‹ Nouvelles chansons du Chat noirChapitre 3 sur 19 · LE BOUQUET · texte numérisé non relu

LE BOUQUET

Symbolique ainsi qu'un ancien prophète, Je veux mettre dans ton bouquet de fête De mon cœur flétri l'image parfaite.

Il sera vraiment bizarre : je veux Qu'en l'apercevant, un frisson nerveux T'agite soudain, des pieds aux cheveux.

J'attendrai que vienne un soir de tempête, Où le vent mugisse, où la foudre pète Avec des éclats brusques de trompette.

Au loin tinteront de vagues beffrois,

Sonnant un tocsin fécond en effrois

Dans la nuit humide et dans les airs froids.

Lors, le sein rongé d'affres inconnues.

Au-dessus du monde et tout près des nues. Seul je m'en irai par lès roches nues.

Car sous les anneaux du spleen qui me mord. Comme un misérable en proie au remord, J'ai de ces désirs d'horreur et de mort.

Moins vifs que les feux bleus de ta paupière, Les éclairs viendront frapper sur la pierre Comme des zigzags ardents de rapière.

Or, par les sentiers aimés des bouquins, La chair déchirée aux buissons taquins, Je viendrai cueillir de jaunes lichens,

Des mousses gris pâle, herbes de l'automne. Des feuillages tels que ton œil s'étonne Devant leur aspect triste et monotone.

Puis je descendrai, pareil aux devins, Vers les endroits fuis des oisillons vains, Dans les antres noirs et les vieux ravins ;

Je me suspendrai comme les sorcières Au bord des torrents de'valant des pierres Et s'éparpillant en mille poussières,

Et j'arracherai les ronces; mes bras Racleront les rocs que je tondrai ras, Et j'émonderai les houx scélérats;

Et je fouillerai la haie et la sente, Cherchant la ciguë âpre et malfaisante, Et l'ortie à la piqûre cuisante...

Ainsi je ferai, Mie, appareillant Une flore étrange et lugubre, ayant Le renom mauvais ou l'air effrayant.

Et dans cet amas farouche, où voltige, Papillon des deuils, mon sombre vertige. Je planterai, droit et fier sur sa tige.

Un lis plein de grâce et de majesté, Répandant de son calice argenté Des parfums joyeux et de la clarté,

O très chère ! car mon amour candide Au sein de mon âme horrible et sordide Verse doucement sa blancheur splendide.

Au hasard de mes souvenirs, je citerai encore f Ancienne, la Pyrénéenne, la ballade de la Fiancée. Que de joyaux de prix dans ce recueil des Fauves où le poète, déjà miné par le mai qui devait l'emporter, mit toutes ses souffrances et tout son cœur!

Mort aussi, Charles Gros! Et celui-là, par ses facultés si diverses, son esprit presque universel, aussi apte à saisir les hautes spéculations métaphysiques qu'à rendre les côtés comiques de l'existence, je dirais même son génie, celui-là mérite bien une mention spéciale. Qui n'a été pris d'un fou rire irrésistible en entendant Coquelin cadet réciter VObsession, l'Homme raisonnable, le Hareng saur, le Bilboquet, ces monologues premiers-nés du genre, car Charles Cros est l'inventeur du monologue et, du premier coup, il l'a poussé à sa perfection! Qui croirait que l'auteur de ces morceaux désopilants est le même qui composa les idéales poésies du

Coffret de Santal! Et ce n'est pas tout : ce poète, ce musicien exquis était en même temps le plus grand physicien du siècle. Dès 1867, il réalisait la photographie des couleurs; on sait comment, le 3o avril 1877, huit mois avant la découverte d'Edison, il donnait à l'Académie une description complète, totale, définitive, du phonographe? Le radiomètre de Crookes, le photophone de Bell, il les avait devinés, imaginés, décrits et précisés dans sa Mécanique cérébrale^ cette étonnante algèbre des rythmes et des formes qui suffirait à elle seule pour lui faire une place à côté des psychologues les plus subtils. Charles Gros avait du reste de qui tenir : il appartenait à une famille titrée en originalité, indépendance et hardiesse d'esprit; qu'il me suffise de citer son frère, le docteur Antoine Gros, qui nous a conduits dans le Problème sur les cimes vertigineuses de la pensée en nous montrant l'univers dans l'atome. Tout cela, on le savait dans le petit cénacle des Hydropathes, où il était choyé comme poète; mais humble, timide et modeste, il ne parlait jamais de lui-même, et il fallut la plume autorisée d'Emile Gautier pour rendre à sa mémoire pleine et entière justice dans les colonnes du Figaro (3 avril 1891). Malheureusement, Gros, comme beaucoup de grands artistes, ignorait l'art de tirer un profit commercial de ses œuvres, et alors que ses monologues enrichissaient tant de diseurs de profession, il ne réussissait qu'à végéter dans la misère. Les paroles par lesquelles É. Gautier termine son article seront toujours d'actualité :

« De bonne foi, je crois avoir fait œuvre de justice et travaillé pour l'honneur de la patrie française, dont Gros ne fut que le Pic de la Mirandole alors qu'il aurait pu en être le Gœthe. Peut-être cela fera-t-il comprendre aux philanthropes de profession que la protection des hommes de génie, condamnés trop souvent à mourir avant l'heure, cervelle pantelante et cœur crevé, de la bêtise et de l'injustice ambiantes, n'est peut-être pas d'un moindre intérêt social que la protection des idiots, des infirmes, des nègres, des repris de justice et des animaux. »

Mais revenons à la petite scène des Hydropathes. Tantôt c'était Rollinat, le continuateur de Baudelaire, au timbre puissant, au geste épileptique, qui nous faisait frissonner

d'horreur avec les poèmes étranges des Névroses^ comme Mademoiselle Squelette^ la Buveuse d'absinthe :

Pauvre buveuse d'absinthe, Elle était toujours enceinte.

OU encore la Ballade du cadavre :

Oh ! qu'il te soit donné, Flamme, sœur de l'Eclair,

O toi qui fais claquer dans l'air Ta langue au sept couleurs, élastique et follette, D'épargner au cadavre, avec ion baiser clair, La pourriture lente et l'ennui du squelette!

Tantôt c'était Jules Jouy qui cherchait sa voie de chansonnier dans des monologues de l'effet le plus grotesque, comme la Soupe et le Bœuf et les Bancs.

Le Mouël disait en ses poèmes bretons les joies et les tristesses de la vie du marin : Père Jean, qu'on ne pouvait se lasser d'entendre et qui eut les honneurs de la Revue des Deux Mondes, ou la Ballade du violoneux.

Poète et dessinateur comme Georges Lorin, c'était lui qui avait la mission de présenter dans IHydropathe, — car les Hydropathes avaient un journal, — la caricature des membres du cercle. Et, de fait, Le Mouël est devenu l'un des meilleurs caricaturistes des journaux illustrés.

Que de noms il faudrait citer, presque tous arrivés à la notoriété : Richepin, Gaston Sénéchal, Georges Rodenbach, Paul Marrot, Paul 'Verlaine, Félicien Champsaur, Joseph Gayda, Charles Leroy, qui débitait avec un incomparable brio les épisodes de son colonel RamoUot; Armand Masson, dont les vers délicats et pleins de sentiment me trottent encore dans la tête. Oyez plutôt :

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