‹ Nouvelles (volume 2)Chapitre 33 sur 34 · DE M. ARTHUR DUDLEY · texte numérisé non relu

DE M. ARTHUR DUDLEY

Dos âmes honnêtes que le vice n'aitaque jamais

à découvert, mais qu'il trouve le moyen de surprendre, en se manquant toujours de quelque sophisme.

Rousseau, les Confessions.

Dix heures venaient de sonner, et la grande salle de l'hôtel du Prince héréditaire commençait a s'emplir. A l'un des bouts de la longue et étroite table étaient assis trois individus très laids , très silencieux et très

1 En Allemagne , lorsqu'au dessert on trouve une amande double, on en donne une moitié à sa voisine ou à une personne quelconque qu'un choisit ; le premier «les deux qui, après cela, dit à l'autre : Guten Tag, Vielliebchen, a le droit de demander à celui-ci ce qu'il voudra.

comme il faut ; habits noirs , gilets blancs et cravates blanches , ils ressemblaient assez a trois pies. A l'autre extrémité de la table se tenait un groupe d'officiers qui riaient et causaient a voix basse , sans faire attention aux regards sévères que leur lançaient de temps en temps les trois personnages noirs, dont la sombre dignité paraissait choquée par les propos un peu lestes qui parfois arrivaient jusqu'à eux.

— Bonsoir, colonel, s'écria un jeune homme avisant un des deux individus qui entraient en ce moment, je vous attendais; j'ai soupe, et voici les dés. Mettez-vous à coté de moi.

— - Ne vois-tu pas, Moritz, que le père Kinzingen est plus sourd que jamais, ce soir? dit un autre. Je 1 ai remarqué ; lorsqu'il vient d'entendre Robcrt-le-Diable , il a toujours un accroissement de surdité.

— C'est égal, répondit Moritz, il faut qu'il me paye un fromage de Brie (1). Allons , vieux Cosaque! — Et voyant le colonel prendre sa place vis-a-vis de lui , il lui tendit le cornet, que l'autre s'empressa de saisir.

On n'entendait plus que le bruit des dès, lorsque soudain la porte s'ouvrit, et un jeune homme portant l'uniforme de sous-lieutenant d'artillerie vint s'asseoir a la table.

1 Après le diner et le souper, les dés sont toujours placés sur la table, et une portion de fromage de Brie est un enjeu favori parmi les officiers des villes près des frontières de la France.

\A DOUBLE AMANDE. 2oâ

— Eh bien! meine Herm, qu'y a-t-il de nouveau? dit-il en allumant un cigare.

— Pas grand1 chose. Mais comment diable se fait-il que tu sois ici a cette heure ? Je te croyais de service aS....

— J'avais a faire en ville.

— Prends garde, Edgar, reprit un autre de ses camarades, tu te feras une mauvaise affaire avec le grandduc.

— Quant a cela, répondit celui-ci, il serait difficile d'être plus mal avec lui que je ne le suis déjà, et pour quelques jours d'arrêts de plus ou de moins — Mais dites donc, il paraît que rien n'empêche mon illustre cousin, le long Wolfsburg, de venir ici dévorer son éternel plat de petits pois. A le voir la, faisant le troisième dans ce Kleeblatt de graves imbéciles, on ne dirait pas qu'il vient de lui arriver des malheurs.

— Qu'est-ce que tu appelles ses malheurs? interrompit un officier de dragons.

— Mais il me semble, dit Edgar, que, lorsqu'on perd sa place a une cour aussi illustre que la nôtre, et qu'on épouse une femme aussi jolie que Clara de Selsbeck, il est permis a vos amis et connaissances de vous plaindre.

— -A propos, s'écria un jeune homme qui jusque-là n'avait pas ouvert la bouche, explique-moi donc pourquoi il n'est plus grand-maître des cérémonies ?

— Parce que, tout glaçon qu'il est, il a le sang de*

2è6 LA DOUBLE AMANDE.

Wolisburg clans les veines, et au dernier bal de la cour il s'est emporté jusqu'à frapper un laquais, ce qui, venant aux oreilles grand-ducales, lui a valu sa disgrâce. Tu n'étais donc pas au dernier bal, Felstadt?

— Je vais peu a ces Tètes ; il y a trop d'étiquette, trop peu de jolies femmes, un mauvais souper, et du vin de Bordeaux qui a Paris coûte quinze sous la bouteille.

— Oh ! oh! s'écria un petit blondin qui pouvait avoir au plus seize ans, le Felstadt a passé deux ans a Paris !

Felstadt, pour toute réponse, lui envoya une bouffée de fumée dans les yeux.

— Ah ça ! dit Edgar assez haut pour que tout le monde l'entendit, on dirait que Baumfeld fait frontière entre nous et ces trois corbeaux de la cour fa -bas. Il est a nous par son uniforme et a eux par- son maintien.

Cette remarque avait pour objet un gros capitaine de dragons, blond et taciturne, qui, se tenant tout seul entre la bande des officiers et les trois hommes noirs, ne parlait ni aux uns ni aux autres, et engloutissait une énorme tranche de beefsteak au beurre d'anchois.

— Baumfeld devient un homme sérieux , ajouta Felstadt; mercredi prochain il épouse Amélie de Gemsberg.

— Pour combien de temps? demanda Edgar en allumant son troisième cigare.

Tous éclatèrent de rire.

LA DOUBLEE AMANDE. 257

— Allons , Edgar , reprit Felstadt , cette fois-ci c'est pour de bon, car la mère s'en est mêlée , et Bainnfeld se trouve engagé pour la vie, lebenslânglich engagirtJ

— Dès que la vieille Gemsberg y a mis du sien , je ne m'étonne plus de rien. Elle ferait épouser sa fille par le pape ou par moi si elle se le mettait en tête. J'ai une profonde vénération pour cette femme-la. Quant a Amélie, elle est bien jolie, mais nous le savons tous trop.

— Chut ! Edgar, dit le petit blondin , prends garde que le vieux Kinzingen ne t'entende ; il tient beaucoup a ses nièces.

— Bah ! il en rirait tout le premier.

Un des personnages du noir trio groupé a l'extrémité de la table se leva et prit son chapeau.

— Dès qu'on parle maris, le grand Wolfsburg rentre chez lui, remarqua Felstadt.

— Bonne nuit ! lieber Fetter, s'écria Edgar ; bien des choses de ma part à ma cousine.

L'ex-grand-maître de la cour ferma la porte avec violence, et presque aussitôt fut suivi de ses deux lugubres compagnons. Il ne restait plus qu'un étranger qui était entré dans la salle au même moment que Kinzingen , et qui , assis a quelque distance des officiers, parcourait attentivement les colonnes d'un journal.

— Ouf! voila nos éteignoirs levés , reprit Edgar. Je

commence a respirer. Au moins a présent, on peut parler. Puis, ôtant son cigare de sa bouche : Savez-vous ce qui m'amène ici ce soir? Pas un, pas deux, mais quatre rendez-vous ! et voici ce que je vous propose. Comme les quatre sont a une demi-heure l'un de l'autre, il me sera impossible de m'y présenter en personne ; je m'en réserve donc un, et vous offre les autres. Voyons que je vous donne vos passe-ports. (Il tira de dessous son uniforme quatre billets de formes différentes.) Tiens, Felstadt, mademoiselle Frubling, la fille de l'ancien ministre de la guerre, à onze heures et demie, a son balcon; puis la femme du colonel Bergheim, que je destine a Moritz, quand il aura fini sa partie avec Kinzingen ; celle-là a onze heures, chez elle* le colonel est a V.... Et voici pour toi, mon fils, dit-il en s'adressant au petit blondin ; je te donne l'ambassadrice

de , a minuit , a domicile. Quant a Felstadt et à

Moritz, il faut, l'obscurité aidant , qu'ils passent pour moi; nous sommes de la même taille, et cela rendra l'aventure plus amusante.

. — Mais moi? objecta le petit d'un air consterné. : — Je n'entends pas que tu me représentes. Tu iras

chez madame de S de ma part , en lui disant que je

tacherai de me rendre a sa gracieuse invitation; tu sei -as reçu, voila l'essentiel, et je gage que, si je me présentais une demi-heure plus tard, je trouverais visage de bois. Rassure-toi, les billets de l'ambassadrice sont transférables.

— Mais qui diable as-tu donc réservé pour toi, Edgar ? demanda Felstadt.

— Je ne vous le dirai pas, répondit Edgar avec une affectation de mystère ; il suffit que vous sachiez que c'est la plus belle fille de la terre.

— Voila Baumfeld qui s'en va, dit le blondin, il a peur d'en entendre plus.

— Ali ! bah ! répondit Edgar avant que l'autre eût fermé la porte ; il doit savoir qu'on ne revient jamais a ses premières amours. Non, continua-t-il après un instant de silence ; celle qui m'a attiré de S. . . ce soir , est une inconnue; inconnue pour toute la terre, excepté pour moi. Quinze ans, mes amis, et faite corn me Vénus!

— Par Dieu ; je sais qui c'est, c'est la petite nièce du général Mannsthal.

Edgar secoua la tête.

— Alors, c'est Julie d'Adlersheim , la nouvelle demoiselle d'honneur de la grande duchesse, dit mi autre.

— Vous vous trompez tous; ce n'est ni l'une ni l'autre, mais une étrangère qui ne se trouve ici que depuis deux jours.

— J'y suis ! s'écria Eelstadt, ce ne peut être que notre beauté de la Fremden-Loge.

— Onze ! vociféra le vieux Kinzingcn d'une voix de Stentor.

— Douze ! répliqua, Morilz regardant les dés qu'il

venait de jeter sur la table. Hola ! Louis, apporte-nous du fromage de Brie; le colonel paye. Puis, se retournant vers les autres : Que disiez-vous de la dame de la Fremden-Loge? Tausend sapperment ! voila la plus jolie femme que j'ai vue ! . . .

— Je disais, Moritz, interrompit Edgar, que j'ai une carte d'entrée pour toi chez la Bergheim, ce soir.

Grand merci, mon cher, mais je n'en veux plus.

Cependant donne toujours ; d'ici a une heure, je trouverai peut-être un remplaçant.

Quelle est donc cette mystérieuse beauté dont

vous parliez tout a l'heure? demanda Edgar , jetant nonchalamment sur la table le billet de madame de

Bergheim.

La plus ravissante créature de la terre, répondit

Moritz. Elle était au théâtre ce soir, dans la Fremden- Loge, assise a côté d'une vieille paire de moustaches, qui, j'espère de tout mon cœur, appartiennent a son mari. Tout le monde se retournait pour la regarder ; mais personne ne sait son nom.

Si fait, Moritz, dit le petit blondin ; ce cosaque

de Kinzingen doit le savoir, car je l'ai vu qui lui parlait a la sortie.

Edgar se leva , et, frappant le colonel sur l'épaule :

Vieux Lovelacè, lui ciïa-t-il dans l'oreille, a

quelle jolie Frdulcin faisais-tu des déclarations ce soir, en sortant du spectacle?

Kinzingen laissa échapper un rire étouffé (vrai rire

sourd) entre ses énormes moustaches, et, secouant sa tête de cliat-huant :

— Elle n'est plus Frâulein , répliqua-t-il ; c'est la femme du général de Linsdorf. J'ai servi avec lui en 1812, lorsque nous avions tous les deux vingt ans et la simple épaulette de sous-lieutenant. Damné Linsdorf! il a été plus heureux que moi... Quelle ravissante petite

créature !

L'étranger dont nous avons parlé plus haut interrompit soudainement sa lecture, et prêta toute son attention a la conversation qui venait de s'engager.

— Ce diable d'Edgar! dit Felstadt tout bas a Moritz; je suis convaincu que son inconnue de ce soir n'est autre que madame de Linsdorf.

— Vous vous trompez , monsieur , dit l'étranger d'un ton ferme, fixant son regard sur Felstadt.

— Je serais curieux de savoir comment vous en pouvez être si sûr, répondit celui-ci.

— Écoute donc, ce monsieur a peut-être d'excellentes raisons pour parler ainsi , remarqua malicieusement le blondin.

L'étranger se contenta de lancer un regard du plus souverain mépris a l'auteur de cette observation.

— Au fait, s'écria Edgar tout a coup, je ne vous dis pas que mon inconnue soit madame de Linsdorf; mais pourquoi ne la serait-elle pas?

^- Parce que vous trouveriez plus facile d'ébranler

202 LA DOUBLE AMAADL.

la colonne Vendôme en soufflant dessus que de faire manquer madame de Linsdorf a ses devoirs.

Edgar regarda l'inconnu avec un étrange sourire d'incrédulité.

— Allons, mon cher, dit Felstadt, il se peut qu'il y ait au inonde des femmes vertueuses.

— Pardon, monsieur, continua Edgar s'adressant a l'étranger ; nous savons que vous n'êtes pas le mari de madame de Linsdorf; seriez-vous par hasard son frère?

— Je n'ai pas ce bonheur-là ; mais son nom m'est sacré comme celui de ma sœur, et je ne puis l'entendre profaner, comme vous venez de le faire , sans en ressentir l'indignation qu'éprouverait un frère en pareil cas.

— Réellement, monsieur, reprit Edgar d'un ton un peu moqueur, vous m'inspirez une envie démesurée de connaître madame de Linsdorf. Si je ne craignais pas de trop vous blesser, j'aurais quelque chose a vous proposer a son égard.

— Dites toujours, monsieur, répliqua l'étranger ; il me semble qu'après ce que j'ai entendu ce soir, rien ne doit vous arrêter.

Edgar prit la lettre de madame dcBergheim, et, ayant tracé sur l'enveloppe quelques lignes au crayon, la lit passer a l'inconnu. A peine celui-ci l'eut-il lu, que, froissant le papier dans sa main :

— J'accepte, dit-il à Edgar avec sang-froid ; mais à une condition : si vous ne réussissez pas, c'est a moi

que vous rendrez raison des propos que tous avez tenus ce soir sur une personne que vous ne connaissiez pas.

— Volontiers, répondit Edgar. Cela fait que, dans tous les cas, j'aurai de quoi passer mon temps avec agrément et utilité.

— Dans quel délai? demanda Moritz.

— Pour toute autre, j'aurais dit un mois ; mais, vu l'inexpugnable vertu de madame de Linsdorf, j'ai mis la chose a trois semaines, dit Edgar ironiquement. Crois-tu que ce soit trop ? Nous pourrions le réduire à quinze jours, s — Vous êtes peut-être pressé de retourner en France? continua-t-il , s'adressant a l'étranger.

— Nullement, répondit celui-ci.

— Ah ca! reprit "Wolfsburg , il est bien entendu que vous ne soufflerez pas un mot de tout ceci a madame fie Linsdorf?

— Je vous en donne ma parole d'honneur. Je porte trop de respect a madame de Linsdorf pour oser lui raconter la manière dont son nom a été prononcé ce soir, et j'ai trop de confiance en elle pour supposer qu'un pareil a\ ertissement soit nécessaire. Mais à qui dois-je me lier pour savoir la vérité dans cette affaire ?

— A moi seul, monsieur, dit avec fierté Edgar; d'ailleurs le plaisir d'une rencontre avec vous, qui m'attend dans le cas de ma non-réussite, doit vous en offrir une garantie suffisante.

— ÏSous répondons tous de lui, s'écrièrent ses camarades tous à la fois.'

2Ci LA DOUBLE AMANDE.

— Mais dans le cas où je réussirais? poursuivit Edgar.

— Si vous en aviez la moindre chance, Mathilde serait indigne des sentiments de vénération que je lui porte, et la honte en retomberait sur sa tête. Puis, se tournant vers les autres officiers, sur les figures desquels se peignait un certain degré d'étonnement : — Il vous paraît singulier que j'appelle madame de Linsdorf par son nom de Mathilde. Je dois a elle de vous dire que mademoiselle de Villiers était la fille d'un ami de mon père ; orpheline, elle a été élevée sous les yeux de ma mère, avec ma sœur qui est morte ; elle n'a quitté notre maison que pour épouser le général de Linsdorf. Je ne l'ai plus revue depuis lors, elle ignore ma présence ici, comme moi-même j'ignorais la sienne; mais vous voyez que j'ai le droit de la défendre, et de protéger sa réputation contre ceux qui voudraient l'attaquer.

■ — C'est fort bien, monsieur, observa Edgar ; mais, avant de nous séparer, il faut que je sache a qui j'ai affaire.

L'étranger se leva, et tira d'un portefeuille une carte qu'il posa avec une politesse dédaigneuse sur la table. Edgar la prit et lut :

— Gustave de Launay, capitaine d'état-major.

— Diable ! s'écria-t-il , jetant un coup d'œil sur M. de Launay, qui semblait avoir au plus vingt-cinq ans, et portait déjà a sa boutonnière la rosette d'officier de la Légion-d'Hounour. Il parait qu'on avance

plus vite en France qu'ici ! Aussi il n'y a pas de grandsducs !

— Vous savez mon nom, dit M. de Launav. Avez la bonté de me dire le vôtre.

— Edgar, baron de "Wolfsburg, répondit celui-ci, et si vous désirez avoir des renseignements sur mon compte, demandez-en au premier venu, tout le monde me connaît ici.

— Surtout les maris, ajouta le blondin. Onze heures sonnèrent a la pendule.

— Quant a moi, je m'en vais, messieurs, dit Edgar, je suis déjà d'une demi-heure en retard.

Et prenant son ceinturon et son manteau :

— Monsieur de Launay, je vous salue, dit-il.

— Au revoir, monsieur, répondit froidement celui-ci.

— Attends donc, Edgar, s'écrièrent les autres, nous allons t'accompagner.

— Jusqu'au coin de la Wald-Strasse , je le veux bien, mais pas plus loin.

Tous sortirent ensemble.

Dès qu'ils lurent dans la rue, Felstadt prit la parole :

— Tu avais parié. . .

— Vingt-cinq louis.

— Où diantre les aurais-tu pris ?

— Imbécile ! j'en aurais parié cinq cents avec autant de facilité. Quand on est sur de gagner!

— Je te le répète, Edgar, il peut y avoir des femmes vertueuses.

■ — Daus tous les cas, interrompit Edgar, je préfère me battre. Un duel ne coûte rien. Et maintenant a vos postes. Toi, Felstadt, vite au balcon de mademoiselle Fruliling ; toi , mon petit , va trouver l'ambassadrice ; et toi , Moritz, si tu m'aimes, cours chez la Bergheim.

— C'est le plus grand sacrifice que je puisse faire a ton amitié, dit Moritz en riant.

— C'est a titre de revanche, mon cher, dit Edgar. Et il se mit a descendre la Wald-Strasse à grands pas.

Le lendemain, la princesse de D. . . donnait un grand dîner. Edgar de Wolfsburg fut du nombre des invités, et a deux heures moins un quart il se trouva en grande tenue dans les salons de la princesse, qui, joignant a une soixantaine d'années et a une laideur repoussante une conduite fort déréglée et l'ambition de passer pour une femme sans préjugés, recevait chez elle, avec la grâce la plus parfaite , les hommes les plus dissolus et les plus perdus de réputation.

La conversation languissait un peu lorsqu'on annonça M. le comte et Al""' la comtesse de Linsdorf.

LA DOUBLE ÀMAJXDË. 207

Le général, homme grand, sec et roide, qui paraissait avoir au moins cinquante-six a cinquante- sept ans, dont la chevelure était rare et blanche, la poitrine couverte de décorations, tenait sa femme sous le bras, et s'inclinant devant la princesse :

— Votre altesse sérénissime m'accorde l'honneur de lui présenter madame de Linsdorf.

La jeune femme courba gracieusement son front au baiser froid que daigna lui donner la princesse, et alla s'asseoir sur un fauteuil près du canapé où trônait celle-ci.

On vint annoncer le dîner.

— Généra], donnez-moi le bras; monsieur de Wolfsburg, offrez le vôtre a madame de Linsdorf.

Edgar se fit répéter l'ordre de la princesse; puis, s'excusant assez nonchalamment pour son inattention, offrit son bras d'un air indifférent a la femme du général, qu'il n'avait cessé d'observer depuis le moment de son entrée au salon, et dont au premier abord la beauté lui parut moindre qu'il ne l'eut supposé d'après les descriptions exagérées de ses camarades. Ce moment d'hésitation fit que madame de Linsdorf regarda avec nue espèce de curiosité celui qui devait passer a ceté" d'elle les trois mortelles heures voulues pour un dîner de cérémonie allemand.

I ne fois a table, Edgar lia conversation avec sa voisin*'. 11 parlait fort bien le français, elle parlait parfaitement l'allemand. Il l'entretint du temps heureux

qu'il avait passé a Paris , et lui nomma plusieurs personnes qui se trouvaient être de son intimité. Elle , transportée par les souvenirs dans son pays natal, ravie de pouvoir causer de ceux qu'elle aimait, et dont elle avait été depuis si longtemps séparée, avec quelqu'un qui les avait récemment vus et connus, se livrait au charme de cet entretien avec toute l'ardeur d'un caractère naturellement franc et enthousiaste. Elle se revoyait encore en France, entourée des amis de sa jeunesse, dont les noms chéris retentissaient a ses oreilles comme une musique vague et lointaine.

— Ah ! monsieur, si vous saviez le bonheur qu'il y a a s'entretenir de sa patrie et de ses souvenirs d'enfance lorsqu'on en a été éloignée pendant si longtemps !

Elle fit cette remarque d'une voix tremblante d'émotion, et leva sur son voisin ses beaux yeux mouillés de larmes, en dirigeant sur lui un regard d'une pureté a la fois si confiante et si angélique, qu'il en fut intérieurement déconcerté. Il commençait pourtant a la trouver belle.

— Vous avez donc quitté Paris depuis bien longtemps, madame ?

— Sitôt mariée , je l'ai quitté pour suivre mon mari au fond de la Courlande, où il venait d'être nommé a un commandement important, et depuis quatre ans j'ai a peine vu six de mes compatriotes.

Edgar profita du petit avantage que le hasard lui avait donné, et a la fin du dîner, madame de Liosdorf

LA DOUBLE AMANDE. 20rJ

ne pouvait s'empêcher de l'envisager presque comme une ancienne connaissance.

Au dessert, avant trouvé sur son assiette une double amande, Wolfsburg se tourna vers sa voisine, et en riant :

— Connaissez- vous ce jeu allemand? lui dit-il.

— Donnez , répondit-elle avec vivacité ; je suis très heureuse avec mes Vielliebchen, je les gagne toujours.

— Je parie que vous perdrez celui-ci, dit Edgar gaiement, en lui donnant une moitié de l'amande dont il garda l'autre moitié.

— Pour quand est-ce? demanda-t-elle.

— Pour la première fois que j'aurai le plaisir de vous voir.

Le dîner fini, la princesse occupée avec une autre vieille femme a inventer et s. entendre des calomnies contre tous les habitants de la ville, et le reste delà société dispersé en groupes dans le salon, madame de Linsdorf s'approcha de son mari.

— Mon ami, lui dit-elle, permets que je te présente M. le baron de Wolfsburg; il connaît presque tous mes amis de Paris, et a eu la bonté de m'en parler tout le temps du dîner.

Edgar joua si bien son rôle avec le général, qu'au bout d'une demi-heure de conversation, celui-ci Tut aussi enchanté de lui que sa femme, et, lorsque tout le monde s'en alla, il lui dit :

— Nous ne sommes a M... que pour deux ou trois

jours, mais nous serons charmés de vous recevoir; après quoi, j'espère vous amener a Linsdorf, où je vous promets du gibier.

Madame de Linsdorf, en prenant le bras de son mari, tendit à Edgar sa petite main, et avec un sourire adorable :

— Je vous remercie, monsieur, lui dit-elle, pour les moments vraiment charmants crue vous m'avez fait passer.

Edgar était trop roué pour ne pas prendre cette main avec la froideur qu'il eut mise à toucher celle d'une reine, et trop savant dans le cœur des femmes pour ne pas se dire :

— J'aurai de quoi faire pendant mes trois semaines; elle est si franche !

La matinée était superbe, et madame de Linsdorf, à sa fenêtre ouverte, écoutait la musique des régiments qui déniaient pour aller à la parade de midi. La porte s'ouvrit , et un domestique annonça M. de Launav. A ce nom elle bondit, et, poussant un cri de surprise, courut à la rencontre du nouveau venu qu'elle embrassa avec effusion.

— Gustave, mon bon Gustave, mon ami, mon frère, est-ce bien vous ? vous que je n'ai pas vu depuis quatre ans? Je suis si heureuse! je ne me sens pas de joie. Mais parlez-moi donc, Gustave, dites-moi que c'est bien vous. Et elle pleurait et riait en même temps.

— Mathilde, chère Mathilde , ma sœur bien-ai-

niée ! . . . C'était tout ce que pouvait lui dire de Lau nay en lui serrant les mains et en les couvrant de baisers.

Madame de Linsdorf courut a l'autre extrémité du salon, et ouvrant une porte :

— Michel! s'écria-t-elle, viens chez moi tout de suite.

— Je suis très pressé, répondit une voix d'homme, j'ai un rendez- vous chez le ministre.

— C'est égal, viens un instant avant de sortir ; Gustave de Launay est ici.

Le général parut quelques moments après. Les deux hommes se serrèrent la main, et M. de Linsdorf, prenant la parole :

— J'espère, monsieur, que vous voudrez bien considérer ma maison comme la vôtre ; je sais trop quelle affection fraternelle doit exister entre vous et ma femme pour ne pas vous traiter en véritable beau-frère.

— Je vous remercie, mon général, mais je ne pourrai profiter de votre amabilité pour moi que dans quelque temps; je suis forcé de partir pourN..., où je serai probablement retenu pendant quinze jours ou trois semaines. ?

— Méchant ! s'écria Mathilde ; mais au moins vous dînerez avec nous aujourd'hui.

— Hélas ! je pars à deux heures. Je n'ai appris votre arrivée ici qu'avant-hier, et hier je suis venu vous voir, mais vous dîniez en ville.

.M. de Linsdorf , ayant exprimé son désir de voir

Gustave à son retour de N... et fait mille excuses pour le peu d'instants qu'il avait pu rester avec lui, sortit, laissant sa femme et M. de Launay seuls.

Gustave et madame de Lindsdorf eurent un de ces entretiens délicieux où le cœur parle au cœur, et où Ton se dit tout sans contrainte et sans arrière-pensée. D'un côté, ce.fut le récit d'une existence bruyante, active, réelle; de l'autre, l'histoire d'une vie intime et isolée où les pensées sont substituées aux passions, où les sensations comptent pour des événements. Au bout d'une demi-heure, Mathilde savait ce qu'avait fait Gustave, lui, ce qu'était Mathilde. Elle lui parla de son long séjour au fond de la Courlande, lui fit avec enthousiasme la description des magnifiques beautés de ce pays romantique et sauvage où, éloignée de toute société, elle avait passé les quatre années de son mariage. Enlevée au monde à l'âge de seize ans, abandonnée pour ainsi dire a elle-même au milieu d'une nature sombre et fortement accentuée, la jeune fille douce, timide et réservée, devint une femme franche, courageuse et indépendante. D'un tempérament nerveux et rêveur, chez elle l'imagination prit rapidement son essor, et, Timpressionnabilité augmentant de jour en jour, la rêverie finit par s'exalter jusqu'à l'enthousiasme. A l'inverse de presque toutes les femmes, dont le caractère est en général formé par l'action du monde extérieur, Mathilde fit subir son influence à tout ce qui l'environnait ; elle agit sur les objets qui

l'entouraient, les revêtit des formes et des couleurs de sa fantaisie , et se créa un monde idéal dans lequel elle vécut d'une existence a part et enchantée. En constante communion avec les éternelles voix de la nature et son immuable beauté, elle se forgea des liens entre elle-même et les choses inanimées. Les montagnes couvertes de neige, les sombres forêts, étaient pour elle des amies auxquelles elle disait les secrets de sa pensée. Dans le mugissement des torrents, dans la plainte du vent de la nuit, elle entendait des paroles mystérieuses dont elle seule comprenait le sens. Dans F incessante contemplation de soi qu'engendre la solitude, elle apprit à analyser ses propres sensations et finit par connaître d'elle-même tout, excepté le cœur.

Gustave eut bientôt compris que cette superbe élève de la nature n'était plus la jeune fille qu'il avait connue autrefois. Il vit combien a cet être, si supérieur sous un point de vue purement philosophique , pouvait être funeste son entière ignorance des hommes et du monde. Il sentit aussi que dans la magnifique harmonie de cette belle nature une corde n'avait pas encore vibré , et que dans le développement moral de cette créature ardente, poétique, exaltée, l'amour n'avait point eu sa part. Il lui prit la main, et la regardant attentivement, lui dit avec l'accent d'une tendre sollicitude :

— Etes-voutj heureuse, Mathilde?

— C'est une question qu'une femme mariée ne peut se faire.

— Mathilde, insista-t-il en baissant la voix, et serrant fortement la main qu'il tenait entre les siennes, Mathilde, répondez-moi franchement, aimez-vous votre mari ?

Madame de Linsdorf baissa les yeux; il y eut un moment de silence ; puis, relevant sur Gustave son regard noble et fier :

— Croyez-vous que, pour être heureuse et pour rester fidèle a ses devoirs, il soit nécessaire d'aimer son mari ?

— Quand on n'a que vingt ans, et une tête comme vous vous en êtes fait une , je trouve qu'il serait bon que le cœur fut occupé.

— Vous trouvez donc qu'il est impossible de vr\ re sans aimer?

M. de Launay se mit a marcher dans le salon d'un air inquiet.

— C'est une destination a laquelle peu de femmes échappent, dit-il.

- — Je crois que les exemples du contraire sont moins rares que vous le pensez. Quant a moi, continua-t-elle avec chaleur, mettant de côté ma position de femme mariée, je ne voudrais pas me soumettre à un despotisme aussi inexorable.

— Mathilde, vous parlez de l'amour comme un enfant. Vous n'ignorez pas combien vous êtes belle,

combien vous êtes une créature adorable... ; mais ce n'est ni la vanité, ni la coquetterie qui vous seront dangereuses, c'est votre inexpérience. Vous ne savez pas, Mathilde, vous ne pouvez pas savoir les pièges qui vous seront tendus, les ennemis que vous aurez a combattre sans vous en douter, et auxquels, lorsque vous vous en douterez, vous ne trouverez plus de forces à opposer.

— Soyez-en bien persuadé, mon ami, reprit madame de Linsdorf, une femme peut rester ce qu'elle doit être si elle le veut bien. Quand son cœur lui désignera celui qu'il faut craindre, qu'elle ne cliercbe point a l'éviter, qu'elle n'ait pas la lâcheté de fuir; mais au contraire, le regardant en face, le toisant, le mesurant du haut de sa dignité, qu'elle s'arme de tout son courage, et qu'elle lutte vaillamment avec; lui, rien n'ennoblit comme un pareil combat. Vous autres, hommes, qui vous entr'égorgez pour un roi , pour un principe, pour une idée, dites-moi, qu'il s'agisse de défendre votre patrie, de combattre pour vos autels, de disputer a l'oppresseur vos foyers pas a pas , votre ardeur ne sera-t-elle pas centuplée? votre force ne deviendra-t-elle pas surnaturelle? ne mourrez- vous pas mille fois plutôt que de vous rendre ? Eh bien ! notre patrie, nos foyers, nos autels, c'est notre honneur; et croyez-vous que nous ne sachions pas le conserver pur et intact au prix de nos larmes, de notre sang, de notre vie même? Lorsque tout manque a une femme ,

que la faiblesse la surprend et que sa vertu chancelle, elle se rappelle encore le respect qu'elle se doit ; quand Dieu l'abandonne, la fierté lui reste. Vous ne saurez jamais la toute-puissance de ce sentiment qui dit : Je veux pouvoir regarder le ciel face à face sans rougir.

— Pauvre enfant, qui croit a la possibilité de jouer avec la foudre ! dit Gustave en soupirant.

Ils causèrent encore longtemps ensemble, et, lorsqu'ils se séparèrent , M. de Launay lui dit en l'embrassant, et avec une insistance étrange :

— Mathilde, au nom de notre long attachement, au nom de Louise, au nom de votre bonheur, tâchez d'aimer votre mari ! »

Lié par sa promesse, et ne pouvant l'avertir du danger qui la menaçait, Gustave quitta madame de Linsdorf en songeant avec effroi au changement opéré en elle. Il lui était évident que, pendant ces quatre ; nnées de retraite, elle avait lentement, et sans le savoir, préparé son cœur et surtout son imagination à recevoir la première étincelle que l'amour y jetterait. Il la voyait pleine d'énergie, d'enthousiasme et de vie; ne connaissant des passions que leurs noms, et des hommes que ce qu'elle en avait lu dans les livres. Elle entrait dans le monde avec une confiance illimitée en elle-même, et une foi à toute épreuve dans sa force; elle était belle, elle avait vingt ans, et elle n1 aimait pas son mari.

Cet entretien avec Gustave laissa madame <!<•

Linsdorf inquiète et pensive ; elle allait rt venait sans intention et sans but, tantôt s'arrètant devant la fenêtre, tantôt ouvrant un livre qu'elle ne songeait pas à lire. Enfin, elle s'assit devant le piano et commença a chanter la romance de Desdemona; mais a peine en eut-elle dit quelques mesures, que sa voix s'éteignit , les larmes lui vinrent aux yeux , et , posant son bras sur le clavier, elle appuya sa tête sur sa main, tandis que l'autre errait sur les touches du piano, et tomba dans une rêverie profonde. Elle pensa a tout ce qu'elle venait d'entendre, et, dans son âme, reconnut la vérité de bien des choses que lui avait dites de Launay. Elle n'avait pas été tout a fait franche, pas entièrement sincère avec lui ; elle était plus vraie en disant qu'elle croyait a une victoire remportée sur l'amour, qu'a une vie passée sans l'éprouver. Durant ses années d'isolement, elle avait souvent rêvé l'amour, et, dans ses promenades solitaires a l'ombre des grands bois, ou au bord des fleuves rapides, pins d'une fois son imagination mit un être a ses cotés, un autre ellemême, qui pensait et sentait comme elle, aux pieds duquel elle versait toutes les richesses de sa jeune âme, tout ce que son cœur renfermait de poésie et de passion , d'enthousiasme et d'amour, et qui en échange lui disait : Que l'univers est grand et beau quand on aime ! Puis elle rentrait chez elle en se disant : Hélas/ jamais!

Vfathilde demeura longtemps plongée dans cette

contemplation intérieure, quand tout a coup sa main droite vint a frapper quelques notes consécutives qui , dans la disposition nerveuse où elle se trouvait, lui parurent si tristes, si étrangement mélancoliques, qu'elle se leva en frissonnant, ferma le piano, et s'en alla a la table regarder les cartes qu'un domestique venait d'y poser. Les premières qui la frappèrent furent celles du baron de Wolfsburg ; elle les regarda longtemps machinalement. Elle Favait presque oublié, tant la visite de Gustave la préoccupait ; mais a présent, il lui semblait qu'il aurait aussi bien fait de venir lui-même ; c'eut été une distraction, et elle voulait quelque chose qui la forçât a sortir d'elle-même. Elle reprit les cartes et se rappela le Vielliebchen.

— Il paraît qu'il y tient peu, se dit-elle.

Le lendemain, la princesse de D.;. envoya sa loge a madame de Linsdorf, et pour le jour suivant une invitation au bal.

La toile venait de se lever, lorsque madame de Linsdorf, accompagnée de son mari, parut dans la loge, de la princesse. On jouait les Brigands. Mathilde assistait pour la première fois à la représentation du

chef-d'œuvre de Schiller; ce fut pour elle uue sensation toute nouvelle que de voir se produire l'idée du poète qu'elle aimait tant. On en était a la scène où Moor reçoit la lettre de son frère, où, voyant ses illusions détruites, ses prières rejetées, son repentir méconnu, il donne un libre cours a son immense désespoir. Entraînée par le Ilot de ce magnifique langage, emportée par le torrent de cette éloquence sublime , la jeune enthousiaste oubliait tout pour dévorer une a une les paroles de l'infortuné Karl, lorsque M. de Linsdorf, qui ne faisait nulle attention a la scène, et dont l'unique occupation semblait consister a passer toute la salle en revue avec son lorgnon, dit soudainement, en touchant le bras de sa femme :

— Voila notre jeune baron de l'autre jour.

Mathilde, tout ennuyée qu'elle fut en se voyant ainsi rappelée a la terre du haut des régions poétiques où elle planait, ne put s'empêcher de tourner les yeux dans la direction que lui indiquait son mari, et aperçut effectivement dans une loge, vis-a-vis de la sienne, Edgar, qui, entièrement indifférent a ce qui se passait sur la scène, paraissait n'avoir d'yeux, d'oreilles et d'attention que pour une assez jolie femme à côté de laquelle il se trouvait assis. En le regardant, Mathilde ne put s'empêcher de se dire : — Quel magnifique Karl Moor il ferait! Et plusieurs fois, durant le spectacle, quand le Moor de la scène débitait une de ces phrases dont le courage et l'indépendance la transportaient , elle se

retournait presque involontairement vers le Moor de son idée comme pour en saisir l'expression sur ses traits; mais il ne bougeait pas, et ne cessait de parler a l'oreille de sa voisine.

Madame de Linsdorf rentra chez elle avec un sentiment vague, indéfini, qui n'était ni de l'ennui, ni du découragement, mais qui touchait de bien près a l'un et a l'autre de ces deux sentiments.

L'apparition de Mathilde produisit une vive sensation au bal de la princesse, et chacun demandait le nom de la belle étrangère, qui, au milieu de toutes ces femmes mal mises et pour la plupart mal faites, ressemblait à un beau lis d'argent dans un parterre de passe-roses. A bien des personnes, madame de Linsdorf aurait peut-être paru trop grande; mais il y avait tant de souplesse dans sa démarche, tant de voluptueux abandon dans sa taille de roseau, qui semblait se ployer au gré du vent ! On pouvait aussi reprocher à son cou trop de longueur, mais, comme une belle fleur qui se balance sur sa tige, sa petite tête se penchait sur ce cou blanc avec une grâce si langoureuse, qu'on finissait par trouver que cela ajoutait un charme indicible a toute sa personne. C'était une ravissante créature que Mathilde de Linsdorf; elle répandait le parfum de sa jeunesse et de sa pureté sur tout ce qui l'entourait. Quand elle passait près de vous, c'était comme lorsqu'on s'approche d'une fenêtre ouverte au milieu d'un bal; il semblait qu'elle \<>tis apportât sur Ja brise fraîche

LA DOl'ULE AMANDE. 281

les senteurs des fleurs tout humides de la rosée du soir.

Depuis près d'un quart d'heure, Matliilde se trouvait assise sur un sofa au haut de la salle où l'on dansait, sa tète appuyée sur sa main et ses grands yeux noirs regardant le vide. Dieu sait a quoi elle pensait, mais elle était ineffablement belle dans ce moment; belle d'une beauté si rêveuse, si mystique, si intellectuelle, qu'on l'eut volontiers prise pour l'ombre d'Egérie assise sur les ruines de sa grotte. Depuis un quart d'heure, elle n'avait pas bougé, lorsque tout a coup une main s'appuya sur le dos du sofa qu'elle occupait, et une voix lui dit tout bas :

— Gulcn Tag, Yiclliebchen1.

Elle ne fut pas maîtresse de son premier mouvement, et se redressa comme une biche effrayée ; puis, confuse de rémotion qu'elle venait de montrer, elle rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Vous l'avez gagné, dit-elle.

Décrire l'espèce d'impression que lui firent ces trois mots très simples serait impossible. Elle n'y entendait rien, et, ce qui plus est, ne cherchait nullement a comprendre ce qu'elle éprouvait.

Après quelques instants de conversation :

— Que faut-il que je vous donne pour votre Vielliebchen? demanda Matliilde.

1 ponjour, bicn-alméc

— Je vous prierai de ni'accorder au moins quatre valses.

Elle lui répondit, avec un regard d'une simplicité adorable :

— Il y a si longtemps que je n'ai valsé, que j'en ai presque peur; je crains d'avoir oublié... Et puis cet orchestre et ce tourbillon me font un singulier effet. Une longue absence du monde rend si sauvage ; si vous saviez....

Edgar finit par la persuader, et, entourant de son bras la taille souple de Mathilde, il l'entraîna. Ses premiers pas furent timides et incertains, mais, grâce a l'extrême habileté de son valseur, au bout de quelque temps, elle surpassait toutes les autres par sa grâce vaporeuse et légère. Animée par cette musique entraînante, irrésistible, de Strauss, ses joues, habituellement pâles, se colorèrent, ses yeux brillèrent d'un merveilleux éclat ; jamais elle n'avait été si resplendissante de beauté. De tous côtés on s'arrêtait pour la regarder ; partout elle n'entendait que des murmures d'admiration. Rayonnante de gloire , enivrée de son succès (c'était le premier), elle remerciait du fond de Pâme Edgar de son triomphe et du bonheur qu'elle en ressentait.

Vers la fin du bal, M. de Wolfsburg s'approcha de Mathilde.

— A quelle heure comptez-vous partir demain pour Linsdorf ? lui dit-il.

— Ah! mon Dieu! j'oubliais que nous partions demain.

— C'est crue moi je ne cours aucun risque de l'oublier, car M. de Linsdorf a eu la bonté de m'engager, et je vais avoir l'honneur de vous y accompagner.

A ce moment, le général vint chercher sa femme p our 1 ' emmener .

— A dix heures demain matin, mon cher baron, ditil en serrant la main a Edgar. Nous laisserons la voiture a madame, et vous et moi, nous ferons la course a cheval. — Ce jeune homme-la me plaît étonnamment, dit M. de Linsdorf a sa femme, en descendant l'escalier.

— Quel bal ravissant ! quelle délicieuse fête ! s'écria Mathilde en sautant dans Ja voiture.

Malgré les apparences qu'on serait mal venu à vouloir invoquer en sa faveur, Edgar de Wolfsburg était moins coupable qu'au premier coup d'œil on eût pu le trouver; s'il faisait le mal, c'était non par calcul, non pour le plaisir de le faire, mais par étourderie, par habitude de douter de l'existence du bien. Officiera quinze ans, beau comme Paris, brave comme son épée,

284 LA DOlULE AMAISDE.

orgueilleux comme un archange, moqueur comme un démon, mauvais sujet comme Richelieu, dès son entrée dans le monde Edgar vit toutes les femmes du grandduché se disputer son cœur, et finit par croire, comme son camarade Felstadt, que si la vertu des femmes existait autrefois, c'était une chose passée de mode aujourd'hui. Son plus grand tort était d'avoir vu le jour au fond d'un petit duché de F Allemagne au lieu d'être né dans une des grandes capitales européennes. A Paris ou a Londres il eût été tout autre, et la foule, qui, comme le temps, montre a chacun sa place, lui eût aussi appris a connaître la sienne. Ses nobles facultés intellectuelles, étouffées dans la sphère rétrécie où il a ivait, se fussent développées ; son ambition, qui, faute d'activité au dehors, était devenue une soif brûlante, se fût choisi un but élevé dans une carrière honorable, dont les difficultés eussent incessamment stimulé sa courageuse ardeur; ses folies déjeune homme, sévèrement punies dans une ville où tous se sentaient ses inférieurs (surtout ceux qui pouvaient commander son obéissance), eussent été peut-être ignorées, a coup sûr excusées. En un mot, dans une grande ville où l'on pardonne à la jeunesse ses égarements et ses excès, mais où, cette première effervescence passée, on la voit revenir à la raison et a l'activité saine, où les belles intelligences, par le contact perpétuel avec des intelligences encore supérieures, s'agrandissent, se forment, §ç perfectionnent, Edgar eut été, a coup sûr, un

homme fort distingué, peut-être même un homme remarquable.

D'une famille dont la noblesse était grande et pure comme celle des Habsburg, et dont presque tous les membres remplissaient de hautes fonctions auprès du souverain, a son début Edgar se trouva placé de manière a prétendre à un avancement rapide dans la carrière militaire; une plaisanterie, occasionnée par l'accident suivant, arrivé a l'un des frères du grandduc régnant, le perdit.

Par une claire et froide nuit d'hiver, l'illustre prince en question se divertissait, selon ses habitudes ordinaires, a pourchasser toutes les femmes qu'il rencontrait dans les rues. Une jeune fille fort éveillée vint a traverser son chemin, et, le reconnaissant, se mit a fuir de toutes ses forces; le prince la poursuivit, et cette chasse continua jusque sur la grande place du château, quand soudainement chasseur et gibier disparurent tous les deux ; l'un dans une longue rue qui tournait a droite, l'autre dans le grand bassin d'eau a fleur de terre, vis-a-vis la grille du palais, qu'il n'avait pas vu a cause de la neige qui le couvrait, et d'où vinrent le tirer les gens du château, avertis par la sentinelle de garde qu'un homme venait de tomber dans l'eau. Le lendemain, toute la ville sut l'aventure, tout le monde en parla, tout le monde en rit; et le soir on regardait partout, el jusque dans les appartements des dames d'honneliï <\r h grande-duchesse, une caricature ou

286 LA DOUBLE AMAJSDE.

l'altesse royale (qui de sa course nocturne en eut pour six semaines de fièvre rhumatismale) était représentée sous les traits d'un bouc s'efforeant de sortir d'un puits au bord duquel se tenait une jeune fille qui lui répétait la fable de La Fontaine :

.... Si le ciel t'eût donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n'aurais pas à la légère Descendu dans ce puits ; or, adieu, j'en suis hors; Tache de t'en tirer, et fais tous tes efforts !

La cour eut la maladresse de s'en mêler, Edgar la vanité de s'avouer coupable, et, a dater de ce jour, M. de YVolfsburg fnt mis au ban de la cour et de ce

qu'on appelait la bonne société de M Les hommes

le détestaient, et il leur répondait en se battant avec eux; les femmes le craignaient, et il les rassurait en les séduisant. Son avenir était brisé, son avancement désormais impossible. Découragé, mais mille fois trop lier pour le laisser voir, Edgar menait une vie aussi déréglée et aussi dissolue qu'il soit possible de le faire en Allemagne. Reçu seulement chez les gens d'une extrême tolérance , ou d'un excessif libertinage de conduite, il parvint a n'avoir ni affections, ni craintes, ni croyances.

Comme la plupart des hommes, Edgar avait deux honneurs fort distincts entre eux. Dans l'acception <u-

dinaire du mot, il était l'homme le plus honorable de la terre : c'est-à-dire qu'il se fût laissé griller tout vif plutôt que de manquer à sa parole, et pour un mot, un regard, un rien, ne demandait pas mieux que de se couper la gorge avec le premier venu ; mais quiconque aurait voulu lui persuader qu'il pouvait y avoir de la honte a compromettre une femme, du déshonneur a la tromper, ou de la lâcheté a l'abandonner, l'eût trouvé sourd a tous ses raisonnements. Aussi, lorsque, sans connaître madame de Linsdorf , il fit son pari avec M. de Launay, il ne lui vint pas dans l'idée que ce pût être une chose infâme que de jouer ainsi froidement la réputation, le bonheur, l'avenir d'un être qui au fond lui était parfaitement indifférent ; ou plutôt il ne pensait pas sérieusement que le bonheur d'une femme pût dépendre de ce qu'il appelait un enfantillage. Il avait tant vu de femmes pleurer leur vertu et prendre un autre amant pour essuyer leurs larmes, tant qui, après avoir menacé de se tuer la veille, reparaissaient le lendemain au bal plus coquettes que jamais, qu'il était presque pardonnable a lui de ne croire ni a leurs pleurs ni a leurs principes. Lorsqu'il entreprit la conquête de Mathilde, il songea a en faire sa proie, nullement a l'aimer. La seconde fois qu'il la vit, sa merveilleuse beauté frappa ses sens, et a côté de cette impression purement sensuelle en vint une autre qu'il comprenait moins bien ; c'était cette espèce de respect involontaire qne commandait en quelque sorte sa pureté angélique

288 LA BOUBLE AMANDE.

et franche, et sa dignité sans prétention. An sortir du bal de la princesse, Edgar se dit :

— Il pourrait bien m'arriver d'aimer cette femme-la. Eh bien! tant mieux pour elle! je me battrai avec l'autre, et tout sera dit; puis ça durera six semaines au lieu de trois.

Grâce au peu de temps que resta le général a M ,

et au peu de monde qu'il y connaissait, Edgar n'eut a lutter contre aucune prévention. Insinuant et rusé comme le serpent de l'Ecriture, habile comme Protée a changer de forme et de couleur, selon les nuances de ceux qui l'entouraient, il avait réussi en un clin d'œil a ensorceler M. de Linsdorf, et ce fut avec ces avantages et dans ces dispositions qu'il partit avec le général et sa femme pour la campagne.

Arrivée au château, la vie qu'y mena Mathilde fut tout juste celle qu'il fallait pour la faire tomber dans le piège que lui tendait Edgar. Dans la romantique vallée de Linsdorf, sur les montagnes couvertes de bruyères qui la cernaient, partout dans ces superbes campagnes, elle retrouvait cette liberté, ce commerce intime avec la nature inanimée qui avaient fait le charme de son long exil au fond de la Courlande ; elle retrouvait tout, plus l'être de son imagination et de sa pensée, auquel elle donnait pour ainsi dire toute sa vie passée en la lui racontant, établissant ainsi entre le passé et le présent une espèce de lien qui finissait par lui faire croire a leur unité, et par lui persuader qu'Edgar avait toujours

vécu a ses cotés. Il lui arrivait parfois de s'entretenir tout naturellement avec Edgar d'événements passés avant qu'ils se connussent, comme si celui-ci devait se les rappeler et les comprendre. Pauvre enfant! elle ignorait qu'un des premiers effets de l'amour est de faire croire qu'on a toujours connu Fohjet aimé, et de ne compter pour rien dans son existence le temps où on ne le connaissait pas encore. Sa vie actuelle lui apparaissait comme la réminiscence d'une existence antérieure, une musique dont elle se rappelait confusément le son. Dieu sait l'effet que produisent sur des tètes ardentes et des organisations poétiquement superstitieuses ces mystérieuses réalisations de vagues rêves faits dans le sommeil inquiet du cœur.

Le général, devenu depuis deux ans, par la mort de son oncle, propriétaire du beau domaine de Linsdorf, n'avait plus revu le château de ses pères depuis près de vingt-cinq ans passés au service de la Russie. Aussi, en venant prendre possession de son héritage, avait-il de quoi s'occuper sans s'informer de ce que faisait sa femme. Il lui laissait en tout et toujours une indépendance sans entraves. Accoutumé a la considérer comme une enfant qu'il fallait amuser, sentant que pour elle les distractions et les plaisirs avaient été rares depuis son mariage, ne songeant jamais au danger qui pouvait résulter dune intimité si isolée, M. de Linsdorf se trouvait singulièrement heureux de la découverte de quelqu'un qui pût diminuer pour sa femme les ennuis

de la solitude, et qui, en même temps, voulût bien jouer au billard, aller a la cbasse et fumer avec lui.

Quant a Mathilde, elle nageait dans le bonheur ; elle était joyeuse comme l'oiseau sur la brandie, sans savoir d'où venait sa joie ; son contentement éclatait en tout, dans son regard, dans sa démarche, dans sa voix, fout son être se développait et s'épanouissait au bonheur comme une plante au soleil. Elle commençait a vivre de la vie du cœur, et sa beauté en devenait irrésistible. Les femmes ne sont jamais si belles que lorsqu'elles commencent a aimer et ne le savent point encore. L'amour alors, s'alliant a l'innocence, accomplit un des plus divins mystères de la création; plus tard viennent la crainte, la douleur, la honte, le remords ; et quand la conscience arrive, la pureté s'envole.

Madame de Linsdorf et Edgar passaient leurs journées, a quelques heures près, entièrement ensemble. Tantôt c'étaient des courses a cheval dans les montagnes, tantôt des promenades a travers les grands bois de chênes et de sapins ; puis des excursions aux vieux bourgs dans les environs, où, pendant qu'Edgar esquissait quelque magnifique point de vue , Mathilde, assise sur les ruines, récitait des vers de ses poètes favoris ou chantait, de sa voix vibrante de contralto, des fragments de mélodies italiennes. Wolfsburg, qui peignait admirablement , voulut absolument faire le portrait de madame de Linsdorf : elle s'y refusa d'abord ; mais, ce-

LA DOUBLE AMANDE. 20i

dant ensuite aux désirs du général , qui lui représentait que son portrait en pied ornerait fort convenablement un des grands salons, elle finit par s'y résigner et convertît en atelier une espèce de mansarde où elle allait tmis les jours poser pendant une heure. Elle avait découvert dans le village un jeune garçon de quinze ans qui jouait du piano a ravir ; elle le faisait venir tous les soirs au château pour lui jouer des valses, pendant qu'elle valsait avec Edgar dans la grande salle d'armes et qu'elle faisait assister M. de Linsdorf à ce qu'elle nommait en riant son bal. Les boucliers et les haches d'armes de tous les Linsdorf depuis le xe siècle claquaient contre les murailles , le général battait la mesure, Edgar et Mathilde tournoyaient a en perdre l'haleine , le petit pianiste tapait de toutes ses forces , en s'amourachant de madame de Linsdorf a vue d'œil (ce qui faisait crever de rire son mari) : tout le monde s'amusait prodigieusement , et rien ne pouvait être plus innocent que tout cela. Mathilde ne concevait pas d'autre existence ; insensiblement elle associait Edgar a tous ses projets d'avenir , sans jamais songer a l'inévitable nécessité d'une séparation , ni prévoir le moindre danger pour son repos dans la continuation des relations délicieuses qui s'él aient établies entre eux. Elle marchait en véritable somnambule au bord du précipice; sans le savoir, elle allait au devant de l'amour en lui tendant la main; etkquiconque eut chèr- • hé a l'éclairer sur l'état de son cœur, elle eut répondu

en toute confiance que Ton n'est jamais si loin d'aimer quelqu'un d'amour que lorsqu'on l'aime d'amitié.

Les choses en étaient Ta , et M. de V\ olfsburg habitait Linsdorf depuis huit jours, lorsqu'il lui vint a l'esprit qu'il ne serait pas maladroit de troubler un peu ce calme , qui , prolongé, pouvait devenir inquiétant. Un matin , après le déjeuner , il annonça devant le général la nécessité dans laquelle il se trouvait de retourner à

M Mathilde fut étourdie du coup , au point de ne

sentir pour le moment qu'une seule chose , la ferme volonté d'y opposer une vigoureuse résistance. Elle se récria sur cette brusque détermination de quitter Linsdorf, bouda, se fâcha, appela a son aide le général, qui, après avoir essayé tous ses moyens de persuasion , finit par dire à sa femme :

— Mais écoute donc, ma chère amie; après tout, le baron peut avoir des motifs puissants qui le forcent à partir, et ce serait mal a nous de nous y opposer.

— Je ne m'y oppose pas , répondit Mathilde d'un petit air résolu; seulement je ne veux pas qu'il parte. Puis en riant : Tu prends la chose bien légèrement, mon cher général ; mais qu'est-ce que nous ferons quand il sera parti? qui t'aidera a tuer tes chevreuils et les lièvres? qui valsera avec moi? qui m'accompagnera dans mes courses a cheval? — Elle se leva de table , et dominant de toute sa hauteur Edgar , qui , assis a côté du général, Fumait tranquillement son cigare, elle lui dit d'un ton de feinte solennité très plaisante :

— Écoutez, monsieur le baron Edgar de Wolfsburg, si vous persistez a vouloir vous en aller , je vous déclare une guerre a mort ; songez-y ! — Et elle sortit du salon.

Lorsque Edgar se retrouva seul avec elle, elle lui tourna brusquement le dos , en feignant de le traiter avec un dédain superbe.

— Voulez- vous m'accorder une petite séance d'une demi-heure ? lui dit-il avec un sérieux affecté.

Elle se retourna , et le regardant en face :

— Non, je ne le veux pas.

Edgar s'inclina et revint à la charge.

— Voulez-vous que j'envoie chercher notre orchestre el que nous valsions?

— Non , et vous le savez bien .

Edgar s'approcha de Mathilde :

— Voulez-vous faire la paix? dit-il en riant. Madame de Linsdorf dirigea sur lui un regard courroucé,

— Non, je ne veux pas faire la paix avec vous. — Puis, voyant qu'il prenait un air étonné: Je suis douce et bonne comme un ange, poursuivit-elle, quand on fait ce que je veux ; mais voyez-vous, monsieur de V\ olfsburg, quand on ne fait pas tout ce que je veux , je suis méchante, obstinée, et surtout extrêmement rancunière. Avec cela , je suis très franche , et, je \ <>us ravoue, cYst parce que je vous déteste que je ne veux pas faire la paix avec vous.

— J'en suis fâché, madame, dit Edgar, faisant mine de prendre cette tirade au sérieux; car je me plaisais a me former une tout autre idée de votre caractère. — S'inclinant profondément, il se dirigea vers la porte.

Il n'en fallut pas davantage pour dérouter Mathilde et lui faire oublier son rôle de colère et d'indignation.

— Allons , ne vous fâchez pas , lui dit-elle doucement, en se mettant sur son chemin.

Edgar protesta gravement qu'il n'était pas le moins du monde courroucé.

— Vous voulez donc me forcer a vous dire que j'avais tort : eh bien ! voyons , faisons la paix ! maintenant c'est moi qui vous le demande.

Si Edgar eût été moins roué , il eut tâché de tourner cette réconciliation a la tendresse; mais il vit que le moment n'était pas arrivé , et qu'il y avait beaucoup trop de franchise chez Mathilde pour qu'il pût encore se risquer. Avec une froide galanterie, il porta a ses lèvres la petite main blanche qu'elle lui tendait.

— iSous voilà amis ! mais, ajouta-t-elleavec son regard le plus suppliant et son inflexion de voix la plus câline, n'est-ce pas, vous ne partirez pas? — Et voyaul qu'il allait lui répondre : « Je ne veux pas d'excuses; on m'a parlé ce matin des ruines d'une abbaye à quatre lieues d'ici , j'ai commandé qu'on selle les chevaux , et vous m'y accompagnerez. Allons , vous ne pouvez pas nie refuser cela.

LA DOUBLE AMANDE. J9ô

— Eli bien ! je ne partirai pas... du moins pas aujourd'hui...

La promenade fut délicieuse , le temps magnifique (c'était aux premiers jours de juin) , et Mathilde , enchantée d'avoir vaincu au moins momentanément la résistance d'Edgar , fut brillante de gaieté et d'enjouement. En revenant des ruines , le ciel , jusqu'alors si clair, devint sombre, des nuages épais et noirs s'amoncelèrent a Fliorizon, et quelques larges gouttes de pluie commencèrent a tomber. Au bout d'une demi-heure , Forage éclata dans toute sa violence , et madame de Linsdorf , jetant autour délie un coup d'œil incertain , s'arrêta.

■ — ■ Savez- vous que nous nous sommes égarés et que nous avons perdu Johann? s'écria-t-elle en riant de la mésaventure.

En effet, le domestique qui en partant du château les accompagnait, n'était plus la.

— ■ J'aperçois quelqu'un fa-bas , dit Wolfsburg , et Ions les deux partirent au grand trot.

— Le chemin le plus court pour aller a Linsdojf? demanda Edgar a un paysan qui marchait a côté de la route.

— Et- meiner seelef vous en êtes a trois lieues, dit l'homme.

— Zum henker , burschcl je ne te demande pas a quelle distance nous en sommes, mais le chemin le plut1 court pour \ arrh er,

— En ce cas, prenez la petite route à gauche, la devant vous , et allez tout droit jusqu'au pont de bois de la cascade, on peut le passer a cheval ; après, suivez la grande route a travers la forêt, et vous serez a la vallée de Linsdorf dans une heure.

Mathilde montait ce jour-la , à l'insu de son mari , un étalon moldave qu'il avait acheté d'un officier hongrois pendant son séjour à M Le palefrenier , oubliant que ce n'était point la le cheval que montait d'ordinaire madame de Linsdorf, négligea d'attacher une gourmette au mors, et la laissa partir avec un simple bridon. Jusqu'à ce moment , ni elle , ni Edgar ne s'en étaient aperçus , car le cheval se conduisait a merveille ; mais , dès le premier coup de tonnerre , il montra une inquiétude si vive , et qui , a mesure que l'orage s'approchait , devenait si violente , qu'Edgar , alarmé, s'empara de la bride , malgré les assurances de Mathilde qu'il n'y avait aucun danger. Arrivés au pont de bois, ils s'arrêtèrent. Ce pont n'était autre chose qu'une planche large de quatre pieds jetée sur un abîme profond de deux cents, et protégée par un petit parapet rustique. Le torrent, dont le lit se trouvait au fond du gouffre, enflé par l'orage, répondait en mugissant a la voix du tonnerre, et jetait sa blanche écume a la lace du ciel.

Mathilde admirait cette magnifique colère de la nature, lorsqu'Edgar rompit le silence :

— Vous ferez peut-être mieux de passer le pont a pied .

— Je vous remercie, je suis trop mouillée pourm'amuser a monter et descendre de la sorte.

Edgar passa la bride de sa propre monture sur son bras gauche , et tenant de cette main les rênes du cheval de Mâthildè , il lui appliqua avec la droite un vigoureux coup de cravache sur les hanches. Dans une seconde, ils se trouvèrent au bord du pont , mais ici la lutte fut terrible. Dès que l'animal , déjà inquiet , entendit le son creux que produisaient ses pieds sur la planche, sa frayeur augmenta tellement qu'il en devint indomptable. La crinière hérissée , les narines dilatées , les yeux en feu , il hennissait en frissonnant de peur. Exaspéré par les coups que lui portait Edgar, effarouché par la tempête, il se cabra et se tint presque debout sur ses jambes de derrière. Au même instant des craquements se firent entendre ; et une partie du parapet, se détachant , fut emportée. VYolfsburg vit le danger , lâcha la bride , jeta sa cravache ; puis , entourant madame de Linsdorf de son bras droit, il l'enleva de sa selle comme si elle eut été un enfant de huit ans , et la plaça devant lui, presque sur le cou de son cheval. A peine avait-il eu le temps de la sauver et de faire reculer sa monture d'une dizaine de pns, que le pont, déjà ébranlé, croula sous le choc d'un coup de tonnerre , entraînant dans sa chute le cheval de Mathilde. Edgar entendit une faible exclamation d'épouvante, sentit le frissonnemenl com ulsif d*un corps près du sien , el vit entre ses bras madame de Linsdorf sans connaissance.

Sérieusement alarmé pour Mathilde , et ne connaissant pas son chemin, Wolfsburg côtoya le précipice en se frayant une route assez pénible jusqu'à la tête du torrent ; puis , descendant de l'autre côté, et sans perdre de vue la cascade, il se trouva a l'extrémité du pont opposée a celle où venait d'arriver l'accident. 11 se souvint alors des instructions du v paysan, et prit* a franc étrier le chemin a travers la forêt, emportant sou doux fardeau dans ses bras. Au détour d'un sentier il entendit une voix qui criait de toutes ses forces : — Monsieur le baron! monsieur le baron! et vit Johann qui venait vers lui à bride abattue.

Après avoir expliqué au domestique le malheur survenu au cheval du général :

— N'y a-t-il pas une maisonnette de garde-chasse dans les environs , où je puisse procurer des secours a madame la comtesse? demanda-t-il.

— Pas même une hutte de bûcheron, monsieur le baron ; mais il y a tout a côté une grange où madame serait au moins a l'abri de cette pluie battante. » Wolfsburg s'y fit conduire. Descendu de cheval, il prit Mathilde dans ses bras, et, entrant dans cette espèce de hangar , la déposa doucement sur un monceau de bruyère fraîchement coupée, que les paysans 5 axaient mis a l'abri ; ensuite il envoya Johann au château chercher une voiture, avecl' ordre de ne rien dire au général.

Seul auprès de madame de [insdorf évanouie , Edgar se prit a contempler sa beauté régulière et ton-

f.A DOUBLE AMANDE. 299

chante. 11 essuya avec son mouchoir ses joues et son iront pâles et humides Je la pluie, sécha entre ses mains ses longs cheveux noirs qui , échappés de leurs bandeaux, tondraient tout mouillés sur son cou , et, se mettant à genoux a côté d'elle , appuya sa télé sur son épaule. Vainement il tâchait de réchauffer les mains froides de Mathilde en les mettant dans son sein, vainement il cherchait à la ranimer en les couvrant de baisers : elle ne revenait pas à la vie. Depuis plus de vingt minutes il était la à la regarder, à s'enivrer de cette beauté pure et endormie, lorsque Mathilde fit un mouvement eonvulsif, ouvrit les yeux a demi , et, jetant ses bras autour du cou d'Edgar, s'évanouit de nouveau . en lui disant d'une voix éteinte : — Oh ! sauvez-moi !

C'en fut trop, et Wolfshurg perdit la tête. Enlaçant cette taille souple de ses bras, il la serra contre lui et (ouvrit de baisers ses mains , son front , ses cheveux , en l'appelant par les noms les plus passionnés.

Peu a peu et bien longtemps après elle revint a la vie , mais confusément , comme dans un rêve , et sans rien comprendre a ce qui se passait autour d'elle. Dans cette espèce de sommeil éveillé ou de réveil indistinct, les lr\ tes d'Edgar vinrent effleurer les siennes, un frisson nerveux parcourut tout son corps, et sans savoir ce <|ii'elle disait, croyant sans doute rêver :

— Edgar, vous ne partirez pas? murmura-t-elle.

11 n'eut pas le temps de répondre, car Mathilde ou- \ rit les yeux, et, voyant où elle était, se dégagea vio-

1 cm ment de son étreinte et bondit jusqu'à Ja porte. Au même instant une voiture se fit entendre; madame de Linsdorf , sans adresser un mot à Edgar , sauta dans la calèche et partit. M. de Wolfsburg la suivit à cheval. Arrivés au château , Mathilde p rétexta une indisposition , et ne descendit pas de la soirée.

— Quelle tête folle! dit le général en embrassant Edgar et en lui réitérant les expressions de son éternelle reconnaissance. "S ouloir monter cet étalon moldave !

Cette nuit-la M. de AN olfsburg, qui veillait ^habitude après cpie tout le monde dormait au château , fut arrêté, en gagnant son appartement, par la femme de chambre de Mathilde, qui lui dit :

— Pardon , herr baron , mais madame la comtesse vous prie d'être dans l'atelier demain matin a six heures.

Edgar connaissait trop le caractère de Mathilde pour oser espérer rien de flatteur de ce rendez-vous. Après une nuit passée a se tourmenter la-dessus , inquiet et déconcerté, il se rendit dans Fatelier, dix minutes avant le temps fixé. Il regardait avec distraction le portrait inachevé, lorsque la porte s'ouvrit, et Mathilde entra. Elle était pâle comme la mort , et l'abattement de tous - s traits attestait qu'elle n'avait pas dormi de la nuit.

— Vous m'avez fait l'honneur de m'appeler , madame, dit Edgar en la saluant respectueusement.

Elle s'approcha de lui, et, le regardant en face, lui répondit d'une voix basse mais ferme :

LA DOtBLE AMANDE. 301

— Monsieur Je Wolfsburg, j'ai un grand service à vous démander. Partez.

Le coup ne fut pas entièrement imprévu; mais ce qui, dans madame de Linsdorf, étonnait et déroutait Edgar plus que ses paroles , fut son maintien calme et l'absence d'agitation visible dans toute sa personne. Plutôt triste qu'agitée, plutôt abattue qu'émue, tout en elle disait que l'excitation de la lutte était passée, et qu'il ne restait plus que la lassitude d'une victoire péniblement remportée sur elle-même. Edgar comprit tout le danger de sa position, et faillit se perdre en se

risquant trop tôt.

Partir! s'écria-t-il d'un air passionné; non,

Mathilde, vous ne savez pas ce que vous me demandez... Hier encore je l'aurais pu ; aujourd'hui, cela m'est impossible.

Sans irritation comme sans attendrissement, avec une Immilité a la fois douce et déterminée, madame de Linsdorf reprit :

— Je le sais bien ; je ne puis rien exiger de vous ; je ne dois posséder sur vous ni influence ni autorité. 11 n'existe entre nous aucun lien qui puisse me donner le droit de commander votre obéissance; aussi je ne prétends pas vous imposer une loi, je viens vous demander une grâce ; je m'adresse, je nie fie a votre générosité. — Partez.

— Mathilde, dites-moi que vous m'aimez, interrompit Edgar d'une voix émue en s'emparant de la

main de madame de Linsdorf, qu'elle retira aussitôt , fixant sur lui un regard pénétrant et résolu :

— Je ne serai jamais a vous, lui répondit-elle.

— Dites-moi au moins qu'il y a du danger pour vous. Mathilde le regarda longtemps, et puis avec une froideur extrême :

— Monsieur de Wolfsburg, lui dit-elle, vous me forcez a regretter la démarche que j'ai faite ; vous m'apprenez que j'ai été trop franche, mais malheureusement je ne sais pas feindre. Je vous croyais pour moi une affection désintéressée, une amitié noble et sincère; je vois que vous ne recherchiez qu'une indigne satisfaction d'amour-propre.

Edgar vit la maladresse qu'il venait de commettre.

— Ah ! Mathilde , quel mot cruel vous m'avez dit la ! s'écria-t-il avec l'accent de la douleur la plus vraie et la plus poignante.

Craignant d'avoir été injuste, elle s'approcha de lui, et, posant une main sur son bras :

— Si je vous ai blessé, pardonnez-le-moi; mais promettez-moi de partir. Monsieur de Wolfsburg.... Edgar... je veux vivre sans reproches; aidez-moi à vivre sans regrets.

— Mais, Mathilde, je ne puis exister sans vous voir et vous entendre; votre présence est ma vie. . .je vous aime.

— Oh ! alors, si vous m'aimez, partez !

Il y avait dans sa voix tant d'énergie, tant de supplication dans le regard que tournèrent ^ers lui ses

yeux pleins Je larmes, qu'Edgar vit qu'il ne fallait pas prolonger la résistance.

— Je partirai , madame , dit-il après un instant de silence.

En quittant le château du général, Wolfsburg tremblait pour son pari. La conduite de madame de Linsdorf Fétonnait. Il avait vu des femmes engager une lutte pour provoquer la défaite ; mais Mathilde ne luttait pas. Il en avait vu qui misaient parade du désespoir pour s'attirer la consolation ; mais Mathilde ne se désespérait point. Elle ne se posait pas en victime , elle accomplissait un devoir. Il était souvent arrivé a Edgar de rencontrer la résistance armée de pleurs, de cris, de protestations et de reproches: mais il voyait s'opposer a lui pour la première fois la simplicité et le calme, la vérité de la vertu. Madame de Linsdorf fut la première femme qui lui eût inspiré l'estime et le respect. Jusque fa, il se disait qu'une femme, quand elle se donnait, cédait moins encore a son amant qu'a ses propres inclinations. Avec Mathilde, il fut forcé d'admettre l'inverse de la proposition, et de reconnaître qu'en cédant elle se sacrifierait. Or, en amour, croife à la nécessité d'un sacrifice, c'est douter de ses chance

304 LA DULBLE AMANDE.

de succès et doubler le prix de l'objet que Ton poursuit. Aussi, jamais madame de Linsdorf ne sembla-telle à Edgar si désirable que lorsqu'il crut aux difficultés qui s'opposaient a sa possession.

Après le départ de Wolfsburg, Mathilde ne cessa pas un instant de penser a lui. Tout ce. qui l'entourait ou l'approchait ne servait qu'a le lui rappeler, et elle se plaisait dans la tristesse que lui causait ce souvenir qu'elle retrouvait partout. Elle faisait seule les promenades qu'ils avaient faites ensemble ; seule, elle contemplait les beautés de la nature et admirait les fleurs, les étoiles et les eaux; mais la nature lui paraissait fanée, les fleurs avaient perdu leur parfum, les étoiles leur lumière, les eaux leur transparence. En proie à une tristesse inquiète, dévorée par un vague ennui, madame de Linsdorf vint à s'en vouloir pour le départ de Wolfsburg, a se le reprocher comme une faiblesse, et à se persuader que c'avait été bien lâche a elle de fuir ainsi les apparences d'un danger qui n'existait réellement pas.

— Dans tous les cas, se disait-elle, il est plus noble de résister à la tentation que de l'éviter; j'aurais opposé a l'amour d'Edgar la religion du devoir, je lui aurais fait entendre la voix de la raison (elle oubliait que M. de Wolfsburg n'était pas le seul auquel la voix de la raison eut semblé discordante et aigre), je l'aurais forcé a ressentir pour moi cette amitié pure et élevée que je conserverai toujours pour lui.

Si quelque chose pouvait éclairer ceux que l'amour commence a aveugler, le fait suivant eut suffisamment prouvé a madame de Linsdorf que l'amitié était pour bien peu dans le sentiment qu'elle éprouvait pour Edgar.

Un jour, couchée sur un canapé dans sa chambre, elle suivait machinalement des yeux une de ses femmes oui ôtait d'une grande malle les toilettes que sa maîtresse avait apportées de M.... En secouant et pliant une de ces robes (celle que portait madame de Linsdorf au dîner chez la princesse deD...), quelque chose de dur vint a frapper le parquet; un rayon de soleil, passant à travers les jalousies, tomba tout brillant et doré sur un objet grand comme une coquille de noix. Mathilde tourna les yeux de ce côté, sauta de son canapé avec un petit cri de surprise, courut a l'autre bout de l'appartement, ramassa quelque chose qu'elle cacha précipitamment sous son corset, ce gentil reliquaire des femmes, et disparut de la chambre sans que sa camériste eut eu le temps de voir que son front ('(ait rouge comme le feu, et que son cœur battait avec une violence extrême. Madame de Linsdorf traversa le jardin, et s'enfonçant dans un des verts sentiers du bois, se laissa tomber, haletante et essoufflée, au pied d'un arbre; puis, après un regard furtif jeté autour «Telle, tira de son sein la moitié d'une double amande <|n elle contempla avec amour eu disant tout bas : — Gulvn lay, veilliebchen.

306 J.A. DOUBLE AMAXDE.

Que de choses ces paroles lui rappelaient! Elle voyait Edgar près d'elle; et, fermant les yeux, il lui semblait, comme la nuit du bal, sentir sa voix. Elle resta longtemps plongée dans cette contemplation mélancolique du passé, puis s'en alla en soupirant.

Quatre jours s'écoulèrent, et le quatrième, au moment où Mathilde allait se retirer pour la nuit, on lui remit un billet. Elle ne reconnut pas, mais elle devina récriture : il était conçu en ces termes :

i Madame

« Des affaires d'importance m'appellent demain a \ . . . ; comme je passerai nécessairement devant votre porte, je trouve que ce serait mal reconnaître les aimables attentions dont m'a comblé monsieur votre mari, que de ne pas lui faire une visite de quelques instants. Je prends la liberté de vous en prévenir d'avance, madame, afin de vous éviter une surprise désagréable , et parce que je tiens a vous expliquer les motifs de ma conduite. Ce n'est point une infraction à vos volontés que je inédite, mais purement mi devoir de société dont je m'acquitte.

« Daignez agréer, madame, l'expression de mon respect.

Page 1