E. DE W
LA DOUBLE AMANDi;. 30*
Le général faisait une tournée avec son intendant ; madame de Linsdorf se trouvait toute seule quand on annonça Y\ olfshurg. La conversation fut languissante et forcée : respectueuse et froide du côté d'Edgar, embarrassée et décousue de la part de Mathilde. L'agitation mal déguisée de madame de Linsdorf la perdit, car Edgar ne tarda pas à en profiter. Après avoir parlé pendant une demi-heure des choses les plus insignifiantes, \1 se leva et prit congé de Mathilde ; mais a peine eut-il fait quelques pas vers la porte, qu'il s'arrêta, et, se retournant :
— Madame de Linsdorf, lui dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je ne puis vous quitter ainsi ; je vous vois peut-être pour la dernière fois de ma vie; dites-moi que vous me pardonnez mon audace de l'autre jour; dites-moi que vous ne m'en voulez pas, ou du moins que vous ne m'en voulez plus.
Mathilde lui tendit en silence une main froide et tremblante ; leurs yeux se rencontrèrent, et un instant après ils étaient dans les bras l'un de l'autre.
— Mathilde, tu m'aimes...
— Vous le savez, répondit-elle avec un regard d'une tendresse ineffable.
■\près une heure passée a se raconter tous ces petits secrète que le cœur amasse par milliers lorsqu'on aime, madame de Linsdorf, assise a côté de Wolfabwrg, la tète sur son épaule, sa main dans la sienne, lui dit :
— Ami, vous ne demanderez plus à présenl si je
vous aime ; vous ne pouvez désormais plus douter de mon amour ; vous savez qu'à l'instant même je donnerais pour vous tout le sang de mon cœur, toutes les pensées de mon âme, mon bonheur et ma vie, tout, excepté...
Mathilde hésita, baissa les yeux et rougit; puis, reprenant d'un ton plus ferme : C'est parce crue vous savez l'immensité de cet amour, parce qu'il ne vous est plus permis d'en douter; c'est au nom de cet amour même que je vous demande un sacrifice, que je partagerai avec vous (car nous ne pouvons plus désormais rien ressentir séparément). Edgar, il ne faut plus nous revoir.
— Il faudra aussi vous oublier, n'est-ce pas?
— - Pourriez-vous le faire? Oh! non, mon bienaimé ! que je ne cesse jamais d'être présente à vos pensées, comme vous ne cesserez jamais d'être l'objet des miennes. Je n'exige rien de vous que je ne sois préparée a subir moi-même. Aimez-moi, car je vous ai voué un amour éternel; regrettez-moi, car ma vie se passera a vous pleurer; mais sauvez- moi, car je ne veux pas perdre mon droit a votre estime. Le sentiment que vous éprouvez pour moi a-t-il donc si peu d'intensité qu'il faille ma présence pour l'entretenir? cette séparation matérielle est-elle au dessus de vos forces? et croyez-vous, parce que nous cesserons d'être ensemble, que nos cames en seront moins éternellement unies ?
Mathilde se laissa glisser de sa chaise, et, s'agenouillanl devant son amant, elle prit ses deux mains entre les siennes, et lui dit avec une énergie irrésistible :
— Mon Edgar, sauve-moi l'honneur, pour que je ne doule pas de ton amour!
Wolfsburg la releva et la serra passionnément sur son cœur.
— Adieu, Mathilde, ange de ma vie; adieu pour toujours! s'écria-t-il ; et il s'élança hors de la chambre.
Edgar ne pouvait plus se le dissimuler, il aimait madame de Linsdorf. Avec toute la naïve innocence de cœur d'un homme qui n'a été que libertin, il glissa sans s'en apercevoir sur la pente rapide de l'amour, et se trouva en bas en même temps que Mathilde, des deux peut-être le plus étonné de sa chute.
Mathilde n'avait jamais subi la fascination d'un regard bridant rencontrant son regard; ce dangereux: magnétisme des yeux lui était inconnu ; jamais elle ne sentit trembler sa main sous l'amoureuse pression d'une autre main tremblante ; mariée depuis quatre ans, aucune voix ne lui avait encore dit : je t'aime. Wolfsburg, habitué à réussir auprès de toutes les femmes qu'il désirait, ignorait qu'il pût y avoir du bonheur a posséder le cœur, l'âme, la pensée, d'une seule d'entre elles. De ceiie femme pure et chaste, <>u de cel homme sensuel et blasé, il est difficile de dire lequel élaii le
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plus étranger a l'amour, qui réunissait sur un même point ces deux êtres partis de points si opposés. Edgar ne comprenait rien a ces sensations ; un monde nouveau s'ouvrait devant ses yeux. Il maudissait soi) pari avec de Launay, mais sa vanité s'opposait a ce qu'il y renonçât ; pourtant il eût voulu faire cesser la guerre lâche et indigne qu'il poursuivait contre Mathilde, lui tout avouer, lui en demander pardon, et, ne devant sa possession qu'a elle seule, jouir de son bonheur en secret.
Pendant quelques jours, madame de Linsdorf vécut dans F exaltation que produit l'idée d'être aimée. Sans cesse occupée a idéaliser sa passion, elle s'exaltait de jour en jour davantage : mais, comme cette espèce d'excitation fébrile ne peut durer longtemps, elle en \int peu a peu a désirer un bonheur moins extatique, et finit par s'arranger une existence imaginaire où Edgar serait constamment a ses côtés, où ils ne cesseraient de s'aimer avec passion, mais où elle resterait strictement fidèle a ses devoirs.
Nous nous figurons tous, lorsque l'amour commence a nous attaquer, que c'est a nos plus grandes qualités qu'il en veut ; qu'il cherche à étouffer notre génie, a détruire nos facultés intellectuelles, et que ses efforts ne tendent a rien moins qu'au bouleversement complet de notre être moral et intelligent : l'amour ne se donne pas tant de peine ; il nous laisse a tous notre intelligence, notre ambition, notre imagina-
lion, et leur génie a ceux qui ont le malheur d'en avoir; il ne s'attaque qu'au moins brillant, au pins dédaigné, au plus prosaïque de tous nos attributs. Il n'en veut qu'a notre bon sens ; tant que celui-ci tient sa place dans la tête, l'amour ne peut y établir son empire. Quand l'amour s'en va, le bon sens revient, et reprenant modestement son coin dans notre cerveau, bien loin de l'imagination et de l'enthousiasme, car la chaleur ne lui convient guère, il oublie avec sa sérénité imperturbable les avanies que l'amour lui a faites.
Il ne manquait a cette jeune femme que la jalousie pour la rendre le plus malheureux des être. Jusqu'ici elle prenait plaisir a s'imaginer Edgar aussi triste et aussi désolé qu'elle-même, ce qui, sans qu'elle le sut, lui apportait la plus grande consolation. Son mari (c'est la destinée des maris de porter toujours les mauvaises nouvelles) fut le premier à détruire cette illusion si chère. M. de Linsdorf, depuis cinq ou six jours à M..., revint soudainement, en prévenant sa femme qu'il était obligé de la quitter encore le soir même pour aller aP rejoindre le grand-duc.
— A propos, ma chère enfant, lui dit-il quelques instants avant son départ, je ne m'étonne plus que ce diable de Wolfsburg se soit obstiné a nous quitter. J'ai appris a M... qu'il fait un très beau mariage : il épouse une jeune fille, noble, riche et belle. Du reste, je n'ai pu le voir qu'une fois, il ne m'en a rien dit.
Tout le monde au château donnait depuis longtemps. Mathilde, trop inquiète pour se coucher, éteignit sa lampe et vint s'asseoir à la fenêtre ouverte. Ses beaux cheveux dénoués flottaient librement sur ses épaules, qu'un simple peignoir blanc défendait contre la fraîcheur de la nuit. L'appartement de madame de Linsdorf était au rez-de-chaussée donnant sur le jardin, de sorte qu'en ouvrant la fenêtre on n'avait qu'a faire un pas pour se trouver sur le gazon et au milieu des ileurs. Onze heures et demie venaient de sonner; la nuit était superbe ; la blanche lune versait mollement des flots de pâles clartés sur la terre, et entourait les grands arbres de la forêt comme d'une auréole d'argent. Mathilde soupira en sentant jouer sur son front le souffle tiède et. parfumé de la brise. Il fut un temps où ces belles nuits d'été remplissaient son âme d'une sainte extase ; où , pénétrée de la beauté harmonieuse de l'univers, elle adorait en silence la volonté infinie , l'intelligence suprême qui livra la nature inanimée à l'homme. Il fut un temps où il suffisait du son plaintif de Fonde déferlant sur le rivage , ou d'un nuage qui s'en allait sur le a aste champ du ciel , pour la plonger dans ces rêveries pleines de vagues aspirations \ers un idéal inconnu qui
ne pouvait désormais plus revenir pour elle. Le chant du rossignol, les rayons de la lime, la senteur des fleurs ne lui disaient plus qu'un mot : Amour! — Mélodie, lumière et parfum, tout était Ta. Depuis le départ du général, ce qu'il lui avait dit de Wolfsburg ne cessait de la torturer. L'idée horrible se revêtait de mille formes , plus affreuses les unes que les autres , qui la poursuivaient comme des spectres. Partout, et a tout instant, elle voyait devant elle Edgar empressé auprès d'une autre femme, ses yeux lui lançant les mêmes regards de feu, sa voix lui répétant les mêmes paroles d'amour. Le supplice devenait insupportable, et la victime succombait. La pensée qu'elle pouvait perdre l'affection d'Edgar, l'idée qu'elle avait peut-être déjà cessé d'être ton pour lui, firent en quelques heures plus pour ébranler sa vertu que n'aurait fait l'amour seul en trois mois. Le bien et le mal perdaient leur caractère positif et fortement accusé pour faire place aides sophismés portanl leurs noms ; le devoir pâlissait , les principes chuchottaient a voix basse; Mathilde, accablée, fatiguée, lasse, se sentait une soif effrénée de bonheur et de vie. Comme un aveugle auquel on aurait rendu la vue pour la lui ôter ensuite, elle aspirait a cette lumière , a peine aperçue, qu'on venait de lui ravir avec tant de cruauté. Chez ces organisations vigoureuses et fraîches, il est difficile de détruire le besoin du bonheur ; elles le veulent ;i toute force, elles le demandent , il le leur faut, ne fut-ce que pour voir qu'il n'existe pas sur la terre.
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Or, désormais , aux yeux de Mathilde, le bonheur était l'amour d'Edgar ; le malheur, son indifférence.
— Mon Dieu ! que je suis malheureuse ! s'écria-t-elle tout haut , et , se couvrant la figure de son mouchoir, elle fondit en larmes.
Toute souffrance est une lutte. L'âme humaine ne peut souffrir que jusqu'à un certain point. Passé ce point, ou elle dompte la douleur, ou elle y succombe, ou elle cesse de combattre, et achète une paix provisoire au prix d'un sacrifice certain. L'âme de Mathilde touchait au terme de sa souffrance.
Madame de Linsdorf continuait a pleurer depuis quelque temps , lorsqu'un soupir profond frappa son oreille. Se levant précipitamment :
— Qui est Ta? dit-elle tout bas.
■ — Guten tag, Vielliebchen , répondit une voix d'homme, et Edgar , — car c'était lui, — parut sur le seuil de la fenêtre. Son premier mouvement fut d'une joie frénétique. Oubliant tout, dans l'extase que lui causait la vue de son amant , elle se jeta dans ses bras. Egarée , éperdue , les yeux brillants de pleurs , le sein palpitant d'émotion, d'une voix vibrante et passionnée :
— M'aimes-tu, Edgar? lui dit-elle.
Ue baiser brûlant fut la seule réponse.
Mathilde avait eu raison en disant a de Latmay que les femmes peuvent rester vertueuses tant qu'elles le veulent , mais elles ont deux volontés : l'une, qu'elles
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savent immédiatement; l'autre, dont elles n'ont pas conscience, et qui agit a leur insu. Mathilde avait voulu résister, elle ne le voulait plus, ou pour mieux dire elle ne pouvait plus vouloir ; elle croyait encore à sa propre force que déjà un plus grand maître tenait les rênes de sa volonté.
Les premières lueurs du matin, en blanchissant a l'horizon, trouvèrent Wolfsburg et Mathilde encore dans les bras l'un de l'autre.
Madame de Linsdorf , levant les yeux vers son amant, lui dit :
— J'ai peut-être commis un grand péché; mais Dieu me le pardonnera, car lui, qui a permis que je succombasse, sait qu'il ne m'a pas donné la force de te résister.
— Sois-en sûre, ma bien-aimée, devant Dieu tu es chaste et pure comme la lumière.
Après un silence de quelques instants, durant lequel leurs âmes semblaient prendre plaisir a se contempler :
— Tu ne m'oubliais donc pas? dit madame de Linsdorf; ce qu'i/ m'a dit de toi ce soir n'était pas vrai?
— Ecoute-moi, Mathilde, reprit Wolfsburg avec l'accent de la vérité ; non seulement je ne t'ai pas oubliée un seul instant, non seulement je n'ai aimé que toi dans ma vie,; mais, maintenant que je t'aime <-t que tu m'aimes, je me donne à toi entièrement el sans réserve; mon corps, mon mue, tout mon être est a loi.
fais-en ce que tu voudras. Dis-moi de rester, je reste; dis-moi de fuir avec toi jusqu'au coin le plus reculé
de la terre, je suis prêt; dis-moi Il s'arrêta, une
larme brillait au bord de sa paupière; puis, reprenant d'une voix mal assurée : Dis-moi de partir et de ne plus te revoir, je t1 obéirai. Pauvre enfant, je te le dois.
Matbilde se tut pendant un moment ; puis, entourant de ses deux bras le cou de son amant avec un regard d'une tendresse que rien ne peut décrire :
— Edgar, lui dit-elle, crois-tu qu'a présent je puisse ne pas te voir et vivre? Tu n'es pas seul a être si généreux; moi aussi, je remets ma destinée entre tes mains; dispose de mon avenir, je te livre sans hésiter mon honneur et ma réputation, certaine que tu les garderas mieux que moi-même, et que, puisque tu m'aimes, tout ce que tu feras sera bien fait. — Ils restèrent encore longtemps ensemble ; puis, lorsqu'il fallut se dire adieu :
— Matbilde, mon ange d'amour, accorde-moi une prière ; donne-moi un de tes gants, un de tes rubans, une de tes fleurs, quelque chose enfin que tu amas porté ou touché, ma chérie, et qui soit imprégné de ton parfum divin, pour qu'en le touchant je sente tout ton être s'exhaler près de moi.
— Prends ce mouchoir encore humide des larmes que je versais pour toi, répondit madame de Linsdorf en lui donnant le sien, cl dis-moi, mon âme, à quelle heure viendras- tu demain?
— Entre onze heures et minuit.
En quittant madame de Linsdorf, la résolution d'Edgar était prise : il l'aimait sincèrement. La vanité et l'amour-propre ne trouvaient plus de place dans ce cœur envahi pour la première fois par une affeclion M'aie.
Dès qu'il fut arrivé a M..., Wolfsburg courut chez Felstadt qui dormait encore.
— Que diable viens-tu faire a cette heure? demanda celui-ci.
— Donne-moi de quoi écrire une lettre, et lève- lui a l'instant, car tu vas me rendre un service.
Felstadt fit sa toilette en moins de dix minutes, et dès qu'elle fut achevée :
— Fais-moi le plaisir de donner cela toi-même a M. de Launav, dit Edgar en lui remettant une lettre.
— Qui est donc M. de Launay? Tod und Teufel! je m'en souviens... c'est cet officier français!... Mais il me semble que le temps n'est pas écoulé.
— H y a aujourd'hui trois semaines.
— Tu as donc perdu ton pari ! . . . Et Felstadt partit d'un bruyant éclat de rire.
Cet accès d'hilarité ne parut pas plaire a Wolfsburg, qui, posant une main sur l'épaule de son ami, lui dit d'un air sévère et d'un ton fort grave :
— Mon cher, il est des femmes pures comme Fur et le feu.
— C'est possible , répondit Felstadt eu secouant
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la têle, mais je ne te croyais pas destiné a en rencontrer.
Sept heures et demie sonnaient quand Felstadt se présenta chez de Launay, qui, prenant le billet, lut à haute voix ce peu de mots :
t Monsieur,
« J'ai perdu mon pari, et je vous attends a la porte de Z a neuf heures. Vos armes seront les miennes.
t Edgar, baron de Wolfsburg. »
Cette communication n'eut rien qui pût surprendre de Launay. Bien que la position, et en quelque sorte le caractère de madame de LinsdorfTinquiétassent vivement, il ne se fut pas permis d'imaginer qu'une femme si forte et si courageuse put succomber dans une période de temps si limitée. Ce sentiment, joint a la vanité inséparable même des meilleures natures, et qui lui faisait refuser a Wolfsburg les qualités nécessaires pour réussir dans une pareille entreprise, rendait le cartel de ce dernier une chose attendue. ' Edgar arriva le premier sur le terrain où son adversaire le suivit de près. Les préliminaires arrangés, la distance mesurée, les pistolets chargés, le sort accorda à de Launay l'avantage du premier coup. Edgar fu-
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niait un cigare et regardait tranquillement le canon du pistolet braqué sur lui a une distance de dix pas. De Launay le manqua. L'adresse de Wolfsburg était renommée, il ne manquait jamais de moucher une chandelle à cinquante pas ; sa balle effleura le chapeau de Gustave. Fclstadt, qui ignorait la détermination qu'il avait prise de ne point blesser son adversaire, ne put s'empêcher de le regarder avec étonnement.
— A vous, monsieur, dit Wolfsburg fort poliment a de Launay, avec une légère inclination de tête.
Gustave visa longtemps, et cette fois-ci le coup porta. A peine eut-il entendu la détonation qu'il vit Edgar étendu sur le sol. Il s'élança vers lui ; Edgar était blessé a la poitrine , et ne donnait aucun signe de vie.
. — Vous ferez bien, monsieur, de gagner la frontière le plus tôt possible, lui dit le chirurgien de service; cette blessure est mortelle.
En aidant a déboutonner l'uniforme d'Edgar, de Launay aperçut un objet dont il parvint a s'emparer pendant qu'on examinait la blessure. C'était un mouchoir garni de dentelle , dans un coin duquel se tron- \ aient brodés un M. et un L.
Il fut convenu que Gustave prendrait le cheval de l'ami qui lui avait servi de témoin, et qu'il s'en irait sur-le-champ a F.... où celui-ci devait le rejoindre a midi avec une voiture. Dans dix. minutes il se trouva sur la route de F Lu sentiment de eu-
riosité invincible le poussait vers Mathilde ; il voulait la voir, et, en lui rendant son mouchoir, savoir par cruelle chance, ou quelle ruse, Edgar en était devenu possesseur. Le château de Linsdorf se trouvait sur la route de V. .., à moitié chemin entre M... et F... En moins dune heure, de Launay sonna a la grande grille.
En revoyant ainsi soudainement cet ami de son enlance, Mathilde éprouva une surprise mêlée a je ne sais quel sombre et inexplicable pressentiment que les organisations très nerveuses pourront seules comprendre. Elle s'en voulait de l'espèce de soulagement involontaire que lui apportèrent ces paroles prononcées presque en entrant.
— Avez- vous des ordres à me donner pour Paris ? J'y serai dans deux jours.
Après avoir expliqué à madame de Linsdorf que des affaires de la dernière urgence le rappelaient en France, Gustave tira de sa poche un mouchoir blanc qu'il montra a Mathilde en lui disant :
■ — Ce mouchoir est-il à vous ?
Elle devint pâle et tressaillit ; puis, sur son affirmation :
— L'avez-vous donné à quelqu'un? poursuivit-il lentement , et craignant presque d'entendre la réponse.
Mathilde le regarda fixement, et de ses lèvres s'é-* (happa un oui qu'on entendit a peine.
De Launay lui rendit son mouchoir sans ajouter un mot de plus. Madame de Lhisdorf sentit ce qui devait se passer dans l'esprit de Gustave ; mais aucune rougeur ne lui monta au front; elle avait trop peur pour rougir, et un tout autre sentiment que celui de la honte envahissait son cœur.
— Vous Fa-t-il donné? demanda-t-elle en prenant le mouchoir.
— Je le lui ai pris.
Mathilde se leva de son fauteuil comme par un ressort. Cette réponse et le départ précipité de Gustave lui suggérèrent une pensée affreuse. Elle déploya le mouchoir. Quelques taches de sang que Gustave , dans son empressement a le saisir et aie cacher, ne remarqua pas, vinrent lui révéler la vérité entière. Elle s'élança sur de Launay et lui saisit le bras. Des gouttes d'une sueur froide brillaient sur son front; un tremblement convulsif agitait tout son corps.
— Gustave, lui dit-elle avec une énergie surnaturelle, je ne voudrais pas vous maudire Dites-moi
que vous ne l'avez pas tué !
— J'ai sauvé votre honneur, répondit de Launay. Madame de Linsdorf tomba sans connaissance à ses
pieds.
Dès qu'il eut remis Mathilde entre les mains de ses femmes, Gustave quitta linsdorf, en proie ;i tous les tourments dune jalousie d'autant plus violente qu'elle venait d'être soudainement éveillée, et résultait d'un
amour comprimé pendant de longues années. Elevé avec Mathilde, de Launay conçut de bonne heure pour elle un amour qui arrivait presque- a l'adoration. Ne possédant pas assez de fortune pour épouser une femme qui n'en avait point, il la vit mariée à un autre et se tut sur son propre chagrin, la respectant trop pour lui parler d'un amour qui ne devait pas être avoué , mais ne gardant pas moins cet amour dans les replis les plus cachés de son cœur. Avec cette merveilleuse faculté qu'ont les hommes, de tourner involontairement tous les événements au profit soit de leur vanité, soit de leurs passions, Gustave s'accoutuma assez facilement au mariage de celle qu'il aimait, et, regardant M. de Linsdorf comme le simple représentant des devoirs de Mathilde envers la société , il n'en conçut pas la moindre jalousie. Madame de Linsdorf fut pour lui une espèce de sainte à laquelle il ne cessa d'élever des autels dans son âme, et dont le souvenir et la pensée guidaient ses actions et dominaient sa vie, mais cette sainte venait de perdre son prestige ; elle ne lui apparaissait plus dans sa candeur éblouissante d'autrefois, avec son manteau de neige et son auréole au front. Croyant la mépriser, il lui en voulait de ce qu'il l'aimait encore Non content de la douleur qu'il lui avait faite à elle, il l'accusait d'être la cause de celle qu'il ressentait lui-même. Avec l'injustice inhérente a la nature humaine, il lui reprochait ce qu'il appelait ses années perdues et ses sacrifices, sa \ i<."
f.À DOUBLE AMANDE. :; :
passée a l'aimer en silence et sans espoir, et cet amour même qui avait fait le tourment et le bonheur de son existence. La vanité de Gustave se trouvait en même temps si profondément blessée qu'elle ne lui permit pas de penser aux angoisses que devait éprouver madame de Linsdorf, et il ne songea qu'au mal qu'elle lui avait fait. Il ne pouvait s'empêcher de reconnaîlre que, dans tout cela, Mathilde était la véritable victime; mais il s'apitoyait sur lui-même.
Quand le général revint a Linsdorf, il fut frappé des regards tristes de ses gens.
— Où est donc la comtesse ? demanda-t-il enfin à la femme de chambre de Mathilde. Est-elle malade?
— Ah ! monsieur le général..., madame!... Ses sanglots lui coupèrent la voix, et elle s'échappa en courant.
M. de Linsdorf, alarmé, se dirigea vers l'appartement de sa femme. Mathilde était assise sur le seuil de la fenêtre ouverte. Les derniers rayons du soleil couchant tombaient sur sa tête et doraient ses cheveuxnoirs, qui descendaient épars jusqu'à terre. Elle tournait le dos a son mari, qui, en entrant, l'appela pinson nom. Ne recevant aucune réponse, il s'approcha d'elle et l'observa attentivement; Elle regardait fixement un mouchoir qu'elle tenait dans ses mains, et sur lequel se trouvaient quelques gouttes de sang déjà sèches et décolorées. Le général posa doucement une main 8iir l'épaule de sa femme,
— Matliilde, tu ne me reconnais Jonc pas?
Elle se retourna, et, portant a ses lèvres la main de son mari , lui dit avec un sourire étrange :
— Guten tag, Vielliebchen !
Doctor. — You see lier eyes are open.
GentlewOMAN. — Ay, but tlieïr sens is shut. Siiakspeare, Macbeth.
Le soir Je la Saint-Sylvestre, il y avait bal a la cour. La grande-duchesse venait d'entrer dans la galerie où se trouvait la musique du régiment Kranwinhel, sui\ ie de mademoiselle de Wolkcnstein, sa première demoiselle d'honneur. L'apparition de cette dernière pro-
duisit une sensation bien plus vive que celle de madame la grande-duchesse elle-même, et des remarques plus ou moins bienveillantes raccompagnèrent sur son passage.
— C'est vraiment par trop inconvenant, s'écria madame de Rothenwald ; venir au bal en simple robe de mousseline, sans rien dans les cheveux, sans dentelles et sans bijoux, c'est incroyable !
— Cela ne se faisait pas de mon temps, dit en prenant du tabac la vieille comtesse de Nollingen, cidevant grande-maîtresse de la cour, cela ne s'est jamais fait; feu madame la grande-duchesse ne l'eût pas permis. Mais aussi la cour était tout autre chose de mon temps , et nous aurions bien vite mis a sa place une impertinente comme cette Ottilie de Wolkenstein.
— Ma tante, ma tante, interrompit la petite Stéphanie, avez-vous vu le bouquet qu' Ottilie tient a la main? Un grand bouquet de magnifiques roses moussues.
— Que dis- tu la, petite sotte? répliqua madame de Nollingen ; des roses moussues à la Saint-Sylvestre ! Tu es folle ; on n'en trouverait même pas dans les serres grand-ducales.
— Stéphanie dit pourtant vrai, reprit madame de Rothenwald ; j'ai bien vu le bouquet de mademoiselle de Wolkenstein, et je voudrais savoir qui a pu le lui donner.
l\E VALSE DE STRAUSS. 327
— Ce ne peut être que le prince, dit l'ex-grandemaîtresse avec un geste d'impatience.
— Oh non ! ma [tante , ce n'est pas lui ; et si Ottilie n'y prend pas garde, le prince lui échappera. Il est déjà a moitié amoureux de la petite lady Emily.
— Quoi ! de cette Anglaise aux longs cheveux qui tombent jusqu'à sa ceinture ? demanda madame de Rothenwald.
— Tout juste; elle lui parle chiens et chevaux, et il se pourrait fort bien qu' Ottilie trouvât dans cette petite personne une rivale très dangereuse. Après cela, ajouta Stéphanie, je crois savoir le mystère de ce bouquet. Dimanche, au jeu de madame la grande-duchesse, Ottilie dit devant le major d'Ebersdorf qu'elle donnerait tout au monde pour un bouquet de roses moussues au jour de l'an. Or, il existe a Dilsheim un vieil Américain énormément riche , qui dépense toute sa fortune à cultiver des fleurs ; chez lui on voit des roses au mois de janvier comme au mois de juin
— Eh bien ! interrompit madame de Nollingen , qu'est-ce que cela prouve ?
— Un instant, ma tante. M. d'Ebersdorf partit de
F hier soir, et ne rentra ce matin que tout juste a
temps pour reprendre son service auprès du grand-duc.
— Et vous croyez, dit madame de Rothenwald, que Frédéric aura couru les champs toute la nuit afin d'aller chercher a Dilsheim des roses pour la Wolken-
stein? Mais il faudrait pour cela qu'il fût amoureux d'elle.
Stéphanie éclata de rire.
— Ma chère madame de Rothenwald, où en êtesvous? Vous n'avez donc pas vu que depuis quatre semaines il ne danse le cotillon qu'avec elle? Vous ne savez donc pas qu'il en est amoureux fou?
— Mademoiselle ma nièce, dit madame de Nollingen, vous feriez Lien de ne pas vous tant occuper des affaires des autres ; vous êtes trop curieuse et trop bavarde ; ce sont deux défauts que je ne saurais tolérer.
— Ma tante ne me gronde jamais qu'après m'avoir fait dire tout ce que je savais, murmura Stéphanie.
— Si Ebersdorf aime mademoiselle de W olkenstein, reprit madame de Pxothenwald, cela m'explique pourquoi, malgré les instances réitérées de la cour, il s'est constamment refusé a épouser Henriette de Frankenthal. Avant-hier le grand-duc, qui tient beaucoup à ce mariage, fit entendre au comte qu'on lui donnerait la petite plaque du Pélican le jour où il deviendrait le mari de la Frankenthal.
— Et il refusa! interrompit la vieille ^ollingen.
— Il demanda quatre jours de réflexion.
■ — Quatre jours de réflexion quand il s'agit de la plaque du Pélican! Réfléchir sur une pareille faveur, et il n'a que vingt-cinq ans ! Seigneur Dieu ! quand je pense que mon frère n'eut la petite croix qu'a trente-
UiNE VALSE !)K STRAUSS: 329
lient , et la plaque qu'à cinquante-six, et que feu M. de Nollingen ne reçut le grand cordon que dix jours avant sa mort, a soixante-quinze ans, et après avoir été tour a tour grand échanson, granù chambellan, et intendant du théâtre de la cour. Ah ! madame, les temps sont bien changés ! — Et la vieille comtesse se leva et alla promener son indignation dans un des salons de jeu.
Madame de Rothenwald prit le bras de Stéphanie, et toutes les deux allèrent regarder une contredanse qui venait de se former.
— C'est pourtant étrange, Stéphanie; voila mademoiselle de Wolkenstein qui danse avec le grand écuyer, et vis-à-vis se trouve Ebersdorf avec la Frankenthal.
— Parce que son altesse royale a ordonné au major de danser la première française avec Henriette. Mais aussi, avez-vous vu le regard d'Ottilie en apercevant son vis-à-vis? Je suis convaincue qu'elle est furieuse, et que Frédéric payera cher sa contredanse, car elle déteste la Frankenthaî.
. — Croyez-vous donc qu'elle aime le comte?
— Elle! la froide, l'orgueilleuse Ottilie! Elle n'aimera jamais, et quand même cela lui arriverait, elle mourrait mille fois plutôt que de le laisser voir. Mais je émis qu'elle voudrait mener M. d'Ebersdorf connue elle mène ions les hommes qui l'approchent.
— Dans ce cas, elle trouvera a qui parler, car
Ebersdorf est d'un caractère pour le moins aussi indomptable que le sien. L'amour entre ces deux êtres serait un duel à mort entre deux fiertés.
L'objet de cette conversation, Ottilie de Wolkenstein, semblait créé pour réaliser le type idéal de la dignité féminine. Rien de plus classique que la forme de sa tête, ou de plus irréprochablement pur que ses traits. Ses magmfiques cheveux d'un beau blond cendré se divisaient sur un front vraiment impérial; son regard superbe et l'expression habituellement dédaigneuse de sa bouche semblaient dire que rien n'existait sur la terre qui fut digne d'elle. Élevée au milieu de la cour, sous les yeux de la grande-duchesse, qui lui témoignait une affection presque maternelle, Ottilie se trouva bientôt le point de mire du petit cercle qui l'entourait. Son extrême beauté, jointe a sa position, enchaîna a ses pieds tous les hommes du grand-duché, a commencer par le prince héréditaire lui-même. Les succès éclatants qu'elle obtenait, l'adoration et l'envie qui accompagnaient ses pas, étouffèrent promptement en elle le germe de sensibilité et d'amour que toute femme porte en naissant dans le cœur, et augmentèrent a. un point extraordinaire cette soif de domination dont nulle n'est dépourvue. Pour Ottilie, vivre, c'était régner, mais régner sur tous également. Trop froide pour apprécier le sentiment même chez un autre, elle ne demandait pas tant un amour exalté et profond, qu'un dévouement absolu a sa volonté, une satisfaction
perpétuelle de son amour-propre. Malgré le dédain airelle opposait a toutes leurs poursuites, peut-être même a cause de cet inexorable dédain, Ottilie fut entourée de soupirants désespérés et éperdument amoureux. Aucun homme ne s'approchait d'elle sans en perdre la tête, et nul d'entre eux ne pouvait au juste deviner la cause de la merveilleuse toute-puissance de cette superbe jeune fille. Les uns prétendaient qu'il fallait l'attribuer à une influence magnétique ; les autres, que cela venait de cet air de calme, de sérénité royale, qui vous attirait comme l'aspect d'un beau lac transparent et pur dans lequel se réfléchit un ciel sans nuages. D'autres encore pensaient qu'on devait en chercher le secret dans le son de sa voix, de cette voix argentine, délicieuse, a laquelle rien ne résistait. Mais pour n'avoir pu trouver la cause de sa puissance, ils n'en sentaient pas moins les effets, et tous continuaient a l'adorer sans espoir.
La française finie, le grand écuyer tenta de reconduire mademoiselle de Wolkenstein a sa place, mais la foule les empêcha plusieurs fois d'avancer. Dans une de ces stations forcées, ils se trouvèrent derrière lady Emily et sa mère.
— Je ne vous comprends pas, Emily, disait cette dernière, pourquoi avez- vous refusé le cotillon à M. de Thalheim?
— Parce que je suis presque sure de le danser avec le prince.
— 'Avec le prince! comment, vous a-t-il déjà engagée ?
— Non ; mais il m'a demandé tout a l'heure si j'avais vu les écuries du grand-duc; puis ensuite, si j'aimais a danser le cotillon, et sur ma réponse affirmative, il a ajouté : et moi aussi. Ainsi, vous sentez Lien, maman, c'est absolument comme s'il m'avait
engagée.
La mère secoua la tète d'un air incrédule. Ottilie, qui, grâce a sa connaissance de la langue anglaise, venait de tout entendre, résolut de déjouer les plans de lady Emily.
— Avec quel heureux mortel danses-tu la valse de minuit (1)? dit en souriant la grande-duchesse à sa belle favorite, lorsqu'à onze heures et demie les premières mesures de la Gabrielle, cette perle des valses de Strauss, se firent entendre. Ottilie eut a peine le temps de nommer M. d'Ebersdorf, que celui-ci venait déjà réclamer sa danseuse.
A moins d'avoir passé quelque temps en Allemagne, on ne peut concevoir tout l'effet de ces valses délicieuses, qui, tour a tour mélancoliques et folâtres, amoureuses et guerrières, vous enivrent tantôt et tantôt vous attendrissent. Il faut voir avec quelle inspiration
1 La valse de minuit de la Saint-Sylvestre est fort recherchée par tous les danseurs, parce que, au premier coup de l'horloge qui sonne la dernière heure de l'année, on a le privilège d'embrasser sa valseuse.
on les joue, avec quelle verve on les danse. Dans un bal allemand, la musique et la danse ne sont point deux choses séparées, mais deux parties inséparables du même tout. La musique toute seule ne constitue point une valse de Strauss; le cliquetis des éperons., le frôlement des robes, le bruit des pieds sur le parquet, sont aussi nécessaires a ces valses que les instruments de l'orchestre.
Au coup de minuit, la valse s'interrompit ; l'orchestre salua par de joyeuses fanfares la venue du nouvel an ; tout le monde s'embrassait, tout le monde liait. Au milieu de la joie universelle, Frédéric voulut aussi profiter du doux privilège que lui accordait ce moment tant désiré ; murmurant d'une voix émue quelques paroles inintelligibles, il se pencha pour déposer le baiser permis sur le front d'Ottilie ; mais celleci se rejeta brusquement en arrière, et, rougissant de colère, le toisa de la tète jusqu'aux pieds avec un regard de reine offensée. M. d'Ebersdorf, étonné, interdit, trouva a peine assez de saug-froid pour dire, en s'efforçant de sourire :
— Il me semble pourtant que vous me deviez, cela pour mes roses.
— En ce cas, je vous prie de les reprendre ; donnezles a qui \ ous voudrez; je n'y tiens pas.
— Ottilie ! . . .
— Monsieur d'Ebersdorf, j'ignore qui vous a donné le droit de [n'appeler ainsi,
Frédéric se mordit les lèvres.
La valse recommença, et se termina sans qu'ils se fussent dit un mot de plus. Mademoiselle de Wolkenstein, revenue a sa place, s'occupait a lorgner tantôt lady Emily qui, avec une impatience visible, cherchait des yeux le prince, et tantôt le major d'Ebersdorf, qui, assis à côté de mademoiselle de Frankenthal, lui parlait a l'oreille avec une chaleur inaccoutumée, lorsque le prince lui-même, en grande tenue, la poitrine couverte du grand-cordon couleur de chair du Pélican, se présenta devant elle dans toute sa splendeur.
Les premières paroles échangées :
— Monseigneur, dit Ottilie, qui connaissait Lien le côté faible de l'illustré personnage, permettez-moi de vous demander des nouvelles de Sultan?
La figure de l'altesse royale s'épanouit a cette touchante marque de condescendance chez une personne si peu habituée a en montrer. Il s'assit a côté d'elle, et s'empressa de lui donner les renseignements les plus satisfaisants sur' la santé de son cheval favori. Se voyant écouté avec une si bienveillante attention, le noble héritier de la couronne grand-ducale devint expansif. Il daigna soumettre a sa belle interlocutrice ses vastes plans pour amener une amélioration générale dans toutes les branches de l'administration, et lui apprit la détermination où il était de demander a son auguste père, a l'occasion d'une grande manœuvre qui devait avoir lieu, des uniformes de parade neufs pour tous les
( fnciers de l'armée grand-ducale, bien que les règlements portassent qu'ils n'en recevraient que tous les trois ans, et qu'ils n'eussent porté les leurs que deux ans et demi.
— Mais, observa son altesse royale en guise d'argument concluant, les habits de ces messieurs sont vraiment par trop râpés.
Mademoiselle de Wolkenstein fut d'une complaisance si parfaite, elle écouta avec un si vif intérêt tout ce que lui disait le prince, que celui-ci, enivré de son succès, lui demanda, en la quittant, l'honneur de danser le cotillon avec elle.
Ottilie accepta, et lança en même temps un regard de triomphe a lady Emily, puis a M. d'Ebersdorf, qui continuait toujours a causer avec mademoiselle de Frankenthal.
Quatre jours auparavant, mademoiselle de Wolkenstein avait promis le cotillon de la Saint-Sylvestre a Frédéric. Bien qu'elle vînt de le blesser grièvement, la politesse du comte, et d'autres sentiments qu'il s'avouait moins hautement, l'empêchaient d'oublier cette promesse. Au moment où l'on se préparait pour le cotillon, il vint, avec une extrême froideur a la vérité, lui rappeler son engagement.
— Il faut pardonner a ma mauvaise mémoire, monsieur le comte , répondit-elle d'un air dédaigneux ; mais j'avais oublié ce dont vous voulez bien me faire ressouvenir, et je viens de m'engager tout à l'heure.
Frédéric tremblait de colère.
— Puis-je avoir l'honneur de savoir avec qui? déni anda-t-il en s'efforcant de paraître calme.
Le prince s'avança pour donner la main a Ottilie. A ce moment lady Emily et sa mère traversèrent la galerie et se retirèrent.
— Monsieur d'Ebersdorf, faites-nous le plaisir de conduire le cotillon, vociféra le prince, et Frédéric se plaça aussitôt avec mademoiselle de Frankenthal a la gauche de son altesse royale.
Le hasard et les mille et une figures de cette danse capricieuse voulurent que M. d'Ebersdorf et Ottilie se trouvassent pendant quelques instants presque seuls a coté Fun de Vautre.
— Je vous remercie, mademoiselle de W olkenstein, dit le comte d'un ton méprisant; je vous remercie de la leçon que vous m'avez donnée ; vous vous êtes placée trop haut ou trop bas, il ne me reste qu'a vous rendre grâce de m'avoir ouvert les yeux avant qu'il ne fut trop tard.
— Qu'est-ce a dire, monsieur le comte?
— Que je n'ai rien a démêler avec les maîtresses des princes.
Son royal danseur revint trop tôt pour qu'Ottilie pût répondre même par un regard ^ette outrageante parole; mais l'orgueilleuse jeune in se sentit pour la première fois de sa vie profondément humiliée. Elle en perdit son calme habitue]. La rage au fond du
UNE VALSE DE STRAUSS. â37
cœur, elle chercha a cacher son agitation sous une apparence de légèreté qui ne lui convenait guère, et pendant tout le temps du souper, assise a côté du prince, et l'objet de ses attentions marquées, sa gaieté excessive occasionna un étonnement général.
Le lendemain, au lever du grand-duc, M. d'Ebersdorf demanda a son souverain la permission d'épouser mademoiselle de Frankenthal; mais a cette demande il en ajouta une autre, celle d'être immédiatement envoyé à l'étranger. Le grand-duc, ravi de voir s'accomplir ce mariage tant souhaité, consentit a tout. Quatre jours plus tard, Frédéric se maria en présence de toute la cour, et chargé d'une mission spéciale près la cour de Saint-Pétersbourg, quitta F.... avec sa femme et ses dépèches.
Une année s'écoula, année féconde en événements très intéressants pour la ville de F Le prince héréditaire se maria avec une princesse de *"**, ce qui donna lieu a des fêtes innombrables; le grand-duc fonda a cette occasion un ordre du mérite, civil, et par là mit eu émoi tous les conseillers du grand-duché. Le maître de chapelle de la cour, trouvant de meilleurs appointements ailleurs, s'échappa avec la prima donna, pre-
mière cantatrice de la chambre grand-ducale, au scandale prodigieux de tout le monde. Le grand veneur fut disgracié pour avoir dit que Napoléon était un homme de génie, et mademoiselle de Wolkenstein fit une maladie très grave et a laquelle les médecins de leurs altesses royales ne comprenaient rien. Les uns croyaient qu'elle s'était enrhumée au mariage de M. d'Ebersdorf; car, a peine rentrée chez elle, après la cérémonie, elle fut saisie de frissons qui durèrent plus de trois heures, et garda son lit six semaines, en proie à une fièvre presque incessante. Depuis ce temps elle souffrait beaucoup ; on disait qu'elle avait une maladie du cœur, et on appuyait cette opinion sur ce que, lorsqu'elle éprouvait la moindre émotion, il lui survenait des attaques de nerfs convulsives, durant lesquelles elle portait sa main a son cœur comme pour en réprimer les battements, qui dans ces moments semblaient vouloir briser sa poitrine. La valse surtout lui fut rigoureusement interdite, et pour avoir voulu valser au bal donné pour le mariage du prince, elle faillit mourir. Depuis, elle n'accompagnait plus la grandeduchesse en public, et même aux petites soirées elle demandait la permission de rester chez elle, car elle ne pouvait entendre une valse sans fondre en larmes.
On était encore a la Saint-Sylvestre. M. d'Ebersdorf et sa femme, revenus de Saint-Pétersbourg depuis trois jours seulement, assistaient au bal de la cour, bal oui du reste ressemblait exactement a tous ceux donnés
à cette occasion depuis dix ans. Ottilie, qui se trouvait plus souffrante qu'à l'ordinaire, gardait son lit, et la grande-duchesse, voulant, avant de descendre aux salons de réception, embrasser et souhaiter la bonne nuit à cette malade tant chérie, passa dans son appartement ; mais elle trouva Ottilie si profondément endormie, qu'elle s'en alla sans la réveiller.
Une valse fort animée venait de commencer. M. d'Ebersdorf, retenu dans le petit cercle de la cour, attendait que le grand-duc, qui F entretenait d'une chasse aux lapins monstre qu'il voulait organiser, eut fini de lui parler pour aller chercher sa danseuse. Tout à coup un mouvement général se manifesta : les valseurs s'arrêtèrent, la musique se tut, les hommes et les femmes se rangèrent en groupes et se mirent a parler a voix basse. Une femme vêtue de blanc traversa la galerie, et, écartant du geste tous ceux qui se trouvaient sur son chemin, alla droit a Ebersdorf, qui en la voyant recula comme devant un spectre.
— Frédéric, viens valser, dit-elle d'un son de voix dont rien ne peut décrire la douceur enchanteresse ; cette fois, tu valseras avec moi.
— Ottilie!...
En proie a l'émotion la plus violente, ce fut tout ce qu'il put dire.
— Pour l'amour de Dieu, monsieur le comte, interrompit le médecin de la grande-duchesse, qui examinait mademoiselle de Wolkenstein attentivement,
ne la contrariez pas, faites tout ce qu'elle voudra, et surtout ne l'éveillez pas. Elle dort ; un réveil soudain pourrait la tuer.
Frédéric pensa défaillir en contemplant ce fantôme qui se dressait ainsi devant lui comme un triste et vain regret sur le passé. Cette créature superbe, flétrie par la maladie, brisée par la souffrance; ces grands veux bleus dont le regard fixe paraissait arrêté sur un objet invisible; ce front royal, sur lequel Fange de la mort semblait avoir déjà étendu l'ombre de son aile; cette orgueilleuse Ottilie qui, blanche, pâle et inanimée comme une belle statue de marbre, venait ainsi dans son sommeil visiter le champ de ses anciennes victoires , tout cela lui semblait un rêve, une illusion, une chose trop horrible pour être réelle. Il frémit d épouvante en sentant l'étreinte de cette main glaciale qui saisissait la sienne.
— A iens donc, répéta Ottilie; pourquoi attends-tu?
Ebersdorf la suivit machinalement, et la valse recommença. Légère comme la poussière parfumée d'une fleur, vaporeuse comme une ombre échappée a la demeure des âmes, elle flottait plutôt qu'elle ne dansait, et nul ne put entendre le bruit de ses pas.
La valse finie :
— Il fait trop chaud ici, allons respirer l'air, ditelle, entraînant le comte vers la principale fenêtre de la galerie. Elle l'ouvrit, et sortit sur nu balcon d'où la vue fini rassail les jardins du château.
La terre reposait sous le manteau virginal de la neige, dont une froide lune d'hiver nuançait de teintes bleuâtres la silencieuse magnificence. Tout se taisait, jusqu'au vent endormi dans les branches dépouillées des arbres ; sur la terre et dans le ciel, la mélancolie de la nature n'avait pas une voix.
— Comme tout est calme autour de nous ! dit Ottilie s'asseyant sur un banc de pierre et faisant asseoir Ebersdorf a côté d'elle. Vois-tu les saules fa-bas, au bord de l'étang? Entends-tu Ophélie et Desdemona qui pleurent? Moi aussi, j'ai pleuré, il y a un an aujourd'hui. Oh! Frédéric, j'ai bien souffert; mais il faut souffrir pour acheter le bonheur dont je jouis a cetle heure. Quelle sublime chose que le bonheur ! Dans ma douleur je maudissais Dieu, je ne croyais pas en lui ; depuis que je suis heureuse, il est entré dans mon àmc comme un torrent de lumière et de feu. Sainte religion de l'amour ! je me prosterne devant toi. J'entends les chœurs célestes des étoiles, je vois s'ouvrir les portes de la vie éternelle; le bonheur m'entoure, m'enveloppe comme un vêtement de flamme ! Frédéric, mon bienaimé, mets ta main sur mon cœur. Le sens-tu, ce cœur qu'on disait si malade? 11 s'élançait vers toi, mais tu étais trop loin. Maintenant que je te sens lit, il est calme.
— Misérable insensé que je fus! s'écria Ebersdorf, oubliant, dans la violence de son désespoir, les précautions du docteur. Tout est fini maintenant. 0 mon
bonheur, mon avenir, ma vie! perdus, perdus sans retour ! Oh ! l'orgueil !
— L'orgueil! répéta lentement Ottilie, c'est par lui que j'ai tant souffert. L'orgueil, et puis la jalousie. Aussi , pourquoi as-tu dansé avec la Frankenthal ; pourquoi tant causé avec elle? La jalousie me dévorait, et tu ne le voyais pas ; mon cœur se brisait, et tu ne t'en doutais pas. Où sont les roses que tu me donnas ! Il me semble que je sens leur parfum; et ce baiser que je te refusai ! Ah ! Frédéric, si tu savais tout ce que j'éprouvais! Dis-moi, tu ne l'aimais pas, elle? Réponds-moi, Frédéric, l'as-tu aimée?
— Jamais ! dit le comte d'une voix sourde, étouffée par rémotion.
— Et moi, m'as- tu toujours aimée?
— Plus que ma vie, répondit-il en se cachant la figure dans son mouchoir.
— Quel avenir de bonheur et d'amour s'ouvre devant nous! continua Ottilie, posant doucement sa tête sur F épaule du comte ; nous traverserons la vie appuyés l'un sur l'autre. Mon Dieu, je suis trop heureuse
Elle cessa de parler; ses lèvres s'agitaient encore, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle parut assoupie sans que pour cela ses yeux se fermassent. Tout à coup on entendit les premières notes d'une valse. Ottilie se leva comme un ressort.
— L'entends-tu, Frédéric, la valse de minuit? la même qu'il y a un an, la Gabricllc, ma valse favorite !
Tu la danseras avec moi désormais, toujours avec moi.
Et elle rentra dans la galerie appuyée sur le bras du comte.
Elle traversa d'un bond la double baie des valseurs, et se remit a danser, mais avec une espèce de fureur, sans s'arrêter une seule fois; elle tournoyait comme emportée par un tourbillon. — Plus vite ! répétait-elle à cliaque instant ; plus vite ! — Et la musique se pressait tellement, que Frédéric put h peine la suivre dans cette valse effrénée. Minuit sonna. Essoufflée, épuisée, exténuée, elle se laissa presque tomber dans ses bras.
— Ce baiser que jeté refusai ce baiser
prends-le, dit-elle d'une voix entrecoupée par ses respirations haletantes.
— Ottilie, ma vie ! mon unique bien-aimée ! s'écria Frédéric hors de lui; et, la serrant passionnément sur son cœur, il colla ses lèvres sur les siennes.
Un cri perçant, effroyable, se fit entendre. Ottilie s'échappa des bras du comte et tomba a ses pieds en proie a des convulsions affreuses.
■ — Tonnerre de Dieu ! monsieur le comte, vous l'avez réveillée, s'écria le grand-duc.
— Le danger est passé maintenant, dit le docteur, personne ne la réveillera plus jamais.
VIOLA BIANCÀ.
« /.crrissen liegt dcr kranz, die bliimen zerstreut. » Goethe, Faust.
Depuis bien longtemps je suppliais madame C... de me raconter l'histoire de son amie. Elle souriait tristement a ma demande, et me répondait toujours :
— Il n'y a rien a raconter; un grand courage vaincu , un noble cœur brisé, voilà toute cette existence qu'aucun grand événement ne caractérisa, et dont nulle trace n'est restée sur la terre.
Cependant un matin je vis Henriette venir a moi, un paquet de papiers a la main.
— Tenez , me dit-elle , puisque vous desirez tant savoir Vhistoire de cette malheureuse Viola, voici qui vous l'apprendra mieux que je ne le pourrais Taire ; ee sont quelques fragments de son journal pendant le temps que dura notre séparation. — Puis, comme je voulus saisir le manuscrit : — Un instant, poursuivit-elle, la vie entière de ma pauvre amie, sa vie intime est dans ces papiers que personne n'a encore vus ; je ne vous les livre qu'à une seule condition.
— Laquelle ? m'écriâi-je.
— Celle d'une indulgence sans bornes. Peut-être 1 accuserefc-vous parfois d'exagération, mais vous ignorez combien elle a souffert avant de succomber. Ne la jugez pas, vous ne l'avez pas connue. Moi-même je ne Fai pas toujours comprise, mais elle est morte entre mes bras.
Madame C... s'éloigna de moi les yeux pleins de larmes. Je me sauvai dans la prairie, et fa, sous ces mêmes aubépines où tant de fois elle s'était assise, je me mis a feuilleter le journal de Viola.
4 juillet 18:3.
La mer me sépare de ee coin de terre que Ton appelle ma patrie, cl jetais comme Christophe Colomb a la recherche d'un nouveau monde. Epanouis-toi, mon âme, ouvre tes ailes au soleil; désormais nous ferons roule ensemble. Tu ne visiteras plus seule les
ande"s scènes du passé; Athènes el Palînyre, Romeel
34G VIOLA lilA.NCA.
l'Allemagne, le palais des papes et la tombe des Césars, je les verrai avec toi. Tu ne m'abandonneras plus pour traverser seule toutes les gloires et les misères de Fliumanité, toutes ses grandeurs et ses infortunes. Ciel ! lire Homère sur les bords de la mer Egée ; monter au Capitole par les mêmes degrés que foula le pied de César ; cueillir des roses dans les jardins de l'Alliambra ; voir se coucher le soleil sur les rives de F Adriatique ; s'agenouiller devant le tombeau de Charlemagne ; pleurer sur celui de Roméo et Juliette ; contempler le beau dans toutes ses manifestations ; compter les heures par les émotions que vous fait éprouver son aspect S Eh ! que pouviez-vous m'offrir qui eût valu de telles jouissances, village étroit où je suis née? Que pouvait me donner même ton dévouement, Henriette?
Aussi je ne regrette rien, ni le séjour de mon
enfance, ni ton amitié. Pardonne-moi, douce enfant, tu ne sais pas combien je suis heureuse a cette heure.; Heureuse, non! le bonheur est calme, et j'ai la fièvre. Mon cœur se dilate, ma tête est en feu ; je ne suis pas heureuse, je suis ivre.
Hier, après une longue course a travers les bois, j'allai m'asseoir sur les ruines du château de Le soleil venait de se lever. A mesure qu'il soulevait de ses rayons les blanches vapeurs du matin, toutes les splendeurs de la terre vinrent se révéler a mes yeux. Les fleuves roulaient leurs eaux a travers les champs comme
VIOLA DIANCA. 3 41
de belles couleuvres se jouant parmi les fleurs. Les bois s'éveillaient aux chants des alouettes et des bouvreuils. La nature entière se découvrait devant le soleil comme une vierge qui se dévoile avant d'entrer dans le bain. A chaque instant de nouvelles senteurs et de nouveaux sons m'arrivaient sur les rayons de la lumière et sur les ailes de la brise. Je sentis battre mon cœur a la vue de toutes ces ^magnificences.
Notre puissance de jouir est insuffisante ; notre vie entière est Insuffisante. Mon Dieu, pourquoi nous avoir donné l'enthousiasme, si son poids même devait nous écraser? Pourquoi nous avoir donné le sentiment du sublime, si ce sentiment dans son excès ne devait nous mener qu'à reconnaître notre propre insuffisance ?
Une grosse pierre se détacha sous mes pieds et roula jusqu'au fond de l'abîme. Au bruit sourd qu'elle faisait en tombant, on eut dit un dernier gémissement sur les temps écoules. Dans cette vaste cour où je ne voyais que des pans de murs noirs enveloppés de lierre comme d'un linceul, allaient et venaient, il y a quatre siècles, plus de cinq cents chevaliers sous les armes. Le hibou, la nuit, réveille l'écho qui ne répondait autrefois qu'aux cris dtf victoire ou aux chants d'allégresse. Entre ce passé toujours croulant des hommes et ton éternel présent , Seigneur , comment ne pas se sentir écrasé?
En quittant le château, je vis un vieillard qui se reposait sut un tronc d'arbre rçnversé, Lorsqu'il în'aper-
eut, il ota respectueusement son bonnet. Son air vénérable me touclia. Je m'approchai de lui, en lui demandant si je pouvais lui être utile.
— Hélas ! me répondit-il, la pente est si rapide et mes genoux si chancelants, que je crains de ne pouvoir aller plus loin. Mes jambes se dérobent sous moi ; j'ai peur de tomber, et je voudrais pourtant ne pas mourir avant d'arriver là-bas. Etre venu de si loin et voir enfui le but de mon dernier voyage sur la terre sans pouvoir l'atteindre, c'est bien dur.
L'accent de douleur amère avec lequel il prononça ces derniers mots me touclia profondément. Je lui offris mon bras pour descendre ; il F accepta avec joie. A peine eûmes-nous fait quelques pas, qu'il s'arrêta :
— Voyez-vous, me dit-il, fa-bas, très loin, un petit village qui semble se cacher dans les bois, de l'autre coté de la rivière ?
Il vit que mes yeux cherchaient vainement l'objet qu'il me désignait.
— Ma vue est bien faible, poursuivit-il, mais je vois encore son clocher qui dépasse les cimes des plus hauts arbres ; et pourtant il y a soixante ans que je ne l'ai revu que dans mes rêves,
Nous continuâmes notre route, et il me raconta qu'il venait d'Amérique, où il avait combattu sous Washington dans la grande guerre de l'indépendance.
— J'ai quatre-vingt-deux ans, me dit-il a la fin ; j'ai perdu tous ceux que j'aimais. L'un après l'autre, mes
nifants et nies petits-enfants sont partis pour le grand voyagé; puis, quand tous les miens donnaient sous (erre, j'ai tourné les yeux vers l'Europe, j'ai quitté les savanes, et je suis revenu mourir dans ma patrie. A la porte de la maison de mon père, il est un banc de pierre sur lequel, quand nous étions tout petits, mes frères et moi, ma mère nous servait a souper les soirs d'été. Je vais m 'asseoir la.
arrivés en Las, je dis adieu au pauvre vieillard et repris mon chemin en remontant la colline.
Pairie/ quel est donc ce mot, qui fait que les hommes vont a la mort comme à une fête, qui attire un vieillard octogénaire d'au-delà des mers pour venir mourir Ta où il est né, et qui ne réveille point d'écho dans mon cœur? Tout est électif dans le monde, les objets de votre amour, de votre haine, le but de votre ambition, la forme de votre croyance, — tout peut être l'acte de votre volonté, hors le pays sur lequel vous a\ ez placé toutes vos affections, vers lequel vous conduisent toutes vos sympathies. Vous choisirez tout, carrière, amis, épouse, vous choisirez même votre Dieu, mais vous ne choisirez pas votre patrie. Ai-je demandé à naître la où je suis née? Ai-je voulu, avant que de venir au monde, appartenir a tel point du globe plus qu'a bel autre? Pou\ ais-je le vouloir? Et quand même je l'aurais voulu, suis-je responsable de ce dont je n'ai gardé aucune conscience? Combien y a-t-il de gens don! l'existence, comme celle de ce vieillard, ne fait
UO VIOLA BÎANCA.
que décrire un cercle plus ou moins étroit, et qui reviennent toujours au point d'où ils sont partis, les uns par un orgueil borné, les autres par une faiblesse superstitieuse ! En vérité, la vie estime chose grotesque, et nous ne méritons guère plus que l'on nous prenne au sérieux que l'écureuil qui tourne éternellement dans sa cage. S'en aller pour retourner, monter pour descendre ensuite, avancer pour revenir sur ses pas, poursuivre une idée pour l'abandonner plus tard, la belle occupation ! Et si l'on ne revenait pas, si l'on montait toujours, si l'on ne reculait jamais, si Ton s'arrêtait a ses convictions, où cela nous mènerait-il?
D'où me viennent cette inquiétude, ce besoin d'action qui me dévorent? Depuis que je suis en France, l'air que je respire m'entraîne malgré moi vers l'activité ; le sol brûle mes pieds et me force a marcher plus vite. Je ne voulais que tout voir, tout admirer; maintenant je voudrais tout éprouver ; je ne demandais qu'a contempler de loin la foule bigarrée qui se pousse, se coudoie et se heurte à chaque pas, et déjà je voudrais me mêler a elle : la monotonie, l'inactivité me tuent. Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas fait homme ? Mon courage traîne après lui mon corps, comme ces esclaves de l'antiquité auxquels, vivants, on attachait un autre esclave mort. Aux sons d'une musique guerrière mon cœur palpite jusqu'à m'étouffer; au récit d'un fait héroïque mes narines se dilatent comme celles d'un jeune cheval qui sent de loin la bataille. Aspirer a Tact ion, a
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la lutte, vouloir vivre enfin; sentir que ni la volonté, ni l'ardeur, ni la force, ne vous manquent, et ne pouvoir se prendre corps a corps avec rien ! Il y a de quoi se briser la tête contre un mur... Etre Sémiramis, quand ce ne serait que pour une heure ! commander aux Assyriens, quand ce ne serait qu'avec un sceptre de carton doré, du haut d'un trône de bois peint ! Son esprit viendra m'animer à travers les siècles ; ce qu'elle éprouva, je l'éprouverai ; son ardeur m'inspirera ; je serai pendant une heure aussi vraiment reine que le fut celle qui, il y a trois mille ans, sortit du bain pour aller tout échevelée dompter l'insurrection dans les rues de Babylone. — Ilya parfois plus de réalité que l'on ne pense dans de pareilles représentations.
Que l'on est heureux, lorsqu'avec une conviction
profonde, on consacre son existence à l'art. Cela seul nous élève au dessus de commun des mortels, au dessus de leurs préoccupations, de leurs passion s même...
... On dit que j'ai été sublime; je le crois, car j'ai été vraie. Je n'ai rien joué, j'ai tout ressenti. Pauvre Anne Boleyn ! J'ai entendu les échos funèbres qui réveillaient les pas du roi Henri dans les longs corridors du royal donjon de Windsor. J'ai rêvé tes rêves, lorsque, au milieu des fêtes de la cour, tu te prenais d'admiration pour la couronne sur le pale front de Câlin rine. J'ai pleuré tes larmes lorsque j'ai vu s'éteindre
dans le sang cette vie que tu te peignais si riante et si t dorée au fond du vieux manoir de ton père.
Les lainières, la musique, la gloire, tout m'enivrait, et au milieu de cette pluie de fleurs et d'applaudissements, je me croyais déjà loin de la terre, transportée dans quelque région céleste. Oh! pourquoi ne pas mourir en de pareils moments? Tout ce qui les suit est si vide, si terne, si monotone!
Quatre heures du matin.
Que s'est-il donc passé? Pourquoi suis-je ici à cette heure, et en robe de bal ? Mon feu s'est éteint, le souille glacé du matin commence a courir sur mes bras nus sans que j'aie froid. Je ne puis quitter cette place; a peine si j'ose respirer. Je craindrais que le moindre mouvement ne vînt détruire le rêve délicieux qui m'enveloppe et me berce. Que s'est-il donc passé! Ce soir, au bal, une foule m'entourait et me demandait des fleurs de mon bouquet. Un seul pa*mi tous ne disait rien, et fixait sur moi un regard sérieux et scrutateur, mais en même temps doux et tendre; un regard que je ne puis décrire, mais que je vois partout, que je verrai toujours. Lui, il ne bougeait pas. Fascinée, troublée, mais poussée par un instinct féminin que je ne pouvais dompter, je m'avane; i vers lui, et avec une coquetterie mal assurée : Vous qui ne me demandez rien, lui dis-je, quelle Heur Nouiez-vous? — Une violette, me répondit-il. J'arrachai
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de mon bouquet une violette blanche. Sa main tremblait-elle en la prenant, ou n'était-ce que la mienne qui tremblait en la lui donnant? Un long regard, une \ oix émue, un inconnu auquel je donne une violette... et puis... rien de plus... une violette. 0 ma mère, pourquoi m'avez-vous donné ce nom , pour qu'un étranger, en me demandant une fleur, fasse ainsi vibrer tout mdn être?
M'aimc-t-il, ne m'aime-t-ilpas? J'effeuille ma vie
comme une marguerite, en adressant a chaque heure la même question.
... Et j'ai pu concevoir la vie sans amour! j'ai pu croire que l'on échappait à cette divine loi ! Je ne connais le véritable prix de l'existence que depuis ïc jour où je le vis pour la première fois. Je suis fière de nia beauté, de mes talents, de mes succès. Je veux être plus belle, plus brillante, plus admirée que jamais. Je veux que l'on m'adore à genoux. D'orgueilleuse et froide, je suis devenue coquette ; aucun hommage ne m'est indifférent depuis que sa vanité m'inspire. 11 faut que tous m'ainlent pour que lui se glorifie d'être seul aimé ; In moindre critique me réduirait au désespoir ; je veux que l'admiration de tous monte jusqu'à moi comme un encens dont le parfum n'enivrera que lui.
Il m'aime, je n'en puis pas douter, mais il ne parle jamais de l'avenir. Hier, après nous être longtemps
promenés clans le bois, nous nous assîmes an pied d'un acacia en fleurs. Les derniers rayons du soleil couchai!* s'éteignaient dans les vapeurs grises du crépuscule. Les oiseaux se taisaient ; la plainte seule du rossignol se faisait entendre au loin dans les broussailles. Nous parlions de bien des choses, lorsque, je ne sais trop comment, je vins a dire qu'il n'y avait de vraiment beau que ce qui durait.
— Qu'est-ce qui dure sur la terre? me demanda-til tristement.
— L'amour, lui répondis-je.
Il posa doucement sa main sur mes yeux comme pour en cacher les regards.
— Enfant! dit-il, tu as bien des illusions.
— Et toi, n'en as-tu donc plus? crois-tu, par exemple, que je t'aimerais comme je t'aime, si je ne voyais pas notre affection subsistant toujours dans l'avenir le plus reculé ?
— Laisse la l'avenir, je t'en prie, s'écria-t-il en se levant, l'avenir ne nous intéresse que parce qu'il nous est inconnu. En lui ôtant son voile, on lui ôterait son charme.
— Pourtant, tu es bien sur de m'aimer toujours.
— En doutes-tu, Viola? me demanda-il en attirant mon bras sous le sien et le pressant tendrement sur son cœur.
Je ne doutais plus ; le son de sa voix, son regard, me firent tout oublier. Je le sentis près de moi, et je
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ne pensai plus a rien. Mais, maintenant que je suis seule, je pense encore a l'avenir.
Il y a quelques jours, nous allâmes, avec une société nombreuse, voir les tableaux a **■. Lui et moi, nous nous arrêtâmes devant un portrait de femme, c'était celui de la belle et malheureuse La Vallière. Je ne pus m'empêcher de soupirer en contemplant ce ravissant visage. Il s'en aperçut.
— Quelle belle destinée , pourtant ! Maîtresse de Louis XIV! Ah! Viola! si j'étais un grand roi !..
— Je n'attendrais pas que vous ne m'aimassiez plus pour vous fuir, lui répond is-je.
En revenant, la conversation roula sur les femmes célèbres.
— Quant a moi, j'en ai horreur, s'écria une petite dame de notre société.
— Je le crois bien, me dit a voix basse mon voisin, son mari a failli se tuer une fois par amour pour une cantatrice qui l'avait planté là.
— Les femmes auxquelles la gloire a fait une position a part dans le monde, dit-il, inspirent souvent les passions les plus effrénées ; mais il est difficile, quelle que soit du reste leur conduite, qu'elles puissent inspirer assez de confiance pour qu'on leur livre sans hésiter le soin de son honneur et de son nom.
Cette remarque pénétra dans mon âme comme un trait de lumière : il y a dans les noms un sens mys-
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térieux. Pourquoi ai-je quitté F obscurité que le mien recherche tant? Quand il me demanda une violette, n'était-ce point assez me dire que son cœur ne voulait que ce qui se caclie dans le silence et dans l'ombre? Ah ! Henriette ! des différentes routes à travers la vie, celle que tu parcours est celle qu'il fallait choisir. Je me suis égarée, mais il n'est pas trop tard. Revenons sur nos pas.
Mon Dieu ! passer une moitié de sa vie a désirer ce qu'au prix de l'autre moitié on voudrait n'avoir jamais obtenu! Je ne veux plus delà gloire, elle m'est odieuse; elle se met entre lui et moi, et fait qu'il se tait sur l'avenir. La place d'une femme est dans l'obscurité, quels que soient ses titres a la distinction. Et pourtant, mon Dieu, est-ce bien Ta ce que tu as voulu dans ton étemelle justice? Ne nous as-tu créées que pour être les serves légitimes des hommes? Ne nous as-tu envoyées sur la terre que pour meurtrir nos mains en écartant les ronces et les pierres de leur route, et en arrachant les épines de leurs pieds ensanglantés ? N'obûendrons-nous jamais l'admiration des hommes sans perdre de leur estime? Ne pourrons-nous jamais réunir la gloire que l'on ne nous accorde que trop facilement, avec le respect que la vertu seule commande?
Te souvient-il, mon Henriette, des jours de notre enfance? Toi, heureuse épouse et mère, penses-tu en-
core a cette pauvre Viola pour qui tu rêvais de si Lrillautes destinées? Te promènes-tu quelquefois le soir sous les aubépines dans la prairie, ou Lien au pied de cette petite colline où nous tressions ensemble des couronnes? Te rappelles-tu ce jour où nous nous disputâmes, parce que nous n'avions pu l'aire qu'une seule guirlande et que nous la voulions toutes deux ? Tu t'en emparas ; mais au moment d'entrer au salon, qui était plein de monde, je te l'arrachai et la posai sur ma propre tète. Bonne Henriette ! tu Tas peut-être déjà oublié, tandis que moi , mon front saigne encore des épines que cachaient les roses de ma couronne.
... Pourtant il s'oppose a ce que je rompe avec la gloire.
— Le sacrifice est trop grand, me dit-il.
— Et quand il le serait encore plus? lui répondisje : il n'y a point de sacrifice assez grand pour que j'hésitasse a l'accepter de toi, a te le demander même, parce qu'il n'y en a point de si immense que je ne sois prête, a te faire.
— Tu es bien jeune, Violette, me dit-il, tu ne comprends pas encore ces choses-fa. Tu les comprendras plus tard et toujours trop tôt.
Le passé nie semble déjà si loin ! De toutes les brillantes fêtes qui m'entouraient, il ne reste plus qu'un écho indistinct, qu'un reflel évanoui, autrefois les
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jours étaient trop courts, la vie entière trop bornée pour suffire a mon activité sans trêve. Maintenant, dans une indolence perpétuelle, dans une solitude complète, mon existence se passe a ne rien faire sans que pour cela elle me paraisse moins remplie. Une seule pensée m'occupe, un seul être m'absorbe. Hors de cette idée, hors de cet être, rien !
Le soir, il devait venir. L'attente a des tortures secrètes que les organisations nerveuses connaissent seules. Elles seules savent ce que peut renfermer d'angoisses une heure passée a suivre des yeux le mouvement de l'aiguille sur le cadran et de l'oreille les battements de son propre cœur. Je m'étais faite belle, j'avais mis la toilette qu'il aime le mieux, une robe de soie bleue et un bouquet de violettes blanches dans les cheveux. Que le soir me parut lent a venir ! Je rêvais au bonheur que j'éprouverais en le vovant. Je me promenais devant la glace en me disant . Il va me trouver bien jolie ! Pourtant il ne venait pas. Je me mis h chanter, puis je réfléchis que cela m'empêcherait d'entendre ses pas sur l'escalier, et je fermai le piano. Je descendis au jardin, croyant qu'il viendrait m'appeler par mon nom avant que j'eusse eu le temps d'en gagner l'autre extrémité. Je ralentis le pas pour mieux écouter et pour ne pas perdre le premier son de cette voix adorée. Rien ne rompit le silence. Je rentrai ; dix heures et demie sonnèrent. Passé onze heures, il ne
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viendra plus, me dis-je. Inquiète, craintive, je m'assis devant la pendule comme une accusée devant le tribunal. Que j'étais avare de cette dernière demi-heure ! Je me serais volontiers prosternée devant ce mécanisme inanimé s'il eut voulu multiplier la durée de chacune de ses secondes ; mais l'impitoyable aiguille avançait toujours ; minute après minute s'envolait ; il n'en restait plus que dix. Tout a coup me vint une idée qui me rendit tout mon courage : je sonnai ma femme de chambre : — Marie, lui demandai-je, cette pendule n'avance-t-elle pas?
— Non, madame, me répondit -elle.
- — Sortez ! lui dis-je d'un ton courroucé ; et la pauvre fille s'éloigna tout étonnée de mon emportement. Aussi, pourquoi m' avoir répondu non au lieu de oui? Pourquoi ne pas mentir? Je ne lui demandais pas la vérité, je lui demandais une demi-heure de plus dont j'aurais volontiers payé chaque seconde avec une goutte de mon sang.
Pendant quatre jours, je l'attendis en vain. Lorsque, au milieu de la joie que j'éprouvais à le revoir, je me rappelai assez sa longue absence pour la lui reprocher; il me prétexta froidement des affaires importantes.
— Autrefois, lui dis-je, aucune affaire n'était assez importante pour vous retenir loin de moi.
— Autrefois, me répondit-il, le nombre de vos occupations cl de \os adorateurs vous rendait si inacces-
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sible, que Ton négligeait tout pour vous voir. Aujourd'hui que Ton est toujours sur de vous trouver, on se gêne un peu moins.
Cette réponse nie fit peur. — Comment! parce que je lui ai tant sacrifié, — que je l'ai préféré, lui, à mes succès, aux triomphes de mon amour-propre, a ma gloire, — parce que je suis plus que jamais à lui, il serait moins que jamais à moi? Je lui serais moins chère, moins précieuse, parce qu'il est sur de moi? Sa vanité regretterait ce que j'ai sacrifié au repos de son cœur? Mais ne l'a- t-il pas voulu? N'est-ce point un mot tombé de sa bouche qui changea tout mon avenir, toute ma destinée? A présent, je comprends pourquoi il me détournait de ce qu'il appelait un sacrifice trop grand; il ne cherchait qu'a éviter une responsabilité trop grande. Mon Dieu ! où me réfugier dans ce vaste labyrinthe qu'on appelle la vie? Dans quelle position trouver un asile? Ne me reste-t-il donc plus que la gloire sans son estime, ou l'obscurité sans son amour? Mon enfance ! mon enfance! oh! que ne donnerais-je pour une seule heure parmi les genêts et la bruyère de mes montagnes ! pour le croassement d'un seul corbeau dans le bois de sapins !
Le vice est lâche comme le vautour, et ne s'attaque au cœur de l'homme que lorsqu'il est pourri. Il est trop jeune, trop heureux pour que le mal puisse l'entr.i n .t. — Le vice, le mal! exagérations stupides qui
viennent tout de suite a la bouche d'une femme dès qu'elle se croit un peu moins aimée ! Quel mal et quel vice? Quand il cesserait de m'aimer, et quand j'en mourrais de douleur, cela l'empêcherait-il de servir fidèlement son pays, d'être un homme estimable et digne, plein d'honneur et de nobles qualités? Et puis, « elle n'est pas la première , j> cette terrible parole de Méphistophélès ne devrait-elle pas m'apprendre au moins la modération ?
Il ne m'aime plus, il ne m'aima jamais. — A cette heure, je suis seule dans le monde; il devrait y avoir sur mes lèvres des accents de colère, dans mes yeux des regards indignés, dans mon cœur un mépris souverain ; je n'y trouve que des soupirs, des larmes et de la douleur, une douleur sans bornes, sans frein, sans espoir. J'ai noblement agi, je devrais me complaire dans le sentiment de ma propre grandeur, et je suis blessée pour lui de ce que je lui suis supérieure, tandis qu'en même temps je me méprise moi-même de ce que, ne pouvant plus l'estimer, je l'aime encore. Ceux qui disent avoir trouvé dans l'orgueil et l'indignation un remède contre les souffrances de l'amour, ou n'ont jamais aimé, ou disent ce qu'ils ne sentent pas.
Rien n'est insupportable, lorsqu'on souffre profondément, comme les condoléances banales de ceux qui vous entourent. Luc femme très vertueuse me dii :
ai
— Consolez- vous, mon enfant, vous vous êtes conduite héroïquement ; peu de lemmes auraient conservé leur vertu pure et intacte dans de pareilles circonstances.
— Eh! mon Dieu! lui dis-je, ignorez-vous donc que je donnerais volontiers ce que vous appelez ma vertu pour une seule heure de ce temps où je croyais en lui?
Elle crut que ma réponse était dictée par le délire, et continua :
— Soyez sûre que l'approbation de vous-même.. .
— L'approbation de moi-même me rendra-t-elle ce que j'ai perdu? interrompis-je ; et d'ailleurs, puisque je l'ai perdu, lui, êtes-vous bien sûre que je sois contente de moi? Croyez-vous que, plutôt que de le blâmer, lui, je ne m'en veuille pas a moi-même de n'avoir pas tout donné pour le retenir ?
La prude se leva, et me dit d'un ton sec et sévère :
— Vous n'avez rien perdu , car vous avez conservé votre honneur.
— Et précisément parce que je l'ai conservé, je l'estime moins que ce que j'ai perdu.
O femmes! soyez donc moins hères de cette vertu dont vous vous faites une arme si terrible. Où est celle d'entre vous toutes qui ne la sacrifiât mille fois si elle se croyait sûre d'obtenir en échange un amour inaltérable? Où la trouver? Ma courageuse et indulgente Henriette, toi , femme vraiment vertueuse, réponds.
Comment me soustraire a cette vie qu'il m'a rendue impossible? Son amour absorbait tellement tout mon être, que je ne peux plus faire un pas dans l'existence sans me heurter contre un regret, ou voir se dresser devant moi le fantôme d'un souvenir. Viens a mon aide, Thécla, reproche-moi ma lâcheté, soutiens-moi de ton noble courage. Hélas ! nos souffrances sont trop inégales. Ton amant est mort, ton image dans le cœur. On se peut consoler de la mort matérielle d'un être dont l'âme immortelle est a vous au delà de la tombe. Mourir ! lorsque ce mot veut dire rejoindre une autre âme qui vous attend Ta bas, il est facile de fermer derrière soi les portes de la vie. Mais aller au devant de la solitude éternelle; pourquoi? Que j'envie ton sort, ô jeune vierge d'Allemagne! A jamais réunie a celui que tu aimais, vous parcourez ensemble les plaines de l'infini, inséparables comme les deux amants de Ravenne. Tandis que moi, quand sa dernière heure aura sonné, son âme altière passera devant mon âme éplorée sans la reconnaître. J'ai honte de moi et de mon indigne faiblesse. Je devrais le haïr et ne le puis. Ma force est éteinte, mon orgueil brisé, ma dignité morte dans les angoisses qui me déchirent. Wallenstein, je ne suis plus ta courageuse fille, car je pleure comme s'il me restait encore quelque chose a perdre.
Je porte la mort en moi. De ces cruelles souffrances, de cette longue lutte, j'en ai retiré la certitude. La
blessure a été profonde, mais de cette blessure même naît le remède que mon cœur saignant garde en lui contre tous mes maux. Pourtant, de mon lit de malade et de mes longues insomnies, sort aussi la conviction humiliante que la douleur physique tue la douleur morale. A mesure que mes souffrances corporelles augmentaient, la puissance démon esprit diminuait, et a la fin mon âme a tout oublié pour ne s'occuper que du plus ou moins de douleur qu'éprouvait mon corps. Je m'en veux du bonheur que je ressentis en revenant a la vie, et de l'impression profonde que malgré moi produisirent sur mes sens les premiers rayons du soleil , le premier chant des oiseaux, le premier souffle du printemps.
... Il y a quelque temps, une de mes soi-disant amies vint me voir avec son fils aîné, ravissant enfant de quatre ans, dont elle ne cessait de me faire admirer la beauté. Elle me parla tant de l'amour de son mari pour elle, et me répéta si souvent que le bonheur ne se trouvait que dans le mariage, au coin de son feu, entre son époux et ses enfants, qu'a la fin je me levai, exaspérée, et prétextant une indisposition soudaine, je quittai le salon et la laissai seule. Rien ne peut égaler l'espèce de haine que pendant longtemps je continuais a ressentir contre cette pauvre femme qui, après tout, n'avait que le tort des heureux, d'oublier les chagrins d'autrui devant la contemplation de son propre bonheur. Aujourd'hui, je l'ai revue. Je ne me sens plus
(Tëtoàgaement pour elle; je lui ai parlé de son inaiï, de son bonheur domestique, j'ai pris son enfant sur mes genoux, j'ai vu briller dans ses yeux la joie maternelle la plus orgueilleuse, sans que cela m'ait fait éprouver le moindre sentiment pénible.
Le doute est une chose salutaire et ressemble a l'opium, qui, pris en petite quantité, produit un certain effet, et, pris en grande quantité, l'effet contraire. Un peu de doute mène au désespoir ; mais allez plus loin, doutez de tout, de votre propre douleur même; le doute vous sauvera, si l'ennui ne vous tue pas.
Il me l'avait bien dit : rien ne dure sur la terre, ni T amour, ni la douleur.
Je pense souvent a ce pauvre vieillard, car moi aussi je veux aller mourir Ta où je suis née. Le cercle de 311011 existence a été vite décrit ; a peine me suis-je éloignée de mon point de départ que déjà je voudrais y retourner. Depuis quelque temps les souvenirs de mon enfance ne me quittent plus. Il me semble revoir ce frais jardin, cette longue allée de noisetiers, et la maison où se passèrent mes premiers jours, la grande prairie et les aubépines sous lesquelles je m'asseyais le soir, le bois où je cueillais des primevères et dans lequel je craignais tant de trouver des couleuvres, la garenne où, accompagnée de mon chien favori, je m'amusais a faire peur aux lapins, les vastes landes
qu'embaumaient la fougère et le genêt épineux, où je passais des jours entiers à rêver et h lire les Mille et une Nuits; tout cela revit devant moi , un vent frais se joue dans mes cheveux, des voix connues me parlent et m'appellent. Là-bas f là-bas! Je vais retrouver mon enfance que j'y ai laissée ; je vais retrouver ce temps où j'échappais a mes premières leçons de piano pour aller courir dans les champs, pour suivre des papillons et prendre des nids d'oiseaux. Mais vous, douces compagnes de mes seuls jours heureux, où vous retrouverai-je? Adeline, Emma, Louise, Blanche, et vous, timide Marie!... Deux d'entre elles reposent dans le cimetière de la paroisse, dans ce cimetière où nous jouions quelquefois ensemble; mais toi, la plus tendre et la mieux aimée, Henriette, je te retrouverai. Le temps, l'absence, ne peuvent rien changer a l'affection que tu me portes; tu garderas toujours dans ton cœur de quoi abriter ta pauvre Violette contre de nouveaux orages.
Aussi bien, il faut partir afin de ne plus jamais le revoir. Rien n'est triste comme la réunion de deux êtres qui s' étant mutuellement prodigué toutes les richesses de leur âme et de leur nature, se retrouvent, plus tard, trop pauvres pour se faire l'aumône d'un regard ou d'un mot. Tant que dure le sentiment, il y a dans l'ivresse même de la douleur une exaltation qui rend de pareilles entrevues sublimes. Quand arrive
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l'indifférence, il faut se fuir ; le mépris que l'on s'inspire dégrade. . .
... Sitôt arrivée, je m'informai d'Henriette. J'appris que depuis mon départ elle habitait la maison où s'écoulèrent mes premières années. Je m'y rendis hier. Tremblante d'émotion, je frappai a la porte ; une vieille femme vint m'ouvrir, qui, lorsque je demandai madame C..., m'informa qu'elle se trouvait pour le moment chez une de ses amies , et qu'elle ne devait revenir qu'au bout de huit jours. Touchée par mes instances réitérées, elle me permit d'entrer, et m'accompagna pendant que je parcourais ces lieux si chers à mon cœur. Quel ne fut pas mon étonnement en retrouvant tout absolument tel que je le laissai ! Je m'assis sur un sopha pour me reposer ; il me semblait que je rentrais chez moi après une longue promenade. Mes yeux ne rencontraient partout que des objets familiers. Mon piano, sur le pupitre duquel se trouvait la partition des Nozze di Figaro, ouverte a l'air de la comtesse : Dove sono i bei momenli? mes livres favoris épars sur la table, et a mes pieds un méchant tabouret, mon premier essai en tapisserie ! rien n'était changé. Voyant que je regardais avec une attention qu'elle prenait pour de la curiosité un superbe fauteuil gothique :
— Ah ! madame , me dit la vieille femme , vous trouvez sans doute ces meubles bien bizarres pour un
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si beau salon; aussi les derniers propriétaires les avaient-ils tous vendus avant de partir ; mais lorsque madame se détermina à venir demeurer ici, au lieu d'acheter de beaux meubles modernes, monsieur a été forcé de racheter toutes ces vieilleries-la pour plaire a sa femme, qui n'en voulut point d'autres.
Dans la chambre d'Henriette je me retrouvai encore.
— De qui ce portrait ? demandai-je a mon guide, en lui montrant une des deux miniatures qui pendaient à chaque coté de la glace.
— De monsieur, me répondit-elle.
— Et cet autre? ajoutai-je, lui désignant l'autre que je ne reconnaissais que trop.
— ' D'une amie de madame qui est morte. Je tressaillis involontairement.
— Morte ! lui dis-je, en êtes-vous sûre?
— Du moins, je le suppose, car madame ne regarde jamais ce portrait-fa sans pleurer.
Nous descendîmes au jardin ; je remarquai que toutes les plate-bandes de fleurs étaient arrangées en corbeilles et entourées d'une large et épaisse bordure de violettes blanches. Je me baissai pour en cueillir une ; la vieille m'arrêta :
— Je vous en supplie, n'en cueillez pas, s'écria-t-elle, personne ici n'ose y toucher, excepté madame ellemême, qui s'en fait un petit bouquet tous les matins.
Henriette ! mon Henriette ! tu ne m'oublies donc pas?
Tu m'attends. Oh! quand te reverrai-je? Pourquoi cette femme a-t-elle cru que j'étais morte? Pourquoi me le dire? Morte! Cette parole me poursuit malgré moi.
Le journal de Viola se terminait la. Voici ce que j'appris sur le sort de cette malheureuse enfant. Lors du retour de madame C , sa vieille nourrice lui raconta qu'une jeune femme très jolie, mais apparemment fort souffrante, était venue la demander ; qu'elle n'avait point voulu écrire son nom, mais disait qu'elle reviendrait bientôt,
Huit jours plus tard, Henriette, avec son mari et ses deux enfants, prenaient le frais au coucher du soleil , sous les aubépines, dans la prairie.
— Regarde donc, maman, s'écria l'aîné des enfants ; quelle est cette dame qui monte vers nous ?
Madame C... se tourna du côté qu'indiquait son fils, et aperçut en effet une femme vêtue de noir qui gravissait péniblement, et en s'arrêtant a chaque pas, le monticule au sommet duquel le petit groupe se trouvait assis.
L'inconnue s'avança lentement jusqu'à une vingtaine de pas de madame C..., qui, dès qu'elle put voir ses traits, se leva précipitamment.
€ Violette ! Violette ! » s'écria-t-elle en s'élançant vers l'étrangère, qui tomba épuisée entre ses bras.
Les fatigues du voyage et l'émotion causée par ce retour dans son pays natal lui avaient donné une vio-
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lente attaque de son ancien mal. Retenue dans son lit depuis huit jours, elle en sortait pour la première fois ce jour-la. Lorsqu'elle revint de son long évanouissement, il était nuit.
— On suis-je ? murmura-t-elle en promenant des regards curieux autour de l'appartement où elle se trouvait.
— Chez toi, répondit une douce voix ; et Viola, se retournant, reconnut Henriette qui veillait près d'elle.
Les deux amies s'embrassèrent en pleurant. Après qu'elles eurent causé longtemps des jours passés :
— N'était-ce pas hier que je te quittai , dit Viola , pour aller voir ce monde qui, de loin, me semblait si brillant? Quelle longue et fatigante journée ! quelles déceptions et quelles souffrances !
Au bout de quelques instants de silence :
— Henriette, n'entends-tu pas les cloches de l'église qui carillonnent ? sécria-t-elle avec un frisson nerveux. J'ai beau me dire que c'est de la folie ; la nuit, ce sonla m'est toujours aussi insupportable que dans mon enfance , lorsque je me réfugiais toute tremblante près de ma vieille bonne Sara, en me bouchant les oreilles.
Quand Henriette se retrouva seule avec avec son mari :
— Ma pauvre Viola ! s'écria- t-elle en fondant en larmes.
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— Ne t'affliges pas ainsi, mon enfant, lui dit M. C. . . , espérons tout de sa jeunesse et de nos soins,
— Hélas! reprit Henriette, je vois la mort dans tout son être. Je la reconnais a mille signes : a ses joues creuses et brûlantes, a ses mains sèches et maigres, au lustre surnaturel de ses yeux ; et puis son cœur qui tressaille et s'agite , comme un oiseau dans une cage trop étroite, et qui parfois bondit convulsivement, comme s'il avait hâte de briser sa poitrine et d'échapper aux liens qui l'attachent !
Viola passa près d'un mois avec son amie. Sa santé s'affaiblissait de jour en jour, mais son courage et sa douceur ne l'abandonnèrent pas un seul instant. Son plus grand bonheur consistait a s'asseoir, au coucher du soleil, sous les aubépines, et a voir jouer devant elle les enfants d'Henriette, qui l'adoraient.
Un soir, monsieur et madame C se trouvèrent
forcés de faire une visite dans les environs, et Viola resta seule avec les enfants a sa place accoutumée.
La lune se levait doucement derrière le taillis au fond de la prairie ; un air frais courait dans les branches des arbres , et faisait chuchotter les feuilles ; la rosée suspendait a chaque brin d'herbe une couronne de perles.
Quand madame C revint, les enfants dormaient
depuis longtemps, et lorsqu'elle s'informa de Viola, on lui répondit qu'elle n'était pas encore rentrée. In-
quiète, Henriette la chercha dans la prairie, et la, aux rayons de la lune, elle F aperçut couchée sous les aubépines.
— Quelle imprudence, mon Dieu! s'écria-t-elle dès qu'elle fut près de Viola; mets mon châle, enfant, et rentre, tout de suite ; le serein qui tombe pourrait te faire un mal affreux.
Viola tendit une main glacée a son amie :
— Elle t'attendait pour s'en aller, dit-elle en souriant doucement.
Madame C... put à peine voir la petite convulsion qui de temps en temps agitait ses lèvres, la pesanteur de ses paupières qui bleuissaient déjà, et les gouttes de sueur qui brillaient sur son front.
— Henriette, dit Viola d'une voix éteinte, prometsmoi de couper demain matin toutes les violettes de ton jardin, et de n'en plus laisser refleurir jusqu'à l'année prochaine.
Henriette se jeta a genoux près de son amie, et, l'entourant de ses bras, la serra contre son cœur. Mais à peine eut-elle touché les lèvres glacées de Viola, qu'elle poussa un cri d'effroi et s'évanouit.