, nous eût semblé la plus amère des dérisions, la plus sanglante des ironies : nous offrions ce singulier spectacle d'intelligences honorables et çincères s'effrayant et s'attristant de la chute d'un gouvernement qu'elles avaient désiré voir tomber ou même concouru a renverser. A ce sérieux sujet de réflexions douloureuses s'en joignaient d'autres d'une nature plus légère, mais tenant de plus près peut-êlre aux susceptibilités de l'amour propre et de l'esprit. 11 était dur, très-dur, pour des hommes spirituels, — je suppose modestement que nous avions tous des prétentions à cette épithète, — de songer que nous venions dépasser les plus belles années de notre jeunesse et de notre vie à nous passionner, sur la foi du National, pour les questions du droit de visite, de l'indemnité Pritchard et du recensement à domicile *. Il était dur, très-dur, pour des habitants du faubourg Sainl-Germain d'Athènes, pour les arrière-neveux de Rivarol et de Champcenetz, de penser qu'ils se trouvaient, en définitive, * avoir fait la courte échelle aux citoyens Bastide, Crémieux ' et Recurt, se hissant d'un premier-Paris à une barricade, et d'une barricade au ministère.

Voilà quel fut le mauvais côté, le passif de notre bilan

* Voir les nriielcs de M. Cuvillicr-rieury. Portraits politiques et révolutionnaires, tome I, pngcs GO et suivanles.

inteilectuel. L'actif offrait, Dieu merci! des compensations magnifiques. N'éiant pas engagés avec le gouvernement qui s'é(TOulait, nous pouvions aller droit aux causes du mal, au point de départ moral de cetle grande déviation «ociale, et, pour tout dire, à la part visible de la Providence dans ce redoutable événement. Frivoles, passionnés, inconséçients, dépaysés la veille, nous nous relevions, sous le coup de foudre, sérieux, utiles, applicables, sûrs désormais de notre misrion et de notre tâcbe, ayant des vérités palpables à défendre, des passions destructives à combattre, des pmls éminents à conjurer. Là ne se bornaient pas nos satisfactions, nos allégements d'intelligence. Nous sentions s'effacer et disparaître ces tristes barrières qui nous séparaient des hommes destinés à rester, dans toutes les fortunes, Thonneur de la civilisation et des

^ lettres, de leur pays et de leur siècle. Nous pouvions enfui revenir k Vous sans apostasie el sans faiblesse, à Vous, tes maîtres admirés de notre jeunesse, las modèles de notre pensée, les instituteurs de notre style, les dépositaires des grandes traditions de Tesprit français ! Au lieu de vous apercevoirà travers la poussière de nos dissidents politiques, il nous était permis de vous saluer au grand soleil de nos adversités : vous n'étiez plus des hommes d'État, vous redeveniez tes premiers de nos penseurs, de nos écrivains, de nos moralistes, de dos orateurs, et nous, nous redevenions vos élèves. Nos prédilections, nos antipathies iitt^^res, cessaient de se teindre de cet es{M*it de parli qui est la négation du goût et du sentiment vrai en littérature :

, nous n'avions plus à nous pâmer pour des gens ridicules, à nous renfrogner coatr& de b^les choses, à subir, aiticle par article, ce cahier des charges que tout parti s'impose ou se laisse imposer, et que la révolution venait de déchirer de sa main brutale. Il y a dans ces volontaires servi-

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tudes de l'esprit quelque chose de si onéreux, que la déli- \rance dédommage de bien des avanies, et, pour ma part» je n'oublierai jamais la joie avec laquelle je payai mes quarante-cinq centime en songeant que cet impôt était peut-être une rançon.

Le rdle des hommes attachés de coeur au gouvernement de 1830 était plus douloureux et plus simple : ils étaient frappés dans ce qu'ils aimaient : il leur restait, comme à nous^ la société à défendre, le pays à sauver, des doctrines funestes à repousser, d'horribles catastrophes à atténuer ou à prévenir. Seulement, par reffet de leur position méioe^ ils ne pouvaient pas rattacher cet ensemble de défense et d'attaque à un ordre d'idées supérieur aux lois de la sagesse et de la raison humaines. Le plus honorable, le plus légitime sentiment de fidélité et de re^>ect les empédiait de reconnaître autrement que comme un fait accompli cette révolution qui les foudroyait. Nous regardions en deçà, eux au delà de cette effrayante date du 24 février. Nous en recherchions les causes, les sources cachées , les filiations lointaines : ils en constataient les effets probables et les résultats logiques. Nous remontions, jusqu'en 1830, jusqu'en 1789, ce courant révolutionnaire dont la dernière crue nous apportait tant de ravages et d'immondices : eux prenaient ce courant au point même où il devenait si menaçant, et ils travailiai^t à la digue, c'est^à dire au plus pressé. En d'autres termes, ce qui était à nos yeux un grand malheur, un grand danger et une grande leçon, n'était pour eux, ouvertement du moins, qu'un grand danger et un grand malheur; et il n'en fallait, du reste, pas davantage pour que leur fermeté et leur talent maintinssent, en cet instant terrible, leur influence et leur place dans cette société qu'ils défendaient encore, alors qu'ils ne la gouvornaîenl plus. ^

11 me semble que je viens- de désigner et presque de nommer M. Cuvillier-Fleury. Jamais situation ne fut plus nette et plus tranchée que la sienne. Elle offrait cela de particulier, que le seul défaut, la seule lacune que ses anciens adversaires allaient trouver à sa critique sî ferme, si solide, si incisive, si brillante, constituait pour lui et pour lui seul un mérite dcî plus ; que ce qui, chez un autre, aurait paru Tobslination exagérée du vaincu, aimant mieux accuser les hasards du combat qu*avouer les vraies causes de la défaite, n'était chez lui que le complément et Tépilogue d'un poste d'affection et de confiance, et qu'il était engagé d'honneur, sous peine d'inconstance et d'ingratitude, à ne pas céder un pouce de ce terrain où le sillon constitutionnel venait tout à coup de s'ébouler dans le gouffre démagogique.

Heureusement , — ou malheureusement , — même en écartant celte question délicate et scabreuse de la filiation providentielle, sociale et morale de la Révolution de février, il restait encore assez d'horizon et d'espace à cet athlète qui descendait d'un palais dans un journal, tandis que de pitoyables parodistes montaient de leurs journaux dans des palais. On sait avec quel éclat M. Cuvillier-Fleury a fourni, depuit sept ans, cette carrière qui, nous l'espérons, a encore devant elle bien des années de lutte glorieuse et de salutaire enseignement. S'il était permis de plaisanter, même du bout des lèvres, à propos d'augustes infortunes et de douleurs sacrées, nous dirions que nul mieux que rénn'ncnt auteur des Portraits politiques et révolutionnaires n'a mérité qu'on lui appliquât le vieil adage : « A quelque chose malheur est bon. » Bien que sa réputation littéraire soit fort antérieure à 1 848, on peut dire que cette révolution a donné à son beau talent une allure toute nouvelle, qu'il a fait, dans ces six ans, un pas immense»

et que le facit indfignatix) versum du satiriste latin a passé avec ses généreuses ardeurs dans son énergique prose.

Deux grandes dates partagent les travaux de M. Cuvillier- Fleury : février 1848 et décembre 1851 ; c'est A la première, ai -je besoin de le rappeler? que se rattachaient lc& Portraits politiques et révolutionnaires ; c'est à la seconde que viennent se rejoindre les Études historiques et littéraires. Il va sans dire, — et mon extrême naïveté ressemble presque à de la malice, — que la politique tient une plus grande place dans les deux premiers volumes, et la littérature dans les deux derniers. L'ensemble offre un caractère visible d'harmonie et d'unité. C'est, des deux parts, de la grande critique, de l'excellente littérature, s'adressant ici à une société révolutionnaire, là a une société pacifiée ; un cours d'histoire intellectuelle, littéraire ou pratique, adossé d'abord à une révolution, et ensuite à un coup d'État.

Dans sa première partie, l'auteur s'était surtout assigné deux tâches, qu'il a remplies toutes deux avec autant de vigueur que de succès. Venger les victimes de la Révolution de février de ces outrages qui seraient la honte éternelle d'un peuple s'ils ne faisaient partie des dernières fièvres de la lutte, des premières, ivresses du triomphe ; prendre vis-à-vis des auteurs, des sophistes, des historiographes, des bateleurs, des Égéries de cette révolution, cette revanche du talent, de la verve et du bon sens, qui finit par l'emporter, en France, sur les victoires officielles; et, de celte double polémique, à la fois multiple et homogène, faire une armure complète, l'armure d'une société qni, n'étant plus défendue par ses ministres, par ses fonctionnaires, par ses magistrats, par ses gardiens attitrés^ devait l'être par ses volontaires, et trouvait en eux une res-

^ CAUSERIES LITTËftAIRES.

«ource transitoire, entre le pouvoir qui n'existait pas air <x>re et celui qui n*exi^tait plus.

On a lu, on relira les beaux articles de M. Cuvillier* Fleury sur le roi Louis Philippe, sur le gouvernement représentatif, sur la Révolution de fiévrier, sur le roi éL Taucien régime , sur tous ces souvenirs brûlants et saluants, auxquels des esprits impitoyables ou légers eussent -volontiers donné pour épigraphe le V^e victis ! de notre ^eul Brennus. Nous n acceptons pas tout dans ces points de vue si éloqueounent développés ; cor les courtisans du malheur, surtout les âmes élevées et les nobles cœurs, peuvent avoir leurs entraînements et leurs excès commt les courtisans de la puissance. Mais qu'elles sont bi^i seur lies, qu'elles sont persuasives, dans leur simplicité fei^me «t triste, ces flatteries de la fidélité el du talent à l'adveri»té, la vieillesse et Texil ! D'ordinaire c'est un livre, un pamphlet, un paradoxe suggéré par les passions du moment, qui sert à M. Cuvillier-Fleury de texte et de point <le départ. Il s'^ empare ; il ramasse danfe l'arèae encore humide ce gant jeté par une main étourdie ou souillée, et, ^u bout d*un quart d'heure, ce n'est plus le sang des proscrits qui teint ce gant de combat, c'est celui de l'imprudent agresseur. Bien inspiré quand il loue, l'auteur 4es Portraits politiques et révobUionnaires l'est encore mieux quand il attaque, quand il châtie. C'est une galerie vengeresse que celle où il a réuni tous ces coopérateurs directe ou lointains , tous ces conunentateurs inunédiats •ou posthumes de la llévolulion, Louis Blanc, Proudhon^ Ledru-BolUn , Eugène Sue, Victor Hugo, Daniel Stem, Lamartine surtout, Lamartine, poète et orateui% historien •ou héros de son propre récit, institut^r du peuple, romancier, publici^ite, Cisayant, à force dubiquité littéraire, 4le .conjurer à la fois le souvenir «t l'oubh, le soiivenir jqai

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te condamne, Tcmbli qnî Yexécate. M. CnvilHcr-FFenry, on le eomprend, a c^ïlre Lamartinfe un ressentiment fmpla* eaUe. Il le pinend eorps à corps, à ehaque instant, comme la personmileation la phis brillante et ta plus fatale de ce prétendtt mooTement popolatre, qui, sans lui, aurait re* culé penl-être, faute d'une voix et d'un nom. Mais comme ce ressentiment est habile! comme il choisit bien les points vulnérables ! avec quel art et quel goût les griefs du sujet et du citoyen se cachent sous les Justes rigueurs dtt critique, montrant sans cesse le manvais exemple littéraire à côté de la mautaise action politique, Tinitiative funeste de ThoRHne public continuée et aggravée par la» déclaration sentimentale, les sophismes enluminés du pubhcisle et de Técrivain î Qu'il ne s'y trompe pas, ce lut là non pas la seule çau^e, mais une des causes principales^ du grand succès de son livre, bien plus que le plaidoyer^ ai éloquent et si honorable d'aillem^s, pro domo sttâ. Ici, le domus sua, la maison envahie, pillée, insultée, salie, saccagée, c'était la France entière, et cette critique austère ei vraie, très-modérée dans la forme, très-passionnée dans le fond, plus voisine d'Archiloque que de Quintilien, rél>ondait admirablement aux intarissables rancunes de la^ France, Ces rancunes qui devaient s'exprimer, quelques^ mois plus tard, dans un vote dont rien n'égalera Jamais Télectrique unanimité, M. Cuvillier-Fleury les traduisait poiBT les lettrés, pour les dilettantes du bon sens, et ses traductions avaient tout ensemble le piquant d'une revanche, rautorité d'un arrêt, la portée d'une leçon. Le courtisan ému, uu peu aigri parfois, d'une royale infortune, devenait, par sa position, par son talent, par le choix de ses moyens de défense et surtout de ses points d^attaque, l'interprète d'un grand pays qui ne partageait pas toutes» ses affections, mais qui partageait toutes ses haines.

244 GÂUSËKIËS LITTERAIRES.

Les deux volumes que M. Cuvillier-Fleury a plus récemmont publiés, et qui sont aujourd'hui dans toutes les mains, n^ont pac et ne pouvaient pas avoir cette allure de polémique ardente» chaufTée aux flammes révolutionnaires, qu'il s'agissait de maudire et d'étoufîer, frémissante des douloureuses ivresses d'une défaite qui se venge de sçs vainqueurs. Ils s'appellent d'un nom pluspaisible, Études histoligues et littéraires; ils marquent une date que la liberté ne compte pas au rang de ses anniversaires ; ils embrassent une époque où tous les vaincus de Février ne redeviennent pas vainqueurs, mais où bon nombre de ses vainqueurs figurent à leur tour parmi les vaincus. La passion se tait, les ressentiments s'apaisent, la justice se fait plus conciliatrice et plus calme, la littérature reparaît au premier plan, et là, comme ailleurs, remplit la place laissée viji^e par la politique. Et pourtant, sous cette différence d'aspects extérieurs, c'est bien le même esprit, c'est bien le même homme : un même fil indicateur conduit du premier livre au second ; un même souffle glisse à travers toutes ces pages,. Ce fil, ce souffle, il est facile de leur trouver un nom, quelque peu vieilli, mais que l'auteur ne renie pas, et qu'il rajeunit en sa personne. M. Cuviljier-' Fleury est un libérci : libéral après 4848, lorsqu'il géimt ou s'indigne de ces emportements qui reculent peut-être d'un siècle la solution de nos problèmes politiques ; libéral après 1852, lorsqu'il défend, dans les ouvrages de l'esprit, les impénitences de liberté, les regains de tradition philosophique, les survivances d'esprit d'examen, ou, mieux ejicore, lorsqu'il maintient rindépendance des lettres, et ce sentiment de dignité morale qui peut se soumettre à tous leà régimes sans être humilié par aucun. C'est là la Rouble inspiration de ces nouveaux volumes. Nous nous associons pleinement à la seconde; nous faisons nos réser-

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ves pour là première. Dans ces beaux articles sur M. Mignet, sur le prince Albert de Broglio, sur M. Saint -Marc Girardin, M. Cuvillier-FIeury a été un peu trop, pour le libéralisme philosophique, et celte fois avec moins de motifs sacrés, ce qu'il avait été, après Février, pour les augustes clients de sa chaleureuse éloquence. Il a un peu trop pris le Va^ victis! au contre-pîed de la lettre. Mais^ à part cette légère dissonance, quels nouveaux trésors de verve, d'honnêteté, de justesse, d'alticisme! quel heureux et rare mélange de solidité et d'éclat I Je rappelle en courant les pages de X Histoire de la Restauration, sur Homère, sur madame de Longuevillé, sur Jean-Jacques Rouseau, sur nos diverses écoles poétiques, le ravissant chapitre d'histoire littéraire, morale et mondaine, intitulé : De V emploi des camellias dans le drame et le roman. Je glisse sur toutes ces bonnes fortunes d'idées et de plume, et ne m'arrête un moment qu'au morceau qui me paraît le chef-d'œuvre du livre : De la critique expérimentale dans les œuvres de M. Sainte-Beuve.

L'entreprise était hardie, le combat inégal, les dangers nombreux et de plusieurs sortes. Il s'agissait d'un article de M. Sainte-Beuve sur ou plutôt contre les Hegrets. M. Sainte-Beuve est bien heureux ! il ne regrette rien ni dans l'ordre des opinions, ni dans celui des sentiments, et cela pour une excellente raison qu'il avoue lui-même : c'est qu'il n*a jamais rien aimé, et jamais cru à rien* Une fois qu'on a le courage de faire à soi et aux autres de ces aveux-là, on est bien fort. M. Sainte-Beuve avait donc attaqué avec son joli petit dard d'abeille changée en guêpe tous ceux qui, après avoir été ministres, hommes d'État, membres influents des Chambres ou des Assemblées, n'étaient pas arrivés comme lui à ce deofré d'immolation du passé et de détachement des choses humaines où il semble

246 CAUSERîES LlTTêRAÏRES.

que ce qui n'existe plus n'a jamais existé. II n'y a que les sceptiques endurcis pour demander à leur prochain de pareils stoicîsmesJ L'ingénieux causeur s'y était pris avec cette grâce charmante qu'il met à toutes choses; â embaumer les morts et à enterrer les YÎvanls. I>ans cette opération chirurgicale, dans cette amputation au chloroforme de tout ce que l'esprit et le cœur peuvent garder de noble, de généreux et de fidèle, il avait déployé cette dextérité de praticien souriant â son patient, cette câlinerie de chatte jouant avec sa victime, cette malice à triple aiguille de douairière surveillant les imprudences de salon, tout cet ensemble de qualités exquises dont il a fait un art, une science, et que sont réduits à admirer de loin ceux-là mêmes qui se sentent le plus incapables d'en approcher. Les Regrets, de M. Sainte-Beuve, avaient fait le bruit qu'ils méritaient : c'est un de ces articles qui ôtent le droit de saluer le duc de Broglie, mais qui font dire' aux indifférents et aux désabusés : « Ce diable de Sainte-Beuve a bien de l'esprit ! »

C'est à cet article que M. Cuvillier-Flcury a répond» dans les pages que je mentionne ; je n'ai ni envie ni besoin d indiquer les aulres difficultés, les autres périls de sa tâche, la nécessité visible de riposter à un fusil chargé à balle, avec un fusil chargé à sel. Eh bien, jamais tâche plus digne et plus difficile ne fut remplie avec plus de talent et ne se termina par une victoire phis éclatante. Tout yestj dans ces nobles pages, la verve substantielle et solide qui fait le fond de sa manière, et le feu de file de coups d'épingle tatouant l'épiderme de gouttelettes vermeilles ; le cru généreux et pur de Médoc ou de CIos-Vougeot, et le Champagne acidulé qui pétille et mousse si bien dans les Causeries du lundi. Je disais tout à l'heure que W. Cuvillier-Fleury avait commencé le combat avec des

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armes inégales : je me trompais ; il a eu toutes les siennes et toutes celles de son adversaire. Non, il n'y a pas lieu de désespérer d'une époque, de s'humilier d'une Uttérahireoù de pareilles joutes sont possibles, où les sentiments les plus honorables qui puissent relever le malheur et la défaite trouvent de semblables interprètes.

Je fmis forcément, çt avec bien des regrets : ce sont là les miens ; j'aurais voulu cependant parler de deux autres perles de grâce, de finesse et d'enjouement : ÏOrmlhoiogie passionnelle de M. Toussenel, et les Homélies protestantes de madame de Gaspaîin. J'aurais voulu aussi réfuter la seule critique littéraire qui ait été et qui ait pu être adressée à ces belles Études. On a reproché à M. Cuvillier-Fleury d*avoir publié un recueil d'articles, de n'avoir pas fait un livre. Sans doute il vaudrait mieux, au point de vue de la postérité (quel gros mot !), que les hommes d'un grand talent fissent des livres, qu'ils donnassent pour but à leur carrière Vexegi momimentxim du poêle. Pourtant prenez garde : on. exprimant ce regret ou ce blâme, êtes- vous bien sûr d'être de vôlre temps? êtes-vous bien sûr de comprendre la transformation qui s'est faite, non pas peut-être dans les facultés de Tesprit, mais dans l'emploi de ces facultés? Je vénère l'in-quarto, comme on vénère ces portraits d'ancêtres revêtus de costumes que la vie actuelle rendrait incommodes, intolérables et impossibles. Les hommes supérieurs, n'est-ce pas? sont les grands seigneurs de l'intelligence. Eh bien, le jour où vous me trouverez mi grand seigneur de 1855 (je suppose qu'il y en a encore) aimant mieux s'embarquer dans un solennel équipage à la Van der Meulen, forts chevaux et énorme carrosse, que prendre tout simplement le chemin de fer, je passerai condamnation sur ces livres, messagers rapides, courageux chauffeurs, waggons ailés de Tesprit moderne.

M. Cuvillier-Fleury a préféré le cheitiin de fer; a-t-il mal fait? Je ne le croîs pas. II est arrivé vite ; il a eu le temps de dire à ses compagnons de route bien des vérités piquantes, instructives, inneffaçbles, de saisir au passage bien des sites pittoresques, de faire, à chaque station, bien des aumônes d'idées, d'honnêteté et de bon sens. Et voilà qu'il trouve au débarcadère un public empressé, reconnaissant, sympathique, heureux d'applaudir à son talent, d'honorer son caractère et de proclamer ses succès.

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