LA CHANSON
La chanson est vieille comme le monde.
L'homme des temps primitifs, en entendant les mille bruits de la nature, a dû comprendre qu'il avait une voix dans son âme et, dans les bégaiements de l'art, jeter les premières notes de l'hymne sans fin de l'humanité.
Suivant Hérodote, la poésie chantée était connue des Égyptiens.
Les poètes antiques, les rapsodes allaient par les cités et les bourgs en récitant leurs vers, sur une mélodie qui leur prêtait plus de charme.
Les accents de Tyrtée excitaient l'ardeur beUiqueuse des Spartiates.
1. Prononcé, en séance publique, le 13 avril 1868, par l'auteur, en sa qualité de Vice-Président de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut.
David chantait en dansant devant l'arche. Nous n'oserions plus en faire autant.
Oubliant la magnifique origine de la chanson, un des plus brillants esprits du xYiif siècle a écrit : « Ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante ». Beaumarchais ne se rappelait donc pas la plus belle chanson à boire qui ait été produite dans la Grèce antique ? Je veux parler du Chant bachique d'Anacréon.
N'ayez pas peur. Messieurs, je ne sais pas le grec.
J'emprunte le Chant bachique à Paul-Pierre Rable qui a traduit Anacréon en vers imitatifs :
Quand je bois à mon gré du vin, Mon cœur, épanoui soudain, Chante les muses à voix claires.
Quand je bois à mon gré du vin Je vois s'enfuir souci, chagrin, Pensée instante, à la colère Des vents soulevant l'onde amère.
Quand je bois à mon gré du vin, Bacchus, tout joyeux et badin, Sourit au nectar dont la sève Dans les airs embaumés m'enlève.
Quand je bois à mon gré du vin.
En couronnant mon front serein De la tresse que j'ai cueillie, Je chante la paix de la vie.
Quand je bois à mon gré du vin Que comme en un profond bassin Mon âme nage dans ma coupe, Des danseurs j'anime la troupe.
Quand je bois à mon gré du vin, Pour moi tout seul en est le gain, C'est le seul qu'avec moi j'emporte, Car, nous morts, toute joie est morte.
Quelle œuvre complète et quelle traduction ! Je m'attends à l'objection : cette chanson est une ode. Eh ! sans doute : n'est-ce pas le titre dont la critique ennoblit de nos jours encore les couplets animés d'un souffle puissant ? Plusieurs odes d'Horace sont en réalité des chansons où l'auteur, le front ceint d'un pampre vert, sourit au plaisir et au vin de Falerne.
Parmi les nombreuses chansons à boire du caveau, une seule, intitulée : Plus on est de fous, plus on rit, s'élève à la hauteur du Chant bachique. Ajoutons que le chansonnier français, en parlant du séjour des morts, nous montre, dans un éclat de rire, un rayon d'espoir et d'immortalité :
Nous serons là-bas tous ensemble :
Plus on est de fous, plus on rit.
Tandis qu'Anacréon termine son poème, si riche d'idées et de coloris, par cette pensée désolante :
Car, nous morts, toute joie est morte.
Chez les Gaulois, les bardes, couverts d'un long vêtement, bleu comme le ciel qu'ils invoquaient aux jours solennels, chantaient les louanges des dieux et des héros.
Ainsi que les druides, ils étaient inviolables et sacrés. La nationalité gauloise disparue, les bardes se réfugièrent, avec les anciens Bretons, en Angleterre.
L'Ecosse redit les poésies d'Ossian, qui, du fond du iii^ siècle, sont venues jusqu'à nous.
La chanson règne partout. Elle se transforme selon la nature des peuples, des temps et des lieux. Elle porte l'empreinte ineffaçable des époques qu'elle traverse et dont elle nous apporte les échos. On a pu dire avec raison : La chanson, c'est de l'histoire.
Les romances du Cid, qui eurent l'honneur d'inspirer le grand Corneille, peignent exactement les mœurs de l'Espagne du moyen âge et ses luttes héroïques contre les Mores.
Les ballades sentimentales ou fantastiques, le lieder, révèlent bien le caractère de la rêveuse et poétique Allemagne.
En Angleterre, vers L300, les ménestrels possédaient le privilège de s'introduire dans la somptueuse demeure et de s'asseoir à la table des prélats, des comtes et des barons. Ils devaient payer leur écot en chansons.
Combien de chansonniers seraient heureux de voir renaître l'âge d'or des ménestrels.
Loin de flatter leurs hôtes redoutables, les ménestrels, par leur verve hardie, inquiétèrent souvent les grands et les rois eux-mêmes.
Avant le viii® siècle, on chantait en France, mais en latin, avec rimes, ce qui faisait pressentir de bien loin la poésie en langue vulgaire. Sous Louis XIII, l'usage des couplets en latin rimé n'avait pas complètement cessé d'exister : le cardinal de Richelieu en fît composer par Chastellet, contre le garde des sceaux De Marillac.
La chanson de Roland, écrite en roman, est la plus fameuse du moyen -âge ; elle fut chantée à la bataille d'Hastings, le 14 octobre 1066 ; trois cents ans plus tard, c'était encore au récit des exploits de Roland que les preux marchaient au combat.
Les troubadours et les trouvères célébraient les amours, les tournois, les batailles des seigneurs et des princes. Leur voix s'efforçait d'adoucir les mœurs du rude et sombre moyen âge, où seules la foi naïve et la gaye science laissaient tomber une éclaircie.
A l'époque des croisades, les poètes, qui avaient osé tant de fois railler les écarts des chevaliers et des moines, se joignirent à la noblesse et au clergé pour prêcher la guerre sainte. Ils comprenaient instinctivement, ces chantres aimés de la multitude, qu'ils mettaient leur cœur et leur voix au service de la civilisation. Déjà, les Sarrasins avaient menacé d'envahir l'Occident ; il fallait repousser vers l'Asie le mahométisme qui moralement écrase la femme, pour laisser au christianisme, qui la rehausse, tous ses moyens d'action sur l'Europe féodale. L'avenir de la société était au foyer chrétien.
Les chants amoureux, chevaleresques, croyants ou satiriques des troubadours et des trouvères reproduisent la physionomie turbulente, agitée de ces temps pieux et terribles. Ces chants offrent des portraits et des tableaux toujours simples, mais parfois effrayants de vérité. Le moyen âge semble y revivre.
Bientôt, hélas ! à la voix du fanatisme religieux, les troubadours provençaux vont disparaître dans les massacres organisés, dans les bûchers dressés pour détruire les Albigeois.
La chanson n'est pas morte avec les troubadours : pour
défendre la liberté humaine, elle sortira des flammes du bûcher avec des accents plus vigoureux qu'autrefois. Saint Louis va recueillir l'héritage du malheureux Raymond de Toulouse, la France va s'agrandir, quelques voix provençales exhaleront encore la plainte éclatante de la muse vengeresse ; mais le midi commence à subir l'influence des peuples où règne le roman wallon.
Moins élégante, moins harmonieuse que l'œuvre des troubadours provençaux et italiens, l'œuvre souvent imparfaite des trouvères de la France septentrionale et du pays wallon, eut cependant la gloire de donner naissance à cette magnifique langue française fixée par le génie de Biaise Pascal, et consacrée aujourd'hui par tant d'immortels ouvrages.
Mais que de temps, que d'efforts avant d'arriver même au chansonnier Corbueil, dit Villon, auquel Boileau rend justice dans son art poétique ; il le loue :
D'avoir su le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Simple, naïf et badin, ce poète eut l'insigne faveur d'être protégé par deux rois. Louis XI lui sauva la vie : Villon avait été condamné, pour vols, à périr par la corde : c'était la seconde fois. François F'' qui aimait ce chansonnier, chargea Marot de donner une édition correcte de ses œuvres.
La véritable chanson française a su poindre enfin ; pleine de sel gaulois, de fines railleries, d'épigrammes parfois cruelles, elle va parler le langage illustré par le talent de Montaigne.
Le Français, né malin, créa le vaudeville.
J'ai hâte de le dire, en l'honneur de la Belgique, pendant que le roman wallon enfantait laborieusement la langue française, nos frères des Flandres, dans un idiome déjà achevé, chantaient avec les intimes sentiments du •coeur, l'amour de la patrie et de la liberté.
Hélas ! Messieurs, si j'ignore le grec, je ne sais pas davantage le flamand.
Je regrette qu'on n'ait pas réalisé la grande idée exprimée par M. Hubert Dolez au sein du parlement belge, elle se résume en quelques mots : Forcer les enfants à apprendre le flamand et le français dans toutes les écoles primaires de l'État. Si cette idée était mise en pratique, le niveau intellectuel de la patrie s'élèverait encore car tous les Belges posséderaient, si je puis m'exprimer ainsi, la clef des langues du nord et la clef des langues du midi.
Cependant j'ai le bonheur de pouvoir parler ici de la chanson flamande, grâce au précieux concours de mon ami Henri Conscience.
Il existe beaucoup d'anciennes chansons flamandes, surtout de l'époque de la réforme et des gueux. Un beau recueil imprimé à Gand, en 1848, sous les auspices de feu M. Willem s, en contient 258, la plupart avec les airs notés. Une des plus curieuses est celle qui porte le n° v, et qui est de la propre main de Jean P"" duc de Brabant, mort en 1294. C'est une chanson d'amour, dont voici la traduction littérale :
Un beau matin de mai,
Je m'étais levé.
Dans un joli petit jardin
J'allai folâtrer.
Là je trouvai trois damoiselles,
Elles étaient si belles 1
L'une après l'autre chanta :
Harba lorifa, harba lorifa, barba lorifa.
Lorsque je vis les belles fleurs
Dans le petit jardin,
Et que j'entendis les douces mélodies
Des tendres damoiselles,
Mon cœur se réjouit et chanta :
Harba lorifa, etc.
Alors je saluai la plus belle
Entre toutes,
Et l'enlaçai de mes bras !
Mais, lorsque je voulus au même moment
La baiser sur ses lèvres roses,
Elle s'écria : Halte là, halte là :
Harba lorifa, etc.
Que pensez-vous de ces couplets flamands du xiif siècle ? peut-on imaginer quelque chose de plus frais et de plus gracieux ?
Passons tout d'un coup au rf xxviii de l'ouvrage publié par Willems. C'est une espèce de complainte qui célèbre le triomphe de Charles-Quint à Pavie. Elle est très longue. Conscience nous donne seulement la traduction de la première strophe :
Qu'avec joie éclatent nos chants
En l'honneur de l'Empereur, ce noble sang,
Qui maintenant a vaincu son ennemi
Et l'a jeté à terre sous ses pieds !
Le doux lys
Perd courage ;
Bourbon vaillant
Garde nos côtés ; Le roi de France est notre prisonnier.
Jamais nouvelle plus joyeuse ne vint dans le pays.
Le B° XXXIII est la fameuse chanson Wilhelmus Van Nassouwen, chant de foi et de guerre des Gueux. Elle est longue de 120 vers. Belle, énergique et profonde, elle rappelle les convictions rehgieuses du temps, poussées jusqu'au fanatisme.
Voici l'un des couplets portant le n" xxxv :
Aide-toi, le ciel t'aidera
A briser les liens des tyrans.
Pauvres Pays-Bas désolés I Vous portez déjà la corde au cou :
Debout ! bougez vos mains énergiques !
L'orgueil espagnol, faux et méchant, Vous envoie un bourreau impie
Pour vous rendre impies.
D'autres chants historiques portent les titres suivants : Le départ d'Albe. — Victoire des Gueux contre les Espagnols, 1574. — Complainte des membres des sociétés de Rhétorique emprisonnés à Lierre. — Filles flamandes, gardez-vous des barbes pointues des Espagnols, etc.
Dans les 258 chansons réunies en recueil par M, Willems, il y en a de tout genre. Plusieurs ont la forme de complaintes ; mais un grand nombre, surtout les chansons d'amour et les chansons à boire, ont des rythmes légers, des vers courts et mêlés, des refrains singuliers ou spirituels, ce qui leur donne à peu près la coupe de la chanson actuelle. Je ne puis mieux terminer cette esquisse sur la chanson flamande qu'en vous faisant connaître les couplets intitulés : La mort cVEgmont. Cette pièce a une forme plus élégante et moins naïve que la traduction littérale ne le fait supposer :