‹ NouvellesChapitre 10 sur 32 · ENTREVUE · texte numérisé non relu

ENTREVUE

Mais si elle en aimoit un autre! Non, ce fatal soupçon ne flétrira point monhonheur! je repousserai ces illusions qui me font mourir. Stella n'a pas encore aimé.

J'arrivai près de l'églantier. Je cueillis une rose et je

reiïcuillai sans dessein. J'en cueillis une autre, puis une troisième, et je dépouniai tout l'arbrisseau. Je me rappelois (ïette réponse muette de Stella. Je cherchois à me reporter au moment où elle Tavoit fait^, et j'étudiois de loin son âme, pour expliquer l'emblème mystérieux qui m'avoit paru si simple la veille. Il est probable, dis-je, en repoussant avec dépit les roses que j'avois jonchées sous mes piedë » il est probable que je l'avois mal devinée.

Depuis l'instant où je Tavots quittée jusqu'à celui-là, je n'avois formé d'autre désir que celui de la revoir ; et quand j'aperçus la chaumière je fus frappé d'une crainte involontaire et d'un tressadlement de terreur. Je restai immobile d'efiroi, comme si j'eusse lu à la porte de cette demcfure paisible, habitée par une créature angélique, l'inscriplion de l'enfer.

Quelle est donc la nature de ce vague pressentiment qui fait apparoitre autour de nous les malheurs de l'avenir et qui prévoit les arrêts de la destinée, pour nous puLii' d'urne peine absente?

blcila ctoil assise et dessinoit. Je m'avançai sur la

pointe du pied et je m'arrêtai derrière elle. Elle se retourna et me salua d'un sourire. Mon trouble éloit un peu calmé, ou plutôt il avoit fait place à un trouble plus doux; mais iesourioldde Stella m'anéantit.

Il y a dans l'amour une crise turbulente et fiévreuse qui ébranle fortement toute l'àme, qui absorbe toutes les impressions ordinaires. Les idées incertaines et confuses ne laissent plus de traces dans la mémoire, Ip corps s'affaisse, les yeui^ se voilent, le sang tourne et se précipite en bouillonnant vers le coeur...

Vous n'êtes pas tranquille? me dit Stella.

Je saisis sa main, et l'éclair n'est pas plus prompt que l'impression qui confondit toutes nos pensées.

Je fis quelques pas dans la chambre et je vins m'aaseoir à ses oAtés.

Elle avoit les yeùx fixés sur son dessin : j'y fixai les miens, car je n'osois plus les tourner sur elle, et je trouvai quelque douceur à voir ce qu'elle voyoit; il me ^embloit que ses regards y laissoient une empreinte parti* culiëre qui parloit à ma pensée» un caractère secret que ' je savois lire. Quel fut mon étonnement quand je reconnus dans ce dessin l'esquisse de notre première entrevue au bas du petit champ de Marthe!

Quoi I dis^je» Stella s'oecupoit...

—Le point de vue est agréable, dit^IIe en romgia» sant.

— Et rimiation ravissante !

— Je vous le destinoia» répondit»elIe.

J'écrivis au bas : Souvenir... et la plume s'échappa de mes doigts.

Souvenir cV amitié^ dit Stella, et elle écrivit. Si elle n avoit pas donné le change à mes transports» j'allois tond)er à ses pieds.

Elle s'approcha de sa harpe ; elle en tira des sons touchants qui apaisèrent le tumulte de mes sentiments et qui firent succéder à cette frénésie pénible une émotion

profonde. Jamais je n*ai entendu de la musique sans me

croire meilloiir... J'essayai d'envisager Stella, et le sen* linienl qu elle nrinspira fut pur comme elle. L'expression céleste qui animoit sa figure et qui étoit répaudue sur toute sa personne auroit contraint au respect, par l'ascendant de la vertu, les coeurs les plus dégradés. Je sentis que j'éti>is tran([uille, et quand elle eut quitté sa harpe, j\''c'(»ut ois encore.

L*attendrissenicnt dispose à la confiance et une minute d'abandon franchit toutes les convenances de la société. Je lui parlai de mes parents, de ma soeur, de Frantz; nous pleurâmes ensemble, car nous apprenions que nous ne pouvions plus nous passer l'un de faulre.

On s'aime si vite quand on n'est que deux dans le monde et qu*on a besoin d'aimer!

Lorsque l'ardeur du soleil fut un peu tempérée par l'approche du soir, nous sortîmes de la chaumière et nous nous promenâmes dans les environs.

Il y a dans la montagne une grande fleur, qui ne croit guère que dans les endroits escarpés et parmi les sables; c*est Tancolie, dont les urnes bleues, suspendues à-une tige frêle et élancée, retombent tout à coup vers la terre, comme si elles étoicnt fatiguées de leur poids, et cette plante est l'emblème d'une vie qui a cessé d'être heureuse. Stella aimoit cette triste fleur, et elle me la fit remarquer qui se penehoit sur le roc.

Je gravis jusqu'à elle et je la cueillis; mais, à mon retour, comme les pierres mal assurées cédoient sous mes pas, je me retins à des ronces qui me blessèrent légèrement, et une goutte de mon sang tomba sur Tancolie : je voulois la rejeter.

Stella s'en empara vivement et l'attacha à son sein.

Page 1