LE CHEF-D'ŒUVRE IGNORE
Il avait une noble envie
Qu'il ne s'avouait qu'en tremblant :
Il avait mis toute sa vie
Dans un cahier de papier blanc.
Ce papier il l'avait lui-même Noirci vingt fois et raturé ; Ce cahier était un poème Qu'on aurait peut-être admiré.
Il poursuivit sa longue tâche Tout seul dans son pauvre réduit, Vingt ans, sans dégoût, sans relâche, Sans repos de jour ni de nuit.
Il se disait : ma vie est triste; Mais, quand le jour sera venu, Le monde saura quel artiste 11 avait longtemps méconnu.
Le jour viendra, le jour arrive.
Allons, cher poète, en chemin !
La renommée est lugitive, Et la gloire te tend la main.
Eh ! bien, n'entends-tu pas? C'est l'heure. Allons, dormeur, éveille-toi !
Non : tu restes dans ta demeure Et fermes ton livre : Pourquoi ?
— Pourquoi? la critique peut-être Prendra mon ouvrage en pitié ; Le monde, s'il veut le connaître, L'aura dans un jour oublié.
Non, je veux croire à mon génie.
La mort ou l'immortalité !
Mieux vaut l'espérance infinie Que l'étroite réalité. —
Brise le moule, pauvre artiste ; Savant, referme le compas, Le chef-d'œuvre est fait, il existe, Et les hommes ne l'auront pas.