‹ Nouvelles chansons à dire ou à chanterChapitre 55 sur 166 · LE CHEF-D'ŒUVRE IGNORE · texte numérisé non relu

LE CHEF-D'ŒUVRE IGNORE

Il avait une noble envie

Qu'il ne s'avouait qu'en tremblant :

Il avait mis toute sa vie

Dans un cahier de papier blanc.

Ce papier il l'avait lui-même Noirci vingt fois et raturé ; Ce cahier était un poème Qu'on aurait peut-être admiré.

Il poursuivit sa longue tâche Tout seul dans son pauvre réduit, Vingt ans, sans dégoût, sans relâche, Sans repos de jour ni de nuit.

Il se disait : ma vie est triste; Mais, quand le jour sera venu, Le monde saura quel artiste 11 avait longtemps méconnu.

Le jour viendra, le jour arrive.

Allons, cher poète, en chemin !

La renommée est lugitive, Et la gloire te tend la main.

Eh ! bien, n'entends-tu pas? C'est l'heure. Allons, dormeur, éveille-toi !

Non : tu restes dans ta demeure Et fermes ton livre : Pourquoi ?

— Pourquoi? la critique peut-être Prendra mon ouvrage en pitié ; Le monde, s'il veut le connaître, L'aura dans un jour oublié.

Non, je veux croire à mon génie.

La mort ou l'immortalité !

Mieux vaut l'espérance infinie Que l'étroite réalité. —

Brise le moule, pauvre artiste ; Savant, referme le compas, Le chef-d'œuvre est fait, il existe, Et les hommes ne l'auront pas.

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