‹ Nouvelles (volume 2)Chapitre 15 sur 34 · LE BIBL10MANE · texte numérisé non relu

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ment a la ceinture que la gaine aux couteaux du grandpère de Jeannot ! Maintenant, quelle pitié! vous n'y voyez plus que les ineptes rogatons de cette littérature moderne qui ne sera jamais de la littérature ancienne et dont la \ic s'évapore en vingt-quatre heures , comme celle des mouches du fleuve Hypanis : littérature hien digne en effet de F encre de charbon et du papier de bouillie que lui livrent a regret quelques typographes honteux , presque aussi sots que leurs livres ! Et c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir qui n'ont presque pas changé de destinée en quittant la hotte aux haillons du chiffonnier ! Les quais ne sont désormais que la Morgue des célébrités contemporaines !

Il soupira encore et je soupirai aussi, mais ce n'étoit pas pour la même raison.

.l'étois pressé de l'entraîner, car son exaltation qui croissoit a chaque pas sembloit le menacer d'un accès mortel. Il falloit que ce fut un jour néfaste , puisque tout contribuoit à aigrir sa mélancolie.

— ^ oilà , dit-il en passai] t , la pompeuse façade de Ladvocat, leGaliot du Pré des lettres abâtardies du dix-neuv ième siècle , libraire industrieux et libéral , qui aurait mérité de naître dans un meilleur âge, mais dont l'activité déplorable a cruellement multiplié les livres nouveaux au préjudice éternel des vieux livres ; fauteur impardonnable à jamais de la papeterie de coton, de l'orthographe ignorante , el delà vignette maniérée, tuteur fatal

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de la prose académique et de la poésie à la mode; comme si la France avoit eu de la poésie depuis Ronsard et de la prose depuis Montaigne ! Ce palais de bibliopole est le cheval de Troie qui a porté tous les ravisseurs du palladium , la boîte de Pandore qui a donné passage a tous les maux de la terre ! J'aime encore le cannibale, et je ferai un chapitre dans son livre, mais je ne le verrai plus '

\ oilkj continua-t-il, le magasin aux vertes parois du digne Crozet, le plus aimable de nos jeunes libraires, l'homme de Paris qui distingue le mieux une reliure de Deronie rainé d'une reliure de Derome le jeune, et la dernière espérance de la dernière génération d'amateurs, si elle s'élève encore au milieu de notre barbarie ; mais je ne jouirai pas aujourd'hui de son entretien dans lequel j'apprends toujours quelque chose! Il est en Angleterre où il dispute, par juste droit de représailles, a nos a\ ides envahisseurs de Soho-Square et de Fleet-St réel les précieux débris des monuments de notre belle langue, oubliés depuis deux siècles sur la terre ingrate (|iii les ;i produits ! Macte animo, generose puer ! . . .

\ oilii, reprit-il enrevenant sur ses pas, voila le Pontdes-Àrts, dont l'inutile balcon ne supportera jamais, sur son garde- fou ridicule de quelques centimètres de largeur, le noble dépôt de Y in-folio triséculaire qui a flatté les yeux de dix: générations de l'aspect de sa couverture en peau de truie et de ses fermoirs de bronfce ; passage profondément emblématique, à la vérité, qui

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conduit du château a rinstitut par un chemin qui n'esl pas celui de la science. Je ne sais si je me trompe, mais l'invention de cette espèce de pont devoit être pour l'érudit une révélation flagrante de la décadence des bonnes lettres.

Voila , dit toujours Théodore en passant sur la place du Louvre, la blanche enseigne d'un autre libraire actif et ingénieux ; elle a longtemps fait palpiter mon cœur, mais jene l'aperçoisplus sans une émotion pénible, depuis que Techener s'est avisé de faire réimprimer avec les caractères de Tastu, sur un papier éblouissant et sous un cartonnage coquet, les gothiques merveilles de Jehan Bonfons de Paris , de Jehan Maresehal de Lyon, et de Jehan de Chaney d'Avignon, bagatelles introuvables qu'il a multipliées en délicieuses contrefaçons. Lepapierd'un blanc neigeux me fait horreur, mon ami, e! il n'est rien que je ne lui préfère, si ce n'est ce qu'il devient quand il a reçu, sous le coup de barre d'un bourreau de pressier, l'empivintc déplorable des rê\opies et des sottises de ce siècle de fer.

Théodore soupiroit de plus belle; il alloit de mal en pis.

Nous arrh âmes ainsi dans la rue des Bons-Enfants, au riche bazar littéraire des ventes publiques de Silvestre, local honoré des savants, où se sont succédé en un quart de siècle plus d'inappréciables curiosités que n'en renferma jamais la bibliothèque des Ptolémées, qui n'a peut-être pas été brûlée par Omar, quoi qu'en disent

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nos radoteurs d'historiens. Jamais je n'a vois vu étaler tant de splendides volumes.

Malheureux ceux qui les vendent ! dis-je a Théodore.

— Us sont morts , répondit-il, ou ils en mourront.

Mais la salle étoit vide. On n'y remarquoit plus que l'infatigable M. Thoiir, fac-similant avec une patiente exactitude, sur des cartes soigneusement préparées , les titres des ouvrages qui avoient échappé la veille à son investigation quotidienne. Homme heureux entre tous les hommes, qui possède, dans ses cartons, par ordre de matières, l'image fidèle du frontispice de tous les livres connus ! C'est en vain, pour celui-là , que toutes les productions de l'imprimerie périront dans la première et prochaine révolution que les progrès de la perfectibilité nous assurent. Il pourra léguer a l'avenir le catalogue complet de la bibliothèque universelle. Il 3 avoit certainement un tact admirable de prescience a prévoir de si loin le moment où il seroit temps de compiler l'inventaire de la civilisation. Quelques années encore , et on nYn parlera plus.

Dieu me pardonne ! brave Théodore , dit l'honnête M. Silvestre, vous vous êtes trompé d'un jour. C'étoit hier la dernière vacation. Les livres que vote voyez sont vendus et attendent les porteurs.

Théodore chancela et blêmit. Son front prit la teinte d'un maroquin-citron un peu usé. LecoufJ qui le frappa retenti! an fond de mon coeur.

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■ — A oila qui est bien, dit-il d'un air aliéné. Je reconnois mon malheur accoutumé a cette affreuse noui vile ! Mais encore, à qui appartiennent ces perles , ces diamants , ces richesses fantastiques dont la bibliothèque des de Thon et des Grolier se seroit fait gloire?

— Comme a l'ordinaire , monsieur, répliqua M. Silvestre. Ces excellents classiques d'édition originale, ers vieux et parfaits exemplaires autographiés par des érudits célèbres, ces piquantes raretés philologiques dont 1 Académie et l'Université n'ont pas entendu parler , revenoient de droit a sir Richard Heber. C'est la part du lion anglois auquel nous cédons de bonne grâce Je grec et le latin que nous ne savons plus. — Ces belles collections d'histoire naturelle, ces chefs-d'œuvre de

méthode et d'iconographie sont au prince de , dont

les goûts studieux ennoblissent encore, par son emploi, une noble et immense fortune. — Ces mystères du moyen âge, ces moralités phénix dont le menechme n'existe nulle part, ces curieux essais dramatiques de nos aïeux, vont augmenter la bibliothèque-modèle de M. de Solenne. — Ces facéties anciennes, si sveltes, si élégantes, si mignonnes, si bien conservées, composent le lot de votre aimable et ingénieux ami, M.- Aimé- Martin. — Je n'ai pas besoin de vous dire a qui appartiennent ces maroquins frais et brillants, a triples iilets, a larges dentelles, à fastueux compartiments. CYsi le Shakespeare de la petite propriété, !<• ( lorneille du tnelo-

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