‹ Nouvelles chansons et poésiesChapitre 3 sur 131 · N° XXXII · texte numérisé non relu

N° XXXII

L'an qui s'écrit mil cinq cents, En la soixante-huitième année, L'on vit grande nouvelle A Bruxelles, en public.

Un prince de grande puissance,

Le comte d'Egmont, Marche comme un agneau à la boucherie Son heure et ses instants étaient venus.

Et l'on vit pleurer amèrement Bien des femmes, bien des hommes, A Bruxelles, dans les murs.

Sur le comte, si noble homme.

Courageusement il marche vers le lieu Où il devait mourir.

— ((0 vous, seigneurs et bourgeois, N'y a-t-il aucune grâce ? »

« Grâce pour moi, pauvre comte !

Grâce pour moi, si noble chevalier ! » • Mais il n'obtint pas de réponse.

Le comte dit : ce Marchons 1 »

Le comte prit sans tristesse Un coussin et le mit à terre, Là où il allait subir la mort ; Puis, il s'agenouilla.

Il joignit les deux mains Et leva le regard vers le ciel, Adressant sa prière à Dieu, Le comte, ce noble sang !

Lorsqu'il se fut agenouillé

Et que SCS mains furent jointes,

Un a tiré le glaive

Dont il abattit la tête du comte.

On vit jaillir à flots Ce noble sang d'un toison d'or, Que Dieu poursuive la vengeance Du comte d'Egmont !

Les deux derniers vers de cette admirable chanson traduisent le cri de la conscience publique de l'époque. Dieu a entendu la plainte et le vœu du poète flamand.

Quoique ces strophes soient dépouillées de leur idiome original, du prestige de la rime et de la mélodie, n'y sentez-vous pas tressaillir l'âme de ces Belges héroïques qui, dans les luttes des communiers et des gueux contre le despotisme et l'intolérance, ont écrit de leur sang Tune des pages les plus glorieuses de l'histoire du monde ?

Vous le voyez, en Belgique comme en France, les chansonniers poursuivent le même but ; ils sont partout et toujours avec les opprimés contre les oppresseurs.

Il n'est pas possible de redire ici les nombreux couplets où la chanson française a le courage d'affronter les bastilles pour lancer au débordement des courtisans et des princes l'apostrophe véhémente de la vérité.

Galante et guerrière sous François P'' ; égarée de sa voie, sous Henri II et Charles IX, par les tristes guerres de religion où les frères frappaient leurs frères ; cinglant du fouet de la satire les mignons de Henri III, la chanson devient bientôt hcencieuse comme les moeurs de la cour, moeurs qu'elle peignait pour les flétrir.

Ainsi que le latin,

Le Français dans ses mots bravait l'honnêteté.

Quelques vers où le lecteur sera complètement respecté vous donneront cependant une idée de l'audace de la poésie populaire.

Sur l'excessive économie de Henri IV, vertu qu'on n'eût pas dû railler : elle est trop rare chez les rois :

Henri quatre donnait bien peu, Toutefois, en sortant du jeu, Après une assez grosse perte, n me jeta sa bourse verte, Et l'œil gauche il m'en effleura Qui depuis toujours en pleura.

Sur le roi Louis XIII qui *rasait très bien et fit un jour la barbe à tous ses officiers, en ne leur laissant qu'un petit toupet au menton :

Hélas ! ma pauvre barbe Qu'est-ce qui t'a faite ainsi ?

C'est le grand roi Louis, Treizième de ce nom Qui toute a ébarbé sa maison

Laissons la barbe en pointe

Au cousin de Richelieu

Car, par la vertudieu !

Ce serait trop oser

Que de la lui prétendre raser.

Ces couplets médiocres ont cependant le mérite de faire ressortir énergiquement la force de Richelieu et la faiblesse du souverain qui mérita cette épitaphe :

Il eut cent vertus de valet, Et pas une vertu de maître.

Mais la chanson était une majesté autrement vaillante que le roi Louis XIII. Elle n'épargnait pas Richelieu dont elle troubla souvent le sommeil. Le grand cardinal était excessivement sensible aux attaques de la presse.

Les couplets satiriques abondèrent surtout, d'abord sous la fronde, contre Louis XIV et Mazarin, puis contre le Régent et Louis XV.

Le pouvoir pressurait le pauvre peuple et donnait à la France le spectacle honteux du vice et de l'hypocrisie recouverts de la pourpre royale.

Louis XIV avait ruiné la France. On imprima l'épigramme suivante dans la Gazette de Leyde :

Cette fameuse banqueroute Que fait Louis en sa déroute Remplit bien la barque à Caron.

Il est si pauvre en son vieux âge Qu'on craint que la veuve Scarron N'ait fait un mauvais mariage.

Pour juger de l'effet produit par des couplets frappant juste, songeons qu'une chanson ridicule peut quelquefois ridiculiser le nom d'un honnête homme, témoin les couplets contre M. le maréchal de la Palice, mort glorieusement en 1525, à la bataille de Pavie. Pendant la minorité de Louis XV, M. de Sartines les a fait interdire à tous les chanteurs du Pont-Neuf. Cette sage mesure n'a pas empêché ces couplets d'arriver jusqu'à nous.

Dans le déluge de chansons dirigées contre le Régent et Louis XV, les plus terribles paraissaient sans nom d'auteur, et faisaient pressentir un prochain cataclysme. D'autres nous apportent des noms qui ne seront pas oubliés. Par le talent de Panard la chanson, mieux tournée, reste

vive, gauloise et satirique ; mais elle devient d'un cynisme repoussant avec Piron et descend avec Collé, le chansonnier des halles, jusqu'au genre burlesque et poissard.

Eugène Scribe, dans son discours de réception à l'académie française, prononcé le 28 janvier 1836, a fait VÉloge de la chanson.

Scribe a traité ce sujet au point de vue exclusivement français, et ce point de vue est immense. On trouve dans ce discours des aperçus ingénieux, des citations heureuses, des appréciations historiques très judicieuses qui intéressent vivement le lecteur. L'écrivaift français s'attache surtout à prouver que ce n'est pas, comme on l'a prétendu, dans la comédie, mais bien dans la chanson que se reflètent l'esprit et les mœurs de chaque époque. Il y réussit pleinement.

Léloge de la chatison est un travail très remarquable, mais dont je regrette la conclusion. La voici :

« Ainsi, et combattant toujours pour la liberté, la chan- « son l'a conduite à travers mille écueils depuis les pre- « miers temps de la monarchie jusqu'aux jours où la cause « qu'elle défendait depuis si longtemps, a enfin triomphé, « et alors son oeuvre a été terminée. Qu'aurait-elle fait de « ses allégories satiriques, de ses allusions malignes, de « ses demi-mots piquants, lorsque, autour d'elle et sans « obstacles, la pensée jaillissait de toutes parts ? Aussi, « voyant venir à elle la liberté de la presse, sa puissante « aUiée, la chanson s'est reposée n'ayant plus rien à faire. « Ainsi dans les rues de nos cités, on estime ces phares « légers et mobiles dont la faible lueur nous guida pendant « la nuit ; mais quand luit le grand jour, quand brille le « soleil, on éteint le fanal.

« Fasse le ciel qu'on n'ait point à le rallumer !

« Lorsque dans tous les temps, le tombeau de la tyran- « nie a été celui de la chanson, désirons, pour le bonheur « du pays, qu'elle n'ait jamais occasion de renaître, que " nos libertés soient toujours défendues par d'autres que « par elle, et que son éloge que je viens de prononcer soit « son oraison funèbre ! n

Hélas ! Messieurs, il fait souvent noir dans le ciel de l'humanité.

Quoi qu'en ait dit Eugène Scribe, cet écrivain distingué, cet honnête homme que j'honorais vivant, et dont j'honore la mémoire, non, la chanson n'est pas morte ; son rôle n'est pas fini dans le monde ; ce rôle elle continuera à le remplir tant qu'elle verra en face d'elle une erreur et un préjugé, tant qu'il y aura des misères à consoler, des petits à éclairer, tant qu'il restera des mères pour veiller au berceau des enfants.

Et si la vérité, de ses rayons vivifiants et fécondants, venait enfin inonder notre vieux globe, la chanson parlerait encore : Est-ce que les oiseaux, l'été, ne saluent pas chaque jour le lever du soleil ?

Et d'ailleurs, la liberté de la presse ne s'égarait-elle pas jusqu'à la plus incroyable licence quand la grande révolution française fit éclater une chanson immortelle comme cette date de l'affranchissement humain ?

C'est au bruit de la Marseillaise que les soldats de la république

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas.

Belles paroles suivies d'un vers que nous, Belges, nous ne pouvons redire sans un froissement au cœur :

Le Rhin lui seul peut retremper nos armes.

Béranger n'est pas toujours chauvin.

C'est en chantant que les girondins marchaient à la mort.

C'est en répétant les strophes enflammées de ses poètes que l'Allemagne de 1813, sanglante encore de ses défaites, se releva pour combattre et pour vaincre le colosse impérial.

C'est aux accents de la Brabançonne que nos volontaires de 1830, soldats improvisés, ont su conquérir enfin l'indépendance et la liberté de notre chère patrie.

Certes, la chanson ne conduit pas toujours à la victoire, mais toujours elle réveille plus ardent dans les masses, l'enthousiasme par lequel l'homme sait mourir pour les saintes et nobles causes.

La chanson du xix® siècle, sous le premier Empire, la restauration et la monarchie de 1830, jette la gaieté et l'esprit à pleines mains sur la société française.

On entend la voix de Ségur, poète anacréontique ; d'Armand Gouflfé, l'auteur de Plus on est de fous, plus on rit ; d'Emile Debraux qui, malgré la négligence de son style, restera par quelques pages remplies de grâce, de sentiment et de patriotisme ; de Désaugiers, le type complet et charmant du chansonnier français ; de Béranger, plus lyrique, et par qui, même dans la gaudriole, la forme de la chanson s'épure et s'élève.

L'idée humanitaire commence à se faire jour en France à travers l'idée nationale jusque là trop exclusive :

égaux par la vaillance

Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, Peuples, formez une sainte alliance Et donnez-vous la main.

La muse, emprisonnée avec Béranger, aux mauvais

jours de la restauration, puise dans sa captivité des couplets retentissants qui hâteront la chute de Charles X et l'avènement de la maison d'Orléans.

Malheureusement, c'est en opposant le prestige militaire de Napoléon au terre à terre intolérant de Louis XVIII et de son successeur que la chanson a lutté pour la liberté. Ce fut une profonde erreur, mais une erreur du temps.

Hâtons-nous de dire que l'Empereur, debout, n'a jamais été chanté par Béranger qui lui lança, au contraire, une satirette assez inoffensive, mais très remarquable : Le roi d'Yvetot.

La chanson arrive au premier rang parmi les ouvrages littéraires.

Les cœurs vraiment français répètent les refrains qui -pleurent sur les revers et exaltent les gloires de la France.

Quittant les hauteurs où planent les chants patriotiques, permettez-moi de vous entretenir un instant de la chanson populaire, j'entends celle qui s'adresse directement à la classe travailleuse. C'est l'œuvre de nos jours : elle date de 1848.

La chanson populaire cherche à réaliser tout ce qui, physiquement et moralement, peut améliorer le sort de l'ouvrier.

Écho de tant d'esprits supérieurs, de tant de cœurs généreux qui, vrais amis de l'humanité, se dévouent à ce but sublime de dissiper les ténèbres et de répandre la lumière, il n'est pas une chose juste, utile que la chanson populaire ne réclame ardemment au nom des travailleurs. Mais en indiquant au peuple tous ses droits, elle lui rappelle aussi tous ses devoirs. Repoussant des dédains aveugles et stupides, la chanson populaire honore le travail et dit que le travail honore ; à ses yeux les plus grands sont ceux

qui sont les plus utiles ; elle répète aux travailleurs ce mot d'un génie de l'antiquité :

L'homme porte un front haut pour regarder les deux.

La chanson popiilai7^e, c'est la fée bienfaisante de l'artisan et du laboureur. N'eût-elle que cette mission au monde, d'égayer et de glorifier le travail, que sa mission serait haute et sainte.

Elle rend plus léger le poids des durs labeurs ^

Un journal hollandais, le Daghlad d'Utrecht, a publié, le V octobre 1866, une causerie belge, due à la plume de M. Van Lée, de Yhidépendance, où l'auteur fait ressortir l'importance réelle des chansons populah^es. Voici un extrait de cette causerie :

« Le pauvre d'esprit n'est-il pas le paria de la Société ? C'est lui cependant qui réclame notre aide avant tout. Mais où trouver le véhicule qui puisse pénétrer jusque dans les couches inférieures de la société ? Ce ne sont certes pas les congrès en général, ni les comptes rendus des journaux, ni les annales des congrès. J'en connais un qui ouvre toutes les portes : c'est la chansoyi populaire, v

Viennent ensuite pour ceux qui ont tracé cette nouvelle voie à la chanson, des éloges qui reviendront plus justement aux écrivains qui l'élargiront dans l'avenir.

En Belgique, en France, la chanson populaire a trouvé de nombreux échos dans l'atelier et dans la rue.

Quelques critiques pour contester l'etïïcacité de cette chanson, ont confondu la vogue avec la popularité. Les

1. Vers emprunté à une charmante pi'èce de poésie que M. Charles Rogier a adressée à l'auteur.

org"ues de barbarie, disent-ils, traînent par les chemins Glycère et Rien nest sacré pour un sapeur. Donc, suivant eux. le peuple accepte et répète, sans discernement, les couplets mauvais ou moraux. Sans doute trop de refrains, drôles, bêtes, souvent malsains, nous arrivent portés par un air entraînant ou joli, mais ces refrains se succèdent les uns aux autres et disparaissent tour à tour pour ne reparaître jamais.

Il en est d'autres qui, après une longue existence, sont redits à l'unisson, aux jours de fête par les ouvriers. Ceux-ci sont sortis du cœur du poète, ils vont droit et restent au cœur du peuple : voilà la chanson p)opulaire dans la véritable acception du mot.

Malgré le culte du veau d'or, l'honneur et le travail sont à l'ordre du jour.

Laissez passer et tomber la chanson ignoble : elle fera surgir d'éloquentes protestations : c'est le fumier qui fait croître l'épi.

Je suis fier de le dire en terminant, la chanson a laissé une trace lumineuse à travers les âges.

De nos jours, c'est un levier puissant entre les mains de ces grands enfants, parfois enfants terribles qu'on appelle les poètes. C'est une toute petite chose, c'est une force merveilleuse. Continuant son œuvre civilisatrice, elle voudrait faire pénétrer partout les robustes idées de la saine démocratie qui prêche l'amour et la fraternité. Elle agite encore les grelots de la folie, elle rit encore au nez de la sottise et de la vanité ; comme le Champagne elle pétille encore au dessert ; mais, avant tout, elle défend les humbles contre les superbes ;

Elle célèbre la gloire des aïeux ;

Elle chante les communes flamandes qui, dès le xiv^

siècle, ont semé la liberté du monde, et la France de 89 qui, dans un splendide effort, en recueillit la moisson ;

Elle chante le foyer, la patrie, l'instruction, la paix, le travail pour élever l'âme du peuple ;

Elle chante la nature pour monter jusqu'à Dieu.

La chanson est vieille comme le monde.

Si quelque jour la race humaine actuelle doit finir et si un être moins imparfait, partant plus près de Dieu, apparaît sur le globe, la chanson n'aura pas péri tout entière ; l'homme nouveau l'entendra comme nous, mieux que nous, dans le gazouillement des oiseaux, dans la symphonie des forêts où le vent s'agite et dans le bruit formidable des flots.

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