‹ Nouvelles causes câeláebres du droit des gens, râedigâeesChapitre 4 sur 18 · L. D. de Brunswick · texte numérisé non relu

L. D. de Brunswick

La cour de Versailles répondit à cette déclaration par une contre-déclaration tant en son nom qu^en ce-

6 CAUSE PRKBUJBREU (17610

lai de rimpératricerreine , et de la czarine^ dans la« qaelle le roi de France^ séparant positivement sa guerre particulière contre TAngleterre, soit en Afrique, en Asie et en Aâiérique, soit en Westphalie, de la guerre qui se faisait en Saxe et en Silésie, fit connaître aux deux cours, qu^ayant accepté la médiation de TËspagne pour sa réconciliation avec PAngleterre, elle était prête à traiter de sa paix personnelle avec r Angleterre. Que, quant à la guerre regardant directement le roi de Prusse, le roi ainsi que les deux impératrices étaient disposés à donner leurs mains à rétablissement d^un congrès, en autant que les cours de Londres et de Berlin fissent également parvenir leur invitation à toutes les puissances qui se trou-* vaient directement en guerre avec la Prusse, nommément aux rois de Suède et de Pologne. Voici cette contre-déclaration de la France.

Contre-déclaration de Sa Majesté Très-Chrétienne,

Leurs Majestés Britannique et Prussienne ayant trouvé bon de témoig-ner par l'acte de déclaration qui a été délivré de leur part à la Haje le 25 de novembre dernier, aux ambassadeurs et ministres des cours de Versailles, de Vienne et de Pétersbourg auprès des Seigneurs Etats -Généraux des Provinces-Unies, que désirant sincèrement contribuer au rétablissement de la tranquillité publique, Elles étaient prêtes à envoyer des plénipotentiaires dans le lieu qui sera estimé le plus convenable afin dy traiter sur cet important objet, avec ceux que les parties belligérantes jugeront à propos d'autoriser de leur côté, pour parvenir à un but aussi salutaire.

CAUSE PREMIÈRK. (1761.) 7

' Sa Majesté le roi Trës-Chrétieii, Sa Majesté rimpératrice-reine de Hongrie et de Bohème, et Sa Majesté Vimpératrîce de toutes les Russies, ég-alement animées du désir de contribuer au rétablissement de la tranquillité publique sur un pied solide et équitable, déclarent en échang'e:

Que S* M. le roi Catholique ayant bien voulu oflTrir sa médiation pour la gnene qui subsiste depuis quelques années entre la France et FAngleterre, et cette g'uerre n'ayant d'ailleurs rien de commun avec celle que soutiennent également depuis quelques années les deux impératrices avec leurs alliés contre le roi de Prusse;

S. M. Très-Chrétienne est prête à traiter de sa paix personnelle avec l'Angleterre, par les bons offices de S. M. Catholique, dont Elle s'est fait un plaisir d'accepter la médiation.

Quant à la guerre qui regarde directement S. M* Prussienne, LL. MM. le roi Très -Chrétien, l'impératrice -reine de Hongrie et de Bohème, et l'impératrice de toutes les Russies, sont disposées à donner les mains à l'établissement du congrès proposé; mais comme en vertu de leurs traités Elles ne peuvent prendre aucun engagement relatif à la paix, que conjointement avec leurs alliés, il sera nécessaire, pour qu'Ëlles puissent s'expliquer définitivement sur le sujet, qu'avant tout, il plaise à LL. MM. Britannique et Prussienne, de faire parvenir leur invitation à un congrès, à toutes celles des puissances qui se trouvent directement en guerre contre le roi de Prusse, nommément à S. M. le roi de Suède, ainsi qu'à S. M. le roi de Pologne électeur de Saxe, lesquels spécialement doivent être invités au futur congrès.

En conséquence de cette déclaration la cour de Versailles ordonna au comte d^AflTri, ambassadeur de France à la Haye, d^entrer en explication avec le chevalier Jork^ envoyé extraordinaire de la Grande- Bretagne. Ces deux ministres eurent plusieurs con-

8 CAUSE PRBMtJBRB. (176K)

férences qui démontrèrent que la conr de Londres était pen portée à une pacification , et que la déclaration qu'elle avait fait remettre par le prince Louis de Brunswick 5 n'était , pour s'en tenir à l'interprétation la plus favorable , qu'un acte extérieur de complaisance dont elle avait l'intention de détruire l'effet.

Tandis que le duc de Choiseul, désirant faire Jouir la France des douceurs de la paix, voulut d'abord obtenir une suspension d'armes , le prince de Kaunitz, principal ministre du cabinet de l'impératrice Marie- Thérèse, prévoyant que l'acconunodement particulier de la France, entraînerait la pacification générale,, exagérait à M. de Choiseul, pour le détourner de son dessein, les difficultés de la négociation qu'il allait entamer. Aussi le prince de Kaunitz s'appliqua-t-il à éluder cette armistice tout en paraissant y consentir, en la fixant à une durée bien trop rapprochée (^).

Ce fut en suite des dispositions favorables que le roi de France trouva dans ses alliés, pour concourir

(I) En fixant la durée de Parmisiice au 1 juillet, lorsque l'on était di^jà en mars, c'était en quelque sorte le rendre illusoire; car ce court intervalle se serait écoulé dans l'espace de temps nécessaire pour faire parvenir la déclaration à la cour de Londres, et en obtenir la réponse. Le duc de Choiseul disait énergiquement : „ll „faut conclure de trois choses, Tune: ou que M. de Kaunitz ne fait „point d'attention aux distances de notre véritable guerre, quand il „propose une suspension d'armes aussi limitée ; ou que ce ministre se „8ert d'une astuce bien grossière, pour avoir l'air de se prêter à „notre proposition de suspension d'armes, en même temps qu^il en „anéantit l'effet; ou enfin quil n'est occupé que des intérêts de la „gucrre de terre , et qu'il oublie (ce dont je ne doute pas) dans tou- „tes les opérations de sa politique, les intérêts de Pallié qui sou- ^,tient aujourd'hui la maison d'Autriche.*'

CAUSE PKBMIBRE. (1761.) 9

anx moyens, qui pouvaient faciliter et accélérer le rétablissement de la paix générale, que S. M. T. Chr. fit publier le 26 mars 1761, une déclaration tant en son nom qu^en celui des cours de Vienne, de Péters* bourg, de Stockholm et de Varsovie, par laquelle ces puissances invitaient les cours de Londres et de Berlin à renouer les négociations, et proposaient la ville d^Augsbourg pour siège du congrès.

Déclaration de Sa Majesté Très -Chrétienne,

Les dispositions à la paix, très-conformes aux sentiments de toutes les parties bellig'érantes que les rois d'Angleterre et de Prusse ont marquées Tannée passée, ajant éprouvé des difficultés qui en ont éloigné le succès, les cours de France, de Vienne, de Pétersbourg, de Stockholm et de Varsovie sont convenues unanimement d'inviter celles de Londres et de Berlin à renouer une nég-ociation aussi salutaire au bonheur du monde, et qui doit intéresser Thumanité de toutes les puissances qui se trouvent en guerre.

Dans cette vue, et afin que l'on puisse procéder au rétablissement de la paix. Elles proposent l'assemblée d'un congrès, auquel Elles croient qu'il conviendrait de n'admettre, avec les plénipotentiaires des parties principales belligérantes, que ceux de leurs alliés. Si les rois d'Angleterre et de Prusse adoptent ce moyen, le roi Très- Chrétien, l'impératrîce-reine, l'impératrice de Russie, le roi de Suède et le roi de Pologne, électeur de Saxe, proposent la ville d'Augsbourg pour le lieu du congrès, en observant que LL. MM. n'indiquent Augsbourg, que comme une ville à portée de toutes les parties intéressées, qui parait remplir par son emplacement la convenance de tous les Etats, et qu'Elles ne se refuseront pas au choix d'une autre ville d'Allemagne, si LL. MM. Britannique et Prussienne la jugent plus convenable.

10 CAUSE PREMlimU (17610

Le roi Très-Chrétien , rimpératrice-reine, rimpërairice de Russie, et les rois de Suède et de Pologne déclarent en outre qu'ils ont choisi les plénipotentiaires qui seront charg-és de leurs intérêts au congés, dans l'espérance que le roi d'Angleterre, le roi de Prusse et leurs alliés, pour ne pas diflTérer la négociation, feront promptement de leur côté le choix de leurs ministres respectifs.

# La simplicité de cette déclaration que pour le bien général les cours de France, de Vienne, de Pétershourg", de Stockholm et de Varsovie, se sont déterminées à faire aux cours de Londres et de Berlin, leur fait espérer que LL. MM. Britannique et Prussienne roudront bien notifier par une réponse prompte, leurs sentiments sur un objet aussi essentiel au repos et au bonheur de l'Europe.

Par ordre et au nom de S. M. Très-Chrétienne. Paris, 26 mars 1761.

Le duc de Choiseul.

Le cabinet de Versailles sentant cependant que la tenue d^un congrès où les intérêts des colonies d'Amérique seraient traités, en même temps que ceux des deux impératrices ^ de la Suède ^ de Saxe et du roi de Prusse, serait d^une longue durée, songea à ouvrir par la voie du prince Galitzin, envoyé extraordinaire de Russie en Angleterre, une négociation directe avec la cour de Londres.

Ce fut par son canal que M. de Choiseul fit remettre au cabinet de Londres un mémoire, accompagné d^une lettre à M. Pitt, secrétaire d'Etat de de S. M. Britannique, dans lequel l'indépendance de la guerre maritime, de la guerre continentale suivie en Allemagne étant convenue^ il proposait d'entrer en négociation pour terminer la guerre survenue à l'occasion des limites du Canada; en témoignant à la

CAUSB PRBMliRB. (1761.) 11

fois le désir que la paix partienliëre de la France fut unie à la paix générale. Le roi offrait de con* venir que chaque puissance resterait en possession de ce qu'elle se trouverait avoir acquis à certaines époques qu'on déterminerait; sauf à négocier pour Téloigne* ment et le rapprochement de ces époques ^ ainsi que sur la compensation des objets que Tune ou Tautre puissance aurait Tintention de reouvrir.

L'Angleterre alors avait conquis sur la France Tile Royale au cap Breton , le Canada en entier, les îles de la Guadeloupe et de llffarie - Galante et celle de Gorée en Afrique avec le Sénégal; Ton ignorait en Europe la situation précise des affaires des deux cours en Asie; l'expédition contre Belle- Isle n'était point commencée. La France de son côté avait conquis l'ile deMinorque, avait rétabli quelques parties du port de Dunkerque, et possédait en Allé* magne le comté de Hanau, le landgraviat de Hesse et la ville de Gottingue dans l'électorat de Hanovre.

N°- IV

Lettre du duc de Choiseul^ ministre des affaires étrangh*es du roi de France^ adressée à M. Pitt^ sea*étaire d'État de S. M. Britannique pour les affaires étrangères»

Monsieur, le roi mon maître, en s'unissant aux sentiments de ses alliés, pour parvenir, s'il est possible, au rétablissement de la paix générale, m'a autorisé d'envoyer à y. Ëxc. le mémoire ci-joint, qui concerne uniquement les intérêts de la France et de l'Angleterre, relativement à la guerre particulière des deux couronnes. Le roi a lieu d'espérer que la manière franche avec laquelle il propose de

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traiter arec S. M. Britanniqae, ôtera toute méfiance danâ le cours de la nég-ociation, si elle a lieu, et engagera S. M. Britannique à faire connaître an roi ses sentiments yéritables, soit sur la continuation de la guerre, soit sur la conclusion de la paix, ainsi que sur les principes d'après lesquels on doit opérer pour procurer ce bien aux denx nations. J'ajouterai à Y. Exe que je sois en même temps autorisé à l'assurer que, relativement à la guerre qui con-* cerne le roi de Prusse, les alliés du roi mon maître sont décidés à traiter leurs intérêts, dans le futur congrès, avec la même simplicité et la même franchise que je puis assurer à y. Ëxc. de la part de la France, et qu'en conservant ce qui est du à leur dignité, à leurs propositions et à la justice, ils apporteront dans la négociation toutes les facilités qne leur humanité leur inspire pour le bonheur général de l'Europe.

Le roi mon maître et ses alliés ne doutent pas qu'ils ne trouvent les mêmes sentiments dans le coeur de S. M*. Britannique et de ses alliés. Je regarde comme un bonheur pour mon ministère d'avoir été l'organe de sentîmAits aussi heureux, qui me fournissent l'occasion d'assurer V. Exe. de la considération distinguée avec laquelle j'ai l'hon^ neur d'être, etc.

• Mémoire du roi Très -Chrétien.

Le roi Très-Chrétien désire que la paix particulière de la France avec l'Angleterre soit unie à la paix générale de l'Europe, pour laquelle S. M. fait les voeux les plus sincères; mais comme la nature des objets qui ont occasionné la guerre entre la France et PAngleterre, est totalement étrangère aux contestations de l'Allemagne, S. M. Très- Chrétîenne a pensé qu'il était nécessaire de convenir avec S. M. Britannique des points principaux qui formeront la base de leurs négociations particulières, pour accélérer d'au^ tant plus la conclusion générale de la paix.

CAUSE PREMIBRB* (1761.) IS

Le meilleur moyen de parvenir an but que l'on se propose, est d'écarter les embarras qui peuvent y mettre obstacle. Dans le cas d'une paix, les discussions des nations sur leurs conquêtes réciproques, les diflTérentes opinions sur l'utilité des conquêtes et les compensations pour les restitutions, forment ordinairement la matière embarrassante d'une négociation pacifique. Comme il est naturel que chaque nation, sur ces différentes parties, cherche à acquérir le plus d'avantages possibles, la méfiance et l'intérêt combattent et produisent des longueurs. Pour éviter ces inconvénients, et prouver la franchise de ses procédés dans le cours de la négociation de la paix avec l'Angleterre, le roi Très-Chrétien propose à S. M. Britannique de convenir que, relativement à la guerre particulière de la France et de l'Angleterre, les deux couronnes resteront en possession de ce qu'EUes ont conquis l'une sur l'autre, et que la situation où Elles se trouveront au 1 de septembre de l'année 1761 aux Indes-Orientales, le 1 de juillet de la dite année aux Indes-Occidentales et en Afrique, et au 1 de mai prochain en Europe, sera la position qui servira de base au traité qui peut être négocié entre les deux puissances. Ce qui veut dire que le roi Très-Chrétien; pour donner un exemple d'humanité, et contribuer au rétablissement de la tranquillité générale, fera sacrifice des restitutions qu'il a lieu de prétendre, en même temps qu'il conservera ce qu'il a acquis sur l'Angleterre pendant le cours de cette guerre. Cependant comme S. M. Britannique pourrait penser que les termes proposés des mois de septembre, juillet et mai seraient on trop rapprochés, ou trop éloignés pour les avantages de la couronne britannique, ou que S. M. Britannique croirait devoir faire des compensations de la totalité ou d'une partie des conquêtes réciproques des deux couronnes; sur ces deux objets le roi Très-Chrétien entrera volontiers en négociation avec S. M. Britanm'que, lorsqu'il connaîtra ses intentions, le principal objet de S. M. Très-Chrétienne étant de prouver, non-seulement h> l'Angleterre, mais à toute la

14 CAUSE PREMIÈBB. (1761.)

terre, les dispositions heureuses oàElle se trouve, d'écarter toutes les entraves qui pourrai^t éloi^er l'objet salutaire de la paix.

Le roi Très - Chrétien s'attend que les dispositions de S. M. Britannique sont pareilles aux siennes, et qu'Elle répondra avec la même sincérité sur tous les points qui sont contenus dans ce mémoire et qui intéressent si essentiellement les deux puissances.

En réponse à ce mémoire de la France , la cour de Londres dans un mémoire qu^elIe fit remettre an prince Galitzin , auquel était Jointe une lettre de M. Pitt à M. de Clioiseul, reconnut conrnie établie la distinction des deux guerres, accepta le status quo de Vuti possidetiSf mais se réservait à négocier sur les époques qu^elle voulait toutefois ne fixer qu^au Jour de la signature du traité de paix (^ ) j en manifestant à la fois le désir de voir arriver un plénipotentiaire à Londres afin que Ton put entrer en négociation (^).

(1) Cette manière adroite d'opërer, tendait à laisser les Anglais en possession de tout ce qu'ils ayaient pris à la France. Quant à Plie 'de Minorque que la France pouTait seule leur ofirir en échange, M. Pitt se proposait, à la faveur des délais de la négociation pour les époques, de tenter une entreprise contre Belle-Isle, qui alors aurait servi de compensation pour Minorque.

(2) M. Pitt, en suggérant cette idée à son maître, avait un double objet en vue. D'abord, la première nouvelle de la négociation avait augmenté les fonds en Angleterre; l'arrivée d'un plénipotentiaire français à Londres ne pouvait que consolider l'opinion d'une paix prochaine, et opérer une hausse considérable dans les fonds et les papiers publics: de plus, les arrangements nécessaires pour l'envoi des plénipotentiaires respectifs consumerait du temps, et M. Pitt se proposait d'en profiter pour effectuer la conquête de la Martinique. Flassan, Hist, de la dipl française.

N°- VI

Lettre de M. Pitt, adressée au duc de ChoiseuL

Londres, le 8 ayril 1761.

Monsieur, le roi mon mattre m'a autorisé d'enyojer à y. Exe, avec la promptitude qui s'est trouvée possible, le mémoire ci-joint, en réponse de celui du 26 du mois passé, fait par ordre et au nom du roi Très-Chrétien, concernant . uidquement les intérêts de l'Angleterre et de la France, relativement à la guerre particulière des deux couronnes, lequel était joint à la lettre de Y. Exe. de même date, qui m'a été remise par Mr. le prince Galitzin.

S. M. a fait connaître ses sentiments véritables sur l'ouvrage salutaire de la paix, avec la franchise que S. M. Très-Chrétienne a désirée, et dont Elle a donné l'exemple; . le roi mon maître de son côté, ne souhaitant rien plus que d'èter, par la sincérité de son procédé tonte méfiance dans le cours de la négociation.

J'informerai de même Y. Exe. que c'est avec grande satisfaction que le roi a appris que Y. Exe. est autorisée à assurer que, relativement à la guerre qui concerne le roi de Prusse, les alliés de S. M. Très-Chrétienne sont décidés à traiter avec la même simplicité et franchise que la cour de France, et qu'ils apporteront dans la négociation du futur congres , toutes les facilités que leur humanité leur inspire pour le bonheur général de l'Europe.

Je dois ajouter ici que, relativement à la guerre qui concerne le roi de Prusse, aussi bien qu'à l'égard des autres alliés du roi mon maître, S. M., toujours constante à rem-plir avec l'exactitude la plus scrupuleuse, les engagements de sa couronne, ne saurait jamais manquer de sqjitenir leurs intérêts respectifs, soit dans le cours des négociations (que Dieu veuille rendre heureuses), soit dans la continuation de la guerre (si contre toute espérance tel malheur devenait inévitable) avec la cordialité et l'efficace d'un allié sincère et fidèle.

16 CAUSE PREMliBEE. (1761.)

Au reste, il est superfla de dire à quel point le roi fait des voeux pour le prompt accomplissement de la paix générale de rAllemagne, après la preuve si marquée que S. M. vient d'en donner, en apportant tant de facilité à convenir dé la proposition d'un endroit aussi éloigné qu'est la ville d'Augsbourg pour l'assemblée du congrès.

Telles sont les dispositions droites et sincères du roi mon maître pour le rétablissement du repos public. Je m'estime heureux d'être chargé de faire connaître de pareils sentiments, et de trouver l'occasion d'assurer Y. Exe* delà considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

W. PiTT.

N^- VIL Mémoire de S. M» Bntannique ; du 8 avril 1761.

S.M.Britannique désire, ainsi que le roi Très-Chrétien, que la paix particulière de l'Angleterre et de la France soit unie à la paix générale, pour laquelle le roi de la Grande- Bretagne s'intéresse si sincèrement, que, dans cette vue, il entend même que les discussions qui pourraient naître entre les deux couronnes , sur leurs différends particuliers, ne devront nullement apporter le moindre retardement à la prompte conclusion d'un ouvrage aussi salutaire qu'est la paix générale de l'Allemagne; et S. M. Britannique est d'autant plus confirmée dans ce sentiment dicté par humanité envers tant de nations nombreuses, qu'Elle sent dans toute son étendue ce que le roi Très-Chrétien établit pour fondement: „Que la nature des objets qui ont occasionné la „guerre entre l'Angleterre et la France est totalement étran- „gère aux contestations de l'Allemagne.^^

C'est d^^près ce principe incontestable, que le roi de la Grande-Bretagne adopte entièrement la pensée de S. M. Très-Chrétienne, qu'il serait nécessaire de convenir entre les deux couronnes des points principaux qui formeront la base de leurs négociations particulières, pour accélérer d'autant plus la conclusion générale de la paix.

CAUSE PRBMIiCRB. (1761.) 17

Le roi de la Grande-Bretagne convient également, quant à la proposition en général, qae le roi Très -Chrétien a faite avec ane franchise à laquelle S. M. Britannique veut repondre dans tout le cours de la négociation, savoir, que, relativement à la guerre particulière de FAngleterre et de la France, V les deux couronnes resteront en possessioYi de ce qu'Ëlles ont conquis Tune sur l'autre; 2° que la situation où Elles se trouveront à certaines époques, sera la position qui servira de base au traité qui peutétre négocié entre les deux puissances.

Quant à la première partie de la susdite proposition, S. M* Britannique se fait un plaisir de rendre ce qui est du à la grandeur d'àme de S. M. Très-Chrétienne, qui, par des motifs d'humanité, fera le sacrifice, à l'amour de la paix, des restitutions auxquelles Elle croit avoir lieu de prétendre, conservant en même temps ce qu'EUe a acquis sur l'Angleterre pendant le cours de cette guerre*

Quant à la seconde partie de la susdite proposition, concernant le^ conquêtes réciproques faites par les deux couronnes, l'une sur l'autre, à savoir, que la situation ou elles se trouveront aux époques respectives énoncées pour les différentes parties du monde, sera la position qui servira de hase an dit traité; le roi de la Grande-Bretagne reconnaît encore avec satisfaction la candeur qui se manifeste de la part de S. M. Très-Chrétienne sur cet article, en prévenant, comme Elle l'a fait, des difficultés extrêmes, et en anticipant des objections indispensables qui ne pourraient que se présenter à ce sujet; étant, en effet, évident de soi-même que les expéditions par mer exigeant des préparatifs de longue main , et dépendant de navigations incertaines anssihîen que du concours des saisons, dans des lieux souvent trop éloignés pour que les ordres, relativement à leur exécution, puissent s'adapter aux vicissitudes ordinaires de négociation, sujette pour la plus part à des contre-temps et à des lenteurs, et toujours variable et précaire; il ne résulte nécessairement que la nature de pareîl- I. 1

18 CAUSE PRBMISIIE. (17610

les opérations ne se trouve guère susceptible , sans trop de préjudice à la partie que les emploie, d'autres époques pour la fixation des conquêtes réciproques , que celles qui aient rapport au jour de la signature du traité de paix. Cependant comme cette considération, ainsi que celle qui regarde des conpensations (s'il s'en trouverait de convenables à faire entre les deux couronnes) de partie de leurs conquêtes réciproques, renferme la matière la plus intéressante et capitale du traité même, et que c'est sur ces deux objets décisifs que le roi Trcs-Chrétien offre d'entrer volontiers en négociation; le roi de la Grande-Bretagne désirant correspojidre avec efficacité aux dispositions heureuses du roi Très-Chrétien, d'écarter tontes les entraves qui pourraient éloigner l'objet salutaire de la paix, S. M. Britannique déclare qn'Ëlle est prête de son côté d'entamer avec promptitude et sincérité la négociation proposée* Et pour démontrer avec plus d'authenticité l'étendue de la franchise de son procédé, S* M. Britannique déclare en outre, qn'Elle verrait avec satisfaction à Londres une personne suffisamment autorisée, par un pouvoir du roi Très-Chrétien, d'entrer aussitôt en matière avec les ministres britanniques sur tous les points qui sont contenus dans le mémoire joint à la lettre de Mr. le duc de Choiseul, du 26 de mars 1761, au secrétaîre d'Etat de S. M. Britannique, lesquels points intéressent si essentiellement les deux puissances.

Par ordre et au nom du roi de la Grande-Bretagne mon maître.

W. PlTT.

Cette proposition de TAngleterre, d'envoyer un plénipotentiaire à Londres, n'empêcha pas que la destination de Tarmement commande pour la conquête de la Martinique ayant subitement changé, la flotte anglaise, forte de cent quinze voiles, parut devant Belle-Isle le même jour que le mémoire ci-dessus fut remis par M. Pîtt au prince de Galitzin.

CAUSE PREBUillE. (1761.) 19

Si d^un. côté^ cette brusqae expéditioii éclaira M. de Choiseul sur le dessein du cabinet britannique, de Fautre, Tinterprétation captieuse que donnait le ministère anglais au mémoire de la cour de Versailles ne pouvait lui échapper. En conséquence ce ministre, en écrivant à M. Pitt, s^effbrça dans un nouveau mémoire d^en rétablir le véritable sens; en acceptant ,à la fois au nom du roi la proposition de Penvoi d^un ministre à Londres, laquelle exigeait la réci* procité de Tenvoi d^un plénipotentiaire anglais en France, pour entamer une négociation tant sur le fond de la question, que sur les époques, aussi bien que relativement aux compensations qui conviendraient aux deux couronnes.

Lettre du duc de Ckoisetil^ adressée à M, Pîtt

Versailles, le 19 avril 1761.

Monsieur, j'ai rendu compte au roi mon maître de la lettre que V. Exe. m'a fait l'honneur de m'écrire le 8 de ce mois, ainsi que du mémoire qui j était joint*

S. M, a vu avec un plaisir véritable la conformité des sentiments de S. M. Britannique avec les siens, sur la forme simple et franche qu'il convient à deux aussi grandes puissances de suivre dans la négociation de la paix. Le roi n'a pas différé, monsieur, de nommer l'ambassadeur qui doit le représenter au congrès d'Augsbourg; S. M* a fait choix du comte de Choiseul , à-présent son ambassadeur à Vienne, et il sera rendu, dans la ville désignée, les premiers jours de juillet, dans l'espérance où l'on est ici que S. M, Britannique j enverra pour le même temps son ambassadeur. Le roi m'a chargé, monsieur, de marquer à cette

occasion à V. Exe, en réponse à la déclaration contenue dans sa lettre, que S. M., aussi constante qu' aucune autre puissance à remplir, avec l'exactitude la plus scrupuleuse, les engagements qu'Elle a pris avec ses alliés, continuera, avec la fidélité qui convient à la probité et à la dignité de son caractère, à faire cause commune avec eux, soit dans la négociation de la paix de l'Allemagne, soit dans la continuation de la guerre, si, pour le malheur de l'humanité , les dispositions heureuses où se trouvent les puissances belligérantes n'ont pas le succès qui est si fort à désirer. Je ne dois pas, à cette occasion, laisser ignorer à V. Exe. avec quel chagrin le roi se verrait forcé de continuer une guerre aussi destructive, après avoir eu la confiance, que toutes les parties étaient intéressées à faire cesser les calamités dont elle est la cause.

Pour ce qui est de la guerre particulière de la France avec l'Angleterre, je joins à cette lettre un mémoire en réplique à celui de V. Exe; l'on ne peut trop éclaircîr les intentions droites de nos maîtres, afin d'écarter dès le commencement d'une négociation intéressante les mésentendus qui quelquefois augmentent l'éloîgnement au lieu de le dissiper.

Vous êtes, monsieur, un ministre trop éclairé pour ne pas approuver ce principe.

J'ai l'honneur d'être , avec la considération la plus distinguée, etc.

Le duc de Choiseul.

N^ IX

Mémoire de S. M. Très-Chrétienne; du 19 avril 1761.

Le roi Très-Chrétien voit avec satisfaction que S. M. Britannique convient que la nature des objets qui ont occasionné la guerre entre la France et l'Angleterre, est tota- ' lement étrangère aux contestations qui ont produit la guerre d'Allemagne ; c'est en conséquence de ce principe que S. M.

CAUSB PREMIBRE. (1761.) 21

Trës-Chrëtienne a offert au roi d'Angleterre de traiter sur des préliminaires relatifs aux intérêts particaliers des deax couronnes; mais en faisant cette proposition , le roi de France n'a pas entendu, comme le commencement du mémoire de Londres du 8 d'avril parait l'indiquer, que la paix d'Allemag^ne puisse avoir lieu sans que les différends entre la France et l'Angleterre fussent ajustés; S. M. Très-Chrétienne compte assez sur ses alliés pour être certaine qu'ils ne concluront ni paix ni trêve sans son consentement; Elle n'a donc point entendu que la paix d'Allemagne put être conclue séparément de celle de la France et de l'Angleterre, et Elle n'a proposé au roi de la Grande-Bretagne que la séparation de la discussion des deux guerres, pour parvenir à une paix générale pour toutes les parties*

Le roi Très-Chrétien renouvelle la proposition qu'il a fait faire dans le premier mémoire, que les deux puissances restassent in statu quo de leurs possessions et de leurs conquêtes, selon les époques indiquées dans le dit mémoire; mais S. M. observe que le fond de la proposition est nécessairement lié avec les époques proposées, car l'on sentira qu'il pourrait arriver tels événements de part ou d'autre qui empêcheraient absolument l'acquiescement à Vuti possideiiSy si les époques s'éloignaient; et S. M. Très-Chrétienne est d'autant plus fondée à réclamer sur le fond de la proposition, si le roi d'Angleterre n'aquiesce pas aux époques qui y étaient jointes , que l'on ne peut pas douter que ces époques ont été proposées dans un temps qui n'était pas avantageux à la France.

Il est certain que les conquêtes réciproques ne peuvent être fixées que le jour de la signature de la paix; mais il n'est pas moins certain qu'on peut prendre pour base de négociation de cette paix, la situation où les parties belligérantes se sont trouvées à telle ou telle époque de la guerre. C'est ainsi que le roi de France a entendu la proposition qu'il a faite au roi d'Angleterre; et c'est d'après ce principe, si S.M.Britannique l'adopte, que S. M. Très-

22 CAUSE PREMUBBB. (1761 •)

Chrétienne enverra un ministre accrédité à Londres, cha^ de pleins poavoirs suffisants poor traiter avec les ministres du roi de la Grande-Breta^e, soit sur le fond de la question, soit sur les compensations qui conyiendront aux deut couronnes ainsi que sur les intérêts de leur commerce et de leurs colonies, La volonté de S, M, Très-Chrétienne est égale à celle de S. M. Britannique, pour faire cesser le malheur de la g'uerre qui désunit les nations qu*Elles ^uvernent; mais comme l'empressement doit être pareil des deux côtés, dans le même temps que le roi Très-Chrétien enverra le sieur de Bussj à Londres, il espère que le roi de la Grande-Bretagne enverra en France un ministre anglais , pour traiter sur les mêmes objets avec son ministère* S. M. Très -Chrétienne attend la réponse de S. M. Britannique sur le contenu de ce mémoire, pour expédier et recevoir les passeports réciproques et nécessaires. Par ordre et au nom du roi mon maître.

Le duc de Choiseul.

M. Pitt répondit à ces ouvertures par un nouveau mémoire, dans lequel il voulut donner aux époques de futi possidetis^ prononcées dans le mémoire français du 26 mars, une interprétation inadmissible ^ par laquelle Belle-Isle devenait un objet de compensation pour Minorque, ainsi que M. Pitt Pavait même témoigné au prince de Galitzin,

Leth*e de M, Pitt. adressée au duc de ChoiseuL

WîtehaU, le 28 avril 1761.

Monsieur, j'ai mis sous les yeux du roi mon maître, la lettre que V. Exe. m'a fait l'honneur de m'écrire le 19 de ce mois, ainsi que le mémoire qui y était joint.

CAUSK PHËMIÈAB. (1761.) 23

S. M. désire sincèrement une entière conformité de sentiments de S. M. Très-Chrétienne avec les siens, sur la manière unie et directe qu'il convient de suivre dans une nég>oclation ég-alement délicate et importante.

Le roi a appris, monsieur, avec satisfaction, que le roi Très- Chrétien a fait choix de Mr. le comte de Choiseul pour le représenter au -congrès d'Augsbourg*, et que cet ambassadeur sera rendu dans la ville désignée, les premiers jours de juillet;, et le roi m'a chargée de faire connaître à y. Exe. qu'il a nommé M. le comte d'E^remont, Mr. le vicomte de Stormont et Mr. le chevalier York, pour le représenter au dit congrès, et que ces ambassadeurs seront rendus pareillement à Augsbourg les premiers jours de juillet.

Je dois à ce sujet faire connaître à V. Exe. que les regrets du roi mon maître ne seraient pas moindres que ceux du roi Très-Chrétien, de voir continuer une guerre aussi désolante pour tant de nations, que l'est celle d'Allemagne.

Je joins à cette lettre un mémoire en réponse à celui de V. Ëxc. du 19 de ce mois, concernant la guerre particulière de la Grande-Bretagne et de la France: il est vrai, monsieur, qu'on ne peut trop approuver le principe d'écarter, en tout temps, les mésentendus des affaires: aussi ne peut-il échapper aux lumières de Y. Exe. que dans un commencement de rapprochement, des variations inattendues ont naturellement l'effet de répandre plutôt de l'obscurité et de l'incertitude dans les ouvertures, que d'y mettre cette netteté et cette assurance si indispensables dans une négociation entre deux aussi grandes puissances. Comme le remède naturel contre de semblables inconvénients, parait être' l'arrivée des ministres réciproques, où, traitant de bouche, l'éclaircissement suit de près le doute, Y. Exe. verra par le mémoire ci-joint, les dispositions de S. M. à cet égard.

J'ai l'honneur d'être avec la considération la plus distinguée, etc.

W. PlTT.

24 CAUSE PREMIÙBE. (]761*)

N^ XI

Mémoire de S. M. Britaimique; du 28 avHl 1761.

Le roi de la Grande-Bretagne , tonjours porté par le même désir de faire cesser les manx de la guerre qui s'est malheureusement allumée entre la Grande-Bretag'ne et la France concourra avec satisfaction à toute démarche convenable qui tende à applanir les obstacles qui pourraient s'opposer à un ouvrage aussi salutaire. C'est dans cette vue que S. M. Britannique enverra volontiers en France, en qualité de son ministre, M. Stanley, dans le même temps que le roi Très-Chrétien enverra le sieur de Bussy à Londres.

Au reste, S. M. ne trouve pas dans le mémoire du 26 du mois passé, fait au nom de S. M. Très-Chrétienne, que le fond de la proposition quil contient touchant les conquêtes réciproques, soit nécessairement lié avec les époques proposées; bien au contraire, c'est nommément sur ces époques mêmes, que le roi Très-ChréUen y offre d'entrer *en nég'ocîation. En voici les propres mots. „Cependant „comme S. M. Britannique pourrait penser que les termes „proposés des mois de septembre, juillet et mai seraient on „trop éloignés pour les avantages de la couronne britannique, „ou que S. M. Britannique croirait devoir faire des compen- „sations, de la totalité ou de partie de deux couronnes, sur „ces deux objets, le roi Très-Chrétien entrera volontiers en „négociation avec S. M. Britannique, lorsqu'il connaîtra ses „intentions.^^

C'est d'après une offire si clairement énoncée, et point susceptible de mésentendu, que S. M. Britannique s'est déterminée à déclarer qu'Elle est prête de son côté d'entamer avec promptitude et sincérité la négociation proposée. Le roi de la Grande-Bretagne, constant de ses intentions, renouvelle sa dite déclaration, et S. M. Britannique pour ne laisser aucun doute sur les dispositions, a fait expédier le passeport ci-joint, et en recevra incessamment avec plaisir un réciproque de la cour de France, pour qu'en traitant de

CAITSB PREMIJBRE. (1761.) 25

bouche, tant sur le fond de la question, que sur les époques aussi bien, que relatirement aux compensations qui conviendront aux deux couronnes, l'on puisse de part et d'autre mieux éclaircir des doutes, et écarter toutes ambi^ités d'une négociation, qui pour n'être pas infructueuse, doit être conduite des deux côtés avec franchise, précision et célérité. Par ordre et au nom du roi mon maître.

W. PiTT.

Le ministère anglais n^étant pas sans inquiétude sur le ressentiment de la France , et craignant que Fentreprise sur Belle-Isle ne fit avorter la négociation, M. Pitt se hâta d^envoyer à M. de Choiseul les passeports nécessaires pour M. de Bussy(*)j désigné comme plénipotentiaire français à Londres. M. de Choiseul en fit autant pour M. Stanley (^) nommé, en la même qualité pour Paris. L^envoi de ces deux plénipotentiaires fut constaté par les quatres lettres suivantes :

(1) M. de Bussy était un des premiers commis au ministère des affaires étrangères, qui avait déjà rempli, en 1754, une mission infructuelise au sujet des contestations présentes près du roi d'Angleterre, lorsque celui-ci était venu en Hanovre.

(2) M. Stanley était connu par deux traités, écrits en latin, sur les lois et le droit ; mais ne s'était point montré encore dans la carrière politique. M. Pitt était certain que ce négociateur timide et méfiant, n^hazarderait pas un mot de son propre mouvement, et ne serait à la cour de Versailles qu'un instrument qu'il manierait à son gré. La rigidité du caractère de M. Stanley, pouvait exposer à plus d'un péril ceux qui traiteraient avec lui. Ignorant les détours adoptés quelquefois par la poUtique, il suivait directement son objet, attachait à une avance générale la force d'un engagement; et prenant l'expression à la rigueur, il ne se déportait jamais du sens dans lequel il Pavait conçue. Flasêan, Hist. de la dipl. franc.

26 CAUSE PREMIÈAK. (1761.)

N° XU.

Lettre du duc de Choiseul^ adressée à M, Piit; du

4 mai 1761.

Monsieur, le roi mon maître adopte entièrement le principe contenu dans la lettre dont V. Exe. m'a honoré le 27 du mois dernier, ainsi que dans le mémoire qui y était joint; sur la nécessité de Tenvoi des ministre^ respectifs, pour éclaircir nombre de difGcultés qu'il est impossible d'éviter par lettres et par mémoires. J'aurais cependant été bien flatté d'avoir l'honneur de négocier dbrectement avec V. Exe. une affaire aussi importante; personne n'a plus que moi de confiance dans la probité et les rares talents de Y. Exe. et j'ose présumer que la volonté des rois nos maîtres, une fois décidée pour la paix, les lumières de V. Exe. unies à mon zèle pour un bien précieux, en auraient aplani les difficultés; mais comme nos emplois nous éloig^nent nécessairement d'une négociation db*ecte, M. de Bussy, accoutumé à travailler avec moi, remplacera auprès de Y. Exe. le désir que j'ai de concourir aux vues salutaires de la paix, qui paraissent animer toutes les parties belligérantes; je prie Y. Exe. de lui accorder ses bontés, et je suis sûr qu'il fera son possible pour les mériter.

Y. Exe. veri;^ dans ma lettre particulière, à laquelle sont joints les passeports du roi pour M. Stanley, quelques arrangements de précautions que je lui propose de constater, afin d'éviter les Inconvénients qui peuvent se rencontrer dans les premiers moments de l'envol des ministres respectifs.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Lb duc de ChOI8EUL.

j^'* xni.

Seconde lettre du duc de Choiseul^ adressée à M. Pitt ;

du 4 mai 1761.

J'ai reçu le passeport du roi de la Grande-Bretagne, que Y. Exe. m'a fait l'honneur de m'adresser pour M. de

Bussy, en qualité de ministre du roi mon maître, et je vous envoie réciproquement ceux de S. M. pour M. Stanlej, qu'il a plu à S. M. Britannique de choisir pour renir en la même qualité à cette cour. Je crois devoir à cette occasion, monsieur, faire quelques observations qui me paraissent nécessaires pour assurer l'exécution de la commission de ces deux ministres.

1) Le roi pense que S. Mé Britannique jug'era convenable que les deux ministres soient munis des pleins pouvoirs des deux cours pour pouvoir en faire usage au besoin.

2) Que les deux ministres doivent avoir chacun une lettre de créance des rois leurs maîtres, qu'ils ne remettront qu'aux secrétaires d'Etat respectifs; c'est-à-dire, en France au ministre et secrétaire d'Etat au département des affaires étrangères; et en Angleterre, au ministre et secrétaire d'Etat du département du Sud.

3) Comme l'intention du roi est que le ministre anglais jouisse en France de la même liberté que si les deux cours étaient en pleine paix, tant pour le commerce de la vie, que pour l'entretien de sa correspondance avec la cour d'Angleterre et les autres cours de l'Europe, enfln pour l'envoi de ses courriers, et pour les prérogatives et franchises attachées à son caractère; S. M. compte que M. de Bussjjouira absolument à Londres des mêmes droits, prérogatives, franchises et libertés; bien entendu que quand l'un ou l'autre voudront dépêcher des courriers à leur cour ou à quelqu'autre, ils seront obligés de demander un passeport du secrétaire d'Etat de leur département, lequel ne leur sera point refusé, non plus que le bâtùnent nécessaire pour transporter les courriers de France en Angleterre, et d'Angleterre en France.

4) Nous désirons savoir quand M. Stanlej pourra partir de Londres pour se rendre à Calais, afin de diriger le voyage de M. de Bussy, de façon qu'il se rende dans le même temps à Calais pour passer en Angleterre sur le même bàUment qui aura amené M. Stanley, si cela convient

28 CAUSE PREMlifiRK. (1761.)

à la cour de la Grande-Breta^e: mais s'il en était autrement, le roi fera tenir dans le port de Calais on bâtiment qui transportera M. de Bussj en Ang'let^re, auquel cas il contiendra savoir quelle sorte de bâtiment S. M. Britannique aura choisi pour porter à Calais M. Stanley.

Je crois que V. Exe. trouvera ces observations justes, et qu'elle voudra bien m'envojer sa réponse le plutôt qall lui sera possible. J'ai l'honneur d'être, etc.

LiE DUC DE ChOISBUL.

N^- XIV

Réponse de M. Pitt^ adressée au dnc de Choiseul; du

11 mai 1761.

Monsieur, le roi mon maître a appris avec une vraie satisfaction, par la lettre que Y. Exe. m'a fait l'honneur de m'écrîre le 4 de ce mois, que les sentiments du roi Très- Chrétien se trouvent conformes à ceux de S. M. sur l'envoi mutuel des ministres des deux cours.

J'espère que V. Exe. sera persuadée que je sens vivement tout le prix des sentiments très-obligeants dont elle a bien voulu m'honorer, et que, reconnaissant au point que je fais les qualités supérieures qui ont fixé le suffrag'e de toutes lès cours, j'envîsag'e dans toute son étendue tout ce qu'il 7 aurait eu de flatteur pour moi d'avoir l'honneur de traiter directement avec V* Exe. sur un objet aussi intéressant, et de partager avec elle du côté du zèle, pour l'heureux ouvrage de la paix, la satisfaction de coopérer plus immédiatement à assurer aux peuples les effets de la volonté salutaire de nos maîtres. Je me ferai cependant un sensible plaisir de rendre en toutes occasions à M. de Bussy ce qui est du à son caractère abisi qu'à son mérite, et je puis vous assurer, monsieur, que le bonheur [qu'a eu ce ministre d*être accoutumé à travailler avec V. Exe. est encore un circonstance 'qui ne peut que m'intéresser extrêmement à son sujet.

CAUSE PRfiMlÙRÉ, (1761.) 29

Je m'assure que M. Stanley, qui sort d'une maison fort Hlustre, et qui en a tous les sentiments, fera ses efforts pour mériter l'honneur de l'approbation de Y. Exe, et elle voudra bien que je le recommande à ses bontés.

Vous verrez, monsieur, par ma lettre particulière, les réflexions qui se sont présentées ici relativement aux arrangements de précaution que V. Exe. a proposé de constater, et j'espère qu'il ne restera aucuns inconvénients à ce sujet.

J'ai l'honneur d'être, etc.

W. PiTT.

N"- XV

Secf/nde réponse de M. Pitt^ adressée au duc de Choi-

seul; du 11 mai 1761.

Monsieur, j'ai reçu les trois passeports que V. Exo. m'a fait l'honneur de m'envojer pour M. Stanley, en qualité de ministre du roi mon maître,, et je vous en adresse encore réciproquement un second de S. M. pour le vaisseau que le roi Très-Chrétien jugera convenable d'ordonner pour transporter M. de Bussy en Angleterre, et j'y joins l'ordre aux officiers de la douane du roi, pour la libre entrée des effets et bagages du dit ministre.

Pour ce qui est, monsieur, des observations que vous avez cru devoir faire pour assurer l'exécution de la commission de ces deux ministres, c'est avec bien de la satisfaction que je puis faire savoir à V. Exe. que le roi, conformément aux sentiments de S. M. Très-Chrétienne pense:

1) Qu'il sera convenable que les deux ministres soient munis des pleins pouvoirs des rois leurs maîtres, pour pouvoir en faire usage au besoin.

2) Que les deux ministres doivent avoir chacun une lettre de créance de LL. MM., qu'ils ne remettront qu'aux secrétaires d'Etat respectifs, de la manière énoncée par V. Exe.

3) C'est rintention du roi qae M. de Bossj Jouisse absoloment en Angleterre, comme si les deux cours étaient en pleine paix, des mêmes droits, prérogatives, franchises et libertés attachées à son caractère, dont M. Stanlej, selon rintention du roi Très-Chrétien, doit jouir en France, et que pour Tenvoi des courriers, ainsi que pour ce qui regarde ces deux ministres, il j soit pourvu à tous égards, selon la teneur de ce troisième chef d'observations, relativement à cette matière.

Au reste, pour ce qui concerne le temps du départ des dits ministres, ainsi que la manière dont ils doivent passer la mer, le roi pense que pour obvier à toutes difficultés, M. Stanley et M. de Bussj pourraient se rendre au même jour à Douvres et à Calais respectivement, pour passer la mer chacun sur un bâtiment de sa nation, que les rois leurs maîtres feront tenir prêts à cet eifet dans les deux susdits ports. C'est dans cette attente que je dois faire savoir à V. Exe. que le roi fera partir de Londres M. Stanlej, de façon qu'il sera rendu à Douvres dans la journée du 23 de ce mois, à moins que nous n'apprenions qu'un temps si rapproché soit jugé ne pas convenir à \tt cour de France; et le roi mon maître compte, avec pleine confiance, que M. de Bussy sera rendu à Calais dans la dite journée, pour que ces deux ministres puissent passer la mer sans délai, selon que les circonstances du vent et de la navigation pourront le permettre. J'ajouterai à V. Exe. que M. Stanley doit se servir d'un bâtiment de passage de Douvres, et que M. de Bussy pourra passer de Calais en Angleterre sur telle sorte de bâtiment que le roi Très-Chrétien jugera convenable.

Je me flatte que V. Exe. trouvera ces arrangements propres à faciliter également aux deux ministres les moyens de se rendre sans inconvénients à leurs destinations réciproques.

J'ai l'honneur d'être, etc.

W. PlTT.

CAUSB PREMIÈRE. (1761*) 31

Les cours alliées de la France , sans mettre d^opposition à cette négociation arec la cour de Londres^ marquèrent cependant de Pinquiétude sur la mission réciproque des deux ministres. Elles furent toutefois rassurées par la promesse que le roi leur fit^ de leur communiquer avec la confiance la plus entière les détails des objets qui seraient traités soit à Londres soit à Versailles.

Les instructions données a M. de Bussj portaient en substance 9 que le roi avait proposé à ses alliés, rétablissement de deux congrès qui correspondit Tun avec Fautre, savoir: le premier à Paris, et le second à Londres 5 mais que ,,disaient les instructions, „rimpératrice - reine , quoiquMl lui fût impossible de ,,ne pas sentir que des alliés subsidiés sont tenus, à „la paix, de suivre Pinfluence des alliés qui payent, ,,avait refusé avec opiniâtreté, d^adopter les vues du

„roi ; Croyant que sa dignité serait compro-

,,mise, si elle n^avait pas au moins Papparence de ,^ouer le principal rôle dans la pacification d^AI- ,,lemagne.^^

„Que le roi, malgré la résistance de la cour de „Yienne, toujours résolu à la paix, avait été forcé „de changer la forme des moyens qu^il espérait em- „ployer pour y parvenir; et fondant son nouveau ,,système sur la distinction qui existait réellement „entre ses intérêts particuliers avec PAngleterre, et „ceux des princes d\411emagne, il avait déclaré qu^il „traiterait personnellement avec PAngleterre."

,,Quels que soient les mécontentements^^ disaient les instructions „qu^ayent donné au roi , les procédés

S2 CAUSE PABMIKRB. (i76L)

^^impérieux de ses alliés , il est trop esclave de ses ^^engagements pour abandonner leur cause. C^est le ^^principe, diaprés lequel M. de Bussy concertera tou- ^^tes ses opérations. Il confiera avec franchise aux ^^ministres des cours alliées^ résidants à Londres^ les ^^progrès de la négociation.^^

9,Le roi désire s^épargner tout reproche de du^ ^^plicité; ïnais il ne veut pas en même temps ^ saeri- 9,fier les intérêts de sa couronne aux vues ambitieu- ^,ses et souvent chimériques des deux cours impéria- ^^les. Pour triompher de leur obstination, le roi n^a 9,pas trouvé d^expédient plus sage, et qui lui ait ,,mieux réussi, que de communiquer ses projets aux ,,deux impératrices; et lorsqu^après les avoir débat-* ,,tus, elles refusent d^ concourir, de n^en poursuivre „pas moins Texécution avec la plus inébranlable con- ,,stance."

„Le roi , en efl^et n^a qu^un intérêt très-subordonné „à celui de Timpératrice - reine dans la guerre d^Al- ,,lemagne. Aucun traité ne le lie directement avec „Ie roi de Pologne et Timpératrice de Russie. L^al- „Iiance contractée par M. le Dauphin avec la maison „de Saxe, est le seul motif des secours que le roi ,,lui donne, et des eflbrts qu^il fera dans le congrès^ „pour lui obtenir un dédommagement. La politique „insidieuse du comte de Bruhl n^a point échappé au „ministère français. On a surpris sou attachement „pour la cour de Londres, et on a pénétré Tin- ,,tention dans laquelle il est de faire servir la Po- ,,logne de noeud aux liaisons de la Russie et de PAng- ,,leterre. Le seul titre, en vertu duquel Timpératrice

CAUSE PRBMliSRB. (1761.) SS

^^de Russie puisse réclamer Tassistanee et le concours ,,du roi, est son accession au traité conclu le 1 mai 9,1756 9 entre les cours de Vienne et de Versailles. ^^Depuis, par un traité subséquent du 30 septembre 9,1758, les deux puissances sont convenues de ne „faire ni paix ni trêve, que du consentement général „des alliés. M. de Bussy satisfera pleinement à Texé- ,,cution du traité, en ne dérobant rien de ce qui se „traitera entre lui et M. Pitt au prince de Galitzin: ,,mais il ne se laissera point arrêter par les obser- „vations de Tambassadeur russe; et il n^en suivra pas „avec moins d^ardeur son objet principal, qui est la ,,conciliation des différends de la France avec TAn- ,,gleterre; matière absolument étrangère aux cours de „Vienne et de Pétersbourg."

„M. de Bussy trouvera à Londres M. le comte ,,de Fuentès , ambassadeur d^Espagne. Cet ambassa- ,,deur, irrité des lenteurs de M. Pitt, ne respire que „la guerre. Son maître animé du même esprit de ven- ,,geance, a proposé au roi un traité défensif et of- „fensif. Dans Fincertitude du succès de la négocia- ,,tion actuelle avec FAngleteire, le roi réduit ce traité ,,à une alliance purement défensive. Si M. Pitt té- ,,moigne trop de roideur dans les conditions de la paix, „alors M. de Bussy échauffera le ressentiment de M. „de Fuentès, parce que la crainte que les Anglais ,,concevraient d^une déclaration de guerre de FËs- ,,pagne, les porteraient à modérer leurs prétentions à ,,régard de la France. Cet objet est très-délicat. Il ,,ne perdra pas de vue," ajoutent les instructions, ,,que I. 3

34 CAUSB PIlEBiJUblIB. (176L)

le premier objet de sa mission est de parvenir à une paix raisonnable, et que ce ne peut être que lorsque nous en perdrons Tespérance, que nous serons obligés de nous livrer aux idées de TEspagne, dans tous les cas <rës-embarrassantes.^^

,,La réversion du Plaisantin au roi de Sardaigne^ formera nécessairement un point de discussion au congrès d^Augsbourg Q). M. de Bussj a ordre dMnformer M. Pitt de la conduite du roi. Il a prends par une lettre écrite de sa main au roi de Sardaigne, que le Plaisantin lui serait restitué. Il est déterminé à remplir ses engagements. Le roi d'Espagne verra avec regret le démembrement des Etats de son frère j mais si Ton ne peut convenir d'une indemnité raisonnable, le roi fera ses efforts pour obtenir de FiiDpératrice-reine , en faveur de Pinfant, le duché de Luxembourg et le comté de Namur, en échange des duchés de Parme et de Guastalle, et de la portion du Plaisantin appartenant au roi de Sardaigne. 'M. de Bussy appujera sur la volonté immuable du roi de terminer à la fois les deux guerres.^'

,,M. Pitt a déjà tenté de pacifier TAllemagne, en laissant subsister la guerre (de TAngleterre) avec la France. Peut-être cherchera - 1 - il à ressusciter le même plan; mais M. de Bussy lui fermera la bouche, en prenant son projet dans le sens contraire, c'està-dire, en offrant de conclure la paix particulière

(1) On avait indiqué, ainsi qu'il a été dît, un congrès à Augsbourg, dans lequel devaient être discutés les intérêts de toutes les puissances d'Allemagne qui étaient en guerre.

CAUSB PREMIÈRE. (1761.) 35

,,de la France (avec FAngleterre) hidèpen^amment de ,,celle de rAllemagne."

,,I1 existe un mojen bien simple de rétaMir la ^^tranquillité dans cette partie de TEurope. L^An- ^^gleterre et la France stipendiant leurs alliés, ont cer- ^^tainement acquis le droit d^arrêter entre elles un plan ^^de pacification générale. Elles les forceraient à Ta- ,,dopter, en cessant d^alimenter la guerre par les sub- ^^sides qu^elles leur donnent réciproquement; mais M. 9,de Bussy ne mettra en oeuvre cette idée qu^avec la ,,plus grande précaution. M. Pitt en abuserait pour en- ^jlever à la France ses alliés."

y^he point épineux de la négociation est Faccepta- ,,tion faite par TAngleterre de l^uH possideHs^ indépen- ^^damment des époques proposées par la France. (M. 9,Pitt voulait ainsi se ménager le temps de conquérir ,,Belle*Isle , afin d^avotr un échange à oflrir pour File ,,de Minorque) mais ni Belle-Isle," portent les instruc- ,,tions, ,,ni ce que les Anglais pourraient conquérir de ,,plus sur nos côtes, ne pourront entrer en compensa- ,,tion, que vis-à-vis la démolition de Dunkerque tout ,,au plus. Au reste, avant de laisser échapper ce „mot, il faudra soutenir très-longtemps, que les con- „quêtes sur nos côtes, seront restituées pour rien, dans „rarrangement qui se fera de paix maritime."

Les instructions ne traitaient que d^une manière très-superficielle les compensations ('). M. de Bussy

(l) En effet Vuti possidetis assurait aux Anglais toutes leurs conquêtes. Celles de la France se bornaient à la seule île de Minorque, qui devait être le prix de la restitution de la Guadelou^e^

36 CAUSE PREMli»E« (1761.)

eut ordre de ne traiter cette matière avec M. Pitt qae verbalement et d^une manière vague; et de tirer an contraire du premier ministre une explication catégorique et par écrit (})•

Quant à la demande de la restitution des bfttimenta français pris avant la déclaration de la guerre , et qui avait déjà fait échouer plusieurs projets de pacifica^ tion, M. de Bussy devait proposer d^en faire, au moins, un objet de compensation, avec quelqu'une des restitutions réclamées par la France : attendu qu'il serait injuste de laisser dépouiller des commerçants qui s'étaient reposés sur la foi des traités , et que nulle hos-. tilité n'avait averti de se tenir sur leur garde (^).

de Marie- Galante, de Sainte-Lucie et de Tabago. Les Afiglais se chargeaient de solliciter et d'obtenir le désistement da droit de propriété que la cour d'Espagne prétendait sur ces deux dernières lies. Les autres, savoir: Saint - Vincent et la Dominique, demeuraient neutres et restaient sous la possession des Caraïbes; l'Acadie toute entière fiit restée aux Anglais; mais on s'efforcerait de compenser le Canada avec le landgrayiat de Hesse et le comté de Hanau. Le duc de Choiseul pressentait une résistance Inyincible de la part des Anglais sur cet article. Il prévoyait qu'ils ne consentiraient jamais à établir une égalité de valeur entre les conquêtes qu^ils avaient faites en Amérique, et celles que la France avait faites en AUemagne ; conquêtes incertaines et précaires , contre lesquelles d'ailleurs tout l'empire germanique eût réclamé. Il sentait qu'il ne fallait pas hasarder une proposition qui eût pu paraître inconsidérée, et aUarmer la délicatesse des alliés de la France. Flassany Hist, de la dipL fr.

(1) Il y aura „di8aient les instructions^' un raisonnement bien simple à faire à M. Pitt sur cet objet, qui est, que l'Angleterre ayant l'avantage par ses conquêtes maritimes; et S. M. Britannique ayant commencé la guerre, c'est à elle à donner les propositions afin de faire cesser le mal qu'elle a occasionné.

(2) Ce qui rendait difficile le recouvrement de la valeur des prises

Les lumières que le prince Galitzin ainsi que le comte de Fuentès^ ambassadeur d^Espagne à Londres, donnèrent au duc de Choiseul, lui faisaient augurer si mal de cette négociation, que par le dernier ariicle des instructions il recommanda expressément à M. de Bussy, que 5 sMl s^apercevait que M. Pitt n'eût en vue que de jeter des soupçons dans Fesprit des alliés de la France, et de ranimer le crédit des fonds publics anglais par de feintes dispositions pacifiques, il devait revenir en France, sans attendre de nouveaux ordres de sa cour. Tels étaient la substance et Tesprit des instructions données au plénipotentiaire français.

M, Stanlej arriva à Marlj en même temps que M. de Bussy arrivait à Londres. Dès la première conférence, le plénipotentiaire anglais déclara au nom de sa cour, que le roi son maître soutiendrait ses alliés efficacement et de bonne foi (ce furent les termes dont il se servit); déclaration, à laquelle il lui fut répondu également de la manière la plus précise, que la volonté de S. M. était de remplir de même ses engagements à regard des alliés de la France 5 mais comme la paix entre Fimpératrice-reine et le roi de Prusse devait se traiter au congrès d'Augsbourg, indiqué pour la pacification de TAUemagne, le duc de Choiseul observa que les différends entre Fimpératrice-reine et le roi de Prusse n'étaient nullement Fobjet de la mission des ministres français et anglais. Comme M. Stanley n'avait point

faites par les Anglais, était la circonstance, que le parlement les avait déclarées légitimes^ et que le produit en avait été partagé entre divers armateurs anglais, qui s'obstineraient comme de raison^ à ne point vouloir s'en dessaisir.

dMnstructions pour transiger sur les compensations, il se borna diaprés la pensée de M. Pitt, à prétendre que ^uH possidetis devait être séparé des époques (^).

M. Pitt de son côté, déclara au plénipotentiaire français, que S. M. Britannique ainsi que son conseil, avaient adopté Finterprétation donnée précédenunent au mémoire de la France ; et que si la cour de Versailles persistait à vouloir faire dépendre le sort du statu quo de celui des époques , la négociation était rompue (^).

M. de Bussy objecta que la France avait prétendu asseoir les conditions de la paix sur un état présent et fixe, et quMl était impossible qu^on lui supposât Tintention extravagante d^avoir voulu les établir sur un état futur et indéterminé; que ç^aurait été se mettre à la discrétion des Anglais, qui pouvaient, en retardant la fixation des époques, accumuler conquêtes sur conque-

(1) M. de Choîseul écrivit à M. de Bussy: „Je n*ai pas manqué de lui dire (à M. Stanley), que Vuti possidetia était le fond de la question, qui ne pouvait être constaté que par les époques qui en étaient la forme; qu'en proposant le statu quo, le roi ne l'avait entendu que d'après les époques contenues dans mon mémoire; et que, si l'on s'attachait à la lettre du mémoire en Angleterre, il s'ensaivrait, que l'on voudrait négocier les époques; que, le roi ayant fixé les siennes, c'était à l'Angleterre à faire connaître son sentiment L'Angleterre, en déclarant, que les époques seraient rapportées au jour du traité de paix , et en faisant attaquer Belle-Isle , faisait connaître assez ses intentions ambitieuses ; mais l'on devait feindre dans le premier moment de les ignorer. Flassan, Ilist. de la dipl. fr,

(:2) M. Pitt, comme le mandait M. de Bussy dans une de ses dépêches au duc de Choiseul, déploya dans la première conférence, que ce ministre eut avec lui, toute l'adresse et l'énergie de raisonnement que donne une longue habitude. Il furça son caractère naturellement dur , et masqua sa mauvaise volonté sous l'apparence de la politesse la plus affectueuse.

CAUSE PREMISRE. (1761.) 30

tes, et dépouiller la France, en abusant du sens d^une expression j que la preuve que la France avait lié Irrévoquablement le statu quo aux époques, résultait du mémoire même où elle en avait proposé de fixes. M. Pitt opposait à ces raisonnements, le passage du mémoire où Ton avait laissé à FAngleterre la liberté de négocier sur les époques.

n était évident, après tout ce qui avait été dit et écrit, de part et d^'autre sur la proposition de Vuti poêsidetiêf que chaque cour conservant son opinion particulière, la paix s^éloignait plus que jamais. M. de Ohoiseul tenta encore un dernier effort, pour vaincre la résistance de M. Pitt. H commença par convenir avoir laissé aux Anglais, la liberté de négocier sur les époques; mais que la France ayant fixé les siennes et FAngleterre les ayant refusées, c^était à cette dernière puissance à en proposer de nouvelles; et si elles étaient acceptées par la France, la paix était faite. Dans le cas contraire, il n^ existait plus é^uti possidetis; car ce serait le comble de Tinjustice, que de prétendre profiter des avantages d^une convention, sans en remplir toutes les conditions.

Pour sortir de ce dédale de raisonnements subtils, qui ne servait qu^à obscurcir la matière, et à ralentir la négociation, M. de Choiseul oflrit de signer un acte quelconque qui contiendrait quatre articles préliminaires.

Par le premier, on établirait tuti possidetis comme base de la négociation.

Par le second , ou TAngleterre accepterait les époques de la France , ou elle en proposerait dont le terme ne serait pas éloigné de plus de six mois.

40 CAUSE PREMlàRE. (1761.)

Par le troisième^ on comprendrait dans Vuti poê^ êidetis les conquêtes faites en Allemagne , par la France.

Par le quatrième, les deux cours se garantiraient réciproquement leurs nouvelles possessions.

M. de Bussy ayant communiqué à M. Pitt les nouvelles propositions de M. de Choiseul, toutes les réflexions du ministre anglais portèrent sur la garantie que la France demandait à TAngleterre, pour ses acquisitions en Allemagne. M. Pitt s^éleva avec chaleor contre cette prétention, disant qu^il n^avait jamais songé que l'uti possidetis dût comprendre Télectorat de Hanovre, le landgraviat de Hesse, Gueldre et Wesd^ en assurant à la fois que TAngleterre voyait d^nn oeil fort indifi^érent les prétentions de la France en Allemagne ; puisque cette discussion devait être laissée anx membres de TEmpire, et à ses alliés eux-mêmes, qui ne soufiriraient pas que la France conservât un pouce de terrain en Allemagne (^).

Malgré des raisonnements aussi spécieux, M. Pitt marquait la plus forte opposition sur cet article. M. de Bussy pensait cependant que les succès de,s Français en Allemagne, alarmaient le cabinet britannique.

(1) En efifet, si Ton permettait à la France de se former de ces conquêtes, des objets de compensation, l'Amérique septentrionale échappait aux Anglais , et tout le fruit de la guerre était perdu pour eux. — D'un autre côté la Hesse et la Prusse ne deyaient pas être considérées seulement comme états d'Empire: stipendiées par l'Angleterre, et ayant combattu pour sa cause, la France ayait pu iég;itimement conquérir sur elles; et c'était à l'Angleterre, à se charger des compensations.

CAUSE PREMIJBRB. (1761.) 41

Diaprés de nouveaux ordres de sa cour, ce ministre entra dans une négociation sur les cessions à faire par la France; mais M. Pitt refusa la liberté de la pêclie, et un port dans le golfe Saint-Laurent, qui pourtant étaient, selon M. de Choiseul, des conditions sine qua non de la paix. M. Pitt voulait se * borner à faire quelques restitutions à la France dans les Indes-Orientales. Du reste, il réservait pour sa nation la traite exclusive des nègres. La fierté anglaise et Pesprit de rivalité éclatèrent principalement au sujet du port de Dunkerque, dont M. Pitt exigeait la démolition. On Pavait fortifié beaucoup depuis le commencement de la guerre. M. Bussj objecta, que Fétat présent du port de cette ville était contenu implicitement dans VuH possidetis^ et que, ce point étant convenu entre les deux puissances, Dunkerque devait rester tel qu^il était.

M. Pitt répondit, „que depuis que TAngleterre avait ,,acquis Fempire des mers , il redoutait peu personnel- „lement Dunkerque; mais que la crainte qu^on en avait ,,autrefois conçue, était un préjugé encore subsistant

,,dans Tesprit de la multitude, qu^il fallait respecter

,,Le peuple,^^ ajouta M. Pitt, ,,regarde la démolition de ,,Dunkërque , comme un monument éternel du joug ^^imposé à la France ^ et un ministre hasarderait sa „tète , sMl négligeait de donner cette satisfaction aux ,,Anglais."

Lorsque M. de Bussy demanda la restitution des bâtiments français pris avant la déclaration de guerre, M. Pitt soutint que les bâtiments avaient été pris jus-

42 CAUSE PREBUKRE. (176L)

tementj alléguant, qu^ils Tayaient été en représailles des usurpations des Français en Amérique (^).

La cour britannique, comme il a été dit précédemment, s^était déterminée à Tentreprise de Belle- Isle depuis le mémoire du mois de mars. L^attente du succès de cette expédition, retarda, on ne peut en douter, de sa part une réponse catbégorique sur les époques. M. Pitt, pressé par M. de Bussy sur cet objet, ayant témoigné de Téloignement pour cette décision, le roi fit écrire à son ministre à Londres, poiir éclaircir et fixer définitivement la base de la négociation relativement à l'uti postidetis et aux éf^oques, et accélérer d^autant plus la négociation de la paix* L^ile de Belle-Isle était prise: M. Pitt remit alors à M. de Bussj le mémoire ci-après:

N*^- XVI

Mémoire du ministère britannique; du 17 juin ÉSf61.

M. Stanley ayant représenté par sa lettre du 18 Juin, que M. le duc de Choiseul, dans le cours de leur confé-

(l) M. Pitt qui en cette occasion laissa échapper des saillies de cet orgueil, qu'il s'était efforcé de contenir, finit même par trancher brusquement la question, quand M. de Bussy s'efforçait à rejeter la première hostilité sur les Anglais, en disant: „que, comme il h'y avait „poînt de tribunal pour décider l'agression, le canon avait décidé la ^question en leur faveur, et qu'il regarderait cette décision comme „une sentence." M. ^de Bussy répondit quelque temps après à ce propos arrogant, par ordre de M. de Choiseul: „qu'effectivement le „canon jugeait quelquefois les procès des souverains, mais* que le ,Jugement définitif n'était porté que quand le dernier coup était tiré.^ M. de Choiseul recommandait à cette occasion à M. de Bussy, de ne point souffrir que M. Pitt affectât un langage impérieux. H devait tâcher de persuader à ce ministre, que la France ne craignait pas plus la guerre que l'Angleterre. Ftaaaan, lUsf. de la dipl, fr.

rence, était tombé d'accord, que les époques restaient toujours matière de nég'ociation, mais que S. M. pensait néanmoins que dans la position actuelle de cette affaire, selon le cours naturel et usité des choses, S. M. Très-Chrétienne ajant déjà nommé le premier jour de septembre, de juillet et de mai, S. M* Britannique devrait j procéder, ou en acceptant les dits jours, ou en nommant d'autres plus conformes à ses intentions, qui vraisemblablement seraient gouvernées par des préparatifs et des desseins ignorés de la cour de France, qu'il lui semblait que ce serait une voie plus prompte, que celle de propositions réitérées de leur part qui ne pouvaient être fondées que sur de simples conjectures*

C'est sur quoi, que pour répondre à l'invitation susdite de la part de la France, ainsi qu'en conséquence de l'acceptation que le roi a faite de la proposition de la dite coUr, du 26 mars dernier, S. M. offre de convenir avec S* M. Très-Chrétienne que le premier jour de juOlet, de septembre et de novembre prochams, seront respectivement les divers termes ou époques, pour fixer Vuii possideiis^ que la France a proposé de rendre la base du traité qui peut être négocié entre les deux puissances. Tout autres conquêtes faites au delà des susdites périodes seront restituées mutuellement. Mais comme S. M. estime que des époques qui n'ont point rapport à la signature actuelle de quelque chose d'obligatoire entre les deux couronnes, doivent nécessairement n'êUre qu'une vaine illusion, destituée d'utilité on de réalité; ou qu'il pourrait arriver même qu'elles devinssent dans la suite une source de discussions embrouillées, et d'altercations captieuses et dangereuses, et le roi n'ayant en vue que de correspondre aux intentions droites de S. M. Très-Chrétienne en assurant et eu accélérant le bonheur de la paix aux deux nations, S. M. n'offre de convenir des dites époques qu'uniquement aux deux conditions suivantes:

1) Que tout ce qui sera heureusement arrêté entre les deux couronnes, relativement à leur guerre particulière, soit rendu obligatoire, final et conclusif, indépendamment du sort

des négociations d'Augsboarg, poar ajuster et terminer les contestations d'Allemagne, et pour en rétablir la paix ^é* nérale*

2) Que le dit traité définitif de paix entre la Grande- Bretagne et là France, soit conclu, signé et ratifié, ou des articles préliminaires à cette fin entre ici, et le premier d'août prochain.

La restitution des prises faites sur mer, sera réglée selon les termes respectifs qui sont d'usage pour les différentes parties du monde, lesquels termes doivent être soppatës du jour de la signature du dit traité définitif, ou d'articles préliminaires de paix, au cas que la ratification s'ensuive.

Le roi désirant encore faciliter l'ouvrage salutaire de la paix, autant que la raison et la justice peuvent le permettre, d^lare en outre,, qu'à l'égard de Belle-Isle, S. M. consentira dans le dît traité futur, d'entrer en compensation snr cette importante conquête.

Par rapport à des compensations ultérieures de quelques parties des autres conquêtes faites par la couronne de la Grande-Bretagne, S. M. se réserve d'apprendre quels pourraient être les désirs de S. M. Très -Chrétienne sur ce point, ensuite de quoi S. M. s'ouvrira avec toute sincérité et bonne foi.

Par ce mémoire, les époques que TAngleterre demandait^ pour déterminer Vuti possidetis^ étaient plus reculées de deux mois que celles de la France^ et il était évident que , de même que Fentreprise sur Belle- Isle avait engagé l'Angleterre à dîfl'érer sa réponse sur les époques 9 de même le succès de cette expédition déterminait le terme de juillet pour TEurope, spécifié dans la note de TAngleterre, à la place de celui de mai, proposé dans le mémoire de la France.

L'Angleterre imposait deux conditions aux époques qu'elle désignait. La première de ces conditions s^é-

CAUSE PRBMIBRK. (1761.) 45

cartait de la lettre et de Tesprit du mémoire de la France du 26 mars: car quoique cette puissance eut proposer de traiter séparément sa paix avec TAngleterre, Tintention du roi n^était pas dans le principe de la négociation, que sa paix avec FAngleterre dût être faite sans la paix de TAllemagne.

La seconde condition, celle de discuter et de constater des articles qui pussent être signés et ratifiés au 1 août, sur une guerre qui se trouvait intéresser les quatre parties du monde, était difficile à remplir, cette condition de TAngleterre n^étant connue en France qu^à la fin de juin.

La France ne répondit pas d^une manière spéciale au mémoire de la cour de Londres , mais elle y acquiesça verbalement autant quMl était possible relativement à la seconde condition; et sur la première, le roi demanda à la cour de Vienne son consentement, pour conclure sa paix particulière avec TAngleterre (}).

Quoique Timpératrice-reine sentit parfaitement le préjudice que Talliance pourrait éprouver dans la négociation d^41Iemagne, lorsque la France aurait fait la paix avec TAngleterre, elle consentit toutefois cette réconciliation particulière, mais sous la condition expresse toutefois, quMl n^ serait rien stipulé qui pût être contraire aux intérêts de la maison d^ Autriche.

Comme à la fin du mémoire de T Angleterre, on proposait à la France de faire quelque ouverture sur

(1) Ce consentement était nécessaire, puisque dans le principe, ainsi qu^il a été dit plus haut, il avait été convenu entre S. M. et ses alliés , que l'on traiterait la paix séparément , mais que toutes les parties belligérantes concluraient ensemble.

46 CAUSE PREBIlillE. (1761.)

les compensations, le roi saisit cette insinuation, et ordonna quMI fiit fait un mémoire de propositions spécifiées, afin que la négociation pût être basée sur des points constants et dénommés.

Avant que de remettre un mémoire de propositions en forme, à la cour de Londres, M. de Choiseol, chargé de conférer avec M. Btanley, le pressentit sur les sacrifices auxquels le roi se déterminerait; il lui permit d^écrire à Londres que la France garantirait la possession du Canada à FAngleterre, pourvu que TAngleterre rendit au roi l^e du cap Breton, et confirmât le droit des Français de pêcher et de sécher leur poisson dans le golfe Saint-Laurent, sur le banc et dans Pîle de Terre-Neuve. Comme File du cap Breton fortifiée pouvait donner de la jalousie à TAngleterre, le ministre ajouta, que le roi s^engagerait à détruire les fortifications qui pourraient être dans cette île, et à n^en pas construire de nouvelles à Tavenir sous aucun prétexte; le port de Louisbourg ne devant être regardé que comme un abri pour les pécheurs français qui iraient dans le golfe Saint-Laurent et sur le banc de Terre-Neuve. La France offrait aussi de rendre à l'Angleterre File de Mînorque, pourvu qu'en échange on lui restituât les îles de la Guadeloupe et de Marie-Galante.

' On proposait par rapport aux Indes-Orientales, que le traité des sieurs Godeheu et Saundres fait en 1755 fût confirmé (').

(1) Ce traité, quoiqu'avantageux à la compagnie anglaise, ayait été jugé le moyen le plus convenable pour maintenir les deux com-

CAIJSB PREMlilRB, (1761.) 47

Quant à TAfrique, la France demandait que FAngleterre lui rendît on le Séné^I ou Gorée^ et à ces conditions le roi faisait connaître, qu'il évacuerait Goettin^e, la Hesse et le comté de Hanau ; retirerait ses troupes sur le Rhin et sur le Mein, et ne laisserait en Allemagne de troupes françaises, qu^en proportion de ce quMl resterait de troupes ennemies assemblées dans Tannée anglaise qui se trouvât en Westphalie.

M. Btanley prit des notes sur toutes ces ouvertures faites par le duc de Clioiseul, lequel toutefois lui déclara, que les propositions quHl faisait au ministre anglais ne devaient être regardées que comme des insinuations de conditions possibles, et comme une annonce préliminaire du mémoire en forme, que la France était déterminée à faire remettre à la cour de Londres, si les points traités dans la conversation du duc de Choiseul et de M. Stanley paraissaient en Angleterre propres à servir de fondement à la négociation de la paix.

La réponse de TAngleterre arriva le 30 juin. M. Stanley conféra sur cette réponse avec le duc de Choiseul, et dans cette conférence il établit trois difficultés de la part de sa cour. La première regardait le cap Breton; T Angleterre refusait absolument de céder cette île à la France, même avec la condition qu'on pourrait 7 conserver aucun établissement militaire. M. Stanley fit entendre, que sa cour n'était pas dans Tin-

pagnîes en paix, et les ramener aux idées de commerce beaucoup plus analogues à leurs intérêts réciproques qui les avaient désunies jusqu'alors.

48 CAUSE PREMlàRE. (1761.)

tention de restituer à la France aucune île ni port dans le golfe Saint-Laurent, ou i portée du dit golfe : il ajouta, que FAngleterre ne ferait point de diiScultés de maintenir la liberté de la pêche et de la sécherie sur le banc et les côtes de Terre-Neuve ; mais que ce serait à condition que Dunkerque serait démoli, ainsi qu^il avait été stipulé par le traité d^Utrecht

Jusqu^à ce moment il n^avait été question de Dunkerque, ni dans ce qui avait été dit, ni dans ce qui avait été écrit, relativement à la paix entre les deux cours (^).

M. Stanley persista dans Topposition à la cession de File Rojale à la France; il refusa la restitution du Sénégal et de Gorée, prétendant que le Sénégal ne pouvait pas être possédé sûrement sans Gorée; enfin, il fit envisager la démolition de Dunkerque, comme une condition absolument nécessaire. L^article de FAllemagne ne fut pas traité de sa part; et après plusieurs conférences, il fut convenu que la France présenterait un mémoire de proposiiions spécifiées^ qui serait envoyé en Angleterre. Il le fut efi^ectivement le 15 juillet 1761. L'envoi de ce mémoire, que M. de Bussj avait annoncé au ministère anglais, fut dif-* féré par M. de Choiseul, afin de suspendre, par Tespérance d'une paix prochaine, les opérations maritimes des Anglais jusqu'à l'équinoxe d'automne. H re-

(l) En effet, il était injuste de réclamer sur cet article, puisque la cour de Londres ayant eu pour principe en traitant la paix, de s'en tenir au mémoire de l'uti possidetis du 26 mars, on ne pouvait pas disconvenir que Tétat actuel de Dunkerque ne fût compris dans l'uti poêsidetis de la France.

CAUSB PRBBSIBRE. (1761.) . 49

gardait la négociation comme rompue j mais il dési-* rait la prolonger, pour empêcher le reste de Tannée, toute descente sur les côtes de France. Voici le motif ,,écrivait ce ministre lui-même à M. de Bussj^^ qui m^a fait différer, de quinze jours, Tenvoi du mémoire que je vous adresse. Avant qu^il me revienne, nous serons au mois d^aout. Il faudra qne j'y réponde, et je le ferai d^une manière à m^attirer une réplique qui nous conduira au mois de septembre, temps où les entreprises des sièges sur nos côtes , ne peuvent pas se tenter. — Aussi le cabinet de Londres reprocha plus tard au ministère français ce retard; mais il faut remarquer cependant, que la dernière réponse de TAngleterre n^était parvenue en France que le 1 juillet; que Ton avait été obligé de conférer plusieurs fois avec M. Stanley, de former un projet de traité qui renferma une discussion précise des objets dans toutes les parties du monde où les deux puissances étaient en guerre, et qui devait emmener le rétablissement de la paix ou la continuation de la guerre.

M. de Bussy eut ordre de rappeler au cabinet britannique, au sujet des îles neutres spécifiées dans le cinquième article du mémoire, que le roi d^Espagne avait sur ces îles des prétentions dont la cour de Madrid avait récemment informé le roi. En même temps le ministre de France devait expliquer à M. Pitt, combien il serait dangereux de décider sur le sort de ces îles, en négligeant de faire attention aux prétentions du roi d^Espagne; M. de Bussy devait aussi ajouter, quMl était probable que la cour d'Espagne agréerait les arrangements qui seraient pris entre la France et I. \

TAngleterre, relativement aux quatre îles dont il était question, pourvu que les trois points sur lesquels on négociait à Londres de la part de la cour de Madrid, fussent ajustés en même temps que la paix avec la France y serait conclue 5 M. de Bussj devait joindre au mémoire de propositions, un mémoire particulier, relativement à TEspagne.

M. de Choiseul, pour éloigner autant que possible tout ce qui pouvait nlettre obstacle au succès de la négociation, telles que les secours que son souverain ainsi que le roi d^ Angleterre donnaient & leurs alliés en Allemagne, par lesquels on laissait subsister un germe de guerre et des dépenses onéreuses pour les deux nations, pensa que le moyen le plus simple de terminer les discussions que les secours à fournir aux alliés respectifs, pourraient emmener, serait qu^il fttt convenu entre la France et TAngleterre, qu^il n^en serait donné de la part de la France, en aucun genre, à Timpératrice-reine, de même que TAngleterre s^ob*ligerait à n^en point fournir au roi de Prusse. Le roi ayant demandé et obtenu son agrément de Timpératrice- reine, M. de Bussy eut ordre de remettre au ministère anglais une note relative & cet objet, en^ même temps qu^il remettrait le mémoire des prbpo^ gitions de la France^ et celui qui concernait I^JBtpagne à M. Pitt. Voici ces trois pièces. *

N° XVII

Mémoire de la Finance; du 16 juillet 17él.

Les négociations de paix entamées entre là France et l'Angleterre, ont fait connaître le désîr véritable des souverains de rétablir l'union et l'amitié, si désirables pour l'ha-

manlté, entre lea deox coorèmies; et la résolnUon oè est le roi, conjointement arec S* M. Britannique , de terminer, par an traité aussi clair qae^ durable, les différends qui ont occasionné la présente guerre, a déterminé S* M., en conservant Tesprit et la lettre de la déclaration du 26 de mars dernier, relativement aux moyens de procurer la paix, d'expliquer plus expressément par ce mémoire les conditions qui lui paraissent les plus propres pour parvenir au but désirable qui l'anime, ainsi que le roi d'Ang-leterre*

Mais le roi déclare, en confiant ce projet au roi de la Grande-Bretagne, que s'il n'était pas accepté par S* M. Britannique ou qu'il ne servit pas de fondement à la négociation de la future paix, la cour de Londres, dans aucune position ne pourrait en tirer avantage, le dit projet confié au roi de la Grande-Bretagne, n'ayant ]^ur objet que d'accélérer une négociation qui intéresse autant les deux couronnes. Vnti possidetis^ énoncé dans la déclaration du 26 de mars, est adopté des deux parties; il serait difficile qu'il pût être contredit par aucune, car quand il ne serait pas énoncé, ce ne peut être justement que d'après ce que possèdent ou légitimement ou par conquêtes les puissances, qu'Elles négocient entre Elles la paix et les compensations qui deviennent nécessaires à cet objet« Les époques du statu quo^ qui forment le second point essentiel de la déclaration du 26 mars, et qui étalent restées en négociation entre les deux cours, n'ont pas encore été fixées. La cour de France a proposé les époques de mai, juillet et septembre; celle d'Angleterre propose les époques de juillet, septembre et novembre. Cette question sera décidée sans plus ample négociation, si le projet du traité ci- après est adopté par la cour de Londres; car alors toutes les époques seront valables, celle de la paix réunissant les avis et les sentiments des deux rois.

Ce sont donc les compensations qui détermineront les époques et la paix, et c'est pour y parvenir, que le roi propose au roi de la Grande-Bretagne les articles ci -joints:

52 CAUSE PREMlilUB. (17610

Art 1. Le roi cède et garantit au roi d'Angleterre le Canada, tel qu'il a été possédé ou dâ l'être par la France, sans restriction, et sans qu'U soit libre de revenir, sons aucun prétexte, contre cette cession ou garantie, ni de troubler la couronne d'Angleterre dans la possession entière du Canada.

Art. 2. Le roi, en transportant son plein droit de soaveraineté au roi d'Angleterre sur le Canada, j met quatre conditions. La première, que la liberté de la religion catholique romaine j sera conservée, et que le roi d'Angleterre donnera les ordres les plus précis et les plus effectifs pour que ses nouveaux sujets catholiques romains puissent, comme ci -devant, professer publiquement le culte de leur religioii, selon le rit de l'église romaine. La seconde, que les habitants français ou autres, qui auraient été sujets du roi eu Canada, puissent se retirer dans les colonies françaisen ayec toute sûreté et liberté; qu'il leur sera permis de vendre leurs biens et de transporter leurs effets, ainsi que leur personne, sans être gênés dans leur émigration, sous quelque prétexte que ce soit (hors celui de dettes); le gouvernement d'Angleterre s'engagera à leur procurer les moyens de transport au moins de frais possible.

La troisième, que les limites du Canada, relativanent à la Louisiane, soient fixées immuablement et clairement, ainsi que celles de la Louisiane et de la Virginie, de manière qu'après la confection du traité de paix, 11 ne puisse plus j avoir de difficultés entre les deux nations sur l'interprétation des limites, relativement à la Louisiane, soit par rapport au Canada, soit par rapport aux autres poi^sessions anglaises.

NB. M. de Bussj- a un mémoire sur l'objet des limites de la Louisiane, qui le met en état de traiter définitivement cet article avec le ministère de S. M. Britannique.

La quatrième condition enfin, est que la liberté de la pêche et de la sécherie de la morue sur le banc de Terre-Neuve

soit assurée aux Français comme ci-deTant; et comme cette assurance serait illusoire si les bâtiments français n'aydent pas un abri appartenant à leur nation dans ces contrées, le roi de la Grande- Bretagne , en considération de la g'arantie de la nouvelle conquête , restituera l'ile Rojale ou cap Breton, pour être "possédé par la France en toute souveraineté. On conviendra que pour mettre un prix à cette restitution, la France, sons aucune dénomination, n'élèvera dans nie de fortifications, et se bornera à j entretenir les établissements civils et le port pour la commodité des bâtiments pécheurs qui j aborderont.

Art 3. La France restituera à l'Angleterre Vile de Minorque et le fort Saint-Philippe, dans le même état qu'il s'est trouvé lorsqu'il a été conquis par les armes du roi, ainsi que l'artillerie appartenante à l'Angleterre qui était dans le fort lors de la prise de cette île.

Art. 4. En considération de cette restitution, l'Angleterre restituera de son côté à la France l'île de la Guadeloupe et de Marie -Galante, et ces deux iles seront rendues dans le même état où elles se sont trouvées lors de la conquête par les armes d'Angleterre.

Art, 5. Les îles appellées neutres sont celles de la Dominique, Saint -Vincent, Sainte- Lucie et Tabago. Les deux premières sont occupées par les Caraïbes sous la protection de la France, selon le traité de 1760; elles resteront dans l'état où elles ont été depuis ce traité.

La couronne d'Angleterre n'a présenté jusqu'à présent aucun titre qui lui donnât des droits sur les deux dernières; cependant il sera négocié entre les deux cours, ou que ces quatre iles restent neutres absolument, ou que les deux possédées par les Caraïbes soient seulement déclarées neutres, et que l'Angleterre entre en possession souveraine de l'ile de Tabago, de même que la France de celle de Sainte -Lucie, sauf toutefois le droit d'un tiers avec lequel les deux couronnes s'entendront si ce droit existe.

Art. 6. Il serait avantageux que les compagnies des deux nations aux Indes-Orientales , s'abstinssent à jamais de toutes vues militaires et de conquêtes, pour se restreindre et s'entr'aider dans les vues de commerce qui leur sont propres. L'on ignore en France la situation précise oà les deux nations se trouvent aux Indes-Orientales; c'est pourquoi le roi, afin de se renfermer sur cette partie dans Vahjet utile pour le présent et pour l'avenir aux deux compagnies, propose au roi d'Angleterre le traité conclu entre les sieurs Godeheu et Saunders, pour base du rétablissement de la paix en Asie.

Art 7, Les colonies de l'Amérique méridionale possédées par la France , ont besoin nécessairement de nègres pour leur culture; les établissements français dans le Séoégai et Gorée fournissaient aux colonies françaises leurs besoins dans ce genre. L'Angleterre, en conservant ces ëtiiblissements nuirait à la France, sans se procurer un avantage, positif, et l'union que les souverains désirent si véritablement de rétablir entre les deux couronnes, ne pemiet pas que l'on suppose cette envie de nuire dans la cour de Londres. La France cependant, pour le bien de la paix, oifire à l'Angleterre le cboix de la possession du Sénégal ou de l'ile de Gorée, bien entendu que l'une ou l'autre possession sera rendue et garantie au roi par S. M. Britannique.

Art S. L'île de Belle -Isle et sa forteresse conquise par les armes d'Angleterre, sera restituée à la France avec l'artillerie aux armes du roi, qui s'y est trouvée lors de la prise.

Art 9, En considération de l'article S accordé par l'Angleterre, le roi fera évacuer par ses armées d'Allemagne, le landgraviat de Hesse, le comté de Hanau, ainsi que la ville qui ne sera occupée par aucune . des troupes des deux puissances, laissant la navigation du Mebi libre, et les parties de l'électorat d'Hanovre occupées par les troupes françaises; et ces évacuations seront précédées d'une suspension d'armes entre les deux couronnes, laquelle

CAUSB PREMIBRE. (176 !•) 55

suspension d'armes aura lieu du jour de la ratification des préliminaires ou des articles du traite définitif , non -seulenfent en Allemagne ^ mais dans toutes les parties du monde où la France et l'Ang'Ieterre font la guerre.

Ai*U 10. Comme le roi est engagé par un traité avec rimpératrice- reine, de ne rien stipuler dans son traité de paix avec TAngleterre qui puisse être désavantageux à S. M. Impériale 9 et que Ton a prévu le cas, où par une suspension d'armes entre les armées françaises et britanniques les troupes allemandes à la solde de l'Angleterre pourraient s'unir à celles du roi de Prusse contre les années autrichiennes, le roi, fidèle à ses engagements envers ses alliés, et fort éloigné de rien statuer qui puisse leur nuire, propose au roi d'Angleterre qu'il soit convenu, que S. M. Britannique s'engagera qu'aucune partie des troupes qui composent l'armée du prince Ferdinand, sous quelque prétexte que ce puisse être, ni sous aucune dénomination, ne joindra l'armée de S. M. Prussienne, et n'agira offensivement contre les troupes de l'impératrice -reine et de ses alliés, de même qu'aucune troupe française, sous aucun prétexte, ne joindra l'armée impériale, et ne pourra servir contre les alliés de la Grande -Bretagne. Pour constater les positions, il sera de plus arrêté qu'après les évacuations, l'armée du Haut-Rhin commandée par le maréchal deBroglie se retirera sur le Meîn, le Nèkre et le Rhin, occupant Francfort; et celle du Bas-Rhin commandée par le maréchal de Soubise se retirera aussi de son côté sur le Rhin, occupant Wesel et la Gueldre.

Les pays du roi de Prusse sur le Bas -Rhin ont été conquis, et sont gouvernés actuellement au nom de l'împératrice-reine; le roi ne voudrait pas s'engager à les évacuer sans le consentement de S. M. Impériale, et avant le succès des négociations du congrès d'Augsbourg; qui doit rétablhr la paix entre l'impératrice et le roi de Prusse; mais comme il serait désavantageux aux deux couronnes d'entretenir en Allemagne un corps considérable de troupes natio-

nales, qui, par la paix, seraient dans une inaction absolue, et par les conventions du traité , inutiles dans tous les cas aux alliés de la France et de l'Angleterre, le roi s'engage, dès que S. M. Britannique jugera à propos de faire rerenir en Angleterre les Anglais qu'il a fait passer à son armée d'Allemagne, de faire rentrer en France le double de ce nombre des troupes françaises qui se trouveront aux armées de S. M. sur le Haut- et Bas-Rbin, de sorte qu'il ne restera plus dans ces parties de troupes appartenantes à 1» France qu'en proportion de celles que le roi d'Angleterre j soudoiera.

Art. 11, Si avant la confection du traité, une des deux puissances faisait, dans quelque partie du monde que ce soit, des conquêtes, elles seraient rendues sans difficulté, et sans exiger de compensation.

Art 12. Les prises faites sur mer par l'Angleterre avant la déclaration de la guerre, sont un objet de restitution légitime, et que le roi veut bien soumettre à la justice du roi d'Angleterre et des tribunaux anglais: en effet, des sujets qui, sous la foi des traités, du droit des gens et de la paix, naviguent et font leur commerce, ne peuvent pas justement souffrir de la mésintelligence établie dans le cabinet des deux cours, avant qu'elle leur soit connue. Les déclarations de guerre ne sont établies par le droit des gens, que pour publier aux peuples les querelles de leurs souverains, et pour les avertir que leur personne, et leur fortune ont un ennemi à craindre; sans cette déclaration convenue il n'y aurait point de sûreté publique, chaque individu serait en danger ou en crainte au moment qu'il sortirait des limites de sa nation. Si ces principes sont incontestables, il reste à examiner la date de la déclaration de guerre des deux couronnes, et la date des prises; tout ce qui est pris antérieurelnent à la déclaration ne peut être adjugé de bonne prise sans bouleverser les lois les plus saintes; en vain dirait -on que les Français ont commencé les hostilités, et que les prises sont une représaille. Que peuvent avoir de

commun les hostilités prétendues commencées au fort Duquesne, avec la prise des vaisseaux commerçants dans la partie méridionale de rAmérîqae? Ces hostilités sont les motifs de la déclaration de la g'uerre; mais les effets de la déclaration ne peuvent avoir lieu qu'après la publication de la dite déclaration, et il serait injuste de faire souffrir une peine à des particuliers qui ig'norent les faits et les circonstances d'une hostilité cachée dans un coin du monde, qui a produit une guerre g-énérale entre deux nations. L'on ne croit pas en France que l'on puisse répondre à cet argument, et c'est d'après lui que le roi réclame le droit des gens, afin qu'il soit convenu dans le traité futur d'un arrangement qui compense les prises faites sur ses sujets antérieurement à la déclaration de guerre, sans entrer dans la discussion de la représ^îUe, qu'il faut oublier quand les deux cours se rapprochent. La France ne demande que le bien des particuliers lésés, et ne prétend pas faire entrer les vaisseaux du roi, pris avant la déclaration, dans l'arrangement des prises, la perte des vaisseaux appartenants à S. M. pouvant être regardée comme une suite des motifs de la guerre.

Ai't. 13. Quoique pendant le cours de la guerre présente, l'article des traités antérieurs qui garantit la succession, au trône de la Grande-Bretagne, telle qu'elle se trouve établie, n'ait point été enfreint, cependant le roi est trèsdisposé à comprendre cette garantie dans le traité futur, si le roi d'Angleterre le souhaite.

Art. 14, Les prisonniers faits de part et d'autre, tant sur mer que sur terre, seront libres, et renvoyés dans leur pays, sans rançon, immédiatement après la ratification de la paix. S. M. Britannique sentira aisément que ces articles n'ont pas la forme de ceux d'un traité; ils ne lui sont proposés que comme des articles expliqués dans toute leur étendue, qui éclaircissent les sentiments de la France, et mettent les deux couronnes à portée de traiter sur des objets distincts et certains.

N^- xvra.

Mémoire relativement à T Espagne; du 15 juillet 1761.

Comme il est essentiel, ainsi que la France et l'Angleterre le désirent, que le traité de paix projeté serve de base à une réconciliation solide entre les deux couronnes, qui ne puisse être troublée par les intérêts d'un tiers, et les eng'agements que Tune ou l'autre cour peuvent avoir pris antérieurement à leur réconciliation, le roi d'Espagne sera invité de g'arantir le traité de paix future, entre le roi et le roi de la Grande-Bretagne. Cette garantie obviera aux inconvénients présents et futurs, relativement à la solidité de la paix.

Le roi ne cachera pas à S. M. Britannique qoe les différends de l'Espagne avec l'Angleterre l'alarment et loi font craindre, s'ils n'étaient pas ajustés, une nouvelle guerre en Europe et en Amérique. Le roi d'Espagne a confié à S. M. les trois points de discussion qui subsistent entre sa couronne et la couronne britannique.

Lesquels sont 1) la restitution de quelques prises faites pendant la guerre présente sur le pavillon espagnol.

2) La liberté à la nation espagnole de la pêche sur le banc de Terre-Neuve.

3) La destruction des établissements anglais sur le territoire espagnol dans la baie d'Honduras.

Ces trois articles peuvent être facilement arrangés selon la justice des deux souverains, et le roi désire vivement que l'on puisse trouver des tempéraments qui contentent sur ces deux points les nations espagnole et anglaise; mais il ne peut pas dissimuler à l'Angleterre le danger qu'il envisage, et qu'il sera forcé de partager, si ces objets qui paraissent affecter sensiblement S. M. Catholique, déterminaient la guerre; c'est pourquoi S. M. regarde comme une considération première pour l'avantage et la solidité de la paix, qu'en même temps que ce bien désiderable sera arrêté entre la France et l'Angleterre, S. M. Britannique termine

CAUSE PEEMIÈRE. (1761.) 59

ses différends avec VEspagne, et conyienne que le roi Catholique sera invité à garantir le traité qni doit réconcilier (Dieu veuille à jamais) le roi d'Angleterre.

An reste, S. M. ne confie ses craintes à cet égard à la cour de Londres , qu'avec les intentions les plus droites et les plus franches de prévenir tout ce qui pourrait à Tavenir troubler l'union des nations française , et anglaise , et Elle prie S. M. Britannique, qu'EUe suppose animée du même désir, de lui dire naturellement son sentiment sur un objet aussi essentiel.

N°- XIX

Note de M. deBussy^ adressée à M.Piit; du 15 juil-

let 1761.

Depuis que le mémoire de propositions de la France a été formé, et au moment que le courrier allait partir pour Londres, le roi a reçu le consentement de l'impératrice-reine à sa paix particulière avec l'Angleterre, mais à deux conditions.

La première, que l'on conserverait la possession des pajs appartenants au roi de Prusse.

La seconde, qu'il soit stipulé que le roi de la Grande- Bretagne, tant en sa qualité de roi qu'en celle d'électeur, ne donnera aucun secours ni en troupes, ni de quelqu'autre espèce que ce soit au roi de Prusse, et que S. M. Brîtanniqfue s'engage à ce que les troupes hanovriennes, hessoises, brunswicoises et autres auxiliaires unies aux Hanovriens ne se joignent point aux troupes du roi de Prusse, de même que la France s'engagera à ne donner aucun secours, d'aucune espèce, à l'impératrice -reine, ni à ses alliés.

Ces deux conditions paraissent si naturelles et si justes par elles-mêmes, que S. M. n'a pu qu'j acquiescer, et qu'Elle espère que le roi de la Grande-Bretagne voudra bien les adopter.

Ces matières si sérieuses, sur lesquelles reposaient les destins de deux grandes nations qui avaient entraîné avec elles une partie de TEurope, furent discutées dans une conférence que M. de Bussy enfle 23 juillet, avec M.Pitt, et dans laquelle le plénipotentiaire français remit les pièces ci-dessus Q). M. de Choiseul recommandait expressément à M. de Bussj, de mêler adroitement aux diverses propositions de paix quMl ferait à M. Pitt, des éloges sur ses lumières, et surtout de Taccabler de protestations de confiance dans sa probité 5 la flatterie étant un des grands moyens de persuasion auprès des esprits vains: „et dans „tous les cas^^ observait M. de Choiseul, ,,les compli- „ments et les propos même exagérés en politesse, sont „utîles." M. de Bussy commença par insister snr la déclaration exigée de TAngleterre ,,que si la négo- „ciation n^était pas couronnée d^un heureux succès, les ^conditions proposées seraient regardées comme non ,,avenues.^^ Mais Timpatience ne permit pas à M. Pitt d'entendre le développement des raisons de M.Bussyj et il Pinterrompit avec vivacité en disant, „quUl s'a- ,,gissait bien de discuter longuement une question si ,,peu intéressante par elle-même, tandis quMl y en „avait tant d'autres importantes à traiter.^^ Il s'exhala en reproches amers contre les détails étudiés de M. de Choiseul, et finit par faire part à M. de Bussy d'une déclaration arrêtée dans le conseil du roi, îl y

(1) Elles ayaient été communiquées précédemment à M. Stanley, afin que ce ministre en rendit compte à sa cour, et que M. Pitt pût sans perdre de temps, en conférer avec le plénipotentiaire français.

CAUSE PEEMISRB. (1761.) 61

avait peu de jours, laquelle portait, ,,que entre autre ,,le roi d^ Angleterre ne souffrirait pas, que les dis- „putes de TEspagne fussent mêlées dans la négocia- „tion de la paix de F Angleterre avec la France; et „qu^il serait regardé comme ofl^ensant pour la dignité ,,de B. M. Britannique et incompatible avec cette né- ,,gociation que Ton insistât sur cet article.^^

M. de Bussj ayant ensuite communiqué & M. Pitt le mémoire concernant les griefs de t Espagne contre l'Angleterre^ ce dernier lut assez paisiblement les deux premiers articles; mais à la lecture du troisième, M. Pitt ne put retenir sa colère. ,,Les Espagnols n^ „ont aucun droit,^^ s^écria-t-il, ,,avec emportement, et „ils ne Tobtiéndront qu^à la pointe de Tépée.^^

Une réponse si inflexible devant indisposer TEspagne et achever son union avec la France; M. de Bussy, pour la rendre authentique, allégua à M. Pitt le peu d^ étendue de sa mémoire, et lui demanda la permission de consigner dans une note rédigée sous ses yeux, tout ce qui venait d'être traité dans leur conférence: M. Pitt lui répliqua qu'il ne s'expliquait pas ministériellement } mais qu'il lui ferait savoir les intentions du roi.

Bientôt après il renvoya à M. de Bussy le mé~ moire du roi d'Espagne^ ainsi que la note relative à l'impératrice-reine Marie-Thérèse, portant acquiescement au traité futur, qui avait été remis à M. Pitt, en l'accompagnant de la lettre suivante, écrite d'un ton de hauteur et de dédain peu usité.

N°- XX

Lettre de M, Pitt^ adressée à M. de Bussy; du 24

juillet 1761.

Monsieur, m'étant expliqué, dans notre entretien d'hier, sur certains engagements de la France avec l'Espa^e^ touchant les discussions de cette dernière couronne avec la Grande-Bretagne, lesquels votre cour ne nous annonce, que dans le moment, avoir pris dès avant qu'elle ait fait ici ses premières propositions pour la paix particulière des deux couronnes; et comme vous avez désiré, pour plus grande exactitude, prendre une note de ce qui s'est passé entre nous sur un sujet aussi grave, je vous renouvelle, monsieur, par ordre du roi, mot à mot la même déclaration que je vous fis hier, et vous prévenant de nouveau sur l^s sentiments très -sincères d'amitié et de considération réelle de la part du roi envers S. M. Catholique, en tout ce qui est de raison et de justice* Je dois vous déclarer encore trèsnettement, au nom de S. M», qu'Elle ne souffrira point que les disputes de l'Espagne soient mêlées, en façon quelconque, dans la paix des deux couronnes; à quoi j'ai à ajouter quil sera regardé comme offensant pour la dignité du roi, et non compatible avec la bonne foi de la négociation, qu'on fasse mention de pareille idée.

En outre, on n'entend pas que la France ait, en aucun temps, droit de se mêler de pareilles discussions entre la Grande-Bretagne et l'Espagne.

Des considérations si légitimes et si indispensables ont déterminé le roi à m'ordonner de vous renvoyer le mémoire ci -joint, touchant l'Espagne, comme totalement inadmissible.

Je vous renvoie de même, monsieur, comme totalement inadmissible, le mémoire relativement au roi de Prusse, comme portant atteinte à l'honneur de la Grande-Bretagne, et à la fidélité avec laquelle S. M. remplira ses engagements avec ses alliés.

J'ai l'honneur d'être, etc.

W. PlTT.

M. de Bussy^ révolté d^un renvoi de pièces aussi graves; procédé contraire aux usages prescrits par la bienséance 5 eut dessein à son tour de renvoyer la lettre de M. Pittj mais cet éclat aurait précipité la rupture, et la France avait intérêt de prolonger la négociation. M. de Bussj se contenta donc de ne point accuser à M. Pitt la réception de sa lettre.

Cependant les propositions de paix de la France, ayant été agitées entre M. de Bussy et M. Pitt, celui-ci envoya à M. Btanley une pièce contenant les projets que ce ministre devait présenter à M. de Choiseul, comme les proportions définitives de la cour de la Grande-Bretagne.

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