‹ Nouvelles causeries scientifiques: ou, Notes adresse?es a? l'occasion de l'ExpositionChapitre 1 sur 24 · M. H. MILNE EDWARDS · texte numérisé non relu

M. H. MILNE EDWARDS

PARiS.

GAUTHIER-VILLAItS, IMPRIMEUR-LIBIIAIRE

m DVREAD DES LOMGITUDEB, DE L'ÏCOLE POL V t BUB NI QDE,

svccEsSEUH ue. hallet-uj

(Se Tend an profit de l'AsBocUtian.)

lation totale de la Suède augmente d'une manière assez régulière. En 1750 elle n'était que de i 763 338 âmes; en i876elle s'élevait à 44^9 7^^ âmes. Dans quelques moments il y a eu décroissance par suite (Je mauvaises récoltes ou d'une augmentation anormale dans le chifTre de l'émigration ; mais» en moyenne, l'accroissement a été d'environ i pour 100 par année.

La proportion de la mortalité est restée d'environ 2,75 pour 100 pendant toute la période comprise entre 1751 et i8io,mais dans les derniers temps elle s'est abaissée notablement; ainsi» dans la période comprise entre 1871 et 1875, elle est descendue à 1,83 pour 100, dont 1,71 à la campagne et 2,56 dans les villes; en i872ja mortalité n'a été mèmeque de i,63 pour 100, chiffre qui n'est offert dans aucun autre pays, sauf peut-être en Norwége.

L'augmentation du bien-être général, que ces nombres semblent indiquer, est également mis en évidence par l'augmentation de la taille, car depuis longtemps les recherches statistiques faites chez nous par Villermé ont démontré l'existence de relations Intimes erttre ces choses. Les mesures auxquelles les recrues de la milice sont soumises établissent que, pour les 35 dernières années, cette augmentation a été en moyenne d'environ 18 millimètres.

Le nombre des mariages varie notablement, et les différences que l'on remarque à cet égard coïncident avec l'abondance plus ou moins grande des récoltes. En 1867 et 1868, celles-ci furent mauvaises, et pendant la période quinquennale 1866-1870 la proportion des mariages tomba à 59,9 pour 10 000 habitants, tandis qu'elle avait été de 7 1 , 3 pour la période i86i-i865, et que pour la période 1871-1875 elle est remontée à 70,2. Mais il est à noter que, vers le milieu du siècle dernier, elle était de 90,9.

L'émigration, qui enlève annuellement beaucoup d'individus

aduliez, me paratl ne pas être éirangère à celle dîminulion dans le nombre des mariages. Pendant le dernier qnarl de siècle, la Suéde a vu partir pour l'étranger plus de 200 000 de ses habitants qui, pour la plupart, sont allés s'établir dans les Êiais-Unis de l'Amérique. ■

Malheureusement, en Suède comme en France, la proportion des naissances illégitimes a beaucoup augmenté depuis un siècle; elle paraît avoir triplé pendant celte période. De 1871-1875, elle a été d'environ 10 pour too, el ce changement doit être attribué en partie à l'augmentation relative de la population des villes. Ainsi Stockholm, qui, en i85i, no comptait que 94a3a habitants, en possède aujourd'hui plus de 157 000, et cette ville fournil 37 pour 100 d'enfants illégitimes, tandis que, pour les campagnes, celte proportion n'atteint pas g pour 100. 11 est. d'ailleurs, à noter que sur 100 enfants illégitimes, on en compte 10 dont les parents étaient flancés, c'està-dire unis par des promesses de mariage, et que, d'après In législation suédoise, ces enfants jouissent des niâmes droits civils que les enfants légitimes. Le désordre révélé par le nombre des naissances illégilimes est donc en réalité beaucoup moins grand qu'on ne ocrait porté à le croire au premier abord, et, pour ne pas être injuste envers la Suède, il convient de rappeler qu'à Paris, l'année dernière, sur 55 oi6naissances, on en comptait 14 474 ']^* étaient illégilimes.

J'ajouterai qu'en Suède près des 86 centièmes de la population bahilent la campagne.

Les progrès accomplis par l'agriculture, pendant les dix dernières années, sont très-remarquables, et pour les apprécier il faut se rappeler que, sous le rapport de la fertilité du sol et de son exploitation, la Suéde se divise en deux parties trèsdissemblables : la région du sud et la région septentrionale, •comprenant le Norrland et la Laponie, où la rigueur du climat ^' l'aridité des terres, les marécages et les hautes montagnes

créentauxculiivaleursdegrandesdirQcultéSyOÙilnepeutyavoir guère que des forêis ou des pâturages naturels, el ou la popu* lation, très-clair-semée» est en partie nomade. Aussi, lorsqu'on prend en considération Tensemble du royaume, trouve-t-on que les terres cultivées n'y occupent qu'une Irès-faible partie de la superficie générale; elles n'en constituent pas même 7 pour loo. Si l'on y joint les prairies naturelles, la proportion s'élève à 1 1 y5 pour loo; tandis que, dans la Scanie ou Suède méridionale, elle s'élève à 46 pour loo pour la province de Kristianstadt et qu'elle atteint 72 pour 100 dans la province de Malmôbus. Néanmoins, la moyennegénéraleprogressenotablement, et pendant les dix dernières années la Suède a conquis à la culture des régions égales à des provinces entières. Effectivement, la totalité des terres arables était évaluée : en i865, à 2 334 000 d'hectares; en 1875, à 2 737 000 d'hectares, ce qui donne pour les cultures nouvelles plus de 4oo 000 bectares. Ce beau résultat a été obtenu en partie à l'aide de subventions de rËtat, consacrées à des travaux ayant pour objet des dessèchements de lacs ou de marais, des opérations de drainage et autres entreprises analogues, pour lesquels la dépense s'est élevée à plus de 1 3 millions et demi de francs; mais partout, .dans le pays, l'initiative privée a exercé une influence encore plus grande.

Comme exemple des services rendus ainsi à la Suède, je citerai ce qui a été fait par l'un des exposants dont j'ai eu l'occasion d'examiner le travail, M. Stenstrôm. Voulant montrer le parti que l'on pouvait tirer d'une terre délabrée, presque improductive, et placée dans des conditions réputées essentiellement mauvaises, cet agronome acheta, en i85o, l'un des domaines les plus méprisés de la province de Vermland, le domaine de Gardsjo, comprenant 932 hectares; il y introduisit peu à peu l'emploi des méthodes que la Science enseigne; il y établit une école d'agriculture dont l'impor-

tance est considérable et il a porté de 3 à 7 le rendement des semences mises en terre; de 3oo à 800 les charges de fourrages; de 8000 à 24000 pois de lait les produits de la vacherie; il a construit plus de 5ooo mètres de bons chemins; enfin, par la prospérité toujours croissante de son domaine, il démontre aux yeux de toute la population rurale d'alentour Tulilité des applications pratiques de la Science en agriculture, et il a rendu ainsi à son pays des services dignes d'être signalés à l'attention du public ( * ).

Comme mesure du développement de l'agriculture suédoise pendant les trenle-cinq dernières années, M. Sidenbladh in-^ dique de la manière suivante l'excédant annuel des produits de l'exportation sur l'importation pour le^ céréales, évalués en pieds cubes suédois :

Pendant la même période, l'excédant de l'importation des farines et gruaux s'est élevé progressivement de jgSSo quintaux suédois à 920160 quintaux. En résumé , l'exportation» des céréales procure à la Suède un bénéfice considérable, qui,, en 1876, fut évalué à la somme de 33 782000 francs.

L'instruction primaire est très-répandue dans ce pays. On» voit, par les résultats des examens auxquels sont soumis les recrues de la milice, qu'en 1877, sur 100 jeunes gens, il ne s'en trouve, terme moyen, qu'un ne sachant pas lire. D'après la loi de 1842, chaque commune urbaine et chaque paroisse rurale

('] Pour plus de renseignements sur ce sujet, je renverrai à une brochure de M. Stenstrôm, imprimée cette année à Stockholm et intitulée : Exposé historique succinct et description du domaine et de la ferme- ^cole de Gardsjo,

doit posséder au moins une école primaire, et l'instruclion y est obligatoire. Tout enfant qui n'en est pas empêché par des ^nflrmités doit apprendre, soit dans ces écoles, soit ailleurs, la lecture, l'écriture et le calcul; il est tenu d'acquérir des notions sur la géographie et sur l'histoire de son pays; l'étude de l'Histoire naturelle prend, d'année en année, une importance plus grande dans cet enseignement d'ordre inférieur, et presque partout elle y est facilitée par l'usage de tableaux ou même de collections de plantes et de minéraux; dans beaucoup de ces éiablissements scolaires on fait un peu de géométrie pratique; enfln les enfants y apprennent le chant et ils ne peuvent les quitter qu'après avoir satisfait à des examens de sortie.

Les écoles secondaires, assimilables à nos lycées et collèges, sont également très-nombreuses en Suède. L'État en possède 78. Le cours complet des éludes y est de 9 ans et les enfanis ne peuvent y entrer qu'à l'âge de 10 ans, après avoir justifié de certaines connaissances primaires. Chaque école secondaire supérieure possède une bibliothèque qui est ouverle aux habitants de la ville aussi bien qu'aux élèves et qui compte souvent de 12 000 à 20 000 volumes. Celle de Likôping, ville d'environ 20000 âmes, possède 4^000 volumes et un grand nombre de dissertalions académiques.

En 1874 , ces diverses écoles étaient fréquentées par 9267 élèves; les institulions privées eurent 29866 élèves et 67021 enfants reçurent leur instruction à domicile. Le nombre total des enfanis instruits de la sorte s'élevait par conséquent à plus de io5ooo, ce qui correspond à i4>3 pour 100 des enfanis de l'âge scolaire.

Depuis plusieurs siècles, il existe en Suède deux grandes Universités: l'une, située à Upsal, date de i477; l'autre, établie à Lund, reçut dans son sein, en 1727, l'illustre Linné, dont l'intelligence, méconnue jusqu'alors par la plupart de ses

matires» se développa dès ce moment avec une rapidité pro* digieuse. Le nombre des étudiants qui fréquentent ces Universités a doublé depuis i5 ans; aujourd'hui il dépasse aooo» ce qui, pour une nation d'environ 4 millions et demi d'âmes, est satisfaisant, car la jeunesse studieuse de la Suède est répartie aussi dans beaucoup d'autres établissements d'enseignement supérieur, tels que l'École polytechnique de Stockholm, un institut médico-chirurgical delà même ville, un institut forestier, plusieurs écoles navales et des écoles Industrielles.

L'enseignement supérieur de l'agriculture est dans les attributions du Ministère de l'Intérieur, mais relève directement de YJcadémie royale d^ agriculture y fondée en i8f i, et ayant son siège à Stockholm. Ce corps est à la fois une institution savante et un centre destiné à favoriser le développement de l'agronomie; il possède une ferme-modèle avec une station expérimentale de physiologie et de chimie agricoles. Depuis 1876, il y a aussi 4 autres stations chimiques pour répondre aux besoins de l'agriculture et de l'industrie sucrière. L'État entretient à sa charge i4 ingénieurs agronomes, destinés à assister les agriculteurs dans les opérations de drainage et dans d'autres travaux du même ordre. L'enseignementagricole se donne dans deux écoles supérieures situées, l'une, àllltuna, près d'Upsal, l'autre à Alnarp, près de Lund; le premier de ces Instituas date de 1848, le second, de 1868. Il y a aussi 27 fermes-modèles où un certain nombre d'élèves reçoivent gratuitement l'enseignement, la table et le logement. En 1876 ces divers établissements comptaient en tout 565 élèves, et l'on reconnaît généralement que leur influence sur la culture et réducation du bétail a été des plus heureuses.

L'État a créé aussi deux écoles spécialement destinées è renseignement de tout ce qui a rapport à la manipulation des produits de ferme, et il s'est formé, par l'initiative privée.

plusieurs Sociétés de laiterie dont le but est la propagation de la méthode inventée par M. Swartz pour la préparation du beurre sous l'influence de la réfrigération par l'eau glacée, procédé qui a fait faire à cette branche de l'industrie agricole un pas immense.

Dans un pays éclairé et gouverné avec sagesse, qui possède les meilleurs minerais de fer connus, ainsi que d'autres richesses minérales, l'importance des études géologiques n'a pu être méconnue, et, parmi les grandes institutions scientifiques qui font honneur à la Suède, je dois citer en première ligne le Bureau du lever géolof^ique, fondé en i855, à la demande de la Société économique d'Upsal. Les premières explorations faites par ses soins datent de 1 858. Le directeur de ce corps scientifique est M. Torell, dont le nom n'est ignoré d'aucun naturaliste; sa principale mission est la confection de la carte géologique de la Suède, dont 62 feuilles à l'échelle de 7^7^ et 3 feuilles à l'échelle de ïTôVôôSont déjà publiées; mais les explorations ont amené la création d'un musée géologique dont l'importance est attestée parles collections exposées au Champ-de-Mars. Klles portent sur les richesses houillères et métallurgiques aussi bien que sur la stratigraphie ; elles sont mises à profit par la géologie agricole, et elles fournissent aussi des matériaux à l'archéologie nationale.Le crédit ouvert au budget de l'État pour le service géologique en 1878 s'élève à iiSooo francs, et à mon avis le Gouvernement suédois ne saurait faire un meilleur usage des ressources pécuniaires dont il dispose.

En jetant ce coup d'œil rapide sur la portion scientifique de l'exposition suédoise, j'ai regretté de n'y rencontrer aucun signe matériel de l'existence de l'une des grandes sociétés savantes de l'Europe dont l'influence me semble cependant se faire sentir dans les progrès si divers accomplis par la Suède depuis quelques années; je fais ici allusion à V^ca-

demie des Sciences de Stockholm. Il m'aurait été également agréable de pouvoir appeler l'a itention des lecteurs du Bulletin de notre Association sur le recueil intitulé: Nova acta regia Socieialis St:ientiarum Upsalensis; mais je ne dois parler que de ce qui est exposé dans le Palais du Champ-de-Mars» et d'ailleurs je suis loin d'avoir dit tout le bien que je pense des travaux dont les résultats ont été placés sous les yeux du public parisien par la Commission suédoise; car je n'ai pas encore fait mention des voyages d'exploration dans les mers arcliquesy accomplis par M. Nordenskiôld, et cependant j'ai déjà dépassé les limites dans lesquelles j'aurais dû me renfermer ici; je ne m'arrêterai donc pas davantage sur ce qui a été fait dans l'intérieur du royaume de Suède, depuis une dizaine d'années; mais je reprendrai bientôt la plume pour entretenir mes confrères des découvertes accomplies récem* ment par les savants suédois dans la région boréale.

Les voyageurs suédois. — Explorations de M. Nordenskiôld.

Pendant la seconde moitié du siècle dernier, plusieurs voyageurs suédois, guidés par les conseils de leur illustre compatriote Charles Linné^ou animés de son esprit, rendirent aux sciences naturelles d'importants services. Ils visitèrent divers pays lointains, non pas 'à la manière des touristes et de beaucoup de géographes qui se contentent d'indiquer avec plus ou moins de précision la position des villes, des cours d'eau ou des montagnes qu'ils rencontrent, de décrire l'aspect général des contrées qu'ils traversent, d'observer les habitants et de parler des incidents de la route, mais en investigateurs attentifs de la Nature, s'appliquant à former des collections propres à nous faire connaître la flore, la faune et la constitution géologique des parties de la surface du globe où l'amour de la science les poussait.

Parmi ces explorateurs, je citerai en première ligne Hasselquist, savant qui, à ('exemple de l'un de nos zoologistes du XVI* siècle, Pierre Bélon, visita le Levant pour en étudier les productions naturelles; ïhunberg, qui, après avoir touché au cap de Bonne-Espérance et à Java, se rendit au Japon et y forma de précieuses collections botaniques. Sôlander et Sparmann, compagnons de voyage du célèbre capitaine Cook, méritent également d'être mentionnés ici; et, à une époque plus récente, Wahlenberg, en parcourant diverses parties de l'Europe, rendit à la Science des services non moins considérables.

De nos jours, les traditions laissées par ces hommes de re-

cherche n'ont pas élé oubliées en Suède : ainsi des naluralisies embarqués à bord de la frégate /'£2/g'e/i/a accompagnèrent, en i85i, i852 et i853, le capitaine Virgin dans un voyage de circumnavigation, elles collections entomologiques formées par leurssoins ont donné lieu àla publicationd'unbeau volume par Boheman^ Stal, Wallengreen,Helmgren et Thomson ('); mais c'est par les études faites dans ces derniers temps auSpiizberg et dans plusieurs autres parties de la région arclique que les voyageurs suédois ont rendu à la Science les services les plus grands. Ils y ont mis une rare persévérance et en ce moment même l'un deux, M. Nordenskiôld, est de nouveau en route pour ces parages inhospitaliers.

Un naturaliste habile de Siockholm, M. Lôven, dont le nom figure aujourd'hui sur la liste des dix Correspondants de la Section de Zoologie de notre Académie des Sciences, fut le premier à entreprendre ces explorations difficiles. En 1837, il s'embarqua à bord d'une goélette baleinière pour aller étudier la faune marine du Spitzberg occidental et la constitution géologique de cette terre presque inconnue. Le froid et l'état delà mer lui créèrent de grandes difficultés; mais il fut récompensé de son dévouement par la réalisation de découvertes d'un haut intérêt : au moyen de draguages, il parvint à se rendre bien compte des principaux caractères de la faune marine de celte partie de la région circumpolaire, et par ses recherches

géologiques il a pu établir que les bancs coquilliers postplio-

cènes de la Suède ont pour origine une mer glaciale.

L'année suivante, plusieurs naturalistes Scandinaves accompagnèrent notre compatriote Gaimardà bord de la corvette la Recherche^ que le Gouvernement français envoyait dans les mêmes parages, et les travaux accomplis par ces auxiliaires scientifiques occupent une place importante dans la grande publication à laquelle ce voyage donna lieu chez nous. Une période de près de vingt ans s'écoula entre le retour de ces

explorateurs et la reprise des investigalîons dont les résultats avaient cependant excité dans le monde savant un vif inlérêt; ce fut en 1857 que M. Torell les remît en honneur, et depuis ce moment elles n'ont jamais langui.

M. Torell inaugura celle nouvelle série de voyages dans les régions arctiques, en visitant les glaciers de l'Islande et en étudiant la faune marine des découpures profondes ou fjords de celte a terre glacée ». L'année suivante, il équipa à ses frais un yacht norwégien, leFrithiof, pour aller poursuivre ses recherches sur les côtes du Spitzberg; il avait pour compagnons de voyage M. Nordenskiôld et M. Quemerstedt. Il visita successivement Bell-Sound, Isefjord, l'île Amsterdam, Cloven-Cliff, la baie Magdelœ, puis il effectua son retour à Hammerfest, pourvu de collections d'un haut inlérêt et riche d'observations non moins importantes. En entreprenant ces voyages, M. Torell n'avait pas seulement pour objet les résultats directs qui seraient fournis par une étude approfondie de l'Histoire naturelle de celte région polaire : il espérait pouvoir en obtenir d'utiles données pour l'étude de la période glaciaire en Suède et jeter ainsi de nouvelles lumières sur une des grandes questions de la Physique du globe.

En écrivant ces derniers mots : la Physique du globe, sujet dont j'ai eu jadis l'avantage d'entendre souvent parler par trois hommes d'un rare génie, Laplace, Humboldt et Ârago, ma pensée se reporte vers les origines de celte branche intéressante de la Science moderne et me montre la Suède contribuant à en poser les premières bases, il y a plus d'un siècle. En effet, ce fut le Suédois Torbern Bergman qui, le premier, essaya de nous donner une description physique de notre globe, et ce fut son compatriote, le botaniste Gôran Wâhlenberg qui, le premier, employa le baromètre et le thermomètre pour la solution de plus d'une question fondamentale concernant la chaleur terrestre. Mais, laissant de côté ces

souvenirs, je me hâté de revenir aux iravaux de M. Torell el de ses compagnons de voyage.

Chacun sail que probablement la lerre que nous habitons était jadis, tout entière, à Tétai de fusion ignée el que, semblable à une immense goutte de liquide lancée dans Tespace en tournant sur elle-même, elle doit sa forme générale à cette circonstance, ainsi qu'a la consolidation graduelle de ses parties périphériques figées par les effets d'un lent refroidissement. La température du globe s'est abaissée graduellement jusqu'à répoque actuelle, où la quantité de chaleurque celuici reçoit annuellement du Soleil compense les pertes de chaleur qu'il subit pendant le même laps de temps; pour arriver à cet état d'équilibre, il a fallu un nombre incalculable de siècles et, par l'étude des êtres vivants qui habitaient jadis notre planète, on a pu constater qu'à des périodes géologiques peu anciennes cette température devait être notablement plus élevée qu'elle ne Test maintenant, par exemple à l'époque miocène età l'époque pliocène. Jusque dans ces derniers temps, on pensait donc que ce refroidissement avait progressé d'une manière régulière; mais les observations faites vers i84o par Charpentier, par Âgassiz et par plusieurs autres géologues, établirent que, postérieurement à la formation des terrains tertiaires, le climat de l'Europe avait subi de grandes variations, et qu'à un certain moment la presque totalité de cette partie du globe était couverte de glaces permanentes. Les preuves de l'existence de cette période glaciaire ne pouvaient être obtenues que par une élude attentive des surfaces dénudées des roches striées ou polies parle frottement des glaciers en mouvement, des amas de débris ou moraines, laissés par ces glaciers, et d'autres phénomènes plus ou moins analogues. Il importait donc beaucoup de bien connaître ce qui se passe actuellement dans les régions qui, sous le rapport du climat, se trouvent dans des conditions analogues. Les géologues

Scandinaves s'occupèrent avec zèle de celle élude, et ce fut principalement pour obtenir sur ce sujet de nouvelles lumières que M. Torell alla, en 1857, ^^ '^58 et en 1859, explorer l'Islande, le Spitzberg, puis le Groenland. Ce géologue habile y constata un nombre considérable de faits nouveaux pour la Science et d'une importance considérable, mais les résultats les plus intéressants parmi ceux obtenus par cet investigateur sont relatifs au mode de distribution des êtres animés dans la mer, à différentes profondeurs.

Les premières études de ce genre datent, je crois, de 1829. Deux jeunes naturalistes français, dont l'un, Victor Audouin, est mort depuis fort longtemps, cherchèrent alorsà se rendre compte du mode de distribution des animaux marins de notre littoral et reconnurent qu'ils y occupent quatre zones superposées et caractérisées chacune par des espèces particulières. Les moyens d'exploration dont ces zoologistes pouvaient disposer ne leur permirent pas de sonder les grandes profondeurs de la mer. Quelques années après, un naturaliste anglais, fort habile, E. Forbes, entreprit, sur une grande échelle, des recherches analogues ; il ajouta beaucoup de faits nouveaux à ceux constatés par ses prédécesseurs, mais il tira de ses observations une conclusion générale qui était fausse et qui pendant quelque temps nuisit aux progrès de la Science. Effectivement Forbes crut pouvoir établir que la vie animale est limitée aux couches supérieures de l'Océan ; que les grandes profondeurs sont complètement stériles; enfin que le nombre des animaux marins décroît rapidement à mesure que la profondeur de la mer augmente et que 4^0 mètres devaient être à peu près la limite extrême de la couche aqueuse habitable par les animaux, même les plus simples.

M. Torell fut un des premiers à réagir contre celte hypoihèse erronée. En 1869, il constata, au moyen de draguages, ((ue dans les mers du Groenland il existe, à la profondeur de

22 - 5oo mètres, une faune qui ne le cède, ni par la variété des espèces, ni par le nombre des individus, à la faune de la zone littorale.

Une seconde expédition au Spiizberg, dirigée également par M. Torell, fut organisée en 1861, avec le concours de rËtatetTaide personnelle du prince Oscar, qui aujourd'hui oc«cupe le trône suédois. M. Torell eut encore pour collaborateurs M. Nordenskiôld, M. Smiti, M. Malmgreen et plusieurs autres savants dont les noms se présenteront plus d'une fois sous ma plume, ainsi que le voyageur danois M. Petersen, bien connu de tous les géographes.

Ces hommes infatigables remontèrent fort haut le long de la côte du Spilzberg occidental ; ils y poursuivirent les draguages et ils atteignirent ainsi la profondeur de 2700 mètres. Or, là encore, ils recueillirent en abondance non-seulement des Foraminifères, des Holothuries, des Spongiaires et des Annélides, mais aussi des Crustacés et des Mollusques vivants; par conséquent, Tabsence de fossiles dans les anciens terrains azooïques de Técorce solide du globe ne saurait être attribuée à la formation de ces dépôts dans les grandes profondeurs de la mer, ainsi qu'on pouvait le supposer d'après l'hypothèse de Forbes.

En i863, la mer glaciale fut de nouveau visitée par un Suédois, M. A. Quemerstedt, qui explora le voisinage de l'île Jean Mayen et l'année suivante M. Nordenskiôld, accompagné de plusieurs autres savants, retourna au Spitzberg, afin d'y continuer les opérations géodésiques commencées en 1861 pour la mesure d'un degré du méridien dans cette région polaire.

Je me bornerai à mentionner une excursion faite en i865 par un autre Suédois, décédé récemment, C.-W. von Paijkull, qui alla en Islande pour en étudier les productions naturelles et dressa une carte géologique de cette île. Mais je dois m'arrêter davantage sur la quatrième expédition suédoise au Spitz-

berg, faite par M. Nordenskiold en 1868, carie bateau à vapeur en fer, la Sophie, que le gouvernement suédois avait rais à sa disposition pour ce voyage, s'avança plus loin vers le nord que ne Tavait fait jusqu'alors aucun navire : il était placé sous le commandement du capitaine F.-W. von Otter, aujourd'hui ministre de la marine, et il parvint jusqu'au parallèle de 81, 4^. Cette fois les sondages en mer furent portés jusqu'à 5ooo mètres et, indépendamment des collections formées par ce moyen, l'expédition fit à terre, sur les côtes d'Isijord, une riche moisson de végétaux fossiles et d'ossements de Sauriens.

La barrière formée par les glaces circumpolaires n'ayant pas permis à M. Nordenskiold d'espérer parvenir par la voie de mer beaucoup au delà du 81* degré de latitude boréale, ce savant intrépide voulut tenter pendant l'hiver un voyage sur la glace à l'aide de traîneaux au?^uels seraient attelés des chiens, et, afin de préparer ce mode de locomotion, il retourna au Groenland, pendant l'été de 1870, accompagné de plusieurs naturalistes. Il profila d'un séjour d'environ deux mois et demi dans ces parages pour y faire de nombreuses observations géodésiques et il y recueillit des objets d'Histoire naturelle d'un grand intérêt, notamment une multitude de plantes fossiles, dénotant l'existence d'une riche végétation dans cette région aujourd'hui si désolée. M. Nordenskiold découvrit à la surface de la glace un minéral nouveau provenant probablement de quelque volcan en activité dans l'iiuérieur de ce pays inconnu ou ayant peut-être une origine cosmique, et il constata l'existence de toute une végétation d'algues microscopiques vivant sur la glace.

Un autre résultat obtenu par ce voyageur excita partout un vif intérêt. D'anciennes trouvailles de fer météorique, faites dans la région où M. Nordenskiold se trouvait au Groenland, lui firent concevoir l'espérance d'obtenir à son tour des météo-

rites intéressantes; il promit dope aux Esquimaux un prix élevé pour ces objets, et, vers la fin de sou séjour à Godhaven, il apprit de ces indigènes qu'ils avaient vu, sur les bords de la mer, près d*Ovifax, à 35 kilomètres de l'endroit que je viens de nommer, non-seulement plusieurs petites météorites, mais aussi trois énormes blocs de fer météorique dont le plus grand devait peser environ 5oo quintaux. M. Nordenskiôld emporta les petits échantillons en Suède, et il résolut de revenir l'été suivant, pourvu de tous les moyens nécessaires pour effectuer le transport des autres.

Au printemps de 1871, l'officier de marine dont j'ai déjà eu l'occasion de citer le nom, M. von Otter, fut chargé par le gouvernement* suédois non-seulement d'aller à Godhaven chercher les gigantesques blocs de fer météorique découverts par les soins de M. Nordenskiôld, mais aussi de fournir aux naturalistes dont tl était accompagné les moyens nécessaires pour étudier la faune marine de la baie de Disco et de quelques autres points situés dans les mêmes parages. Des draguages furent effectués jusqu'à une profondeur d'environ 1760 mètres et, au retour, l'expédition fît descendre sa drague et sa sonde à la profondeur énorme de 53oo mètres.

L'année suivante, M. Nordenskiôld exécuta un projet conçu et caressé dans son esprit depuis longtemps, mais qu'il n'aurait pas pu réaliser s'il n'avait trouvé à côté de lui un homme favorisé de la fortune et non moins éclairé que généreux, dont les richesses bien acquises sont plus profitables à la Science qu'à leur possesseur. M. Nordenskiôld voulait aller avec ses compagnons de voyage hiverner au Spitzberg, et il trouva en M. Oscar Dickson, négociant à Gothembourg, un auxiliaire puissant; le gouvernement suédois vint aussi en aide à nos explorateurs, et le 4 juillet 1 872 la petite escadre, composée du bâtiment à vapeur des postes royales, le Polhen, du brick de la marine royale le Gladan, et d'un vapeur du commerce.

r Oncle j^dam^fariliAe Goihembourgpourse rendreà l'une des sept lies, y construire une maison d'habitation pour l'hiver, y déposer les voyageurs, leurs instruments, leurs vivres, leurs traîneaux et un troupeau de rennes destinés à leur permettre de s'avancer vers le nord pendant la saison froide. Malheureusement l'état de la mer ne permit pas la réalisation complète de ce projet. L'expédition ne put aller plus loin que Mosselbay ; elle s'y installa bien et, n'ayant plus besoin des services de deux de ses navires (le Gladan et VOncle Adam)y elle se disposait à les renvoyer à Gothemboùrg, atin d'économiser les provisions dont la petite colonie aurait grand besoin pendant le long et rude hiver qu'elle devait passer dans ce pays glacial, lorsqu'on s'aperçut qu'il était trop* tard : depuis la veille, l'entrée de la baie était obstruée par les glaçons, et les trois navires se trouvaient emprisonnés pour de longs mois. 11 a donc fallu partager entre tous les hommes de l'expédition^ au nombre de 67, les vêtements d'hiver et les provisions destinées à 28 d'entre eux seulement; par surcroît d'infortune, les rennes que l'on avait amenés, et qui auraient pu être utiles pour la sustentation de la troupe, s'étaient tous sauvés et l'on ne parvint à rattraper qu'un seul individu. Toute expédition lointaine était donc impossible, et la situation était même inquiétante. Néanmoins M. Nordenskiôld et ses compagnons ne se- laissèrent pas décourager, et ils surent si bien employer leur temps et leurs forces que les travaux de recherches ne souffrirent jamais. Les observations astronomiques ou météorologiques furent poursuivies sans interruption; presque journellement les zoologistes ou les algologues firent des draguages et, dès que l'état du sol le permit, on se livra à des recherches paléontolo^iques qui fournirent de riches collections de végétaux provenant des terrains crétacés et carbonifères. Enfin, vers la fin de Tété 1873, nos voyageurs regagnèrent la Suède, sans éprouver de nouveaux accidents.

Parmi les découvertes géologiques dues à M. Nordenskiôld, on avait remarqué celle de couches de phosphorites, à Sauriehooky dans Tlsfjord, et, pendant que les voyages essentiellement scientifiques dont je viens de parler s'accomplissaient, deux autres expéditions suédoises, entreprises dans un but commercial, mais dont la Science devait tirer partie eurent lieu, et le D"" Oberg, qui y fut attaché à titre de géologue, rapporta aussi du Spilzberg de fort belles collections paléontologiqueSy provenant principalement des terrains triasiques du cap Thordsen et des dépôts jurassiques du cap Boheman.

A dater de cette époque, les explorateurs suédois cessèrent de visiter le Groenland, le Spitzberg et les terres adjacentes, mais ce n'était pas pour demeurer inactifs; ils changèrent seulement de direction, et, au lieu d'aller vers le nord-ouest, ils s'avancèrent vers le nord-est, dans l'espoir de trouver une route facilement navigable pour aller de l'extrémité de la Scandinavie à l'embouchure des grands fleuves de la Sibérie, et de là au détroit de Behring, puis au Japon et en Chine* Or, là encore, ce sera de M. Nordenskiôld que j'aurai principalement à parler.

Cette route, vers la partie de l'Asie que l'on appelait jadis le Cathay, fut signalée à l'attention des navigateurs, il y a plus de trois siècles, par Sébastien Cabot, et ce fut en s'y engageant, en i553, que deux marins anglais, Willoughby etChancellor, séparés entre eux par la tempête, découvrirent l'un la Nouvelle-Zemble, l'autre la mer Blanche. Vers la fin du xvi* siècle, les navigateurs hollandais firent aussi des tentatives infructueuses pour trouver un passage vers l'extrême Orient par le nord-est, et deux siècles plus tard les Russes, dépassant la Nouvelle-Zemble et s'avançant dans la mer de Kara, arrivèrent à l'embouchure de l'Obi et de l'Iénisseï. Enfin, à une époque plus récente, d'autres navigateurs, notamment l'aniiral Lûtke et Paul de Krusenstern, visitèrent de nouveau

ces parages; mais on s'accordait généralement à considérer les mers adjacentes comme étant fermées à tout jamais par les giSiceSy lorsque, en 1869, deux Norvégiens, pêcheursde phoques, ainsi que plusieurs baleiniers de la même nation, vinrent annoncer qu'ils avaient pénétré dans la mer de Kara, réputée Inaccessible. M. Nordenskiôld, désireux de mieux connaître la vérité à cet égard, détermina l'un des marins dont je viens de parler à retourner à la Nouvelle-Zemble. En 1876, ce matelot, nommé Johannesen, s'y rendit, et il parvint à faire le tour du groupe d'îles qui porte ce nom.

Dès ce moment, M. Nordenskiôld ne douta plus de la possi« bilité d'établir des communications maritimes régulières entre la Scandinavie septentrionale et les immenses plaines de la •Sibérie, résultat qui lui parut également désirable dans riutérét de la Science et dans l'intérêt du commerce. Il ré* solut donc de tenter l'entreprise. Le négociant de Go* thembourg dont j'ai déjà signalé les dispositions généreuses, M. Dickson, fournit les capitaut nécessaires, et le 8 juin 1876 l'infatigable Nordenskiôld, embarqué à bord d'un baleinier appelé le Provên et accompagné de deux botanistes (M. Kjellman et M. Lundstrôm), ainsi que de deux zoologistes (M. Thell et M. Stuxberg), sortit du port de Tromsô pour s'aventurer de nouveau dans les mers polaires et aller étudier la Nouvelle-Zemble, terre dont la constitution géologique et les productions naturelles n'avaient été jusqu'alors que fort incomplètement observées ('). Pendant la

(' ) M. Nordenskiôld ne fut pa^ le premier à faire des observations sur les productions naturellesde la Nouvelle-Zemble; déjà, en 1837, l'illustre zoologiste russe, M. de Baer, avait visité ces terres; en i87i,M.Heuglin s'y était également rendu, et plus récemment, deux membres de l'expédition autrichienne dans les mers polaires, MM. Veyprecht et Payer, y avaient touché; mais nos connaissances à ce sujet étaient cependant trèspeu avancées.

traversée, qui dura deux semaines, les naturalistes de Texpéditîon recueillirent^ au moyen de ûiets traînants^ de dragues et d'autres engins appropriés à cet usage, une multitude d'animaux et de plantes marines ; en y arrivant, le 22 juin, ils y trouvèrent la végétation peu avancée, el ils ne purent y recueillir en fleurs que deux espèces de Renoncules, une Saxifrage, un Cochlearia, un Eritrichum et deux espèces de Pedicularia. Les Lemmings paraissaient y être très-abondants, car partout le sol était creusé de trous et sillonné de sentiers pratiqués par ces petits rongeurs. La terre reste gelée à une petite profondeur; mais, pendant les quelques semaines que dure rété sous ces latitudes élevées, la plus grande partie de la Nouvelle-Zemble se couvre d'une brillante parure de fleurs. On a pu y former un herbier précieux pour la Science et y^ constater l'existence d'une faune entomologique beaucoup plus riche qu'on ne s'y attendait. Sur la côte occidentale, la sonde indiqua presque partout un fond de sable; mais, sur quelques points, la drague ran»ena une argile molle, très-riche en productions animales. Les roches de la côte, en partie siluriennes, ailleurs jurassiques, ne fournirent que peu de fossiles. En somme, les collections que l'on y forma, sans être extrêmement riches, offrirent beaucoup d'intérêt.

Le 2 août, le Provën entra dans la mer de Kara, située à Test de la Nouvelle-Zemble, et il la trouva presque entièrement libre; il s'y avança fort loin au nord-est, jusqu'à ce que, arrêté par les glaces, il dut mettre le cap sur l'embouchure de l'Ienisseï, où il jeta l'ancre le i5 août. Là nos voyageurs se divisèrent en deux bandes, dont l'une, dirigée par M. Nordenskiôld, remonta l'Ienisseï et retourna ensuite en Suède par terre, tandis que l'autre reprit la route de Hammerfest par mer.

M. Nordenskiôld, rentré à Stockholm le 3o novembre, aurait pu se contenter du beau résultat qu'il avait obtenu, mais, vou-

tant mieux démonlrerlapraticabilitédelavoiequ'ilvenaitd'ou'* vrir au commerce entre la Scandinavie et la Sibérie, il résolut deretourner le plus tôt possible dans la mer de Kara. Efifectivement, le 25 juillet, il partit de Tromsô à bord d'un bateau à vapeur de 4oo tonnes, et le 3o juillet il arriva à la Nouvelle- Zemble. Il trouva la mer de Kara encombrée de glaces flottantes; néanmoins 11 put continuer sa route vers Tembouchure de l'Ienisseï et y entrer le i5 août. Une petite cargaison de marchandises dont son navire était chargé fut débarquée à Korepooskoi, situé sur la rive droite du fleuve, et, pendant que cette opération s'effectuait, les naturalistes de l'expédition s'appliquèrent à y recueillir des ossements fossiles qui s'y trouvaient en grande abondance. On réunit ainsi des pièces appartenant à plus de 5o Mammifères différents, et parmi ces objets je citerai des lambeaux de peau et divers ossements de ce singulier éléphant à longs poils qui vivait jadis en Sibérie, et qui est connu sous le nom de Mammouth.

J'ajouterai qu'à peine revenu de ce second voyage dans la mer de Kara, M. Nordenskiôld fit ses préparatifs pour retournef une troisième fois sur la côte septentrionale de la Sibérie et qu'en ce moment même il est encore une fois en route pour la mer glaciale.

La longue énumération de voyages dans les tristes parages circumpolaires que je viens de présenter a pu sembler fastidieuse à quelques-uns de mes lecteurs, mais elle m'a paru nécessaire à placer sous leurs yeux, afin de mettre bien en évidence la rare persévérance avec laquelle M. Torell, M. Nordenskiôld et quelques autres savants suédois poursuivent depuis plus de vingt ans l'étude des régions boréales. Ce que je viens d'en dire est d'ailleurs très-insuffisant pour donner aux membres de notre Association une idée juste de la grandeur des services rendus à la Science par ces hommes d'élite, ei j'aurais aimé à pouvoir exposer ici les résultats obtenus par

l'élude attentive des vastes collections réunies par leurs soins.

En effet, former des collections zoologiques, botaniques et géologiques dans une région mal connue est toujours chose fort louable; mais les objets recueillis ainsi ne sont que des matériaux bruts auxquels le travail scientifique du naturaliste peut seul donner une valeur considérable ; pour les utiliser, il faut les étudier attentivement, les comparer aux produits plus ou moins analogues provenant d*autres lieux, constater ce qu'ils offrent de particulier, en un mol les déterminer spécifiquement. Or ce travail, long et difficile, nécessite chez ceux qui Tentreprennent des connaissancesapprofondies et très-différentes suivant la nature des objets à classer, etThommequi est parfaitement préparé pour tirer tout le parti possible d'une* collection déplantes n'est que rarement en état d'utiliser une collection d'insectes ou. d'échantillons de roches. Mais nos explorateurs suédois ne manquèrent pas de collaborateurs et presque tous les matériaux recueillis pendant leurs voyages ont été mis en œuvre et publiés. On trouve dans les Comptes rendus des travaux de V Académie des Sciences de Stockholm pour 1875 une liste des livres, Mémoires, brochures et autres Communications auxquels leurs travaux ont donné lieu ; le nombre en dépasse i5o, et parmi ces articles il en est plusieurs qui sont des ouvrages d'une grande importance, accompagnés de nombreuses planches. La partie zoologique de ces publications est due principalement à MM, Malmgreen, Smitt, Boheman, Thorell, Goës, Lovên; les botanistes qui y ont contribué le plus sont MM. Agarth, Berggren, Fries et Lendberg; MM. Torell et Nordenskiôld ont pris une large part dans la description géologique des terres polaires qu'ilsont visitées et les fers météoriques découverts par le second de ces deux voyageurs ont été plus d'une fois l'objet de Communications faites à notre Académie des Sciences par M. Daubrée ; enfin

les végétaux fossiles qui constituent une des parties les plus importantes des collections formées par les expéditions suédoises ont été étudiés avec beaucoup d'habileté par le savant paléontologiste de Zurich, M. Oswald Heer. Cet auteur a publié, sur ce sujet, plusieurs Traités spéciaux d'une grande valeur, sur lesquels bientôt j'appellerai de nouveau Tattention des lecteurs de notre Bulletin hebdomadaire; aujourd'hui l'espace me manquerait pour en parler utilement.

Le peu que je viens de dire de la longue série d'expéditions effectuées d'abord par M. Toreil, puis par M. Nordenskiôld et ses collaborateurs, me semble pouvoir suffire pour donner une idée du zèle, du savoir et des autres mérites de cette cohorte d'explorateurs. Je n'insisterai pas davantage sur ce sujet; mais, avant de déposer la plume, je crois devoir signaler de nouveau à la reconnaissance publique les hommes qui, de leur bourse, ont contribué le plus puissamment à l'organisation de ces grandes expéditions.

J'ai, déjà parlé du négociant de Golhembourg, M. Dickson, qui, m*assure-t-on, a fourni plus de 600000 francs à la caisse de nos voyageurs ; un grand propriétaire russe, M. Sibirikoff, leur est aussi venu en aide ; le gouvernement suédois en a agi de même; enfin le roi Oscar lia rendu de grands services, nonseulement en usant de sa haute influence pour obtenir la réalisation des projets de M. Toreil et de M. Nordenskiôld, mais aussi en prenant, comme individu privé, une large part dans les dépenses occasionnées par ces nombreuses expéditions lointaines.

En résumé, nous voyons donc qu'en Suède les hommes d'étude, les financiers, les ministres et le souverain ont tous bien mérité de la Science.

PariSf ce 9 août 1878.

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