‹ Nouvelles chansons à dire ou à chanterChapitre 65 sur 166 · LE CONSTRUCTEUR · texte numérisé non relu

LE CONSTRUCTEUR

Il a plu longtempts dans les monts:

La rivière jaune et gonflée

Emporte débris et limons

Du haut pays à la vallée.

C'est un torrent ; dans sa fureur

Il a fait la plaine déserte ;

Adieu l'espoir du laboureur,

Le pré mûr et la moisson verte !

C'est un ruisseau vaseux et lourd

Qui va rasant les édilices,

Se détourne, s'égare et court,

Laissant partout ses immondices.

C'est la ruine ; et cependant.

Aucune digue, nul obstacle :

L'homme s'arrête regardant

La nouveauté d'un tel spectacle !

Constructeur, ne te lasse pas; Avec l'équerre et le compas,

Poursuis ton œuvre accoutumée.

Mais laisse à l'abri ton vaisseau ; Il reprendra le fil de l'eau, Quand l'eau sera pure et calmée.

Ce torrent profond et puissant, C'est la décadence et ia honte, C'est le goût français qui descend, C'est le goût barbare qui monte ; C'est le naufrage et le tombeau D'un esprit qui fit notre gloire.

Ce qui fut bien, ce qui fut beau N'est plus qu'un thème dérisoire.

Notre bon sens n'oppose rien Au flux fatal qui nous dirige ; Pas un accord des gens de bien ; Le gouff"re donne le vertige.

Le riverain naïf s'endort, Les yeux fermés à la lumière ; Il ne voit pas le flot qui mord Le sol où s'assied sa chaumière.

Constructeur, ne te lasse pas ; Avec l'équerre et le compas, Poursuis ton œuvre accoutumée.

Mais laisse à l'abri ton vaisseau ; Il reprendra le fil de l'eau, Quand l'eau sera pure et calmée.

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