‹ Nouvelles causeries scientifiques: ou, Notes adresse?es a? l'occasion de l'ExpositionChapitre 2 sur 24 · IV · texte numérisé non relu

IV

Dk la flore fossile DE9 RÉGIONS ARCTIQUES ET DBS TRAVAUX

DE M. OSWALD HeER.

La Paléontologie végétale est une branche nouvelle des Sciences naturelles. Depuis fort longtemps on savait que les plantes, de même que les animaux, laissent souvent à la surface du sol des débris et des empreintes qui, rendus presque indestructibles par la fossilisation , et enfouis dans la substance des roches stratifiées, reparaissent parfois au jour comme autant de témoins de Tétat ancien de notre globe ; mais, il y a soixante ans, on n'avait pas encore songé à s'en servir pour placer sous les yeux de Tesprit des images de la flore des âges passés et faire pour l'histoire ancienne du règne végétal ce que Cuvier avait fait pour l'histoire du règne animal. En 182a, un jeune naturaliste, fils d'Alexandre Brongniart, géologue éminent dont le nom restera inséparable de celui de Cuvier, entreprit cette tâche et ouvrit ainsi aux botanistes un domaine nouveau dont la richesse augmente de jour en jour.

£n effet, Adolphe Brongniart, un dos plus chers compagnons de ma jeunesse, fut le créateur de la Paléontologie végétale, et ce n'est pas sans émotion que je songe au plaisir que me causaient, il y a un demi-siècle, ses premières découvertes. Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient considérables. Il lui fallait non pas deviner, mais déterminer rigoureusement les caractères généraux et la nature de chacune des plantes dont il n'avait à sa disposition que quelques fragments souvent informes, devenus pierreux et ne présentant pre.«que jamais les parties dont les botanistes se servent

d'ordinaire pour classer ei nommer ces êlres, les parties constitutives de la fleur par exemple. Adolphe Brongniart avait donc une méthode d'investigation nouvelle à créer; il lui fallait chercher à déterminer la signification de chacune des particularités de forme ou de structure intime que les plantes fossiles lui offraient et en tirer des conséquences relativement au degré de ressemblance que ces plantes avaient avec les espèces aujourd'hui existantes. Il fit tout cela avec un rare talent et les premières livraisons de son Histoire des végétaux fossiles^ publiées en 1828, fondèrent, sur des bases solides, une nouvelle science géologique. Peu de temps avant sa mort, en 1875, Adolphe Brongniart montra que l'étude de ces fossiles pouvait jeter d'utiles lueurs, même sur la Physiologie végétale, et pendant le long espace de temps compris entre ces deux dates ce naturaliste n'était pas resté seul è étudier les flores anciennes: 11 avait eu de nombreux imitateurs; la Paléontologie végétale avait fait de grands progrès et, parmi les hommes qui ont le plus contribué au développement de cette branche de la Botanique, il faut placer, en première ligne, M. Oswald Heer, dont les travaux sur les insectes fossiles sont connus et estimés de tous les zoologistes. Les plantes fossiles découvertes dans la région circumpolaire par M. Torell, M. Nordenskiôld et les autres voyageurs suédois dont j'ai parlé précédemment ne pouvaient donc être placées en de meilleures mains pour devenir utiles i la Science, et effectivement la Science en a tiré grand profit.

Personne, en abordant au Spitzberg, n'aurait soupçonné que cette région froide et désolée avait été autrefois coo^verte de forêts et recelait dans son sein les restes d'une splendide végétation.

On désigne sous le nom de Spitzberg quelques lambeaux déterres inhabitées, hérissées de hautes montagnes, presque entièrement couvertes par d'immenses glaciers dont beaucoup

arrivent jusque sur la côte, et situées sous le méridien de Stockholm, non loin du pôle boréal, entre le 76* et le 8o« | degré de latllude nord. Pendanl le court été qui règne dans ces parages, le soi se couvre de plantes alpestres dans le voisinage de la mer; en Suisse, il faut s'élever à une altitude d'environ îSoo ou 3ooo mètres, c'est-à-dire bien plus haut que le col du Grand Saint-Bernard, pour rencontrer une flore analogue. Mais à l'époque miocène il en était tout autrement, et au Spitzberg, dans plus d'une localité, les débris laissés par les plantes anciennes constituent des dépôts importants.

Un de ces gisements de lignitesse trouve dans une roche de grès grisâtre qui ressemble beaucoup à la molasse de la Suisse et qui borde deux de ces découpures profondes et étroites de la côte que l'on désigne d'une manière générale sous le nom de fjords. Parmi les végétaux dont les débris y unt été conservés, on a reconnu ^3 espèces de plantes qui se retrouvent également dans les terrains miocènes inférieurs de l'Europe, et c'est de la sorte que l'âge géologique de ce dépôt a pu être déterminé.

Un autre gisement de plantes fossiles, beaucoup plus im* portant, est situé à l'extrémité sud-ouest de l'une de ces anfractuosités [VEisfjord)y par 78 degrés de latitude nord au cap Starastschin, et doit être de formation plus récente que le précédent. En effet, dans cette localité, les grès miocènes dont je viens de parier sont recouverts de schistes noirs. Audessus se trouvent des lignites, et entre les feuilles de ces schistes on rencontre des empreintes de feuilles parfaitement conservées. Les échantillons rapportés par M. Nordenskiôld et ses compagnons sont au nombre de 1000 environ, et M. Heer est parvenu à y déterminer 116 espèces.

Le nombre total des espèces végétales trouvées dans les

divers dépôts miocènes s'élève à i3i; elles ont été décrites

et figurées par M. Heer, dans les Mémoires de l'Académie

des Sciences de Stockholm^ belle publication in-4^doDt la réputation est européenne. Dans cette flore éteinte, on compte 123 plantes phanérogames, et 8 cryptogames, dont l'un, un Équisétacé très- voisin éQnoive Equhetum limnosum, est fort abondant dans le gisement du fjord de Kengsbai, et indique qu'à répoque miocène il y avait là un marais rempli de Prèles» comme nous en voyons ailleurs un grand nombre de nosjours. Les plantes phanérogames de cette ancienne flore du Spitzberg sont très-remarquables, car on y distingue 26 espèces de Conifères, nombre qui dépasse de beaucoup celui des espèces de la même classe qui vivent aujourd'hui dans l'Europe centrale. En effet, actuellement, on ne trouve en Allemagne et en Suisse que i5 espèces de ces arbres à feuilles coriaces. Les pins étaient singulièrement variés dans ces forêts polaires de la période miocène ; à l'exception des cèdres et des mélèzes, on y voit tous les types principaux de ce groupe remarquable. Le genre Séquoia^ qui joue un rôle important dans la flore californienne de nos jours, mais qui n'existe pas en Europe, y était représenté par une espèce distincte de celle qui, à la même époque, abondait dans le Groenland septentrional. Parmi les Conifères delà famille des Cupressinées dont le nombre était aussi fort considérable dans l'ancienne forêt du Spitzberg, je citerai encore un Taxodium, probablement identique à l'espèce de ce genre qui peuple aujourd'hui les marécages de la Géorgie et de la Caroline du Sud ; ses rameaux élégants sont si bien conservés qu'on y voit encore les chatons mâles et les chatons femelles avec leurs graines. Â côté de notre sapin rouge vivait le Torellia, espèce éteinte, qui avait des traits de ressemblance avec le Gincko du Japon et avec les Podocarpus. Enfin, je citerai encore un autre Conifère inconnu de nos jours, le Libocedrus sabiniana, qui est très-voisin d'un arbre du même genre actuellement existant sur les montagnes du Chili.

A l'époque miocène, les arbres Teiiillus abondaient aussi au Spitzberg. Le Populus Richardsonii et le Populus arctica, qui soni répandus dans toute la zone arctique, ont été rencontrés au Spitzberg jusqu'à IaKingsbai, par 79 degrés de latitude nord, mais ne descendaient pas beaucoup vers le sud. Le Populus Zaddacht,aa contraire, qui habitait aussi cette zone, a été retrouvé dans les couches miocènes de Samiand, près de Konigsberg, ainsi que dans l'Alaska. Les forêts du Spitzberg étaient également ornées de deux espèces de chênes à grandes feuilles, un platane, un tilleul, un sorbier très-analogue au Sorbus aria des montagnes^e la Suisse, et une foute d'autres essences remarquables; des lierres vivaient aussi sur celle terre polaire. A la même époque, il y avait également là des Nénuphars, des Synanthérées, un Polyi^onum et une Salsola.

Enfin l'embranchement des Monocotylédonées compte aussi de nombreux représentants dans celte flore miocène du Spitzberg, mais les débris laissés par ces végétaux sont moins Compl£ls et moins variés. M. Heer a pu cependant reconnaître dans ces gisements un Cyperus avec ses fleurs en panicules, un grand roseau, un iris à larges feuilles, un Potamogeton dont les feuilles ovales flottaient sur l'eau, et plusieurs autres espèces.

Toutes les plantes dont je viens de parler paraissent avoir vécu sur place, et, d'après ce que l'on sait du mode de distribution des végétaux analogues, on peut se former une idée ' Irès-netie de l'aspecl que le Spitzberg devait présenter à l'époque miocène. « Il y avait très-probablement au Spitzberg, dit M. lleer, un lac d'eau douce dont les rivages étaient marécageux; les Najas, les Spar^aniuni prospéraient dans ses eaux; les Nénuphars, les Poiamogétons flottaientà sa surface; les Roseaux, les Care'j;, les Iris occupaient le marécage, abrités par une forêt de grands arbres, par des pins, des peupliers, des bouleaux, des aunes, mais surtout par le cyprès des marais.

car c'est, de tous les arbres connus, celui qui peut vivre le mieux dans la vase la plus profonde. L'association du Séquoia Nordenskioldi y du Libocedrus sabiniana et du Taxodium permet de supposer que ces deux premiers arbres prospéraient aussi dans les marais. Parmi les autres espèces que nous avons énumérées, il en est quelques-unes, telles que la plupart des pins, les platanes, les chênes, les tilleuls, les hêtres, les noyers, etc., qui aiment, au contraire, un sol sec; aussi croissaient-elles probablement sur des coteaux ou des montagnes non loin des bords du lac. On peut affirmer cela relativement aux pins avec beauco*up de certitude; car, parmi les débris des diverses espèces appartenant à ce genre qui nous ont été conservés, nous ne trouvons ni rameaux, ni cônes complets, mais seulement des aiguilles, des écailles isolées et des graines ailées. Nous pouvons encore conjecturer qu'à l'époque où se déposèrent les schistes noirs aucun fleuve ne se jetait dans le lac ou dans le marécage; les objets - venus des bords voisins ou amenés par le vent furent seuls ensevelis peu à peu dans le limon, lequel s'accumulait aussi lentement et régulièrement. 11 vint ensuite un temps favorable à la formation de la tourbe; nous le savons par la présence des lignites qui recouvrent les schistes noirs et qui sont dus à la fossilisation de cette matière.

a Les conclusions que nous pouvons tirer de la flore relativement à l'état du sol, ajoute M. Heer, sont corroborées par les données que nous fournissent les insectes dont nous avons trouvé 22 espèces parmi les débris des plantes; toutes, sauf une seule, appartieni^ent aux Coléoptères, dont aucune espèce n'a encore été trouvée vivante au Spitzberg. Deux de ces Coléoptères étaient aquatiques, deux autres vivaient probablement sur des plantes de marais; parmi les autres, nous devons signaler deux grandes espèces de Taupins qui, sans doute, provenaient de la forêt. »

L'existence d'une riche végétation à l'époque miocène n*était pas limitée au Spitzberg. On en trouve des traces non moins évidentes dans le Groenland septentrional qui est aujourd'huiy en été aussi bien qu'en hiver, presque entièrement enseveli sous les glaces permanentes. D'autres traces de la même flore ont été rencontrées en Islande» à la Terre de Banks et sur les bords du fleuve Mackensie. M. Heer a pu y constater l'existence de 162 espèces dont 18 appartenaient au groupe des Cryptogames; 9 étaient de grandes et belles fougères ; i4 des Monocot^lédons et 99 des Dicotylédons. A en juger par analogie avec les flores actuelles, il y avait alors dans la région polaire au moins 78 espèces d'arbres et 5o espèces d*arbustes. Le Groenland septentrional possédait 8 espèces de chênes qui pour la plupart portaient ûô grandes et belles feuilles gracieusement découpées; mais c'é^ taient les peupliers et les Séquoia qui prédominaient. Enfin à côté de ces arbres, qui ne différaient que peu ou point de diverses espèces de l'époque actuelle, vivaient d*autres plantes fort distinctes de toutes celles connues aujourd'hui et dont les affinités naturelles n'ont pu être déterminées avec précision.

Les recherches des voyageurs suédois se sont arrêtés ^ vers Iq^ 79* parallèle nord, mais il y a lieu de croire que la riche végétation de l'époque miocène s'étendait beaucoup plus loin et pouvait atteindre le pôle boréal, si toutefois il y avait là des terres émergées. En efi'et,de nos jours, les peupliers et les sapins avancent à environ i5 degrés de latitude au delà de la zone occupée par les platanes , et nous n'avons aucune raison de penser que des difi'érences analogues n'existaient pas jadis, quanta l'aptiiude de ces arbres à supporter un climat froid; or les platanes miocènes ont été retrouvés jusque sous le 79* degré de latitude nord et par conséquent il est présumable que les sapins et les peupliers contemporains de ces arbres pouvaient vivre jusque sous le pôle.

Tout cela indique que^ depuis l'époque miocène, le climat des régions polaires a éprouvé de grands changements et que> durant cette période géologique» la température y était beaucoup plus élevée que de nos jours. Du reste, ce refroidissement ne se manifeste pas seulement dans le voisinage du pôle nordy et des faits paléontologiques d'un autre ordre prouvent aussi que dans ces temps reculés la France était un pays chaud. Cela ressort nettement de l'étude d'ossements d'oiseaux trouvés à l'état fossile dans le département de l'Allier et sur plusieurs autres points de notre territoire, étude dont l'un des professeurs-administrateurs de notre Muséum d'Histoire natu-^ relie, M. Alphonse Milne-£dwards, s'est particulièrement occupé (*)•

A l'époque miocène il existait, sur les terrains occupés aujourd'hui par le département de l'Allier et par la Limagne d'Auvergne, une série de lacs plus ou moins isolés, dont les eaux étaient peu profondes et dont les bords étaient fréquentés par une foule d'oiseaux, ainsi que par d'autres animaux qui y ont laissé leurs débris en nombre incalculable; or l'étude de ces fossiles a permis de constater que, parmi les Oiseaux du centre de la France, il y avait alors des Perroquets, desFIamans, des Ibis, des Pélicans et des Trogons, grands Pas» sereaux à plumage brillant, dont on ne connaît aujourd'hui d'analogues qu'en Afrique ou dans les parties chaudes de l'Amérique. Cette faune ornithologique était très-variée, car le naturaliste que je viens de citer y a reconnu 69 espèces distinctes entre elles; toutes plus ou moins différentes de celles dont notre globe est peuplé maintenant et toutes ayant vécu là où elles ont laissé leurs os; car on trouve mêlés à ceux-ci

(') Voyez son ouvrage intitulé : Recherches anatomiques et paléontologiques pour sprvir à l'histoire des oiseaux fossiles de la France, 1869- 1871 ) 4 volumes in-4*', dont deux formant un atlas de 200 planches.

des œufs encore intacts. Les lacs de l'Auvergne nourrissaient aussi des Crocodiles, de grandes Tortues et des Mammifères qui rappellent divers types africains de la période actuelle. Enfin l'ensemble de cette population zoologique présente tous les caractères d'une faune des pays chauds.

Cet ensemble de faits ne permet pas de douter qu'à l'époque géologique dont je viens de parler le climat non-seulement de la France, mais aussi des régions les plus septentrionales, ne fut très-différent de celui que nous connaissons maintenant et que là où l'on ne voit aujourd'hui que d'immenses glaciers ou tout au plus, pendant quelques jours d'été, une végétation misérable, il y avait jadis de grandes forêts et une flore non moins abondante que variée. Les découvertes de M. Nordenskiôld et les observations paléontologiques de M. Oswald Heer ont contribué, plus que les recherches d'aucun autre naturaliste, à mettre en lumière ce fait important et à diriger l'attention des esprits chercheurs sur les causes d'un changement si grand dans l'état physique de notre globe.

Au premier abord, on pouvait supposer que ce phénomène était une conséquence de la déperdition graduelle de la chaleur propre de la Terre qui, dans le principe, était probablement à l'état de fusion ignée et qui a dû se refroidir peu à peu. Mais tout porte à croire que déjà depuis fort longtemps la chaleur centrale avait cessé d'exercer une influence notable sur la croûte extérieure du globe où nous voyons les rayons solaires compenser les pertes causées par la chaleur que cette planète envoie dans l'espace, et d'ailleurs la Géologie nous a appris que les variations de température de ce corps n'ont pas été toujours dans le même sens, car à une autre période tertiaire les parties de l'Europe qui jouisseni actuellement d'un climat doux étaient couvertes de glace et ressemblaient aux régions polaires d'aujourd'hui.

D'autres alternances de périodes chaudes ei de périodes

froides paraissent avoir existé à des époques géologiques plus anciennes. Ainsi les observations faites dans la Grandes-Bretagne, par M. Ramsay, font supposer qu'à l'époque permienne il y avait une période glaciaire qui aurait succédé à la période chaude pendant laquelle florissait la riche végétation dont les dépôts de houille nous révèlent l'existence et dont on trouve des traces jusque dans les régions arctiques, par exemple à rtle des Ours [Beeren-Eiland] où M. Nordenskiôld avait trouvé en 1868 un grand gisement houiller. Enfin quelques indices de l'existence de glaciers en Angleterre a l'époque devonienne nous conduisent à penser que peut-être la période chaude caractérisée par le dépôt des terrains carbonifères a été précédée par une période de froid. Par conséquent, les différences dans le climat des régions arctiques à l'époque miocène et à l'époque actuelle ne sauraient être attribuées au refroidissement progressif et continu de notre globe.

On a donc cherché d'autres explications et les hypothèses les plus diverses ont été proposées. Dans une de ses publications, M. Heer les passe en revue et les discute; je ne le suivrai pas dans l'examen approfondi qu'il en a fait, mais, pour donner une idée des grandes questions que peuvent soulever les empreintes laissées dans le sol par des feuilles déposées par le vent, il y a un nombre incalculable de siècleSf je crois devoir en dire quelques mots.

Plusieurs auteurs ont imaginé que les changements survenus dans notre climat et dans le climat des régions arctiques étaient dus à un déplaoement de l'axe de rotation de la Terre, changement qui aurait eu pour effet d'exposer pendant plus longtemps à l'action des rayons solaires ces parties de la surface du globe et à y raccourcir les hivers. Les astronomes ne sont pas favorables à cette hypothèse, et M. Heer y fait des objections fondées sur le mode de distribution

des flores anciennes tout autour du pôle actuel y mais il attache plus d'importance à une idée émise par l'illustre John Herschel.

On sait que la distance moyenne du Soleil à la Terre demeure invariable, mais que, par suite de l'action exercée sur notre globe par d'autres planètes, principalement par Jupiter ei Saturne, ainsi que par Vénus et Mars, l'orbite dans laquelle il se meut n'est pas un cercle; cette orbite est une ellipse dont le Soleil occupe un des foyers et dont la forme varie graduellement. Les calculs de Lagrange et de Le Verrier montrent que ces variations dans l'excentricité du mouvement annuel de la Terre autour du Soleil ne sauraient dépasser certaines limites et alternent entre elles de manière à ne porter aucune atteinte à la stabilité du système planétaire; néanmoins elles sont considérables, et il doit en résulter des changements périodiques, à longs termes, dans la durée relative de nos étés et de nos hivers. Il faut des milliers de siècles pour que ces révolutions s'accomplissent. Mais dans la vie du monde des milliers de siècles ne sont probablement que des périodes comparables à des minutes dans la durée de la vie humaine et plus d'un phénomène géologique semble s'être produit avec non moins de lenteur. A l'époque actuelle l'orbite de la Terre se rapproche graduellement de la forme d'un cercle, mais il faudra encore 28900 ans pour que son excentricité atteigne son minimum, et ce sera seulement à dater de cette époque que le changement inverse commen« cera à s'effectuer. L'excentricité, qui à ce moment ne sera que d'environ 800 000 kilomètres, augmentera graduellement jusqu'à ce qu'elle ait atteint environ 23400000 kilomètres. Or ces inégalités dons la position de la Terre en périhélie et en aphélie (c'est-à-dire lorsque la Terre est le plus rapprochée ou le plus éloignée du Soleil) doivent faire varier la quantité de chaleur que notre globe reçoit de cet astre et agit ainsi sur les

climats; mais, pour apprécier l'influence qu'elles sont susceptibles d'exercer sur la température de la région arctique, il faut tenir également compte d'une autre circonstance.

 l'époque actuelle, l'hémisphère nord se trouve le plus rapproché du Soleil pendant l'hiver, et le plus éloigné pendant l'été. Cela tend à diminuer la différence dans la quantité de chaleur que cette région reçoit du Soleil pendant ces deux saisons extrêmes. Mais ces relations, de même que l'excen- Iricité de l'orbite terrestre, varient périodiquement et le grand cycle des changements effectués de la sorte ne s'accomplit qu'au bout de 21 000 ans.  environ loooo ans de l'époque actuelle, l'été, dans notre hémisphère, coïncidera avec le moment où le globe terrestre sera le plus rapproché de l'astre qui le réchauffe, et notre hiver correspondra au mo* ment où la distance entre ces deux corps célestes sera la plus grande. Or il est présumable qu'aux époques où l'excentricité de l'orbite terrestre est à son maximum, et où l'hémisphère boréal se trouve le plus rapproché du Soleil en hiver, celte portion du globe a des hivers plus courts et moins froids, ainsi que des étés moins chauds et moins longs qu'à l'époque où l'excentricité est au minimum, et où le périhélie coïncide avec celte dernière saison. Ainsi, d'après des calculs astronomiques cités par M. Heer, l'hiver, il y a 85oooo ans, aurait duré, dans l'hémisphère nord, 36 jours de plus qu'à l'époque actuelle. 11 a paru également probable à plus d'un géologue que, pendant les hivers longs et rigoureux dont Je viens de parler, la quantité de glace accumulée dans l'hémisphère nord a pu être tellement grande que les chaleurs des courts étés correspondants nVient pu suffire pour en déterminer la fusion. On conçoit donc que, dans de pareilles circonstances, les glaces permanentes aient pu s'étendre fort loin vers l'équateur, tandis que le contraire a dû avoir lieu à l'époque où l'orbite terrestre se rapprochait le plus d'un cercle

et bii rhémisphère nord était en périhélie pendant l'hiver: 11 est donc probable que ces variations dans les mouvements de la Terre et dans les rapports de chaque hémisphère avec le Soleil» aux différentes saisons, ont contribué puissamment à produire, dans nos régions polaires, la température élevée dont le Spitzberg parait avoir joui pendant la période miocène, ainsi que la période glaciaire post-pliocène, dont on aperçoit des traces jusque dans les parties méridionales de l'Europe. On s'est aussi demandé si les changements dans l'état physique de noire ^lobe ne seraient pas la conséquence de phénomènes astronomiques d'un ordre encore plus élevé, notamment du déplacement du Soleil et de tous ses satellites, qui, nous n'en pouvons douter, voyagent dans l'espace et pourraient se trouver, à certaines époques de la vie de l'Univers, sous l'influence de quelque autre foyer de chaleur; ou, lout au contraire, de passage dans une région de Fespace où le froid serait plus intense que là où ce groupe de corps ce-lesies se meut aujourd'hui. M. Heer ne se prononce pas çur ces grandes questions, il se borne à les poser el, si j'en parle ici, c'est seulement pour faire entrevoir de quelle poésie la science du paléontologiste peut être la source. L'esprit reste confondu à la vue d'un champ si vaste ouvert à l'imagination. La Science, dans son état actuel, est impuissante à résoudre tous les grands problèmes posés par la géologie des régions circumpolaires; mais la pensée humaine a dû s'élever bien haut, pour en avoir seulement conçu Tidée.

Du reste, les phénomènes grandioses résultant du jeu mécanique du système solaire ne sont certainement pas les seules causes des changements subis par le climat des terres boréales, et les variations de température qui s'y sont produites dépendent probablement, en grande partie, de circonstances d'un tout autre ordre dont l'influence est locale, notamment de modifications dans la forme et le mode de

distribution des terres émergées, ainsi que dans la direction des courants de l'Océan.

£n effet, nous savons, par les observations d'Alexandre de Humboldt et de ses émules, que le climat d'une région ne dépend pas seulement de la manière dont les rayons solaires y tombent ou, en d'autres mots, de son éloignement plus ou moins grand de l'équateur, et que les zones où la température moyenne est égale ne sont ni parallèles à ce grand cercle, ni parallèles entre elles. 11 existe à cet égard des différences énormes entre des lieux placés sous la même latitude. Ainsi la température moyenne de l'année est à peu près la même à Cherbourg qu'à Avignon, et la ligne isotherme qui s'élève jusqu'au 64* parallèle nord entre l'Islande et la Norwége descend jusqu'au Sa** parallèle dans l'Asie centrale. Mais la distribution géographique des plantes est réglée par l'abaissement de la température pendant la saison froide bien plus que par la quantité totale de chaleur reçue pendant les douze mois de l'année, et sur certaines parties de la surface du globe les différences entre l'été et l'hiver sont à peine sensibles, tandis que dans d'autres régions ces différences sont énormes. Pour l'examen des questions soulevées par la flore miocène du Groenland et du Spitzberg, ce sont, par conséquent» les lignes isochimènest ou lignes représentant la température hivernale, plutôt que les lignes isothermes qu'il faut prendre en considération. Or l'étendue relative des terres et des mers influe d'une manière puissante sur le mode de distribution de la chaleur aux différentes saisons et à des altitudes diverses sous un même parallèle : le thermomètre descend beaucoup plus bas sur les grands continents que dans les régions insulaires. On sait aussi que la direction des courants marins exerce une grande influence sur le climat des terres adjacentes ; ainsi les côtes du Chili sont sans cesse rafraîchies par un grand courant d'eau froide venant des mers circumpolaires

aniarctiquesy tandis que le vaste torrent d'eau chaude qui sort du golfe du Mexique et qui est connu sous le nom de gulfslream va au loin vers le pôle nord tempérer les côtes de FAroérique septentrionale, de l'Islande et même de toute la portion occidentale de l'Europe.

On conçoit donc que, si les eaux chaudes de la mer des Antilles, au lieu de se détourner vers le nord en arrivant au fond du golfe du Mexique, trouvaient là une route ouverte pour continuer leur course vers l'Occident, il en résulterait un grand abaissement de la température dans toutes les terres plus ou moins boréales qui aujourd'hui sont réchauffées par le gulf-stream. Or cette communication entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique parait avoir existé à une certaine période géologique» car on trouve dans les eaux qui baignent les deux côtés opposés de l'isthme de Panama divers animaux marins identiques. L'adoucissement du climat survenu à la suite de la période glaciaire post-pliocène en France et dans les parties de l'Europe occidentale situées plus au nord a pu être une conséquence du soulèvement de la portion du continent américain qui relie entre eux le Mexique et la Nouvelle-Grenade. Enfin on conçoit également que, si à l'époque miocène la configuration des terres de l'hémisphère septentrional ait été telleque des courants chauds soientallcs sans cesse baigner les côtes du Spitzberg et d'autres lies cor« respondaot à ce qu'est aujourd'hui le Groenland, toute cette région aura joui d'un climat moins rude qu'a l'époque actuelle.Nous savons d'ailleurs, par les observations des géologues, que cette partie de la croûte solide du globe s'est souvent élevée ou abaissée et, de nos jours, un phénomène de cet ordre se manifeste d'une manière lente et progressive dans la partie sud de la Scandinavie.

On peut donc supposer que jadis des changements géographiques ont été effectivement au nombre des causes des

variations de climat, dont les découvertes paléontologiques» de MM. Toreil et Nordenskiôld nous fournissent la preuve. Mais les conjectures qu'il est permis de faire à cet égard sont trop vagues pour mériter de nous arrêter plus longtemps ici; je m'excuserais même d'en avoir parlé, si le caractère de ces Causeries n'autorisait ma plume à courir un peu au hasard.

Laissant de côté les hypothèses pour en revenir aux faits constatés par M. Nordenskiôld et ses associés scientifiques» j'ajouterai que les empreintes de feuilles et les lignites de l'époque miocène ne sont pas la seule source d'informations où M. Heer a puisé dans ses études sur la végétation ancienne des régions boréales , mais il aurait suffi de Texameri attentif des collections paléontologiques recueillies par nos voyageurs suédois pour le conduire aux résultats suivants.

A une époque intermédiaire à la période dévonienne et à la période houillère, il y avait dans cette partie circumpolaire de l'hémisphère nord une végétation semblable à celle dont les restes existent dans les dépôts correspondants de l'Europe. Ainsi à l'île des Ours, à Bell-Sound et sur quelques points de la côté orientale du Groenland, ces terrains contiennent des Lépidodendrons, des Calamités et des Stygmaria qui ne diffèrent pas spécifiquement de ceux des contrées plus méridionales.

L'âge houiller fut séparé de l'époque dont je viens de paHer par les siècles durant lesquels se sont accumulés, dans les mêmes parages, d'immenses dépôts calcaires et siliceux, souvent formés presque entièrement de coquilles provenant de mollusques marins de la classe des Brachiopodes, par exemple des Spirifères et des Productus, Or des débris de la flore houillère ont été découverts également sur les côtes du Groenland, notamment à Recherche-Bay.

•C'est à d'autres temps géologiques qu'appartient la couche de houille troiivée dans le voisinage de l'Eisfjord (ou Qord des

glaces); on y a reconnu des empreintes des Cycadées et des Fougères qui caractérisent les couches de l'âge jurassique en Europe, et M. Nordenskiôld conclut de ces faits qu'à cette période il n'y avait pas encore de dififérence bien prononcée entre le climat du Spitzberg et le climat de l'Europe centrale.

L'époque crétacée a fourni à M. Heer beaucoup d'autres plantes grôenlandaises dont l'étude a jeté d'utiles lumières sur l'histoire physique de la région circumpolaire. Les dépôts inférieurs y sont particulièrement riches en Fougères, en Cycadées et en Conifères, dont la présence fait présumer qu'alors le climat du Groenland était encore presque le même que le climat de l'Europe ; mais, à raison de la présence de certaines plantes, telles que des Ficus, dans la craie supérieure de cette terre boréale, M. Heer a été conduit à penser que, vers la fin des époques secondaires, la température y était plus élevée que pendant la période miocène dont nous nous sommes occupé précédemment.

Ce n*est pas seulement à la Paléontologie et à la Physique du globe que les travaux des explorateurs suédois ont été profitables, on doit à M. Nordenskiôld et à ses compagnons de voyage une multitude d'observations portant sur des sujets variés et d'un haut intérêt. Mais je n'en parlerai pas ici, car il est temps que je m'arrête, et d'ailleurs ce que je viens de dire sur les travaux de M. Nordenskiôld peut suffire, ce me semble, pour fixer l'opinion de mes lecteurs sur le mérite de ce savant. 11 ne m'appartient pas de préjuger les décisions que le jury de la classe VIU pourra prendre ;mais,d'après l'esquisse très-incomplète que je viens de présenter, des découvertes que M. Nordenskiôld a effectuées parlui-même, ou qu'il afaitfaireenfournissantà des collaborateurs des sujets d'étude, on ne s'étonnera pas, je pense, si un grand prix est décerné à cet infatigable voyageur. 11 me paraît non moins probable

qu'une médaille d'or sera donnée à son savant collaborateur, M. Oswald Heer, et que le même témoignage de reconnaissance sera adressé' aux deux hommes qui, inspirés par l'amour de la Science pure, ont contribué le plus largement à la réalisation des projets de voyage de M. Nordenskiôld. Ces deux hommes, ainsi que je l'ai déjà dit, sont : le roi Oscar II, intervenant non comme chef du gouvernement de son pays, mais comme hommeprîvé, et M. Dickson, négociante GottembourgC). Quant k M. Torell, l'éminent directeur des travaux géologiques en Suède, il ne saurait être question de lui lors de la distribution des récompenses accordées par l'Expositioh universelle, car ce savant est l'un des membres du jury chargé d'apprécier les services de cet ordre rendus à la Science, et par ce seul fait il se trouve hors concours. Cette circonstance pourra seule expliquer l'omission de son nom sur la liste de nos lauréats, qui sera dressée prochainement.

( *) Effectivement, lors de la distnbulion des récompenses qui a eu lieu depuis la publicalion de ces lignes dans le Bulletin de P Association scientifique, un grand prix a été accordé à M. Nordenskiôld et un diplôme d'honneura été décerné au roi Oscar II, ainsi qu'à M. DiksonetàM.Osv^aid Heer, comme collaborateurs de ce savant.

La Norwêgb; son climat; ses stations météorologiques;

sa population.

L'Exposition universelle a éié, pour la Norwége comme pour la Suède, l'occasion d'une publication intéressante sur la coDstilution physique du pays, sur ses produits» sur ses habitants et sur son histoire. Ce travail, dont le premier volume seulement a paru, est dû au D' Broch, ancien ministre et Correspondantde notre Académie desSciences: il a été imprimé à Christiania en langue française; il est très -instructif et peu connu en France; j'espère donc être i^iile aux lecteurs du Bulletin hebdomadaire en y faisant quelques emprunts.

La Norwége et la Suède ont sur les autres parties de l'Europe un grand avantage : depuis soixante-trois ans elles n'ont eu aucune guerre à soutenir et, à l'intérieur, elles ont joui d'une tranquillité parfaite. Pendant cette longue période de calme, toutes leurs forces ont pu être employées d'une manière profitable à la civilisation, et, dans l'un et l'autre de ces pays, régis par un gouvernement représentatif, sagement organisé, toutes les questions d'intérêt public ont pu être librement discutées, puis résolues conformément à la volonté nationale^ aussi les progrès accomplis y ont-ils été considérables, malgré les obstacles créés par un rude climat et par la nature du sol.

Depuis une quinzaine d'années la climatologie de la péninsule Scandinave a été l'objet d'études attentives et dirigées d'une façon remarquable. En 1860, TÉtat établit sur les côtes de la Norwége méridionale 5 stations météorologiques ; en 1860 on y créa un Institut météorologique chargé de centraliser

et de discuter les observations, et aujourd'hui on compte 53 stations norwégiennes, situées principalement sur le littoral, depuis le cap Lindeness au sud, à la latitude 57^59, jusqu'à Fruholn, par 7I^6, et à l'extrémité nord- est du pays, à Vardo. L'un de ces postes météorologiques est placé à l'intérieur, à près de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, et un autre se trouve sur le haut plateau du Dovre, à une altitude de 643 mètres. De nombreuses stations analogues ont été créées en Suède, où les études cllmatologiqués se poursuivent aussi dans les observatoires et où l'on a placé, sous la direction de l'Académie des Sciences de Stockholm, un institut météorologique. Cet établissement correspond avec des stations du même ordre situées en Danemark. Enfîn \es principaux faits constatés sur ces divers points sont publiés dans un recueil quotidien intitulé : Bulletin météorologique du ISordy et les résultats obtenus sont exposés avec plus de détails dans un compte rendu annuel. On est arrivé de la sorte à obtenir, en peu d'années, des données très-précises sur les caractères généraux du climat de la péninsule Scandinave et, dans son instructif ouvrage, M. Broch donne de ce grand travail un résumé très-intéressant, accompagné d'une série de cartes représentant la direction des lignes isothermes de l'année et des lignes correspondant aux points du territoire où les températures les plus basses se sont fait sentir en hiver, et où pendant l'été la chaleur est la plus forte; il montre aus^, graphiquement, la quantité d'eau plu^ viale tombée sur les diverses parties de cette contrée, et il fournit d'abondants renseignements sur un grand nombre d'autres questions importantes.

La péninsule Scandinave, dont la partie septentrionale dépasse le 7o*parallèlenordetdontla partie méridionale descend au-dessous du 5o* degré de latitude, présente, ainsi qu'on pouvait le prévoir à raison de son étendue et sa position géo-

graphique, des différences de température très-considérables et les conditions météorologiques y sont aussi diversifiées à un haut degré, non-seulement par de grandes différences d'altitudes, mais aussi par l'influence qu'exerce sur l'état de l'atmosphère la longue chaîne de montagnes el de hauts plateaux qui s'étend du voisinage du cap Nord jusque dans la partie la plus méridionale de la Norwége et qui sépare ainsi le pays en deux régions bien distinctes, dont l'une, presque tout entière, appartient à la Suède et dont l'autre, située à l'ouest, constitue la majeure partie du royaume norwégien. 11 en résulte que les chiffres représentant la moyenne annuelle de la température de l'air dans la totalité de la Scandinavie ne sont que peu propres à fixer nos idées relativement aux caractères essentiels du climat que nous avons le plus d'intérêt à connaître. Ainsi, lorsque je répéterai, d'après M. Broch , que la température annuelle moyenne de la Norwége, considérée en totalité, est d'environ 2**, 5 au-dessus de zéro, le lecteur de notre Bulletin hebdomadaire ne se trouvera que peu éclairé, et il préférera probablement sortir des généralités de cet ordre, pour entendre dire que dans près de 7 de ce pays la température moyenne est zéro et que dans près de la moitié du royaume, cette moyenne varie entre H- 2<>,5 et — a®, que dans la région septentrionale de la péninsule Scandinave le froid hivernal atteint jusqu'à 5o degrés au-dessous de zéro et que même à Christiania, ville située dans la partie méridionale de la Norwége, près de la côte sud, le thermomètre descend parfois jusqu'à — 3o°. Le long de la côte ouest la température est douce ; ainsi, depuis le cap Lindeness au sud jusqu'au cap Stat, situé à peu près sous le 62* degré de latitude nord, la température moyenne de Tannée est de -4- 7" sur la côte et sur les îles adjacentes; mais, dans l'intérieur des terres, le froid augmente rapidement et, lorsqu'on s'avance à l'est

vers les Alpes Scandinaves, on atteint bientôt la ligne iso* therme correspondant à + 2^; enfin, à une faible distance de la mer, dans la région montagneuse du Dovre, ainsi que plus au nord dans la chaîne du Kjolen, la température moyenne de l'année ne dépasse pas celle de la glace fondante.

Pour bien juger du climat de ce pays, il faut prendre en considération, non les moyennes annuelles, mais d'une part les lignes correspondant à là température moyenne de Thiver et aux froids extrêmes de la mauvaise saison; d'autre part, les lignes qui représentent d'abord lés températures moyennes de Tété, puis les plus fortes chaleurs de cette partie de Tannée. Or il suffit de jeter un coup d'œil rapide sur les cartes présentées par M. Broch pour voir qu'en Norv^égeles diverses lignes d'égale température suivent, à peu de chose près, la direction générale de la côte ouest, et que les inégalités déterminées parla latitude sont bien moins grandes que celles dépendantes de l'éloignement de la mer du Nord. Ainsi, la température moyenne du mois de janvier est à peu près la même, non-seulement à l'extrémité sud de la Norwége, qu'à Copenhague, mais aussi à Bergen, par 60** 3o' latitude nord, au cap Stat, et encore plus loin vers le pôle jusque auprès de l'extrémité sud du groupe des îles Lofoden, au delà du 69* parallèle. Tout le long de cette longue ligne, la température moyenne du mois de janvier est zéro ; mais, à une faible distance dans Tintérieur des terres, le froid devient beaucoup plus grand, et dans la partie méridionale de la Norwége, ainsi qu'au cap Nord, la température moyenne de janvier descend à-5».

A Test de la chaîne des Alpes Scandinaves, les hivers sont, à altitudes égales, notablement plus froids. Dans toute Ja Suède, pendant les mois de décembre, de janvier et de février, le thermomètre ne s'élève jamais au-dessus de zéro, en

sorte que partout le sol est couvert d'une épaisse couche de neige, et que, au-dessus du 6o« degré de latitude, les lacs, de même que les cours d'eau restent gelés; à peu de distance de Stockholm, la température moyenne du mois de janvier est de 5 degrés au-dessous de zéro; et le golfe de Bothnie, dont les eaux, très- faiblement salées et peu pro-* fondes, baignent la côte est, ne contribue que faiblement à modérer le froid; car, tous les ans, sa surface se couvre d'une couche de glace dont l'épaisseur est parfois assez grande pour permettre aux voyageurs de traverser en traîneau ce grand bras de mer et de se rendre ainsi de Finlande en Suède par le Qwarken (')• Même à Stockholm, pendant les trois ou quatre mois d'hiver, la mer est si bien gelée le long de la côte que la navigation est impossible.

Dans toute la Scandinavie, la température ne s'adoucit que tardivement; dans la partie septentrionale de la Suède, le thermomètre ne s'élève au-dessus de zéro qu'en mai, et pendant les trois mois du printemps la température moyenne est de a degrés; mais, à dater de cette époque, la chaleur s'accroît partout avec, une grande rapidité et devient bientôt trèsgrande. La Scandinavie, considérée dans son ensemble, a donc un climat extrême ; mais il existe à cet égard une différence considérable entre la Norwége et la Suède. De même que dans toutes les parties basses du premier de ces pays les hivers sont moins froids qu'en Suède, les étés y sont moins ehauds. C'est dans le voisinage de la mer du Nord, dans la zone des îles et des fjords de la Norwége, entre le cap Stat et les îles Lofoden, que l'écart de température entre Tété et l'hiver est le moins grand; il n'est, en moyenne, que de i2^5;

( ' ) On désigne sous ce nom une partie rétrécie du golfe de Bothnie, située entre la ville d'Umea, à l'ouest, et la ville de Vasa sur la côte finlandaise, en avant de laquelle se trouvent plusieurs îles, un peu au nord du 63* degré de latitude boréale.

— semais, dans TiDlérieur de la Suède, dans la zone qui comprend Wexio et Upsala, l'écart est de 22^,5. Il est à noter que dans les journées les plus chaudes, en juillet, le thermomètre marque 3o degrés, non-seulement dans le midi de la Suède, mais jusque dans les parties les plus septentrionales de la péninsule Scandinave, par plus de 70 degrés de latitude nord.

Les nombreuses observations faites, depuis quelques années, en Norwége aussi bien qu'en Suède, relativement à l'état hygrométrique de l'air, à l'abondance des pluies et de la neige, ont fourni des résultats non moins intéressants; car, en même temps qu'ils jettent d'utiles lumières sur l'histoire physique de cette partie de l'Europe, ils mettent en évidence la manière dont le voisinage de hautes montagnes, aussi bien que le voisinage de la mer, peuvent influer sur les caractères essentiels de différentes parties d'une même région géographique.

La Norwége est un pays humide; le ciel y est nébuleux et il pleut beaucoup. En Suède, au contraire, le ciel est généralement serein et l'air est assez sec. Ainsi, en Norwége, il y a plus de jours nuageux que de jours sereins, et dans quelques parties de ce pays il pleut, terme moyen, un jour sur deux, notamment aux îles Lofoden, qui se trouvent près de la côte, vers le 68« degré de latitude nord; à Bergen, le nombre moyen des jours de pluies s'élève même à 13498 par an. Dans l'intérieur du pays, on compte, en moyenne, un jour de pluie sur quatre. La région la plus pluvieuse est la zone du littoral et des fjords, entre Bergen et le cap Slat; là il tombe environ 2 mètres d'eau; mais plus au nord la quantité en est moins grande. Ainsi, à Christfansund, situé non loin du cap Stat, on l'évalue à environ i mètre et à la station de Tromso, dont la position est encore plus septentrionale, elle n'est que d'environ o"^,5o. Enfin, dans le pays n^ontagneux du Dovre, qui est situé sous la même latitude que le cap Stat, la quantité annuelle de pluie n'est même que de o'", 33. En Suède, il pleut beaucoup moins;

c'est dans la pariie méridionale du pays, sur la côte ouest qu'il tombe le plus d'eau; on en évalue la quantité a o",7i, tandis que, sur la côte opposée, cette quantité n'atteint pas o%43. Dans l'intérieur du pays, plus au nord, elle varie, suivant les régions, entre o"»,54 et o"*,4<^.

Dans la Norwége méridionale, il ne tombe jamais de neige en juin, en juillet, en août et en septembre; à l'extrémité septentrionale de ce pays, à Vardo, il n'en tombe ni en juillet ni en août; mais on compte, terme moyen, soixante et onze jours de neige et cinquante-quatre jours de pluie. Aux îles Lofoden, on a vu neiger à toutes les époques de l'année. Sur le haut plateau du Dovre, on compte quarante-huit jours de neige, ainsi que quarante et un jours de pluie. A presque toutes les stations météorologiques, la pluie est, au contraire, plus fréquente que la neige, et à Christiania par exemple, il n'y a qu'un jour de neige pour deux jours de pluie.

En Suède, pendant toute la durée de l'hiver, la terre est d'ordinaire entièrement couverte d'une couche de neige dont l'épaisseur varie entre o"',5o et i mètre, mais atteint parfois a mètres ou même davantage dans certaines régions.

Les diverses particularités de climat dont je viens de parler sont dues à des causes multiples, parmi lesquelles* il faut placer au premier rang la position géographique de la péninsule Scandinave, circonstance qui contribue plus que toute autre à en rendre la température moyenne très-basse, mais aussi à y produire de fortes chaleurs en été, aussi bien que de grands froids pendant l'hiver. On sait que l'orbite dans lequel la Terre tourne autour du Soleil est oblique, et que l'axe de rotation de cette planète est très-incliné, de sorte que les parties de sa surface, où les rayons solaires tombent d'aplomb, se rapprochent des deux pôles alternativement pendant une moitié-de l'année, et y produisent l'été pendant que l'hiver tègne dans l'hémisphère opposé. Le même fait astronomique

détermine, daDS les régions polaires, l'allongement du jour pendant la saison d'été, ainsi que l'allongement des nuits pendant la saison d'hiver, et la Terre s'échauffe d'autant pliis que la chaleur du Soleil y arrive pendant plus longtemps et moins obliquement. On conçoit donc qu'en raison de ce seul fait l'écart entre la température, aux deux' saisons opposées de l'année, doit être de plus en plus grand à mesure que la latitude devient plus élevée. Or, dans le nord de la Scandinavie, ces conditions se trouvent remplies. Ainsi, à Hammerfest, le Soleil ne s'élève pas au-dessus de l'horizon depuis le 20 novembre jusqu'au 21 janvier, tandis qu'en été, du i5 mal au 26 juillet, il ne se couche pas et réchauffe d'une manière continue la surface de la Terre; même à Christiania, située dans la partie méridionale de la Norwége, au solstice d'été, le centre de cet astre ne reste au-dessous de l'horizon que pendant cinq heures et dix-sept minutes.

Les différences qui existent entre le climat de la Norwége et le climat de la Suède dépendent principalement de deux choses : de l'influence exercée sur la côte ouest de la péninsule Scandinave par les eaux relativement tempérées de la mer du Nord, et de l'existence de la grande chaîne alpine qui fortne une sorte d'écran froid séparant les régions basses de ces deux pays datis presque toute leur étendue du nord au sud. Les montagnes et liss hauts plateaux dont se compose cette chaîne constituent un immense réfrigérant qui condense les vapeurs apportées de la mer par les vents d'ouest, les transforme en pluie là où la température de l'air n'est pas très-basse, ou en neige là où le froid est plus vif, et l'eau atmosphérique arrêtée de la sorte tombe sur le versant ouest de la chaîne, soit sous la forme de pluie, soit sous la forme de neige; puis les mêmes courants atmosphériques continuant leur route vers Test arrivent sur la Suède secs et transparents. Dans cette région

• - 59 la sérénité de Tair qui en résulte est favorable au rayonnement terrestre, et tend par conséquent à augmenter le froid, aussi bien qu'à diminuer l'abondance des pluies, tandis que le ciel nébuleux de la Norwége exerce sur la température de ce pays une influence inverse. La douceur relative du climat à l'ouest s'explique donc facilement, et la différence qui existe sous ce rapport entre la Norwége et la Suède serait même beaucoup plus marquée si d'autres courants atmosphériques venant du nord-est n'apportaient à ce dernier pays des vapeurs enlevées à la mer Glaciale, et si la plus grande partie de la Suède ne se trouvait que très-peu élevée au-dessus du niveau de la mer, au lieu d'être constituée par des montagnes ou de hauts plateaux, comme l'est la majeure partie de la Norwége. Effectivement, à l'ouest, les Alpes Scandinaves sont trèsescarpées, et, dans une grande partie de leur étendue, descendent presque à pic dans la mer, de façon qu'il n'existe guère de terres basses que dans la Norwége méridionale, tandis qu'en Suède la zone montagneuse ne constitue pas un dixième de la superficie totale du sol et que plus du tiers n'a pas loo mètres d'altitude.

Les différences de température déterminent de grandes * inégalités dans la distribution de la population sur les* divers points de la péninsule Scandinave. Ainsi, dans la partie de la Norwége ou la température moyenne de Tannée ne dépasse pas zéro, partie qui représente près d'un cinquième de la superficie totale du pays, on ne compte que 16000 habitants, nombre qui ne représente que les 9 millièmes de la population; tandis que dans les parties de la même contrée oii la température annuelle moyenne s'élève entre -+- a» et 4- 7", on trouve réunis les 90 centièmes de la nation, bien que cette portion ne constitue que les 55 centièmes du royaume. J'ajouterai que dans les parties les plus froides de la Suède, telles que la Laponie et une large zone qui longe

-cola fronlière norwégienne el qui avoisine la chaîne des Alpes Scandinaves jusqu'en Dalécarlie, on ne rencontre d'habitants que dans la proportion d'un individu par kilomètre carré, tandis que dans les parties méridionales de ce pays, qui en sont aussi les plus chaudes, la population est aussi dense qu'en France.

Malgré la rigueur de son climat, la Norv^rége est l'un des pays de l'Europe dont la population s'est accrue le plus rapidement depuis un demi-siècle. De i6o5 à 1769, l'augmentation n'était annuellement que de 4»^ par 1000 habitants, terfne moyen; pendant le demi-siècle suivant, celte proportion s'était élevée à environ 6 pour 1000, mais de 1801 à i8i5, elle n'était plus que de 2,6. Or, pendant les 63 années de paix et de tranquillité intérieure dont la Scandinavie a joui depuis celte dernière époque, l'accroissement annuel a été, en moyenne, de ii,3, pour le même nombre d'habitants. £n 181 5, la population totale de la Norwége n'était que de 918000 habitants; aujourd'hui elle est de 1864000 habitants. £n Suède, l'augmentation, tout en étant fort considérable, n'a pas été aussi grande; on ne l'évalue qu'à 9,5 par 1000 habitants. J'ajouterai que pendant les deux dernières années, malgré une émigration annuelle de plus de 2 millièmes de la population, l'aocroissement de celle-ci a été annuellement de i3, 6 pour

Cet indice de prospérité nationale ne dépend pas tant du nombre des naissances que de la diminution dans la mortalité. Pour la totalité de l'Europe, le nombre moyen des naissances est annuellement d'environ 38 pour looo habitants; dans ces derniers lemps, la proportion a été, pour la Norwége, de 3i,4 pour 1000. Mais, dans ce dernier pays, il ne meurt annuellement que 17 ou 18 habitants sur 1000; tandis que dans l'ensemble de l'Europe les décès sont généralement dans la proportion de 20 à 28 pour 1000 habi-

tantSy et que dans un pays voisin, la Russie, elle s^élève jusqu'à 3o.

Il est aussi à remarquer que la Norwége et le Danemark sont, de tous les pays de l'Europe, ceux où la mortalité des enfants très-jeunes est la plus faible; elle n'est, pendant la première année de la vie, que d'environ lo pour loo enfants, tandis qu'en France elle dépasse 17, qu'en Prusse elle dépasse 20 pour 100, qu'en Russie elle est de plus de 26 pour 100, et qu'en Bavière elle atteint 3i pour 100.

L'accroissement de la population norwégienne, que je viens de signaler, s'est produit exclusivement dans les zones maritimes et industrielles, principalement dans les villes. Dans les régions forestières, le nombre des habitants est resté stationnaire, et dans les contrées où prédominent l'agriculture et l'élevage du bétail, il a diminué.

On voit aussi, par les tableaux statistiques contenus dans le livre de M. Broch, qu'en Danemark la durée moyenne de la vie de l'homme dépasse 47 ans, et qu'en Suède elle est d'environ 4^ ans, tandis qu'en France elle n'est que d'environ 39 ans. Pour la femme, les différences sont encore plus grandes : en Norwége, la durée moyenne de la vie est de 5o ans, tandis qu'en France elle dépasse à peine 4o ans.

La végétation, comme on le pense bien, est en harmonie avec le climat et présente des particularités intéressantes à noter; depuis quelques années, plusieurs botanistes en ont fait l^objet d'études approfondies. Un de nos exposants, M. Schûbler, professeur à l'Université de Christiania, a même placé sous les yeux du public un grand tableau destiné à représenter la distribution géographique des plantes de la Norvège. Le sujet qu'il traite est important, et je me propose d'en dire quelques mots; mais aujourd'hui le temps me manquerait pour en parler utilement, et je me réserve d'y revenir

dans une autre occasion. Pour le moment^ j'interromprai même ce compte rendu de l'exposition norwégienne, car je reçois un peu tardivement un paquet de publications de la Société des Sciences de Copenhague, ei j*y trouve des renseignements que j*ai hâte de communiquer aux membres de notre Association, chose que je ne manquerai pas de faire dans le prochain cahier de notre Bulletin.

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